Voir Revue Thomiste, septembre-octobre
376 LA PKiÎTENDUE RETRACTATION DE PASCAL
sion aux décrets du Pape, à la signature pure et simple du Formulaire qui condamne « saint .\ugustin, la grâce efficace et Jansénius », nous croyons quil y a encore une immense distance.
Depuis que Condorcet, en citant adroitement les Pensées, présentait Pascal comme un sceptique, les pascalisants savent qu'en procédant de cette manière, il est possible de faire dire à Pascal à peu près tout ce que l'on veut. Cependant on chercherait en vain dans les Pensées un document certain, une sorte de Mémorial, une simple profession de foi, qui témoignât de ce revirement complet qui se serait accompli en Pascal immédiatement après l'affaire du Formulaire, c'est-à dire dix mois avant sa mort. D'ailleurs n'oublions pas que les Pensées, commencées peu de temps après le miracle de la Sainte-Épine et écrites en majeure partie avant l'affaire du Formulaire, ne pcuventguère témoigner, au moins dans leur ensemble, de sentiments orthodoxes que Pascal n'aurait éprouvés qu'après cette date.
La mort de Pascal.
M. Jovy devant traiter de « La mort de Pascal », déclare immédiatement que le récit de cette mort « est émouvant pour une toute autre raison que par ce que les lecteurs indifférents et superficiels y ont vu jusqu'ici. » (p. 255) Qu'est-ce à dire ? Que jusqu'ici la plupart des lecteurs et commentateurs avaient été surtout émus parles sentiments sublimes et touchants de Pascal sur son lit de mort, mais que ces sentiments apparents recouvrent un drame autrement tragique et triste, celui de Pascal se débattant contre les jansénistes qui l'assiègent, l'empêchent autant qu'ils le peuvent de recevoir les derniers sacrements, et finalement le font mourir.
« Si, avec ces indications, on relit les pages que M"^® Périer a consacrées à la mort de son frère, on comprendra clairement que les préjugés jansénistes contre l'Eucharistie, le
désir de la famille que Pascal mourût dans la pleine adhésion à la vérité janséniste, l'ambition de Port-Iloyal de reprendre cette âme d'élite, ont environné Pascal de tant de contrariétés et de douleurs qu'il renfermait en lui, quon peut affirmer qu'il allait sans doute mourir, mais que Port-Royal l'a tué. » (p. 261)
A la base de l'argumentation de M. Jovy il y a toujours celte affirmation, que Pascal s'était séparé du jansénisme, qu'il était revenu à des doctrines et des sentiments orthodoxes. Ce fait, qui dans les premiers chapitres n'avait été présenté que comme une hypothèse plus ou moins probable, est devenu, on ne sait comment, une absolue certitude. Il est toujours sous entendu qu'il s'est opéré dans l'âme de Pascal après l'affaire du Formulaire « un revirement complet » dès lors on en conclut que les jansénistes ont persécuté, Pascal, qu'ils ont fait tout le possible pour le reprendre, qu'ils l'ont « tué ». Lt ainsi l'auteur des Pensées, qui est mort le plus catholique des chrétiens, est littéralement une victime delà persécution schismatique, un martyr du jansénisme.
Nous n'admettons pas que Pascal après la discussion du Formulaire ait renié le jansénisme. Nous ne le croyons pas, parce que M. Jovy ne nous en a donné aucune preuve solide, et parce que la cessation des Provinciales, le miracle de la Sainte-Épine, la polémique de Pascal à ce sujet, l'Écrit sur la signature du Formulaire composé dix mois seulement avant sa mort, nous démontrent au contraire qu'il était devenu enfuit plus janséniste que jamais. Mais puisqu'il est bien entendu que Pascal n'a pas abjuré le jansénisme, il s'ensuit que les jansénistes n'avaient pas à le reprendre au moment de la mort.
Ce qui est vrai cependant, car la difficulté est de mettre l'exacte mesure aux choses, c'est quaprès la discussion qui s'était élevée lors de la signature du Formulaire, Pascal, Arnauld et Nicole se voyaient moins fréquemment que par le passé. Leurs relations s étaient refroidies.
Mais, tout d'abord, ce malentendu n'avait jamais été jusqu'à la rupture, et d'autre part Pascal avait tout un petit groupe d'amis, lesquels étaient les plus opiniâtres
des janséaistes. Qu'on prenne garde à ne point commettre une confusion capitale. Lors de la dispute sur la signature du Formulaire, les jansénistes s'étaient divisés en deux camps, Arnauld et Nicole étaient les chefs des jansénistes conciliants, Pascal était à la tête des jansénistes intraitables. Des « écrits volants » avaient été échangés de part et d'autre, Pascal avec son groupe avait lutté contre Arnauld et Nicole. Une lettre de Nicole sur ce sujet est fort instructive. « Les Extraits qu'ils ont donnés à M. Pascal pour faire voir qu'on a parlé plus faiblement depuis les Bulles, sont tirés la plupart des Écrits qui se trouvent faits avant les Bulles ; et ceux 011 ils ont trouvé cette fermeté dans laquelle ils voulaient qu'on demeurât, sont pris dans les Écrits faits depuis les Bulles. » Que sont devenues ces lettres de Pascal ? Les écrits d'Arnauld et de Nicole ont élé publiés en partie par le P. Quesnel en 1696. Pascal mourant confia les siens à Doniat, en le priant de les brâler, si les religieuses de Port-Royal se tenaient fermes, et de les livrer à l'impression si elles pliaient. Roannez en avait aussi des copies qu'il brûla *.
Mme Périer, dans le récitde la mort de son frère, nous parle à plusieurs reprises des amis de Pascal qui le viennent voir, quels sont ces amis.'^ La plupart de ces amis sont des jansénistes du parti de Pascal, des jansénistes intransigeants, Domat, M de Sainte-Marthe, etc.. et c'est à eux ou à l'un d'eux, notons le bien, que Pascal mourant confie ses écrits contre les jansénistes modérés.
Pascal, dans cette dernière année de sa vie, en 1661, avait commencé contre Arnauld et Nicole une polémique terrible. Il avait écrit contre le parti janséniste relâché. De même qu'autrefois Arnauld et Nicole lui fournissaient la matière de ses Petites- Lettres contre les Jésuites, de même des amis lui préparaient les notes et les matériaux de ces dernières Lettres 2. Pascal cependant comprit qu'on l'entraînait trop loin dans ces « disputes » ; des amis communs s'entremirent, il consentit à une