Op. cit.j p
3 C'est, appliquée à l'infaillibilité pontificale^ la doctrine des contraires, si importante dans les Pensées de Pascal et qui rappelle celle de Hegel. Pascal appliquait cette théorie, à la vertu, o Je n'admire pas l'excès d'une vertu... si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée »; aux prophéties et à la psychologie. « On ne peut faire une bonne physionomie qu'en accordant toutes nos contrariétés... »; à la méthode, « l'esprit géométrique et l'esprit de finesse »; à la mystique, « nous devons sans cesse travailler à nous conserver cette joie qui modère notre crainte, et à conserver cette crainte qui modère notre joie », etc....
et l'on en conclura faussement qu'il tendait ù se séparer de Port-Royal. Nous ne voulons pas anticiper, nous reviendrons sur ce sujet, mais notons dès maintenant combien il était aisé au P. Beurrier, cure de Saint-Étienne-du-Mont, d'être abusé par une déclaration de cette sorte, et d'en conclure à la parfaite orthodoxie de Pascal, à sa soumission absolue au chef de l'Église.
Aa point de vue de la doctrine théologique, Pascal n'abandonnait donc nullement l'opinion janséniste sur l'obéissance due au Saint-Siège. Dans l'Écrit sur la signature du Formulaire, il se montrait partisan déclaré de la grâce efQcace, il voulait qu'on la défendît nettement et fortement « contre les décisions du Pape et des Evèques qui ont condamné cette doctrine et le sens de Jansénius '. » Si donc Pascal se séparait de Nicole, d'Arnauld et de leurs partisans, qu'il accusait « de signer la condamnation de Jansénius, de saint Augustin et de la grâce efficace », ce n'était pas en devenant plus thomiste ou plus orthodoxe, c'était en devenant plus janséniste, plus opiniâtre dans la résistance au Pape et aux Évèques. Concluons donc que depuis les dernières Proymcm/es, l'évolution de la pensée doctrinale de Pascal ne se faisait nullement dans le sens de l'orthodoxie.
Cette vérité est assez certaine pour qu'il soit difRcile d'émettre seulement un doute à ce sujet. M. Jovy est contraint par l'évidence des documents à faire des concessions. Mais il en arrive néanmoins à une conclusion assez inattendue :
(( Après un tel bouleversement dans ses convictions et ses idées, n'est-il pas certain que Pascal a définitivement abondonné ses anciens amis, gardant peut-être encore avec eux quelques rapports de politesse auxquels on l'obligeait ? Il y avait eu là pour lui une secousse effroyable. Avant la rupture, il était peut-être plus janséniste que les jansénistes par l'outrance de ses sentiments. Quand Port-Royal ne lui a plus paru représenter la vérité, il la cherchée ailleurs. C'est ici le
1. Cf. Ba.. p. 240 li ne faut pas oublier dans toute celte question que ledogiue de linfailUbilité pontificale n'était pas défini.
36o LA PKÉTENDUE UliTllACTATION DE PASCAL
cas de distinguer une nouvelle u époque de la pensée de Pascal )) .
Nous ne croyons pas que M. Michaul ait à distinguer une nouvelle « époque de la pensée de Pascal », nous dirons pourquoi dans le paragraphe suiv ani, nous voulons simplement faire une remarque. Si Pascal s'était séparé de Port-Royal parce que les solitaires, Arnauld et Nicole, étaient trop jansénistes, nous devrions nous attendre avoir Pascal évoluer vers le catholicisme; mais il se sépare de ses amis précisément parce qu'ils font trop de concessions aux Évêques et au Pape, parce qu'ils « signent la condamnation de Jansénius, de saint Augustin et de la grâce efficace » ; en s'éloignant d' Arnauld et de Nicole, cestdonc dans la voie du jansénisme que Pascal avance. Un retour est possible, mais c'est une pure possibilité, non une probabilité, et pour y ajouter foi, il nous faudra des preuves.
La préparatiou de l'Apologie.
M. Jovy nous démontre par la rétractation de M. de Sainte-Beuve, de l'abbé de Bourzeys. de Henri Duhamel, et de la sœur Flavie, que le retour à l'orthodoxie de Pascal était chose possible. Nous concédons volontiers cette possibilité, et nous en arrivons immédiatement au chapitre intitulé : La préparation de l'Apologie.
Nous sommes seulement étonné de ne trouver dans la thèse de M Jovy aucune allusion au miracle de la Sainte-Épine. M. Jovy en parle longuement, il est vrai, dans le tome I de son Pascal inédit (p. 827 et suiv.) ; mais il convenait de rappeler l'influence de ce miracle, dont Pascal ne cessa pas d'être préoccupé durant toute l'année 1667.
Le miracle de la Sainte-Épine eut en effet une influence littéralement décisive sur l'existence de Pascal, s'il est vrai, toutefois, qu'il décida Pascal à combattre pour le jansénisme
APPENDICE 3Gl
jusqu'à la mort, et chose plus importante encore, s'il le détermina à composer une Apologie de la religion clirctienne. M. Michaut insiste avec raison sur le reteatissement que ce miracle eut dans la vie de Pascal — c L'influence que le miracle a exercée sur l'esprit de Pascal ne saurait être exagérée. Tout d'abord, il le persuada de la vérité de sa cause et de la sainteté de la lutte qu'il soutenait. c< Quelque temps auparavant, il avait eu un entretien avec un homme sans religion, qui concluait de ce qui se passait dans l'Éghse, qu'il n'y avait point de Providence... M Pascal répondit sans hésiter qu'il croyait les miracles nécessaires et qu'il ne doutait point que Dieu n'en fît incessamment*. )> Et voici que dans ce couvent de Port-Royal, asile du jansénisme, que tant de « cruels et lâches persécuteurs » présentaient comme un séminaire de l'hérésie, Dieu lui même manifestait sa volonté d'une manière éclatante. Au milieu du siècle stupéfait, on l'entendait « cette voix sainte et terrible qui étonne la nature et qui console l'Église », et le Crucifié répondait pour les religieuses calomniées. Pour méconnaître un tel miracle, pour ne point voir la main de Dieu, ne fallait-il pas que les ennemis de Port-Royal fussent aveuglés ? et cet aveuglement n'était-il point inexplicable si l'on ne recourait à la \olunté divine et au dogme de la prédestination .' Oui, c'était bien lu l'un de ces miracles faits non point pour éclairer les incrédules, mais pour perdre définitivement ceux que les décrets incompréhensibles de la Providence avaient condamnés à la damnation éternelle, ceux qu'elle voulait u empècli! r de croire ». Qu'était-ce à dire sinon que combattre pour le jansénisme, c'était combattre pour Dieu même: tout le christianisme était ramené au jansénisme et la véracité de l'Évangile confirmait cel'.e de VAugusliniis. « L'Église est sans p^eu^ es, s'ils (les négateurs du miracle) ont raison. »
M. Jovy écrit au début du présent chapitre sur la Préparation de l'Apologie : « C'est à ce moment que Pascal se mit définitivement au travail des Pensées. Entreprendre ~ un pareil
1. 11 ne faut pas ajouter une imi ortance liop grande à celle anecdote. 2. C'est nous qui souliguons.
travail n'avait absolument rien d'original. » On pourrait 8e demander si M. Jovy ne soutient pas que Pascal a entrepris de se mettre à l'Apologie à la fin de 1661, c'est-à-dire dix mois seulement avant sa mort ; mais ce n'est pas son opinion ; Car, s'il en était autrement, Pascal depuis les Provinciales. ou les /«c/ums jusqu'en 1661 n'aurait plus composé d'écrits religieux considérables ; il se serait surtout adonné aux sciences; sinon, qu'aurait donc fait pendant tout ce temps cet esprit « si vif et si agissant »? De plus, si de ces dix derniers mois l'on décomptait les six semaines qu'il passa au lit avant de mourir, il resterait que Pascal a travaillé à cet ouvrage huit mois seulement, huit mois durant lesquels il était fatigué au point de ne pouvoir pas lire; et ce serait durant cette courte période qu'il aurait étudié ITiébreu et les prophéties — « il avait beaucoup travaillé cette matière )^ — qu'il aurait lu le Paglo de Raymond Martini et les ouvrages des PP. Garasse et Mersenne. Ne semble-t-il pas que ce soit bien peu de temps pour un tel travail ? Mais nous savons par ailleurs que Pascal avait commencé bien avant l'année 1 661, et même avant mars 1659, de travailler à l'Apologie*.
Pascal, comme on le sait, avait, dans une conférence donnée probablement à Port-Royal, exposé le plan de son ouvrage. La Préface de Port-Royal et le discours de Filleau de la Chaise nous le disent : « Il se rencontra néanmoins une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l'obligea, non pas d'écrire ce qu'il avait dans l'esprit sur ce Ji,,; sujet-là, mais d'en dire quelque chose ce vive voix^ ». Or la Préface étant au plus tard de 1669, la conférence a dû avoir
1. Pascal après le Formulaire écrivit encore des Lettres contre Arnauld et Nicole. Dans le récit de l'évanouissement, on nous dit que Pascal « était accablé d'un mal de tète qui ne le quittait pas ». Nicole nous rapporte que Pascal n'avait pu dans sa dernière polémique consulter lui-même les documents, et Domat avait même dû prendre la plume à sa place. Nous ne savons pas exactement quelle est l'opinion de M. Jovy sur la date à laquelle Pascal se serait mis définitivement à écrire les Pensées. Dans les chapitres suivants il semblerait soutenir que ce fut après la prétendue retraite de mars 1659. Cette date est plus satisfaisante. Nous insistons surtout sur l'influonce exercée dans l'œuvre de Pascal par le miracle de mars i65(3.