‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 87 sur 118 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Notre étude nous a fait reconnaître que l'apologétique de Pascal présentait trois caractères principaux. Elle est d'abord immanente et subjective; elle est objective et historique ; enfin elle fait une grande part à l'action, en ce sens on peut ajouter qu'elle est pragmatique. Résumons brièvement ces trois caractères.

Elle est d'abord immanente. Pascal commence par étudier l'homme. Cette étude lui révèle des besoins intimes de certitude, de bonheur, d'idéal, de perfection, que la science humaine et les jouissances terrestres sont impuissantes à satisfaire, et que la religion chrétienne seule peut combler. Par ce moyen elle prépare l'incrédule à recevoir le christianisme, à le désirer comme une bonne nouvelle. — Pascal estime que cette action psychologique préparatoire est nécessaire à la conversion, mais que seule elle demeurerait insuffisante, puisqu'elle n'a pour but que de mettre de bonnes dispositions dans l'âme de l'incroyant.

Elle est historique et objective. Quand en effet l'incrédule est favorablement disposé envers la religion chrétienne, il exige des raisons de croire des motifs de crédibilité positifs. C'est alors que Pascal fait droit à sa requête en lui exposant, dans toute leur force, les arguments tirés des prophéties, des miracles, de l'établissement et de la perpétuité du christianisme. — Cet examen des fondements de notre religion. Pascal le considère comme nécessaire ; cependant il n'estime pas que ces arguments soient si manifestes qu'ils puissent d'un côté s'imposer aux incrédules malgré eux, et de l'autre donner l'évidence et la foi.

Et c'est pour cela qu'en troisième lieu la méthode de Pascal est pragmatique ; elle recourt à l'action et au cœur, à la prière, aux différents exercices de dévotion, à la formation par la pratique, d'habitudes, de croyances religieuses. La

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foi n'en demeure pas moins un don de Dieu absolument gratuit, et toute la préparation même est une grâce divine.

On le voit, cette méthode apologétique est essentiellement fictive, elle suit le travail de la conversion, elle la prépare, elle l'entreprend, elle l'achève ; elle est elle-même une conversion en marche, une conversion qui se fait.

Nous estimons que cette méthode en tant que méthode est parfaite. Pascal a parfaitement indiqué la marche à suivre. Cependant il n'eut ni le temps, ni les moyens suffisants, pour l'achever dans toutes ses parties. Il a très bien déterminé la part qu'il fallait laisser à l'action, à la machine, à la coutume. Et de ce côté peu de choses restent à faire.

Il a aussi longuement traité la partie psychologique immanente de sa méthode, c'est là-dessus qu'il nous a laissé le plus de Pensées. Cependant il nous reste encore en celte matière beaucoup à faire. Ce besoin religieux de l'humanité nous paraît encore aujourd'hui comme quelque chose d'assez obscur. — Cette obscurité tient sans doute à la profondeur de ce besoin. Cependant nous pouvons espérer que l'étude des religions, et les recherches psychologiques et philosophiques éclaireront davantage ce sujet. Quel est notre devoir par rapport à ce besoin religieux, comment devonsnous le cultiver, l'accroître en nous? Autant de questions que tous les mystiques ont sans doute traitées, mais qui seront avantageusement reprises.

La partie la moins achevée de l'apologétique de Pascal, celle qu'il a à peine ébauchée, et qu'il ne pouvait pas d'ailleurs parfaitement traiter, est la partie historique et positive. L'argument, tiré des prophéties, de l'établissement divin du christianisme, tel que Pascal l'a indiqué, demeure, mais il doit être traité selon les méthodes nouvelles et en tenant compte des progrès de l'histoire et de la critique. Si les Pensées n'ont pas une action apologétique plus efficace, c'est précisément parce que cette partie historique de l'argumentation de Pascal a vieilli.

Il est un fait qui nous semble incontestable, c'est que parmi le grand nombre des littérateurs, savants, philosophes, incroyants qui ont lu, étudié et commenté les Pensées, il en

est relativement peu qui se soient convertis à la religion catholique. Ni Cousin, ni Havet, ni Sainte-Beuve, ni Sully Prudhomme, ni Vinet, ni tant d'autres dans le passé et dans le présent ne semblent avoir été fort ébranlés dans leurs convictions par la lecture de Pascal.

La raison principale de ce fait, c'est que la plupart des lecteurs des Pensées considèrent les preuves historiques du christianisme apportées par Pascal, comme n'ayant plus actuellement aucune valeur. En lisant les Pensées sur les miracles, les prophéties..., l'incrédule pense que si Pascal avait vécu à notre époque, s'il avait connu les résultats actuels et les progrès de la critique et de l'exégèse, il ne croirait plus à la divinité du christianisme. C'est une grave erreur, mais ce fait même prouve combien les preuves historiques sont nécessaires, et combien les preuves immanentes prises isolément sont impuissantes en général à donner la foi. Que d'esprits éclairés, sincères, foncièrement religieux, et d'ailleurs très bienveillants au catholicisme, en lequel ils voient une institution remarquable, ne l'embrassent cependant pas, parce qu'ils sont retenus par des objections historiques, par les prétendus résultats de l'exégèse moderne.

Que l'on s'efforce de démontrer par la voie de l'immanence le besoin que l'homme ressent d'une religion, la nécessité d'une grâce divine, rien de mieux ; mais il est urgent de se rendre compte que cette argumentation, si elle n'est jointe aux preuves extrinsèques, ne mène pas bien loin.

L'apologiste actuel qui, admirant la méthode de Pascal, veut l'appliquer aux besoins de son temps, doit continuer ce que Pascal avait commencé et ce qu'il ne put achever ; il doit étudier la Bible, les prophéties, l'histoire de l'Eglise, et s'efforcer surtout de consolider les preuves objectives que la critique rationaliste tente en vain d'ébranler.

Erratum. Nous avons écrit à propos de l'affaire du formulaire que Pascal avait signé le premier Mandement. C'est une bonne erreur. Pascal étant laïque pouvait cire partisan de la signature mais il n'avait pas à signer de formulaire.

L'ouvrage que M. Jovy a publié récemment sur les véritables derniers sentiments de Pasccd- a déjà attiré rattention de nombreux journaux et revues, et il est de nature à susciter des controverses fort longues. La thèse que soutient l'auteur est, en effet, d'une importance capitale. Avec une érudition et une patience qu'on a justement louées 3, et avec plus d'intuition encore, M. Jovy a posé clairement à propos de Pascal la plus grave des questions, une de celles que les pascalisants avaient eu le tort de trop négliger ou de traiicher trop rapidement ^ Pascal est-il mort janséniste, ou bien avant de mourir a-t-il rétracté son erreur? M. Jovy se prononce nettement pour la rétractation.

Et notons bien que M. Jovy n'envisage pas cette conversion de Pascal comme un changement imprévu, une résolution soudaine, prise et mise à exécution en présence delà mort. Assurément ce fait serait déjà extrêmement grave et important. Mais M. Jovy donne bien plus de portée et d'ampleur à cette question.

Selon l'opinion traditionnelle, telle que Sainte-Beuve dans son Port-Royal , M. Michaut dans les Époques de la pensée de

1. L'expression est de Marguerite Périer. Les Jansénistes aussi en usaient. L'abbé Maynard en a fait l'intitulé d'un de ses chapitres.

2. Pascal I>édit. II. Les véritables derniers sentiments de Pascal. Vitry-le-François. Chez l'auteur, 41, rue Pavée, 1910.

3. CoRRESPO>DA>T, 10 Septembre 1910. Le Secret de Port'Royal, par H. Brémond.

4. -M. Strowski n'en pariait pas, et nous n'y avions nous-mème attaché aucune importiin^e

Pascal, M. Giraud dans son livre sur Pascal, V homme, l'œuvre, l'influence, *, l'avaient exposée, l'auteur des Pensées loin de revenir peu à peu au catholicisme s'était plutôt enfoncé dans le jansénisme. M. Michaut concluait même son étude en écrivant : « A moins d'un revirement que rien ne nous fait prévoir, il allait droit au schisme, et, avec sa logique fougueuse, il paraît hors de doute qu'il s'y fût enfoncé. »

Le livre de M. Jovy est tout entier consacré à démontrer que le retour de Pascal à l'orthodoxie est le terme d'une longue évolution datant des dernières Provinciales ; de sorte que c'est la partie la plus considérable de la vie de Pascal, de son œuvre, c'est toute son Apologie qui est remise en question et qu'il faut reviser. L'ouvrage de M. Jovy est donc, on le voit, d'une importance capitale, il opère ou achève une véritable révolution dans la question pascalienne.

yoxis nous proposons d'examiner aussi attentivement et aussi impartialement que possible les arguments apportés par M. Jovy. Nous le suivrons presque pas à pas dans les problèmes qu'il pose : à propos de la cessation des Provinciales, de la signature du Formulaire, de la mort de Pascal, des Mémoires du P. Beurrier, des témoignages jansénistes ; nous discuterons ses interprétations, et si nous aboutissons à des conclusions le plus souvent opposées aux siennes, ce ne sera qu'après avoir essayé de les embrasser.

Y eut-il dans l'existence de Pascal une dernière conversion qu'on ne soupçonnait guère .^ Cette conversion a-t elle été le terme d'une marche progressive vers l'orthodoxie ? C'est loute la question. La plupart des critiques constatent dans les dernières années de Pascal une certaine évolution, mais tandis que M. Jovy soutient que cette évolution s'est faite dans le sens de l'orthodoxie, nous croyons, avec Sainte-Beuve et M. Michaut, que cette évolution se faisait plutôt en sens contraire, vers un jansénisme plus intransigeant.

1 Cf. Les dernières années de Pascal, XII» leçon.

appe:idice 34;

Pour quelle rai»$on les Provinciales ont cessé de paraître.

M. Jovy commence son premier chapitre par nous faire remarquer que la publication des Provinciales a brusque- '''*'^*''*^ cessé, sans que les critiques aient jamais pu donner de cette brusque interruption des raisons suffisantes. Dès la XVH" Provinciale il semble s'être produit un certain revirement dans l'esprit de Pascal.... La doctrine évolue vers le thomisme, il s'irrite d'être perpétuellement traité d'hérétique. Il écrit à plusieurs reprises. « Je ne suis pas de Port-Royal ». M. Havet reproche à l'auteur des Petites-Lettres d'avoir manqué de franchise, mais à tort. Pascal n'était pas de Port-Royal. Il n'appartenait pas à la communauté, et par ses idées, il différait singulièrement de ses pieux maîtres et amis.... De plus, comme le témoigne une lettre célèbre à Mlle de Roannez, la question du Pape préoccupait son esprit. D'où a pu venir cette transformation de la pensée de Pascal.-* On n'ignorait pas qu'il était l'auteur des Lettres Provinciales, et ceux qui réfutaient ses écrits savaient contre qui ils dirigeaient leurs traits. Ils lui administrèrent souvent quelques dures leçons, sur lesquelles dans sa solitude, il dut souvent méditer. On lui rappelait durement qu'il n'avait pas la moindre qualité pour parler dans l'Église.

Pascal s'arrêta encore dans la production des Provinciales^ parce que les deux autorités suprêmes à ses yeux, le pape et le roi, s'étaient définitivement prononcées contre le jansénisme (p. i6).

Pour toutes ces raisons, Pascal fléchit. Nicole n'a pas composé de notes sur la WIP Provinciale. II n'en a pas fait non plus sur la XVIIL, pour laquelle il a replacé ses annotations ordinaires par un dialogue sur le mystère de la Grâce, où il semble dire que le public janséniste, un peu

surpris, avait adressé à Pascal le reproche de s'être fait thomiste dans cette lettre. —

Aucune de ces raisons ne semble décisive.

Il est exact que Pascal a évolué vers le thomisme, mais à la suite d'Arnauld et Nicole *. M. Léonce Cou ture dans le Bulletin de litléralare ecclésiastique l'aval! déjà solidement prouvé. D'ailleurs ce rapprochement avec le thomisme ne fut jamais complet. Dans la dix-septième 'Provinciale Pascal écrit : (( Qu'on l'explique donc auparavant (le sens de Jansénius), autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain, abstrahendo ab onini sensu. Vous savez que ôela ne réussit pas dans le monde. » N'est-il pas évident qu'il considère encore le pouvoir prochain, la grâce suffisante des thomistes, comme une expression ambiguë et absurde ? 11 ne s'est donc pas rapproché du thomisme autant qu'on a bien voulu le dire.

Si donc Pascal affirme : Je ne suis pas de Port-Royal, ce n'est pas parce qu'il diffère par la doctrine de Porl Royal — Nicole était de Port-Royal et sa doctrine était aussi thomiste que celle de Pascal — c'est parce qu'il ne fait pas partiede la communauté. Il n'était qu'un familier. M. Sfrowski l'a longuement prouvé dans son livre-. Et il est vrai aussi que Pascal dans cette circonstance n'a pas été aussi sincère qu'il aurait pu et dû l'être.

Cependant nous croyons avec M. Jovy que la ces sation brusque des Provinciales marque dans l'existence de Pascal le point de départ d'un dissentiment avec Port- Royal. Ce dissentiment ira s'accentuant, et il viendra un jour où Pascal à la suite de Jacqueline se séparera d'Ar^ nauld et de Nicole. Mais les raisons mêmes qui ont porté Jacqueline et Pascal à se séparer d'Arnauld et de Nicole, les motifs qui poussaient Port-Royal à faire des concessions, à signer le Formulaire, pourraient bien aussi avoir été pour quelque chose dans l'interruption desProyi/îc/a/es. Depuis 1657 jusqu'en 1661, la crainte de la persécution, de la dispersion

1. Cf. Revue Thomiste, septembre-octobre 1910. Pascal et la grâce suffisante.

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