CHAPITRE XI
Critique des preuves extrinsèques.
La divinité de Jésus-Christ et l'établissement prodigieux du Christianisme.
I. Divinité de Jésus-Chris prouvée par la transcendance de son carac-
tère. — Jésus comparé à Mahomet, à Joseph, à Moïse, à Archimède. — Le Messie des Juifs. — Pascal n'en voudrait pas.
II. Divinité de Jésus prouvée par l'établissement prodigieux du chris-
tianisme. — Les apôtres. — Les martyrs. — Les hérésies. — Perpétuité de l'Eglise. — Enfin la divinité de Jésus est encore prouvée par le sentiment intime.
Nous ne pouvons clore l'exposé des preuves extrinsèques du christianisme sans indiquer, en quelques pages, la manière selon laquelle Pascal aurait exposé l'argument tiré de l'établissement merveilleux de la religion chrétienne. Cette partie de l'Apologie est une des moins développées, et, pour en donner une légère esquisse, nous sommes contraints de nous répéter et de revenir en terminant sur la vie religieuse de Pascal. Nous verrons comment la divinité de Jésus est prouvée par ses vertus mêmes, la grandeur de son caractère, et comment la vérité du christianisme ressort de la puissance irrésistible et de la rapidité extraordinaire avec lesquelles il s'est de lui-même imposé au monde. Ces raisons de croire'sont entièrement traditionnelles; elles sont devenues banales à force d'être vraies ; mais Pascal les aurait exposées dans sa manière si personnelle.
Divinité de Jésus-Christ prouvée par la transcendance de ses vertus.
Voulons-nous nous faire une idée de la grandeur de Jésus, comparons-le à ce que l'humanité a produit de plus grand. Lorsque nous prétendons donner une idée de la hauteur
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de certaines ruines colossales, nous les comparons aux hommes qui passent auprès d'elles. De même les grands de la terre, les princes de ce monde et les conquérants, les princes de la science et les inventeurs, les prophètes de l'ancienne loi et les fondateurs de religions, sont anéantis devant la sublimité du Christ.
Que Mahomet ait conquis une partie du monde, cela n'est point extraordinaire car il a employé les moyens humains, le glaive, l'appétit des richesses et des honneurs. Mais Jésus au contraire a pris des moyens tels, que s'il n'avait pas été envoyé par Dieu il devait fatalement échouer.
« Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Mahomet non prédit ; Jésus-Christ, prédit.
Mahomet en tuant ; Jésus-Christ, en faisant tuer lui et les siens.
Mahomet en défendant de lire ; les apôtres en ordonnant de lire.
Enfin cela est si contraire, que, si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement ; et qu'au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jéus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, Jésus- Christ devait périr. » (599).
Après la supériorité de Jésus sur Mahomet, voici maintenant la supériorité de Jésus sur les plus saints patriarches ou prophètes de l'Ancien Testament. Ceux-ci n'étaient que la figure du Messie ; quelle distance de l'image à la réalité !
« Jésus-Christ figuré par Joseph ; bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers, et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sauveur du monde ; ce qui n'eût point été sans le dessein de le perdre, la vente et la réprobation qu'ils en firent.
Dans la prison, Joseph innocent entre deux crininels ; Jésus-Christ en la croix entre deux larrons. Il prédit le salut à l'un et la mort à l'autre, sur les mêmes apparences. Jésus-Christ sauve les élus et damne les réprouvés sur les même crimes. Joseph ne fait que prédire ; Jésus-Christ fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu'il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire ; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu'il se souvienne, quand il sera en son royaume. » (768).
« Jésus-Christ pour tous. Moïse pour un peuple. » (774).
Comparerons-nous Jésus aux grands capitaines, aux rois, aux riches ? Mais que sont a tous ces grands de chair » auprès
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de celui qui a été souverainement grand dans l'ordre de la grâce, de l'amour, de la charité ? Le comparerons-nous aux génies de l'art et de la science P mais ceux-ci n'ont été grands que dans l'ordre de l'esprit et il y a une distance « infiniment infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle ».
« Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh! qu'il a éclaté aux esprits!
« Jésus-Christ, sans biens et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné d'invention, il n'a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, qui voient la sagesse !
» Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût.
» Il eût été inutile à Notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi ; mais il y est bien venu avec l'éclat de son ordre !
» Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ comme si cette bassesse était du même ordre duquel.'est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste, on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scanda* liser d'une bassesse qui n'y est pas.... » (p. 697).
Plus grand que les plus grands des hommes, Jésus cependant a passé pour le plus misérable ; il s'est chargé de nos péchés, il a été considéré et condamné comme un impie et un malfaiteur, il était simple, sans gloire humaine, sans suite ; ainsi il a uni en lui les extrêmes, sa grandeur est faite de contrastes. C'est un des principes de la mystique, de la philosophie, de l'art littéraire de Pascal, que tout ce qui est éminentnaît de l'union des contraires. Épaminondas excelle dans la vertu, car il unit l'extrême valeur à l'extrême bénignité. Mais personne n'a eu à la fois plus et moins d'éclat que Jésus.
« Quel homme eut jamais plus d'éclat? Le peuple juif tout entier le prédit avant sa venue. Le peuple gentil l'adore après sa venue. Les •deux peuples, gentil et juif, le regardent comme leur centre.
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» Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat? De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur ; les prêtres et les principaux le rejettent ; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l'autre et abandonné par tous.
» Quelle part a-t-il donc à cet éclat? Jamais homme n'a eu tant d'éclat, jamais homme n'a eu plus d'ignominie. Tout cet éclat n'a servi qu'à nous, pour nous le rendre connaissable ; et il n'en a rien eu pour lui. » (792).
Mais ces contradictions ne sont qu'apparentes, et les textes précédents nous l'expliquent fort bien. Jésus est audessus de tous les hommes, parce qulls s'est détaché de toutes choses, des richesses, des honneurs, de la puissance, de la science et de la philosophie de ce monde, pour exceller dans l'ordre de la charité. Jésus est un être tout divin, et c'est pour cela que Pascal l'aime et l'adore. L'idée d'un Messie charnel, tel que les Juifs se le figuraient, lui semble une profanation ; et leur conception matérielle excita chez lui l'indignation.
« Les Juifs le refusent, mais non pas tous : les saints le reçoivent et non les charnels. Et tant s'en faut que cela soit contre sa gloire, que c'est le dernier trait qui l'achève. Gomme la raison qu'ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les Rabbins, n'est que parce que Jésus-Christ n'a pas dompté les nations en main armée, gladiam tuum, poientissime . (N'ont-ils que cela à dire? Jésus-Christ a été tué, disent-ils ; il a succombé ; il n'a pas dompté les païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N'ont-ils que cela à dire.-* C'est en cela qu'il m'est aimable. Je ne voudrais pas celui qu'ils se figurent).... » (760).
Ce cri d'amour et d'adoration devant la beauté toute spirituelle du Christ, et le cri d'indignation devant l'imagination charnelle que les Juifs se font du Messie, comme toilt cela est bien de Pascal, de cet homme aux sentiments si ardents et si prompts et qui n'aima vraiment de passion que Jésus ! « Je ne voudrais pas celui qu'ils se figurent. » Est-il besoin d'insister et de montrer que c'est Pascal qui a raison. Ce Messie conquérant eût eu des pareils, il ne fût point sorti de la
condition commune des grandeurs ; il eût été, malgré sa supériorité incontestée, de la lignée des Mahomet. Mais le dédain que Jésus a professé pour les moyens humains, la richesse et la force armée, et le succès cependant qui a couronné son entreprise, sont une preuve plausible de sa transcendance, de sa divinité. Les hommes incultes et adonnés aux seuls soucis matériels, ont leur conception de la grandeur, et cette conception leur ressemble ; elle est charnelle et matérielle comme eux ; qu'est-ce que la grandeur et le paradis pour le musulman ? Un chrétien en voudrait-il? Les savants irréligieux ont, eux aussi, leur conception de l'homme idéal, c'est un génie analogue à Archimède, Platon ou Aristote. Pascal n'a pas d'autre modèle que Jésus, il en comprend mieux que tout autre la grandeur ; il sait que la majesté du Messie est faite de charité et de simplicité.
« Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement qu'il semble qu'il ne les a pas pensées, et si nettement néanmoins qu'on voit bien ce qu'il en pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable. » (797)
« Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. ; mais le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d'un grand don qu'il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu. » (799)
Divinité de Jésus prouvée par son œuvre : l'établissement prodigieux du christianisme.
La divinité dé Jésus n'est pas seulement prouvée par la grandeur de son caractère, de sa vie personnelle, elle est saisissante dans l'influence qu'il a exercée, sur les disciples d'abord, ces pauvres pêcheurs de Tibériade qu'il a transformés en apôtres éclairés et indomptables, et sur les sociétés juive, grecque et romaine qu'il a ébranlées jusque dans leurs fondements. L'expansion prodigieuse de la doctrine de Jésus est, en effet, une des preuves apologétiques les plus frappantes de la vérité
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du christianisme ; un siècle ne s'était pas écoulé que cette religion nouvelle envahissait toutes les classes de la société, et franchissait avec une rapidité incroyable les frontières de l'Empire romain. Cefait historique, palpable, est extrêmement convaincant, et pour beaucoup il constitue le motif le plus fort de crédibilité. 11 eût été étrange, incroyable, que Pascal dans son Apologie n'eût pas exposé en plein jour cette raison de croire, qu'il n'eût pas insisté sur elle, qu'il ne lui eût pas accordé la plus grande importance. Mais il ne nous reste que les débris de son argumentation.
Pour la saisir dans toute son ampleur, il n'est point de méthode meilleure que de se laisser porter par le cours de l'histoire. Dès que Jésus paraît, dès que les Apôtres commencent leur apostolat, l'Esprit ébranle les foules, un souffle intérieur irrésistible emporte les âmes vers le Messie venu. Après la mort du Maître, la barque de Pierre sillonne les mers, la bonne nouvelle est annoncée à Athènes, à Rome, en Asie, en Espagne, en Gaule, le feu est mis aux quatre coins de l'Empire romain. Les Evangélistes témoignent de la divinité de Jésus par écrit, les martyrs par leur sang. — Pascal, s'il en avait eu le temps, aurait dit tout cela avec suite. Reprenons en détail l'exposé de son argument.
Le prophète Joël avait prédit l'abondance exubérante d'inspiration et de charismes qui coïnciderait avec la venue du Messie : u Je répandrai mon esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, et vos jeunes gens des visions. Même sur les serviteurs et les servantes dans ces jours-là, je répandrai mon esprit. * » Au jour de la Pentecôte, cette prophétie s'accomplissait à la lettre ; la foule des nouveaux chrétiens était enlevée par un enthousiasme divin. Et saint Pierre répondait aux sarcasmes des incrédules : « Hommes juifs, et vous tous qui séjournez à Jérusalem, sachez ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles ! Ces gens ne sont pas ivres comme vous le supposez, car c'est la troisième heure du jour. Mais c'est ici ce qui a été dit par le prophète Joël : Dans les derniers jours, dit Dieu, je répan-