Cf. Pensées, Brunschvicg, (petite édition) p
2. Cf. Summa. Théol. Pars I* Q. CX, art. iv et ad 2. Pascal avait lu laSomme au moins dans les passages qui traitent du miracle. Dans la pensée 825 il renvoie lui-même à la question 113, art. 10. Ad. 2. Ce renvoi a été déchiffré par M. Havet, mais nous nous demandons si la lecture est bonne. Dans la la 2 ae, a l'objection indiquée, il est en effet question de miracle mais dans un sens qui ne se rapporte guère à la pensée émise.
CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 3l5
« Ayant considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais ; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux, et qu'on y donnât tant de créance, s'il n'y en avait de véritables —
» Il en est de même des prophéties, des miracles, des divinations par les songes, les sortilèges, etc Car si de tout
cela il n'y avait jamais eu rien de véritable, on n'en aurait jamais rien cru: et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles parce qu'il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu'il y a certainement de vrais miracles, puisqu'il y en a tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais.... » (817).
Ce raisonnement est sans doute plus ingénieux que convaincant ; Pascal, s'il avait vécu au v® siècle avant notre ère, eut pu être le plus subtil des sophistes. Quoi qu'il en soit d'ailleurs et de cette question et de la valeur de l'argumentalion précédente, le fait demeure que Pascal croyait aux faux miracles et qu'il les estimait nombreux. « Ayant considéré pourquoi il y a tant de faux miracles..,. ».
Or s'il y a des miracles faux et des vrais, il est de toute nécessité que l'on possède des principes qui nous permettent de distinguer les vrais des faux. Pascal a fixé ces principes, ils constituent ce que l'on pourrait appeler sa règle pour le discernement des miracles.
Règle pour le discernement des miracles.
Une remarque préalable s'impose, c'est que Pascal ne nous apprend pas à discerner les miracles des prodiges qui ne sont que des effets exceptionnels de la nature. Il semble qu'il n'ait point vu là l'ombre de difûculté. Pour lui, l'unique problème est de savoir si l'auteur des miracles est Dieu, ou
3i6 l'apologie du ciiristiamsme de pascal
le démon, ou un imposteur; mais l'objection si courante à notre époque : que nous ne pouvons savoir quand il y a dérogation aux lois de la nature puisque nous ne connaissons pas toute l'énergie des forces naturelles, cette objection ne s'est pas même posée à son esprit. Les inventions modernes, les effets extraordinaires dus à l'électricité, au radium, au magnétisme, à l'hypnotisme, nous ont rendus beaucoup plus défiants que ne l'était sans doute Pascal à l'endroit du miracle. Nous ne savons plus jusqu'à quel point les lois naturelles sont contingentes, jusqu'à quelle limite s'étend la vertu des corps, des fluides et des énergies cosmiques et psychiques, et il y a donc beaucoup de cas que les anciens auraient crus miraculeux et devant lesquels nous demeurons incertains, ne sachant dans quel sens nous prononcer.
Mais de ce que nous ne savons pas très bien quel est l'ordre et quelle est la puissance de la nature, de ce qu'il y a parmi les faits dits miraculeux beaucoup de cas douteux, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas, qu'il ne puisse y avoir, qu'il n'y ait pas eu, des miracles certains.
Dans le monde et parmi les créatures l'on constate différents ordres et différents règnes : le règne minéral, le règne animal, le règne végétal, l'ordre matériel, l'ordre spirituel. Nous ne savons pas exactement où se termine le règne minéral et où commence le règne végétal ; mais cela nous empêche-t-il de savoir avec certitude l'existence de végétaux distincts des minéraux.^ L'archéologue est assez souvent incapable de distinguer entre le silex taillé par le primitif et le simple caillou travaillé et poli par le torrent ; beaucoup de cas sont douteux; mais cela ne nous empêche pas de reconnaître avec évidence des silex taillés de main d'homme. De même, l'existence de faits extraordinaires dont on ne sait s'ils sont des miracles ou des effets exceptionnels des forces naturelles n'empêche pas qu'il ne puisse y avoir des phénomènes sensibles si évidemment supérieurs à tout ce que peut et pourra jamais la nature, qu'on peut affirmer qu'ils sont des miracles. Quand un mort rescuscite, nous savons bien que c'est un miracle, et nous n'avons point
CKITIQUE DES PRELVES EXTROSÈQUES Si"]
besoin, pour en être sûrs, d'attendre le verdict de l'Académie des sciences*.
Pascal, qui n'admettait point l'intrusion de la raison raisonnante et de l'esprit géométrique et scientifique dans les questions morales et religieuses aurait sans doute répondu que c'était au bon sens, au cœur à se prononcer en de telles circonstances ; mais la question ne se posait pas au XVII® siècle comme aujourd'hui, et Pascal croyant qu'il suffisait d'avoir de bons yeux et un peu d'expérience pour juger si un effet surpassait les moyens naturels, s'est appliqué principalement à donner des principes capables de nous faire discerner entre le miracle qui vient de Dieu et les prodiges qui ont pour auteur des magiciens et le démon "2.
H Donatistes : point de miracle, qui oblige à dire que c'est le diable » (822).
La règle de Pascal pour le discernement des miracles, son critérium en cette matière est contenu dans une formule qui a été très souvent citée, mais qui n'a pas été toujours exactement comprise dans le sens que Pascal lui donnait : « Les miracles discernent la doctrine et la doctrine discerne les miracles ».
A la première lecture on remarque dans cette pensée un tour parodoxal qui frappe d'abord. Si en effet la doctrine discerne les miracles de la même sorte que les miracles discernent la doctrine, cela fait un cercle vicieux dans lequel nous tournerons indéfiniment, et ceux qui pourront en sortir seront bien heureux. Ce serait faire injure à Pascal que de s'imaginer qu'il ne s'en est pas aperçu. Après avoir écrit la formule précitée, il ajoute, quelques lignes après : « Si la doctrine règle les miracles, les miracles sont inutiles pour la doctrine.... » (So3).
1 . Tous les manuels d'apologétique réfutent le passage de Renan : a Un miracle, à Paris, devant des savants compétents mettrait fin à tant de doutes !... » Renan écrivait-il cela sérieusement? Peut-être; ce n'en est pas moins une très mauvaise facétie.
2. Nous ne voulons pas dire que par faux miracle Pascal n'ait pas entendu aussi des prodiges naturels; mais il a cru le plus souvent que ces prodiges venaient de Dieu ou du démon.
3i8 l'apologie du chkistianisme de pascal
La véritable pensée de Pascal est au fond celle-ci : Les miracles discernent la doctrine et non la doctrine les miracles*. C'est presque le contraire de ce que la formule célèbre semble signifier. 11 n'y a contradiction qu'en apparence cependant. Pascal, en effet, se place dans le cas où deux doctrines se combattent à forces égales ; il y a des raisons pour et contre, et ainsi il est douteux où est la vérité. C'est donc de l'incertitude où peut se trouver en certaines circonstances l'homme honnête, le fidèle qui cherche la vérité, que Pascal déduit la nécessité du miracle. « Les miracles discernent aux choses douteuses.... » La doctrine étant incertaine, elle ne discerne pas, au moins positivement, le miracle, c'est le miracle qui intervenant discerne la véritable doctrine. Mais il est nécessaire que la doctrine ne soit pas évidemment impie, car alors elle discerne le miracle. En un mot ; la doctrine discerne le miracle négativement, le miracle discerne la doctrine positivement.
Le lecteur nous demandera indubitablement de prouver la thèse que nous venons de poser, et nous citerons tout à l'heure plusieurs textes très convaincants ; mais il nous faut d'abord reprendre la conception pascalienne du miracle à sa source, c'est le moyen de la bien comprendre.
Les jansénistes luttaient les uns contre les autres, avec des moyens ditférents mais également puissants. Le jansénisme attirait les âmes par l'austérité de la doctrine et des mœurs, par la sainteté de la vie, par le talent théologique et littéraire de ses défenseurs. Les jésuites étaient des religieux très estimés, ils étaient nombreux, ils s'accordaient avec les thomistes et les docteurs de l'université ; de plus, ils étaient en communion avec Rome et ils avaient fait condamner parlePapeles idées essentielles du jansénisme. Il faut avouer, et Pascal avec sa perspicacité et sa bonne foi habituelles le
1 . Comparer avec la pensée que nous citons plus loin : « Les miracles sont pour la doctrine, et non pas la doctrine pour les miracles... » ou avec cette autre : « Nicodème reconnaît par ses miracles (de Jésus) que sa doctrine est de Dieu.... Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles... » '808).
CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES 3l9
reconnaît, que le jansénisme devait sembler très suspect aux bons chrétiens. Rome avait parlé.
C'est dans ces circonstances que le miracle de la Sainte Épine que nous connaissons se produit. Evidemment Pascal, qui admet que pour beaucoup de personnes le jansénisme est au moins douteux, ne peut pas soutenir que c'est la doctrine qui discerne le miracle ; ce qu'il affirme, au contraire, c'est que le miracle discerne la doctrine.
u Les miracles sont pour la doctrine, et non pas la doctrine pour les miracles. » (843).
Mais les jésuites tâcheront de prouver que le miracle est douteux, et le principe qu'ils invoqueront pour discréditer le fait miraculeux, sera : que la doctrine janséniste étant au moins suspecte, il s'ensuivra que le fidèle devra se défier de ce miracle qui est faux.
Nous voyons par les Pensées et par les réponses de Pascal au P. de Lingendes que les Pères Jésuites avaient opposé aux miracles de Port-Royai trois objections principales.
La première, était que les vrais miracles étaient devenus aussi rares qu'ils avaient été fréquents au premier siècle. La seconde, que les schismatiques pouvaient et l'Antéchrist même devait opérer des miracles, que par conséquent, et c'étaitlatroisièmeobjection, pour discerner le miracle il fallait considérer la doctrine.
Pascal répond à ces objections en distinguant trois cas principaux ^
Lorsque la doctrine est sainte et divine, et qu'à ce motif de crédibilité vient se joindre le miracle, il n'y a point de doute raisonnable possible : « Quand donc on voit les miracles et la doctrine non suspecte tout ensemble d'un côté, il n'y a pas de dilïîculté.... » Dans ces conditions, en etîet, il ne reste pas de place pour l'incertitude. Lorsque le savant découvre une inscription ancienne qui lui apprend l'existence d'un monument disparu, il doit souvent douter de l'authencité de ce document ou de l'exactitude de l'inter-
1 . Pascal n'a pas ainsi systématisé sa doctrine ; c'est nous qui le faisons, pyur plus de clarté.
330 l'apologie du christianisme de pascal
prétation qu'il propose. De même des ruines antiques ne peuvent point toujours, en l'absence d'inscriptions satisfaisantes, être identifiées avec certitude. Mais lorsque le savant obtient l'union du document et du monument, il n'y a plus guère de doute possible, ni sur l'authenticité du document, ni sur celle du monument. Le document discerne le monument et le monument discerne le document. Il se passe quelque chose d'analogue quand la doctrine est sainte et unie au miracle. Alors le doute n'est plus possible. « Dans ce premier cas, il n'y a donc point de cercle vicieux dsnâs la formule de Pascal : « La doctrine discerne les miracles et les miracles discernent la doctrine. »
Il n'y a point non plus de difficulté lorsque la doctrine est évidemment impie, lorsqu'elle est schismatique, lorsqu'il est prédit que des faux prophètes opéreront de faux miracles. Dans ce second cas, en effet, il faut appliquer le principe : « La doctrine discerne le miracle. » Or la doctrine étant impie, le miracle est faux ou est l'œuvre du démon. Par cette distinction, Pascal répond à l'objection tirée des schismatiques et de l'Antéchrist.
t .... Aux hérétiques, les miracles seraient inutiles; car l'Eglise, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la créance, nous dit qu'ils n'ont pas la vraie foi. Il n'y a pas de doute qu'ils n'y sont pas, puisque les premiers miracles de l'Église excluent la foi des leurs. Il y a ainsi miracle contre miracle, et premiers et plus grands du côté de l'Église.... » (841)
« Un miracle parmi les schismatiques n'est pas tant à craindre ; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque A'isiblement leur erreur ... » (851) — « Si dans la même Église il arrivait miracle du côté des errants, on serait induit à erreur. Le schisme est visible, le miracle est visible. Mais le schisme est plus marque d'erreur que le miracle n'est marque de vérité ; donc le miracle ne peut induire à erreur.. . L'Antéchist les fera contre Jésus-Christ, et ainsi ils ne peuvent induire à erreur. » (846) ^.
Dans les deux cas précédents : doctrine unie au miracle, doctrine contraire au miracle, il n'y a point de difficulté. Mais
1 . Pascal s'appuyait pour soutenir ces affirmations sur un passage de saint Paul. (Gai. I, 8). Il y renvoie par cette simple inilication a ange du ciel I » Le texte est celui-ci : a :<<-d licet nos aul angélus de coelo evangelizd vobis praelcr- .quam quod evangeliz.vi/nus vobis, analhema slt. »
lorsque la doctrine est douteuse ou même suspecte, lorsqu'elle semble contredire les données de la sagesse humaine, ou de la révélation, le discernement du miracle devient malaisé.
Dans le cas précis où deux doctrines religieuses contraires et toutes deux également probables se disputent les esprits, le fidèle demeurant en suspens et courant risque d'adhérer à une doctrine erronée, Dieu dirime la question par le miracle. Et si quelquefois le miracle est nécessaire, c'est surtout quand la vérité est opprimée comme au temps de saint Athanase, et semble devoir succomber sous la puissance et les intrigues de l'erreur. Telle est pour Pascal la raison d'être du miracle, de sa nécessité. Et l'auteur des Pensées prouve par l'histoire que le miracle est toujours intervenu lorsque deux partis religieux étaient en présence, et que le parti de l'impiété possédait l'avantage.
Dans ce cas évidemment c'est le miracle qui discerne la doctrine, et ceux qui soutiennent qu'alors c'est la doctrine qui discerne le miracle sont dans l'erreur.
Cette théorie est donc bien, comme nous l'afTirmions, la généralisation du miracle delà Sainte-Épine. Pascal interprète ce fait particulier par l'histoire et il interprète l'histoire par ce fait particulier.
Et cette conception de la nécessité du miracle répond à l'objection, qu'il ne se fait plus de miracles et qu'il n'y en a plus besoin, puisqu'on en a déjà.
« Lorsqu'il y aura contestation dans la même Église le miracle décidera.
» Les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà. Mais quand on n'écoute plus la tradition, quand on ne propose plus que le Pape, quand on l'a surpris et qu'ainsi ayant exclu la Aiaie source de la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu le Pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus la liberté de paraître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius.... » (832).
« Les cinq propositions étaient équivoques, elles ne le sont plus » (83 1).
Mais à cette théorie que le miracle discerne la doctrine, les
33 2 l'apologie du christianisme de pagcal
jésuites opposent cette vérité que c'est la doctrine qui discerne le miracle, Pascal alors s'irrite, il injurie, il accuse les Pères de ruiner les fondements de l'Eglise, de ne pas entendre par malice la preuve du miracle.
« Injustes persécuteurs de ceux que Dieu protège visiblement : s'ils vous reprochent vos excès, « ils parlent comme les hérétiques; » s'ils disent que la grâce de Jésus-Christ nous discerne, « ils sont hérétiques » ; s'il se fait des miracles, « c'est la marque de leur hérésie ».
« Mon l'évérend Père, tout cela se passait en flgures. Les autres religions périssent, celle-là ne périt point.
» Les miracles sont plus importants que vous ne pensez ; ils ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l'Eglise, jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.... » (853).
« Je suppose qu'on croit les miracles. Vous corrompez la religion ou en faveur de vos amis, ou contre vos ennemis. Vous en diposez à votre gré. » (855).
« Si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine ; et c'est une autre vérité pour blasphémer la doctrine. » (843).
« Il faut sobrement juger des ordonnances divines, mon Père » ^.
« La dureté des jésuites surpasse donc celle des juifs, puisqu'ils ne refusaient de croire Jésus-Christ innocent que parce qu'ils doutaient si ses miracles étaient de Dieu. Au lieu que les jésuites ne pouvant douter que les miracles de Port-Royal ne soient de Dieu, ils ne laissent pas de douter encore de l'innocence de cette maison. » (853).
« Lequel est le plus clair ?
» Cette maison n'est pas de Dieu ; car on n'y croit pas que les cinq propositions soient dans Jansénius. Les autres : Cette maison est de Dieu; car il y fait d'étranges miracles.... » (834)
Enfin voici le dernier mot de Pascal sur le miracle : « Les miracles suffisent quand la doctrine n'est pas contraire et on doit y croire.... » (829).
Et c'est en prenant le discernement de la doctrine dans ce sens tout négatif qu'il écrit : « Règle : il faut juger de la doctrine par les miracles, il faut juger des miracles par la doctrine. Tout cela est vrai, mais cela ne se contredit pas. » (843).
Nous avons cité au début de cette étude le témoignage de M"® Périer affirmant que l'Apologie était, née du système de
1 . On peut admirer ces insolences. Il nous semble qu'il y a dans de tels accents quelque chose de féminin et de faible.
CRITIQUE DES PREUAES EXTRIJ*SÈQUES SaS
réflexions que Pascal s'était composé sur le miracle. La lecture des Pensées confirme cette affirmation. Quand on lit ce que Pascal a écrit sur ce sujet, l'on ne sait en elTet si l'on ne lit pas des notes destinées à une Provinciale autant et plutôt qu'à une apologie. Ces pensées sur le miracle sont vraiment le nœud indissoluble qui unit l'Apologie aux Provinciales. Remarquons, au passage, qu'il y a beaucoup plus d'unité dans l'existence de Pascal que l'on ne se l'imagine souvent. C'est par une évolution insensible qu'on passe de la lutte contre la morale relâchée à la lutte contre l'incrédulité. Il n'y a point de solution de continuité entre les Provinciales et les Pensées, l'on peut dire qu'il n'y en a pas eu dans toute l'existence de Pascal.
La théorie du miracle élaborée à propos d'un cas particulier, il restait à l'universaliser et à la faire valoir, non plus contre certains religieux mais contre tous les incrédules, non plus en faveur du jansénisme mais en faveur du christianisme ce qui était déjà à demi fait.
MM. Sully Prudhomme et Brunschvieg ont interprété la théorie du miracle selon Pascal en ce sens : au temps de Jésus-Christ, la doctrine qui n'était pas douteuse a discerné les miracles, mais dans la suite l'hérésie ayant rendu la doctrine douteuse, les miracles ont servi à discerner la doctrine. Pascal au contraire, soutenait que pour les juifs la doctrine était douteuse et que c'était le miracle qui discernait la doctrine. Et même de ce qu'au temps de Jésus, Nicodème etles juifs jugeaient de la doctrine par les miracles, et non des miracles par la doctrine, il conclut qu'on doit juger du jansénisme par les miracles de Port-Royal et non des miracles de Port-Royal par le jansénisme condamné :
« Nicodème reconnaît, par ses miracles, que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia venisti a Deo magister : nemo enim potest haec signa facere quae tu facis nisi Deus fuerit cum eo. Il ne juge pas des miracles par la doctrine mais de la doctrine par les miracles.
Les juifs avaient une doctrine de Dieu comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles; et défense de croire à tous faiseurs de mirables, et, de plus, ordre de recourir aux grands prêtres, et de s'en tenir à eux.
Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire
3a4 l'apologie du christianisme de pascal
les faiseurs de miracles, ils les avaient à l'égard de leurs prophètes. Et cependant ils étaient très coupables de refuser les prophètes, à cause de leurs miracles, et Jésus-Christ ; et n'eussent pas été cou. pables s'ils n'eussent point vu les miracles : Nisi fecissem...,peccatum non haberent. Donc toute la créance est aux miracles.... » (p. 703).
La règle du miracle selon Pascal est une, elle n'a jamais changé, elle a toujours consisté, qu'on nous pardonne de le répéter encore, à juger la doctrine par le miracle. La doctrine de Jésus était douteuse, celle des prophètes aussi, mais il fallait croire à leurs miracles.
« Les miracles, appui de la religion : ils ont discerné les juifs, ils ont discerné les chrétiens, les saints, les innocents, les vrais croyants. »
« Quand donc on voit les miracles et la doctrine suspecte d'un même côté, alors il faut voir quel est le plus clair. Jésus-Christ était suspect. » (843)
« .... Les uns croyaient en Jésus-Christ, les autres ne le croyaient pas, à cause des prophéties qui disaient qu'il devait naître de Bethléem. Ils devaient mieux prendre garde s'il n'en était pas. Car ses miracles étant convaincants, ils devaient bien s'assurer de ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Ecriture; et cette obscurité ne les excusait pas, mais les aveuglait. Ainsi ceux qui refusent de croire les miracles d'aujourd'hui pour une prétendue contradiction chimérique, ne sont pas excusés.... » (829).
« Contestation. — Abel, Caïn; Moïse, magiciens; Elle, faux prophètes ; Jérémie, Hananias ; Michée, faux prophètes ; Jésus-Christ, Pharisiens ; saint Paul, Barjesu ; Apôtres, exorcistes ; les chrétiens et les infidèles ; les catholiques, les hérétiques ; Elie, Enoch ; Antéchrist.
» Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix. » (828).
Comment le miracle et les raisons de croire aveuglent.
Nous ne suivrons pas Pascal dans les applications de son critérium aux miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les juifs ont eu sur nous l'avantage d'être spectateurs des miracles de Jésus, mais nous avons sur eux ces avantages, de constater l'accord de la prophétie et du miracle, et la
CRITIQUE DES PREUVES EXTRINSÈQUES SaS
perpétuité de l'Église, ce miracle permanent; d'ailleurs dans les époques de trouble, le miracle se renouvelle et vient dirimer les perplexités du fidèle.
Pour ne point croire aujourd'hui à la divinité de l'Église catholique, Pascal estime qu'il faut être prévenu contre elle. La preuve n'est pas si évidente qu'après l'avoir examinée l'on ne puisse se raidir contre la vérité et demeurer sceptique, mais alors l'on est aveuglé et en danger de perdition.
Il est un texte de Pascal que nous avons vu quelquefois exposé défectueusement et qui en effet prête au contresens :
« Les malheureux, qui m'ont obligé de parler du fond de la religion. » (883).
Lorsqu'on a lu attentivement les Pensées, il est assez aisé d'expliquer ce texte. Nous avons rencontré un peu partout dans l'Apologie et nous retrouvons dans les pensées sur le miracle des expressions toutes semblables.
« Misérables qui nous obligez à parler des miracles. » (849).
« Ces malheureux qui nous ont obligé de parler des miracles... » (85i).
Immédiatement avant ce dernier membre de phrase, Passai avait cité le passage de l'Évangile : « Si non fecissem quœ alius non fecit.. » Jésus dit à ses disciples que s'il n'avait pas fait de miracles, les juifs n'auraient pas péché, mais que ceux-ci ayant été témoins des prodiges qu'il avait opérés, étaient inexcusables. C'est une pensée très importante et qu'on retrouve fréquemment: que les prophéties, larédemption, les miracles, ont eu pour effet d'accroitre la culpabilité des méchants. La théorie pascalienne de la réprobation est contenue dans ce principe :
(( On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, écrit-il, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres. »
« Les prophéties citées dans l'Evangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire? Non, c'est pour vous éloigner de croire. » (568).
C'est, en effet, une vérité d'expérience, que l'incrédule, qui est témoin de miracles ou qui étudie les œuvres des
526 l'apologie du christl\nisme de pascal
apologistes et ne se convertit pas, en devient souvent pire. Un apôtre sachant qu'il se trouve dans son auditoire des impies, qui s'endurciront d'autant plus dans le mal, qu'il parlera avec plus de douceur, de véhémence et de clarté, devient une occasion de damnation pour ces malheureux. L'on peut dire d'une certaine manière, qu'il est venu pour les aveugler.
Les incrédules par leurs objections contre la morale et la religion ont forcé Pascal à leur répondre. En attaquant la force probante de la preuve parles prophéties et les miracles, ils ont contraint l'auteur des Pensées à leur expliquer à fond la force de ces preuves. Néanmoins ils sont demeurés dans leur iniquité, ils en sont même devenus pires, ils se sont raidis presque contre l'évidence. En voulant les éclairer, Pascal les a pour ainsi dire « aveuglés ». C'est danc ce sens qu'il convient d'interpréter les textes précités :
« Les malheureux qui nous ont obligé de parler des miracles. »
« Les malheureux qui m'ont obligé de parler du fond de la religion. »
Il ne faut donc point voir dans ces pensées l'effroi de Pascal devant sa propre hardiesse à scruter les fondements du christianisme comme s'il commettait une sorte de sacrilège, comme s'il violait la pudeur de l'Église en la contraignant à montrer les titres de sa divinité*. Pascal en composant son Apologie songe peut-être aux incrédules de son temps et de l'avenir, que ses Pensées endurciront et aveugleront. N'a-t-on pas écrit que Havet s'était affermi dans l'incrédulité en étudiant les Pensées ? Que d'autres dont Pascal a exaspéré l'athéisme ou l'irréligion ! Ne pouvait-il pas dire : « Les malheureux, etc.. »
« Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles, est
1. M. Giraud cite une note de Taine qui semble faire allusion à ce passage, (op. c, p. 170) :
« Si vous ne croyez pas malgré ce calcul, engagez-vous toujours, prenez de l'eau bénite....
« Vous voyez bien que Pascal a été au fond du christianisme....
Il nous sepible que Taine a traité Pascal avec trop de légèreté.
CRITIQUE DES ŒUVRES EXTRi:<SÈQUES 827
le manque de charité. Joh : Sed vos non creditis, quia non estis ex ovibus. Ce qui fait croire les faux est le manque de charité I. thess., II... » (826).
Ainsi Pascal expliquait-il l'incrédulité des impies devant le miracle, devant les preuves de la religion. Il n'admettait pas, en effet, que sans mauvaise volonté, l'on put ne pas acquérir la foi ; et en portant un tel jugement il s'accordait avec l'Église. Dieu ne refuse jamais la grâce à ceux qui font leur possible : facienti quod in se est Deus non denegat graiiam.
Si donc les miracles, les prophéties aveuglent les hommes de mauvaise volonté, loin que ce soit à cause de leur incertitude, c'est à cause de leur certitude ; il faut vouloir ne rien entendre et ne rien voir, se boucher les oreilles et fermer les yeux pour ne pas comprendre que les preuves de la religion nous obligent au moins à faire notre possible pour acquérir la foi. C'est le résultat que voulait atteindre Pascal, c'est le but auquel il touche.
Après avoir défini le miracle, après avoir donné des règles de discernement et établi le critérum du vrai miracle, il applique sa règle aux miracles de la religion chrétienne, il démontre que les apôtres qui nous les ont transmis sont des témoins véridiques, qu'ils n'ont pu nous tromper, qu'ainsi nous possédons la certitude que le christianisme est vérité, encore que cette certitude ne soit pas absolue.
M S'il n'y avait point de faux miracles, il y aurait certitude. S'il n'y avait point de règle pour les discerner, les miracles seraient inutiles, et il n'y aurait pas de raison de croire.
Or il n'y a pas humainement de certitude humaine, mais raison ^ » (823).
« Il n'est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles. » (81 5),
Voici enfin une dernière pensée de Pascal qui résume non seulement toute la question du miracle, mais presque toute
^ 1. C'est-à-dire : Sans le secours de la foi, (c'est-à-dire humainement), nous n'avons pas de certitude absolue (de certitude humaine). Mais nous avons des raisons de croire relativement certaines.
3a8 l'apologie du christianisme de pascal
son apologétique à laquelle elle pourrait servir de conclusion. « Il est impossible que ceux qui n'aiment pas Dieu soient convaincus de l'Église. — Il est impossible que ceux qui aiment Dieu de tout leur cœur méconnaissent l'Église tant elle est évidente. » (85o).