‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 93 sur 118 · Michaut. Op. cit., p · texte numérisé non relu

Michaut. Op. cit., p

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a même donné l'ordre non pas mélhodique, ceci est à noter, mais « génétique » des arguments de l'Apologie.

«... Il y a des miracles, il y a donc quelque chose au-dessus de ce que nous appelons la nature. La conséquence est de bon sens : il n'y a qu'à s'assurer de la certitude de la vérité des miracles. Or, il y a des règles pour cela, qui sont encore dans le bon sens, et ces règles se trouvent justes pour les miracles qui sont dans l'Ancien Testament. Ces miracles sont donc vrais. Il y a donc quelque chose au-dessus de la nature.

Mais ces miracles ont encore des marques que leur principe est Dieu ; et ceux du Nouveau Testament en particulier, que celui qui les opérait était le Messie que les hommes devaient attendre. Donc, comme les miracles tant de l'Ancien que du Nouveau Testament prouvent qu'il y a un Dieu, ceux du Nouveau en particulier prouvent que Jésus-Christ était le véritable Messie.

Il démêlait tout cela avec une luraière admirable, et quand nous l'entendions parler, et qu'il développait toutes les circonstances de l'Ancien et du Nouveati Testament où étaient rapportés ces miracles, ils nous paraissaient clairs. On ne pouvait nier la vérité de ces miracles, ni les conséquences qu'il en tirait pour la preuve de Dieu et du Messie, sans choquer les principes les plus communs, sur lesquels on assure toutes les choses qui passent pour indubitables. Ou a recueilli quelque chose de ses pensées....

. . . J'ajoute seulementce qu'il est importantde rapporter ici^, que toutes les différentes réflexions que mon frère fit sur les miracles lui donnèrent beaucoup de nouvelles lumières sur la religion. Comme toutes les vérités sont tirées les unes des autres, c'était assez qu'il fût appliqué à une, les autres lui venaient en foule, et se démêlaient à son esprit d'une manière qui l'enlevait lui-même à ce qu'il nous a dit souvent. »

Ce témoignage de M'"^ Périer est malaisément contestable, tout d'abord parce qu'elle avait connu les opinions et les desseins de son frère mieux que personne, ayant vécu familièrement avec lui ; et ensuite parce que son témoignage est confirmé par l'étude des Pensées.

Il suffît en effet de parcourir même rapidement la section consacrée auv miracles dans l'édition Brunschvicg ou dans

1. Tout un long passage avait été supprimé dans l'édition de Port-Hoyal, probablement pour la raison que donne Mme périer quelques lignes plus haut : « On a recueilli quelque chose de ses pensées, mais c'est peu, et je croirais èlre obligée de m'étendre davantage pour y donner plus de jour... si un de ses amis ne nous en avait donné une dissertation.... n. (Br. p. 19. Voir grande édition. Plan de l'Apologie par Mme Périer, p. CCXLl.)

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tout autre livre, pour constater comment Pascal, dans sa théorie, mêle constamment la défense du jansénisme à la défense du catholicisme, et comment il passe du miracle aux prophéties.

« Il avait été dit aux Juifs, aussi bien qu'aux Chrétiens, qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes ; mais néanmoins les pharisiens et les scribes font grand état de ses miracles, et essayent de montrer qu'ils sont faux, ou faits par le diable : étant nécessité d'être convaincus, s'ils reconnaissent qu'ils sont de Dieu....

Mais nous n'avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde, en qui le prince de ce monde n'a point puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Voici que Dieu choisit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance. (Br. 839j. »

Cette Pensée n'a en vue que le miracle de la Sainte- Épine ; voyons comment Pascal généralise la théorie.

» ...Toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, ils (les Juifs) les avaient à l'égard de leurs prophètes.

Et cependant ils étaient très coupables de refuser les prophètes, à cause de leurs miracles, et Jésus-Christ ; et n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu les miracles : Nisi fecissem... peccatum non haberent. Donc toute la créance est sur les miracles. »

Le principe général une fois posé, Pascal l'applique aux incrédules.

« Miracles. — Que je hais ceux qui font les douteurs des miracles! Montaigne en parle coniine il faut dans les deux endroits. On voit, en l'un, combien il est prudent, et néanmoins il croit, en l'autre, et se moque des incrédules.

Quoi qu'il en soit, l'Eglise est sans preuve s'ils ont raison. (813). »

Mais nous pouvons saisir quelque chose du travail apologétique qui s'opéra dans l'esprit de Pascal dès l'année même du miracle. Six mois environ après le prodige, il écrivait à M"*^ de Roannez :

« Il me semble que vous prenez assez de part au miracle pour vous mander en particulier que la vérification en est achevée par l'Eglise, comme vous le verrez par cette sentence de M. le grand vicaire .

Il y a si peu de personnes à qui Dieu se faise paraître par ces coups

extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions ^, puisqu'il ue sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n'y aurait point de mérite à le croire ; et s'il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service... On peut ajouter à ces considérations le secret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique ; et les Juifs s'arrétant à l'un ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre et ne songent pas à le chercher ; de même que les impies, voyant les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu'il y en ait un autre auteur.... » (Br. p. 214).

L'Apologie de Pascal étant pour ainsi dire une conséquence, un effet du miracle de la Sainte-Épine, il s'ensuit qu'elle a été entreprise dans des sentiments et dans une intention profondément jansénistes. Les Pensées sur les Prophéties, auxquelles, comme nous le savons, Pascal accordait une importance capitale, sont la suite logique des réflexions sur les miracles, lesquelles ont été conçues à propos de la guérison miraculeuse de Marguerite Périer. Entre ce miraet la composition de l'Apologie, il n'y a donc aucune interruption d'aucune sorte, aucune crise, aucun changement dans l'existence de Pascal qui nous permette de distinguer une nouvelle époque. Si l'on considère la résolution de travailler à une Apologie du christianisme comme le principe d'une période distinctive de la vie de Pascal, il faudrait fixer le point de départ de cette époque au miracle de la Sainte-Epine et non en 1659 ou en 1661.

Après avoir entrepris l'Apologie dons un esprit janséniste.

1. Ne saisit-on pas en cette phrase comme un regret que les incrédules ne profitent pas du miracle, et le devoir pour ceux qui en ont été témoins de travailler à les convertir. Comparer la célèbre Pensée : a Comme Dieu n'a pas rendu de famille plus heureuse, qu'il fasse aussi qu'il n'en trouve point de plus reconnaissante. » D'ailleurs dans toute la suite on sent bien que c'est un apologiste qui écrit, un esprit préoccupé de la conversion des infidèles. L'incertitude relative des preuves, les deux sens de la Bible, la valeur des miracles contre les impies, des prophéties contre les Juifs, les principales réflexions contenues dans cette lettre ont été développées dans les Pensées.

il se peut cependant que Pascal ait modifié ses convictions ; et peut-être dans l'exécution de ce travail, dans l'élaboration des Pensées, remarquera-ton des indices d'une conversion vers le catholicisme. M. Jovy le croit ainsi, il estime avoir relevé dans les Pensées « des traces de ce revirement complet qui se serait produit alors dans l'esprit de Pascal » (p. 244).

Mais tout d'abord, en quel état nous sont parvenues les Pensées? Une bonne partie des réflexions que Pascal aurait écrites, celles-là précisément qui témoigneraient de son orthodoxie, n'auraient-elles pas été supprimées par Port- Royal et les jansénistes 1? M. Joly semble le croire. C'est donc une question qu'il faut d'abord examiner.

Lorsque M. Cousin dénonça l'incurie avec laquelle les Pensées de Pascal avaient été publiées, les négligences de lecture et les additions que l'édition de Port-Royal renfermait, on crut d'une croyance aveugle à ses affirmations indignées; elles renfermaient d'ailleurs une grande part de de vérité. Mais depuis vingt ans que les travaux se sont succédé sur Pascal, on est un peu revenu sur cette opinion, Sainte-Beuve, M. Brunetière, M. Gazier, et d'autres, à leur suite, remarquèrent, après en avoir fait une étude consciencieuse, que l'édition de Port-Royal n'était point aussi défectueuse qu'un critique passionné l'avait affirmé, et que, tout bien pesé, cette édition en valait d'autres. Létude même du texte prouva souvent que la lecture et l'interprétation des éditeurs jansénistes étaient préférables à des corrections proposées ultérieurement.

« En ce temps-là *, Victor Cousin n'avait pas découvert — c'est le vrai mot — l'autographe de Pascal, il n'avait pas, de sa grande voix retentissante, appelé l'indignation publique sur les mutilations sacrilèges que Port-Royal avait osé faire subir au texte original. Certes, selon son habitude, il était allé trop loin dans l'invective ; et je montrerai tout à l'heure qu'en un certain sens Port-Royal ne fut vraimentni si coupa-

1. Brunetière. Études critiques. Première séri'. Pascal. Voir aussi Gazier, Pensées de Pascal. Avant-Propos, et Brunschvicg. Edition : Grands écricains de la France. Introduction, p. xiii.

ble ni si blâmable... Ou lisait dans les anciennes éditions, et dans l'édition même de M. Faugère : « La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même... iNe serait-ce donc pas faire tort à sa joie d'occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle K.. ? » M. Molinier veut que nous lisions barre... en toute sincérité de conscience nous pouvons continuer à lire, comme autrefois : » placer adroitement une balle ». On lisait encore, dans les précédentes éditions : « Le ton de voix impose aux plus sages et change un poème ou un discours de face », et M. Molinier veut qu'on lise désormais : « Le ton de voix impose aux plus sages et change un poème ou un discours de force... » Je préfère la leçon de Pascal, ou du moins celle de ses précédents éditeurs à la leçon de M. Molinier....

« . . . Je dis seulement que si Nicole, Arnauld ,1e ducde Roannez et M. de Brienne prirent jadis, en travaillant à la première édition des Pensées, d'étranges libertés avec le texte authentique, je ne répondrais pas que nous ne prissions, nous, des libertés bien autrement étranges encore avec l'esprit de l'apologie de Pascal, en faisant, comme nous le faisons dans nos éditions prétendues savantes, voyager d'une page et d'un chapitre à l'autre ces immortels fragments. Même, je penche à croire qae, si Pascal revenait parmi nous, il se reconnaîtrait

plutôt encore dans l'édition de Port- Royal Si cependant on

persiste à vouloir à tout prix refaire ou retrouver son Apologie, alors il n'y a pas deux partis à prendre ni deux roules à suivre : il faut en revenir à l'édition de Port-Royal et s'y tenir. On aura beau répéter contre ce pauvre duc de Roannez les imprécations éloquentes de Victor Cousin, cela ne fera pas que le duc de Roannez ne fut un peu plus avantque Victor Cousin lui-même dans la confidence du secret de Pascal, et, si je puis dire, delà pensée des Pensées.... Port Royal avait ses raisons, et son édition nous doit faire loi. »

Nous nous en tiendrons sur cette question à l'autorité de M. Brunetière. Une longue et continuelle pratique des textes

1. Cette pensée dans l'Édition de Piirt-Royal se trouve dans le chap. : Misère de l'homme ; dans l'édition Br. n» 14"2.

et des éditions lui permettait de se prononcer aussi énergique ment en faveur de Port-Royal. Il y a plus de trente ans que ces paroles ont été écrites, si elles ne sont pas dénuées de toute exagération, elles sont cependant de nature à nous faire réfléchir quand nous sommes tentés de rééditer contre l'édition de Port-Royal les invectives de V. Cousin.

Mais avant de discuter les conclusions de M. Jovy, nous allons mettre sous les yeux du lecteur quelques documents qui, selon l'expression de Sainte-Beuve, le feront assister à la u fabrique » de l'édition de Port-Royal. Qu'on nous pardonne nos trop longues et trop nombreuses citations ; dans une discussion de ce genre, il faut avant tout en appeler à l'argument d'autorité; d'ailleurs nous sommes obligé, en essayant de réfuter M. Jovy, d'emprunter, autant du moins que nous en sommes capable, sa manière, qui consiste à argumenter à coups de citations et de documents.

((...Lorsque la persécution qui sévissait contre Port-Royal se fut apaisée* , et dès que les amis prisonniers ou fugitifs se purent rassemblés de nouveau, vers octobre 1668, on songea aussitôt à mettre en ordre ces précieux fragments, et à en tirer quelque chose qu'on pût offrir au public... Le duc de Roannes, le fidèle ami, fut celui qui s'entremit le plus dans cette publication par les soins et par le zèle. La révision et l'ordonnance des matières furent remises à un petit Comité composé de MM. Arnauld, Nicole, de Tréville, Du Bois, de La Chaise. De son côté, la famille y portait un soin religieux, scrupuleux et même jaloux. Son représentant à Paris auprès de ces Messieurs était le jeune Etienne Périer, très bien informé, très ferme, et qui, malgré ses vingt-six ans, tenait tête aux plus considérables. En cas de conflit (ce qui arrivait fréquemment), les négociateurs habituels entre la famille et les amis étaient surtout le duc de Roannes et aussi Brienne... Les lettres de Brienne nous donnent l'idée la plus parfaite, la plus naïve, des difficultés et des petits différends d'où sortit avec effort cette première édition si châtiée, si taillée, si remaniée, mais alors la seule possible. »

1. Voir P.R. Livre III, Chap. XI\. p. 303. Sainte-Beuve s'est trompé, le privi lège est du 27 Décembre 1666.

« Monsieur votre fils m'apporta hier votre lettre du27« du mois passé*, nous la lûmes ensemble et pesâmes plus toutes vos raisons que vous n'auriez pu faire vous-même, quand vous y auriez été présente pour répondre à nos objections. Il est certain que vous avez quelque raison, Madame, de ne vouloir pas qu'on change rien aux Pensées de monsieur votre frère. Sa mémoire m'est dans une si grande vénération, que, quand il n'y aurait que moi tout seul, je serais entièrement de votre avis, si M. de Roannez et ceux qui ont pris la peine de revoir ces fragments avaient prétendu substituer leurs pensées à la place de celles de notre saint, ou les changer de manière qu'on ne pût pas dire sans mensonge ou sans équivoque qu'on les donne au public telles qu'on les a trouvées, sur de méchants petits morceaux de papier, après sa mort ; mais comme ce qu'on y a fait ne change en aucune façon le sens ni les expressions de l'auteur, mais ne fait que les éclaircir et les embellir, et qu'il est certain que, s'il vivait encore, il souscrirait sans diflBculté à tous ces petits embellissements et éclaircissements qu'on a donnés à ses Pensées, et qu'il les aurait mises lui-même en cet état s'il avait vécu davantage et s'il avait eu le loisir de les repasser (puisque l'on n'y a rien mis que de nécessaire...), je me suis rendu au sentiment de M. de Roannez, de M. Arnauld, de M. Nicole, de M. du Bois et de M. de la Chaise..., car d'avoir fait de petites transpositions, d'y avoir ajouté de petits mots, mais en gardant toujours les mêmes termes, ce n'est pas à dire qu'on ait rien changé à ce bel ouvrage....

« Mais afln que vous puissiez mieux juger de la vérité de ce que j'avance..., je vous envoie une feuille d'exemple des corrections qu'on a faites, que je dictai hier à monsieur votre fils. Je suis assuré, Madame, que quand vous aurez vu ce que c'est, vous êtes trop raisonnable pour ne vous pas rendre, et pour n'être pas bien aise que la chose soit au point qu'elle est, c'est-à-dire aussi parfaite que des fragments le peuvent être...,

« Je vous dirai. Madame, que j"ai examiné les corrections avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire ; que j'étais aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux qui avaient osé se rendre de leur autorité privée et sans votre aveu les correcteurs de M. Pascal ; mais que j'ai trouvé leurs changements et leurs petits embellissements si raisonnables que mon chagrin a bientôt été dissipé... J'espère que M. Périer et vous en jugerez tout comme moi, et ne voudrez plus, après que vous aurez vu ce que je vous envoie, qu'on retarde davantage l'impression du plus bel ouvrage qui fût jamais....

« On n'a pas fait une seule addition. Vous avez regardé le travail de M. de Roannez comme un grand commentaire, et rien n'est moins semblable à ce qu'il a fait que cette idée que vous vous en étiez formée.

1 Lettre de M. Brienne à M^e Périer.

« Je ue parle point des pensées qu'on a retranchées, puisque vous H'en parlez pas et que vous y consentez ; mais je vous dirai pourtant que j'en ai fait un petit cahier que je garderai toute ma vie comme un trésor, pour me nourrir en tout temps, car je ne voudrais pas laisser perdre la moindre chose de M. Pascal. »

Et dans une autre lettre :

« Je dois vous dire, Madame, que monsieur votre fils est ])ien aise de se voir tantôt au bout de ses sollicitations auprès de moi et de vos autres amis, et de n'être plus obligé à nous tenir tête avec l'opiniâtreté qu'il faisait, et dont nous ne pénétrions pas bien les raisons ; car la force de la vérité l'obligeait à se rendre, et cependant il ne se rendait point et revenait toujours à la charge ; et la chose allait quelquefois si loin que nous ne le regardions plus comme un Normand (qui sont naturellement gens complaisants), mais comme le plus opiniâtre Auvergnat qui fût jamais, c'est tout dire. Mais maintenant nous ferons bientôt la paix, et j'espère que votre satisfaction, et la gloire et l'applaudissement qui sont inséparables de la publication de cet ouvrage, achèveront de mettre fin aux petits différends que nous avons eus, M. de Roannez et moi, avec monsieur votre fils. »

Qu'il soit regrettable que Port-Royal ou plutôt le petit Comité, selon l'expression de Sainte-Beuve, se soit permis « d'embellir et d'éclaircir les Pe/7se'es », tout le monde raccorde. Mais alors Pascal n'était pas pour ses amis ni même pour M™®Périer le « penseur » français par excellence. Cette considération doit excuser un peu MM. Arnauld, Mcole, de Roannez, de La Chaise, etc.. Quoi que l'on pense d'ailleurs là-dessus, il ressort de la lettre précédente que toutes les Pensées de Pascal ont été soumises à la censure la plus sévère et la plus minutieuse, elles ont été examinées et discutées une à une, elles ont été défendues avec la dernière opiniâtreté par la famille Périer. De plus, les réflexions non publiées furent précieusement recueillies et religieusement conservées. Que quelques fragments aient pu se perdre, c'est fortpossible, mais on ne croira pas aisément, comme le soutient M. Jovy, que Port-Royal, ayant éliminé lorsqu'il s'est agi de publier, a pu « éliminer, et éliminer jusqu'à la suppression, jusqu'à la destruction, lorsqu'il s'est agi de conserver les autographes ». (p. 2 H).

Si Etienne Périer, cet auvergnat si opiniâtre, déclare dans

la Préface des Pensées : qu'on a supprimé toutes les Pensées ou trop obscures ou trop imparfaites, nous ne croirons pas pour autant « qu'on ait supprimé dans le sens le plus complet et le plus matériel du mot ». Et s'il ajoute qu'on les publie « telles qu'on les a trouvées, sans y ri^n ajouter ni changer, » nous dirons qu'il y a là une exagération, non « une supercherie condamnable ». La famille Périer n'était pas aussi dénuée de scrupules que M. Jovy l'insinue. ]\pne Périer avait objecté que les Pensées remaniées ne seraient plus les Pensées de Pascal. M. Brienne lui répondait : « Les Pensées de M. Pascal sont mieux qu'elles étaient, sans toutefois qu'on puisse dire qu'elles soient autres qu'elles étaient lorsqu'elles sont sorties de ses mains, c'est-à-dire sans qu'on ait changé quoi que ce soit à son sens ou à ses expressions ; car d'y avoir ajouté de petits mots, d'y avoir fail de petites transpositions, mais en gardant toujours les mêmes termes, ce n'est pas à dire qu'on ait rien changé à ce bel ouvrage ». M. Brienne après tout avait raison. Au xvii*' siècle, on ne concevait pas pour les ouvrages posthumes les mêmes scrupules que nous avons aujourd'hui. Port Pioyal s'était d'a])ord proposé « de suppléer l'ouvrage que voulait faire M. Pascal », « l'on s'y arrêta assez longtemps», mais après bien du travail on y dut renoncer ; on finit par comprendre a que ce n'eût pas été donner l'ouvrage de M. Pascal ». On préféra reproduire les Pensées à l'état brut, si Ton ose ainsi dire. Les modifications de détail ne font pas que l'édition de Port-Royal ne soit pas l'édition des Pensées de Pascal.

Après avoir lu le livre de M. Jovy, l'on pourrait croire que la seule raison de la suppression de certaines Pensées a été la crainte qu'on ne crût à la rétractation de Pascal. Ce serait une erreur. La plupart des Pensées supprimées l'ont été, soitparce qu'elles étaient Iropobscures, trop imparfaites, soit parce qu'elles étaient de nature à scandaliser les fidèles. Arnauld, Mcole, le duc de Roannez songeaient aussi à l'édification des chrétiens, à la conversion des incrédules. Et l'on ne peut nier que quelques Pensées ne soient fort audacieuses et morne dangereuses. Pour cette raison même.

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si l'ouvrage de Pascal n'avait d"abord été expurgé, il n'aurait pas passé à la censure, il n'aurait pas reçu l'approbation des Évêques. Port-Royal avait des ennemis mortels. Il importait grandement, pour le plus grand bien de la cause janséniste, que les Pensées de Pascal ne fussent pas condamnées comme les Provinciales. Elles eussent pu l'être, croyons-nous, si Arnauld et ^Nicole n'avaient supprimé les passages compromettants*.

Un des approbateurs, l'abbé Le Camus, docteur en théologie de la Faculté de Paris, depuis évéque de Grenoble et cardinal, avait fait quelques observations. Or, on lit dans une lettre d'Arnauld à M. Périer, en novembre 1669, après le récit de quelque événement qui a relardé sa réponse :

« ...Voilà, Monsieur ce qui m'a empêché non seulement de vous écrire plus tôt, mais aussi de conférer avec ces Messieurs sur les difficultés de M. Le Camus ; j'espère que tout s'ajustera, et que, hors quelques endroits qu'il sera ahsolument bon de changer, on les fera convenir de laisser les autres comme ils sont. Mais souffrez, Monsieur, que je vous dise qu'il ne faut pas être si difficile ni si religieux à laisser un ouvrage comme il est sorti des mains de l'auteur, quand on le veut exposer à la censure publique ; on ne saurait être trop exact quand on a affaire à des ennemis d'aussi méchante humeur que les nôtres. Il est bien plus à propos de prévenir les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait qu'adoucir une expression, que de se réduii-e à la nécessité de faire des apologies. C est la conduite que nous avons tenue touchant les Considérations sur les Dimanches et les Fêtes de feu M. de Saint-Cyran... Cependant les Docteurs, à qui je les avais données pour les approuver, y ont encore fait beaucoup de remarques, dont plusieurs nous ont paru raisonnables, et qui ont obligé encore à faire de nouveaux cartons... »

La crainte de donner prise aux ennemis de Jansénius, de choquer le public, de ne point passer à la censure est, semble-l-il, la cause principale des suppressions qui ont

I. Cf. G.vziER. Pensées de Pascal. Avant-Propos, p. g. « Le respect des textes est une des conquêtes de l'esprit moderne ; il n'existait pas au xviio siècle. Mais surtout on a dû se convaincre que Pascal complet n'aurait pas même vu le jour. Ses éditeurs aurait été à tout le moins mis à la Bastille, et le livTC, jugé séditieux et impie, aurait été anéanti. Se figure-ton Louis XIV laissant imprimer les pensées sur les rois, sur la justice, sur l'inégalité des conditions, et bien d'autres encore... ? n

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été opérées dans l'édition de Port-Royal. Nous ne croyons pas que les Pensées de Pascal sont une œuvre dont des fragments importants contraires au jansénisme auraient été supprimés. M. Jovy a été porté à émettre une hypothèse semblable, peut-être parce qu'il ne rencontrait dans l'ouvrage de Pascal que trop peu de fragments favorables à sa thèse. D'ailleurs les quelques Pensées anti-jansénistes qui nous sont restées indiquent que les correcteurs ont été assez sincères. Car, d'admettre que ces Pensées peu favorables à la cause janséniste aient échappé à « la minutieuse inspection, à un examen sévère sous le double point de vue de l'esprit de parti et de l'esprit de famille », c'est chose invraisemblable. M. Jovy peut tenir pour certain que les adversaires de Port Royal, soit les Dominicains, soit les Jésuites, s'ils avaient été dans de semblables circonstances, s'ils avaient eu à publier les Pensées d'un de leurs principaux défenseurs, n'auraient point laissé passer inaperçus des fragments qui leur eussent été trop défavorables. Si Port-Royal n'a pas supprimé les Pensées anti-jansénistes de Pascal, c'est volontairement, par honnêteté. Et d'ailleurs on savait que ces quelques fragments n'étaient pas trop compromeltajits.

Car n'allons pas nous laisser persuader, par la répétition et la force des affirmations, que Pascal se soit éloigné du jansénisme avant de composer ses Pensées. Nous avons \u au contraire que par son absolutisme, ses convictions inébranlables, son intransigeance, Pascal s'était montré dans l'affaire du Formulaire plus janséniste qu'Arnauld et Nicole dont il s'était séparé.

M. Jovy nous l'avait à la rigueur concédé : « Avant la rupture, il était peut-être plus janséniste que les jansénistes par l'outrance de ses sentiments. » Il nous avait ensuite démontré que Pascal pouvait bien se séparer du jansénisme puisque d'autres l'avaient pu faire. Nous avions admis cette possibilité en attendant dés preuves du fait. Au début du chapitre: la préparation de l'Apologie, M. Jovy se demandait encore « s'il n'y avait pas des traces de ce revirement complet qui s'était peut-être produit alors dans l'esprit de

Pascal. » Ces traces, où les avons-nous trouvées ? M. Jovy cite, il est vrai, cette Pensée :

« S'il y a jamais uu temps auquel on doive faire profession des deux contraires, c'est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les Jésuites et les Jansénistes ont tort en les celant ; mais les Jansénistes plus, car les Jésuites en ont mieux fait profession des deux. » (Br. 865).

Cette Pensée, il est vrai, est défavorable aux Jansénistes, mais elle est si obscure ! D'ailleurs n'est-il pas dit que les Jésuites aussi ont tort ? Et allons-nous en conclure pour autant que-Pascal est en passe de devenir jésuite ? De quels contraires s'agit-il ici.^ il faudrait, à l'aide de faits et de documents, donner de cette Pensée non pas une interprétation hypothétique mais certaine.

M. Jovy cite un autre fragment plus long où est contenue cette phrase : « La seule religion chrétienne... crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. » Et il en conclut qu'il y a là un désaveu complet de la doctrine janséniste'. Nous répondrons que cette proposition, selon le sens qu'on attribue à « capables de la grâce du Rédempteur », est janséniste, thomiste, moliniste, semipélagienne et même pélagienne. Nous ne voulons pas entrer dans des discusstions théologiques qui nous mèneraient trop avant. Nous croyons d'ailleurs avoir prouvé que Pascal en théologie a suivi Arnauld et Nicole dans une évolution vers le thomisme ^, et qu'il s'est éloigné dans une certaine mesure de la doctrine de Jansénius. Nous avons soutenu aussi que le mysticisme de Pascal, quoique imprégné de jansénisme, élail demeuré orthodoxe. Nous sommes persuadé autant que personne que l'auteur des Pensée avait assez d'indépendance d'esprit pour avoir des opinions originales et personnelles. Mais de là à un désaveu du jansénisme, à la soumis-

1. La phrase se termine ainsi « qui veut que le Christ ne soit mort que pour un petit nombre d'élus et que, pour les autres, il les laisse dans la masse des réprouvés. » Tous les jansénistes sans exception, Arnauld. Nicole, etc.. reconnaissaient la vérité de la proposition contraire. N'admettaient-ils pas en droit les cinq propositions condamnées?

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