Cf. Pascal et son temps. 3e Partie. Cb. ler
des élèves, de la fermeture des écoles, fut toujours la préoccupation de Port-Royal, la raison des concessions faites aux Évéques et au Conseil d'État par Arnauld, Nicole et les solitaires. Or précisément c'était cette crainte que Jacqueline et Pascal ne pouvaient tolérer. De multiples documents le démontreraient si cela était nécessaire^. En 1657, lors des dernières Provinciales, Arnauld et Nicole, les collaborateurs indispensables de Pascal, estimèrent qu'il était préférable de garder le silence. A en juger par quelques réflexions de Pascal postérieures aux dernières Petites-Lettres, il aurait préféré continuer à écrire. On verra par le fragment suivant que ce n'était ni la crainte du roi, ni la crainte des évéques et du pape qui, comme M. Jovy le suppose, auraient pu l'en empêcher.
« Si ceux-là se taisent, les pierres parleront.
Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation, mais ce n'est pas des arrêts du Conseil ^ qu'il faut apprendre si l'on est appelé, c'eat de la nécessité déparier. Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'il acondanmé la vérité, et qu'ils l'ont écrit ; et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il vienne un Pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour faire justice. Aussi les bons Papes trouveront encore l'Église en clameurs.
L'Inquisition et la Société, les deux fléaux de la vérité.
Que ne les accusez vous d'Arianisme? Car ils ont dit que Jésus- Christ est Dieu : peut-être ils l'entendent, non par nature, mais comme il e«t dit, DU estis.
(100) Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne
1. « M. Pascal à la vérité, appréhendait que ce ne fût le désir de conserver la maison de Port-Royal qu'ils croyaient fort utile à l'Église, comme en effet, elle rétait, qui les portait à ces condescendances qu'il appelait du nom de relàcliement. Ces Messieurs prétendaient au contraire que ce qu'ils voulaient accorder ne faisait point de tort à la vérité : » Faugère. Marg. Péricr. Mém. p. 46.5.
2. Ce passage doit être comparé à la Lettre d'un avocat sur l'Inquisition, datée du 1er juin 1657, et qui est très probablement de Pascal. « Cette pièce, écrit M. Lanson, remplace la 19^ Provinciale un instant projetée et abandonnée ». Or, cette lettre de* Pascal avait été .condamnée par un arrêt du Conseil le 25 juin 1657. Tout le fragment que nous citons doit avoir été écrit peu après cette dernière date. (La dernière Provinciale est du 24 mars 1637. )
35o LA PRÉTENDUE RETRACTATION DE PASCAL
est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu tribunal appello.
Vous-même êtes corruptibles.
J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis de bien écrire, tant l'Inquisition est corrompue ou ignorante !
« Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. »
Je ne crains rien, je n'espère rien. Les évêques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer, car ils ne craindront plus et se feront plus craindre.... » (Br. p 74.5).
Le dissentiment entre Pascal et Port-Royal est évident dans ces dernières lignes. Pascal commence à se séparer de Port-Royal sur la méthode de défense qu'il faudrait adopter. Les jansénistes craignent pour leurs petites écoles, ils veulent demeurer inaperçus, se taire et laisser passer la persécution. Pascal croit que cette timidité est pernicieuse, il se prononce au contraire audacieusement pour la résistance énergique, il veut « qu'on crie d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement », il souhaite même que les solitaires soient dispersés, que les écoles soient fermées, afin que la crainte des pertes temporelles n'intimide plus Port-Royal. Ainsi il montrait qu'il était bien dans l'esprit de saint Cyran et de la mère Angélique.
Les jansénistes, Arnauld et Nicole, estimèrent qu'il fallait cesser la publication pour ne pas exciter la persécution. Et de fait dès la cessation des Provinciales, Port-Royal fut moins inquiété.
Quant à Pascal, il aurait préféré continuer la polémique. Ce qui le prouve, ce ne sont pas seulement les réflexions que nous citions tout à l'heure, c'est son intervention, sa collaboration dans l'affaire des factums composés par les curés contre les casuistes et particulièrement les Jésuites. Et c'est encore, comme l'a fait remarquer avec insistance M. Lanson ^ une raison pour laquelle on se décida plus aisément à cesser la composition des Provinciales. On avait trouvé un moyen plus commode, plus secret, plus efficace et moins dangereux à la fois, de combattre les Jésuites et de faire
l,. Cf. lievued'hisL, itUér. Janvier 1901.
APPENDICE 35l
condamner les casuistes. Au moment de l'apparilion des Provinciales, quelques curés de la capitale avaient voulu les faire condamner, mais dans l'absence des vicaires généraux, cette résolution ne put avoir son effet. Le signal de ce nouveau combat, de ce combat d'arrière-garde, était parti des curés de Rouen. Les curés de Paris dressèrent, de leur côté, une liste de propositions. Les écrivains de Port- Royal prêtèrent leur plume aux curés de Paris. Aussi dans l'un de leurs écrits, les Jésuites disaient formellement que les curés n'étaient pas les auteurs du premier factum, et les accusaient de prêter leur nom au parti janséniste. On sait aujourd'hui qu'Arnauld, Nicole, Ilermant, Pcrier, recueillirent les matériaux de ces opuscules et (\ue Pascal tenait la plume. Le parti janséniste lui-même l'avoua plus tard. Le P. Guerrier a dit tenir de M"^ Périer que les curés de Paris étaient d'abord bien résolus à demander la condamnation des casuistes, mais qu'aucun d'eux ne voulut se charger d'écrire, qu'alors Fortin, principal du collège d'Harcourt, persuada à Mazure, curé de Saint-Paul; d'accepter cet emploi, lui promettant défaire composer ses écrits par des personnes très habiles : qu'en effet Fortin s'adressa à Arnauld, Nicole et Pascal, qui sont auteurs des factums qui ont paru sous le nom des curés de Paris *.
La lutte commencée dans les Provinciales s'achevait donc dans les factums. Continuer la publication des Petites- Lettres au nom de Port-Royal était d'une politique peu habile, c'était attirer la foudre sur les monastères et les écoles jansénistes. En se mettant à couvert derrière les curés de Paris, on pouvait frapper plus fort et être en même temps plus à l'abri des coups de l'ennemi. Crainte de la dispersion des religieuses et des élèves, moyen plus avantageux de continuer la lutte, telles sont, croyons nous, les véritables causes de l'interruption des Provinciales.
1. Nous empruntons tout ce récita l'abbé Maynard : PascaljSa vie et son caractère. Tome I. Nous ne voyons aucune raison de refaire une liistoire qui nous semble bien établie. Tous les factums ne sont pas de Pascal, il est l'auteur certain du second, du cinquième et du sixième. M. Lanson lui attribue le premier. L'abbé Maynard a écrit Maquel au lieu de Mazure, c'est une erreur.
35a LA PRÉTENDUE RÉTRACTATION DE PASCAL
Mais puisque Pascal ne cessa pas après la XVIII^ Provinciale de combattre les casuistes et les Jésuites, c'est qu'il n'avait guère de doute sur la valeur de la doctrine janséniste. Ni la crainte de se tromper en des questions où il n'était pas compétent, ni les objections de ses ennemis, ni l'obéissance due au Roi et au Souverain Pontife, ni les condamnations constantes qui frappaient le jansénisme et les Provinciales, ni son thomisme incomplet, ni ses souffrances dans son goût de lettré, ne l'avaient persuadé qu'il fallait cesser la composition des Provinciales.
Les véritables seiitinients de Pascal à ppopos du Formulaire.
Il résulte du chapitre précédent que Pascal se sépare des jansénistes, au moins d'Arnauld et de Nicole, non dans les questions de la grâce, mais au sujet de la conduite à tenir devant la persécution. Arnauld, Nicole et Port-Royal conviennent qu'il est préférable de faire des concessions, de se taire ou de parler moins ouvertement, Pascal voudrait continuer la lutte. Il la continue même autant qu'il le peut en écrivant les factums des curés de Paris. Il se montre plus opiniâtre qu' Arnauld et Nicole, il commence à reprocher à Port-Royal sa crainte. Dans ce dissentiment, s'il y a une évolution de l'âme de Pascal, elle s'opère donc vers un jansé nisme plus intransigeant plutôt que vers le catholicisme.
A propos de la signature du Formulaire, M Jovy soutient que Pascal n'était pas aussi éloigné qu'on l'a cru d'éprouver les mêmes sentiments que sa sœur. Mais Jacqueline était la plus janséniste des personnes de Port- Royal, et si Pascal partageait ses sentiments, c'est donc qu'il combattait plus que tous en faveur de Jansénius.
M. Jovy constate encore que Pascal abandonne définitivement la distinction du droit et du fait qu'il avait soutenue dans
APPENDICE oro
laAlY/'etla XV 111' Provinciales. N'ya-t-il pas une confusion? Pascal écrit :
« Il faut savoir encore que la manière dont on s'y est pris pour se défendre contre les décisions du pape et des évêques qui ont condamné cette doctrine et le sens de Jansénius a été tellement subtile qu'encore qu'elle soit véritable dans le fond, elle a été si peu nette et si timide, (ju'elle ne paraît pas digne des vrais défenseurs de l'Eglise.
« Le fondement de cette manière de se défendre a été de dire qu'il y a dans les expressions un fait et un droit ; et de promettre la croyance pour l'un et le respect pour l'autre.
Il s'agit donc de savoir s'il y a un fait et un droit séparé ou s'il n'y a qu'un droit ; c'est-à-dire si le sens de Jansénius qui y est exprimé ne fait autre chose que marquer le droit. » (Br. p. 240).
Pascal ne soutient pas que la distinction entre le droit et le fait est fausse, puisque « elle est véritable en son fond » ; il n'entend pas non plus déclarer qu'elle a été peu nette et timide dans les Provinciales, où elle avait été exposée, a-t-on dit, d'une façon lumineuse ; il se propose seulement de prouver qu'elle a été trop déguisée dans la formule qu'on a signée, que lui-même a signée ; il demande qu'on revienne à la clarté et à la netteté d'expressions d'autrefois.
Nous ne prétendons pas renouveler en ce lieu une discussion qui est essentiellement aride et subtile, parce qu'elle est toute logique •. On nous permettra seulement de rappeler la célèbre discussion où Pascal s'évanouit. Ses sentiments jansénistes s y manifestent avec évidence.
« Tous ces Messieurs qui étaient là, dont je ne puis dire les noms, car je ne le sais pas sûrement, sinon M. Arnauld et M. Nicole, tous ces Messieurs donc, après avoir entendu les raisons de part et d'autre, par déférence ou par conviction, se rendirent au sentiment de M. Arnauld et de M. Nicole, car c'étaient eux qui avaient trouvé cette restriction, M. Pascal qui aimait la vérité par dessus toutes choses, qui, d'ailleurs, était accablé d'un mal de tête qui ne le quittait point, qui s'était efforcé
1 . Si Pascal comme MM. Varet, de Sainte-Martiie, Lancelot, avait refusé toute signature, même avec la distinction du fait et du droit, oa pourrait peut-être en con^ dure qu'il abandonnait cette distinction et qu'il retirait ce qu'il avait dit dans les dernières Provinciales. Mais ce n'était point là son opinion. Il exigeait une formule exprimant clairement la distinction du droit et du fait, ce qui prouve bien qu'il l'admettait.
pour leur faire sentir ce qu'il sentait lui-même et qui s'était exprimé très vivement malgré sa faiblesse, fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal, perdit la parole et la connaissance. Tout le monde fut surpris, on s'empressa pour le faire revenir. Ensuite ces Messieurs se retirèrent. Il ne resta que M. de Roannez, Madame Périer, M. Périerle fils et M. Domat qui avaient été présents à la conversation. Lorsqu'il fut tout à fait remis, M"'^ Périer lui demanda ce qui lui avait causé cet accident. Il répondit : « Quand j'ai vu toutes ces personnes que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et sembler l'abandonner, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir : il a fallu y succomber ^ ».
Ccttu scène nous découvre les convictions de Pascal. Les défenseurs du jansénisme, c'est à dire de la vérité, se relâchent, ils semblent fléchir, aller trop avant dans la voie des concessions ; Pascal plaide la cause de l'opposition, il s'efforce de persuader les principaux jansénistes qu'il faut refuser la signature.
De l'ensemble des faits et des documents, il résulte donc comme une vérité certaine et incontestable, qu'à cette époque Pascal était l'un des plus jansénistes parmi les partisans de Port-Royal. Tandis que la plupart de ces Messieurs tendaient à la conciliation, l'auteur des Provinciales luttait contre cette tendance, il faisait des efforts désespérés pour entraîner le parti à la révolte ouverte contre le gouvernement du roi et l'autorité du Souverain Pontife.
Les sentiments ultra-jansénistes de Pascal ont été clairement indiqués par la plupart de ses biographes. Sainte-Beuve, qui est sans doute favorable au jansénisme, mais qui demeure l'un des interprètes les plus autorisés de l'histoire de Port- Royal, conclut ainsi toute cette affaire du Formulaire : u Aucun des autres Jansénistes, à mon sens, n'est allé aussi loin sur ce point et, pour ainsi dire, ne s'est avancé aussi au bord de la rupture que ces trois esprits supérieurs (Jansénius, Saint- Gyran et Pascal), tellement qu'on a peine à prévoir ce qui serait advenu de leur confession avouée, s'ils avaient vécu un peu davantage -. »
I . Lettres opuscules et mémoires de 3/™'; Périer, p. i')5. F.vi.gî:re. Jovï. T. II, p. 185. 'J. Port-Royal. Livre Ill<^, chap. VIII.
Récemment, M. Giraud^ montrait comment Jacqueline avait prévenu son frère dans la voie de l'intransigeance. Alors que Biaise faiblissait, elle lui aurait donné par son exemple, par son écrit sur la signalure, par sa mort enfin, une leçon de franchise ; et cette mort aurait déterminé Pascal à repousser désormais toute espèce de transaction. M. Jovy estime que cette histoire est légendaire : « Il y a là une erreur et une légende pathétique dont il faudra débarrasser la biographie de Pascal. » INous pensons que l'interprétation de M. Giraud, qui d'ailleurs est traditionnelle, est au moins très probable. Dans la lettre qu'elle envoya à Arnauld, Jacqueline approuvait avec « une joie incroyable » la conduite de son frère-, mais elle revendiquait pour elle-même le droit et le devoir de faire plus. « Il me semble, mon père, que ce qui est assez pour les uns, serait un horrible défaut aux autres. A la bonne heure que les choses soient de celte sorte, pourvu que l'on permette à ceux qui en auront le courage d'aller plus avant^, et que l'on ne prétende pas que nous nous sauverons en voilant la vérité. » L'opinion de M. Giraud, comme on le voit, est assez solidement fondée, et il serait à souhaiter que toutes les légendes créées à propos de Pascal fussent aussi bien établies.
1. Revue des Dels Mondes. 15 avril 1910. Eb, Pascal. L'homme, l'œuvre, l'influence, p. 110.
2. M. Jovy conteste que clans la lettre de Jacqueline il soit fait allusion à Pascal. Mais l'allusion n'est pas attribuable à Arnauld. Il est évident qu'en s'adressant à Arnauld, Jacqueline parle d'un tiers, et ce tiers est Pascal. Elle s'estime autorisée à parler plus librement qu'un autre. Qu'Arnauld soit son père spirituel, cela ne l'avantagerait pas beaucoup, Arnauld étant le directeur d'autres religieuses. « Vous verrez, mon père, bien fulminer, contre ce qui a été fait; il m'a semblé, outre qu'en ces matières chacun abonde en son sens... que je le pouvais faire plus librement qu'un autre à cause de celui qui y a eu bonne part. Je suis dans une joie incroyable de son zèle et je crois après tout, que c'est Dieu qui le lui a fait faire. » Pascal étant l'auteur du premier Mandement, il s'ensuit que le véritable moment où il faut placer la querelle entre Pascal et Port-Royal ne saurait être le 6 juin. M^e Périer d'ailleurs nous dit formellement le contraire.» Mon frère... est toujours demeuré Parfaitement uni avec ces Messieurs jusqu'au mois de novembre de l'année 1G61 que les religieuses ayant signé le second mandement de MM. les grands vicaires avec une restriction, mon frère trouva qu'elle n'était pas assez claire. » Cf. JovY. op. c, p. 170.