Actes des Apôtres n, it et sv
336 l'apologie du christianisme de pascal
démenti par tous ces attraits, et, qui plus est, par les prisons, par les tortures et par la mort, ils étaient perdus. Qu'on suive cela, » (801).
Mais les apôtres n'ont pas seulement parlé : quelques-uns ont écrit ; les évangélistes ont été témoins des faits qu'ils rapportent ou ont reçu leur enseignement de la bouche même des compagnons de Jésus ; leur récit ne porle-t-il pas des marques irrécusables d'authenticité ? N'en doutons pas ? Ils sont visiblement inspirés ; car ces hommes n'étaient point capables d'inventer, de créer un Messie tel que Jésus, et le divin Maître seul par ses exemples et ses paroles a pu leur donner l'idée de la véritable grandeur.
« Qui a appris aux évangélistes les qualités d'une âme parfaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ? Pourquoi le font-ils faible dans son agonie ? Ne savent-ils pas peindre une mort constante? Oui, car le même saint Luc peint celle de saint Etienne plus forte que celle de Jésus-Christ.
» Ils le font donc capable de crainte, avant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite tout fort.
» Mais quand ils le font si troublé, c'est quand il se trouble luimême, et quand les hommes le troublent, il est tout fort. » (800).
Les témoins de Jésus, apôtres et évangélistes, sont donc absolument dignes de foi. D'autres témoins : ceux qui ont signé leur foi de leur sang, ne le sont pas moins. Quel est l'homme qui a suscité de pareils dévouements et qui a inspiré aux faibles une si indomptable énegie. Des tyrans se sont fait redouter, des savants de génie se sont imposés à l'admiration par leurs inventions, la profondeur et la beauté de leurs intuitions, des sages par leurs vertus ont forcé l'estime et l'approbation de la postérité, mais qui donc s'est fait aimer comme Jésus, non seulement de son vivant, mais bien des siècles après sa mort.^ Qui a inspiré aux foules une passion d'amour qui les a conduites à des tourments dont la pensée seule nous fait frémir ? Un mot, un geste aurait suffi à rendre aux martyrs le bien-être et la vie, et ils ont mieux aimé confesser la divinité de Jésus, affirmant que c'était à lui qu'ils devaient cette force qui les soutenait et qui inspirait leurs discours.
Sans doute Pascal n'ignorait pas l'objection évidente qu'on
peut faire à cet argument. Mais il ne lui eût pas été, s'il en avait eu le temps, difficile de répondre. Il n'y a pas que les chrétiens qui aient des miracles a alléguer ; des imposteurs aussi ont opéré des prodiges, des miracles apparents. Mais la doctrine absurde etia vie intime, déplorable, des faiseurs de miracles en discernent la fausseté. De même quelle distance du fanatisme des martyrs païens, à la douceur, à la paix, à l'humilité des martyrs chrétiens. Nos martyrs ne sont pas seulement sublimes par les tourments qu'ils ont endurés, ils le sont surtout par la mansuétude, par l'intensité et la simplicité des sentiments religieux avec lesquels ils [ont marché au devant des supplices les plus effroyables. Comme Jésus, ils ont supporté les plus grands tourments avec une simplicité divine. Elle demeure donc absolument vraie la célèbre parole de Pascal :
« Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger. » (ôgS).
Que le christianisme se soit imposé au monde malgré le scandale des juifs, les railleries des Grecs, les persécutions sanglantes des Romains, malgré l'amour des hommes pour les biens de ce monde et la répugnance que les philosophes éprouvaient à admettre ses dogmes, c'est une marque non équivoque de sa divinité ; mais il n'est pas moins étonnant que cette religion toujours combattue ait pu se maintenir intacte jusqu'à nos jours, triompher dans toutes les luttes qu'elle a eu à soutenir, se développer malgré les obstacles, et se répandre dans tout l'univers. L'étcdîlissement, la stabilité et l'universalité sont des preuves sensibles de la religion chrétienne et par conséquent de la divinité de Jésus. Jésus- Ghrtst a fondé son Église, alors que toutes les puissances de ce monde, rois, prêtres, soldats, savants, s'étaient coalisés contre lui ; tous ces ennemis se sont ingéniés à renverser, par leurs forces réunies, les fondements et les murs de l'édifice qui sortait à peine de terre, mais leurs efforts ont été impuissants et vains, les bases de l'Eglise étaient inébranlables.
« Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu'ils n'ont point d'autres ennemis qu'eux-mêmes, que ce sont leurs passions qui les
^38 l'apologie du christianisme de pascal
séparent de Dieu, qu'il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d'eux tous une Eglise sainte, qu'il vient ramener dans cette Église les païens et les juifs, qu'il vient détruire les idoles des uns et la superstition des autres. A cela s'opposent tous les hommes, non seulement par l'opposition naturelle de la concupiscence ; mais, par-dessus tous, les rois de la terre s'unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avait été prédit (Proph : Quare fremuerunt gentes.... reges terrae.... adversus Christum).
» Tout ce qu'il y a de grand sur la terre s'unit, les savants, les sages, les rois. Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances et se soumettent même ces rois, ces savants, ces sages, et ôtent l'idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force qui l'avait prédit. » (783).
Enfin cette Eglise est fondée. Dans la suite des âges, des persécutions de toutes sortes la battront en brèche ; les hérésies, plus redoutables que les persécutions, viendront diviser les chrétiens même, et déchirer en deux parts le royaume de Jésus sur la terre, des âmes iniques se glissant parmi les fidèles, et jusque parmi les pasteurs donneront la main aux puissances de ce monde pour submerger dans les flots la barque de Pierre. Devant des haines si implacables et des forces si puissantes, toute institution humaine eût mille fois sombré, mais l'œuvre de Jésus demeure toujours. « Les Portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle. »
« .... (Le Messie) est venu enfln en la consommation des temps; et depuis, on a vu naître tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'États, tant de changements en toutes choses ; et cette Église, qui adore Celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c'est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état. Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et ployer sous la volonté des tyrans. » (p. 606).
Que faut-il donc encore à l'incrédule après tous ces témoignages pour être convaincu de la divinité du Christ. Jésus présente des caractères indiscutables de sa divinité, il ne peut sans injure être comparé aux plus grands parmi les enfants
CRITIQUE DES PREUVES EXTROSÈQUES SSg
des hommes. Ses miracles, sa doctrine révélatrice, sont des vérités que nous pouvons constater. Son œuvre subsiste depuis des siècles. Le fait chrétien s'impose à l'esprit de quiconque examine l'histoire avec impartialité, il est exceptionnel, unique, inexplicable, surnaturel et divin.
Et cependant il est encore, nous le savons, d'autres preuves de la divinité de Jésus, non plus extérieures celles-là, mais intimes, immanentes. Nous le savons parce que nous les avons déjà appréciées dans nos études précédentes. Nous savons presque par cœur cette pensée que nous avons tant de fois rencontrée : a Le Dieu des chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l'âme qu'il est son unique bien; que tout son repos est en lui, qu'elle n'aura de joie qu'à l'aimer, etc. ))(544) Nous les savons et nous ne les oublierons plus toutes ces pensées profondes : « Sans Jésus-Christ, il faut que l'homme soit dans le vice et dans la misère : avec Jésus-Christ, l'homme est exempt de vice et de misère. En lui est toute notre vertu et toute notre félicité. Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort, désespoir. » (546). « Nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, etc. » « Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous mêmes que par Jésus-Christ, etc. » (548).
Mais à quoi bon de plus nombreuses citations ; si nous prétendions donner actuellement une idée de la place que Jésus-Christ tient dans la vie et l'œuvre de Pascal, ne faudraitil pas reprendre toute notre étude? Jamais auteur n'a fait mieux ressortir l'importance du rôle que Jésus a joué dans le monde. Sans le Christ, selon Pascal, nous ne pouvons avoir aucune certitude, aucun bonheur véritable, aucune joie ; sans Jésus-Christ, nous ne pouvons comprendre l'histoire universelle, car tous les événements sont ordonnés à lui^ sans Jésus-Christ, nous ne pouvons être vertueux, car nous ne pouvons connaître à la fois notre bassesse et notre grandeur ; sans Jésus-Christ, nous ne pouvons savoir ni notre origine, ni notre devoir, ni notre fin; en un mot, sans Jésus-Christ, la vie n'est pas possible et c'est pourquoi Pascal écrit textuellement : « Sans Jésus-Christ le monde
3/io l'apologie du christianisme de pascal
ne subsisterait pas, car il faudrait ou qu'il fût détruit ou qu'il fût comme un enfer. »
Pascal a vraiment été du petit nombre de ceux qui ont pu dire : «Je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Nous avons vu que sa véritable conversion avait été une conversion à Jésus, que ses méditations, ses prières étaient pleines de Jésus, que son apologétique était toute fondée sur le Christ. Et cependant, nous ne pouvons pas encore nous représenter l'intimité qui existait entre lui et Jésus. Comme la plupart des mystiques les plus célèbres, il avait pris l'habitude de voir Jésus partout, de le contempler en Dieu, en toutes les créatures raisonnables, et en lui-même dans l'intime de son âme.
« Je considère Jésus-Christ en toutes les personnes et en nousmêmes : Jésus-Christ comme père en son Père, Jésus-Christ comme frère en ses frères, Jésus-Christ comme pauvre en les pauvres, Jésus- Christ comme riche en les riches, Jésus-Christ comme docteur et prêtre en les prêtres, Jésus-Christ comme souverain en les princes, etc.. Car il est par sa gloire tout ce qu'il y a de grand, étant Dieu et est par sa vie mortelle tout ce qu'il y a de chétif et d'abject. Pour cela il a pris cette malheureuse condition, pour pouvoir être en toutes les personnes, et modèle de toutes conditions. » (785).
Ceux qui, par leur piété, leur détachement du monde, leur fidélité, leur pureté de conscience, arrivent à une telle intimité avec le Christ, qui lui parlent, qui entendent ses réponses, qui se laissent gouverner par ses inspirations, ont l'intuition de la présence de Dien dans leur cœur, et c'est pour eux la meilleure des preuves de crédibilité, si l'on peut encore appeler ce sentiment ineffable, cette connaissance intuitive, une preuve. Pascal au terme de son existence en était arrivé là. Ceux qui ont soutenu qu'il n'avait jamais plus douté, que lorsqu'il avait fait le plus d'efforts pour croire, ont oublié que Pascal avait pour étayer sa foi outre les preuves historiques qu'en effet il ne croyait pas absolument convaincantes, l'expérience intime et directe de Jésus. Et ceux qui ont affirmé que Pascal avait mené une existence effroyable, épouvanté qu'il avait toujours été par la crainte de la mort et de l'abîme éternel, n'avaient
CRITIQUE DES PREUVES EXTRI^ÏSÈQUES S^I
pas assez médité cette pensée, belle et pure comme la plus consolante des prières :
«.. Je tends les bras à mon Libérateur qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites : et, par sa grâce, j'attends la mort en paix, dans l'espérance de lui être éternellement uni ; et je vis cependant dans la joie, soit dans les biens qu'il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu'il m'envoie pour mon bien, et qu'il m'a apprisà souffrirpar son exemple. » (p. 680).