‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 10 sur 22 · TRENTE-DEUX ANS · texte numérisé non relu

TRENTE-DEUX ANS

Nous sommes, M. Mouchetal et moi, attachés en qualité' d'ingénieurs à la maison EUiaSj Soiler and C\ qui exploite à Oil-City, dans Fétat de Pennsylvanie, une usine importante d'huile minérale connue communément sous le nom de pétrole. Nous n'avons pas à nous occuper de la partie purement commerciale, c'est-à-dire du placement et de la vente de ce produit. Nos attributions sont limitées à l'emploi des procédés d'extraction et à leur mise en œuvre. Elles sont identiques pour ce qui concerne le nombre de puits dont la surveillance nous est respectivement confiée. Nous habitons ensemble; ensemble aussi

nous travaillons dans un cabinet commun» De plus, nous sommes intimement liés; et cette amitié, j^en ai la conviction, lui est aussi chère et aussi précieuse qu'elle me Test à moi-même.

Au mois de juillet 1875, M. Mouchetal a été victime d'un accident des plus tragiques, sur lequel je reviendrai tout à Fheure. Un autre, moins dramatique, mais tout aussi sérieux, lui est encore arrivé il y a six semaines. Une fracture compliquée de la jambe droite le retient en ce moment au lit, à Oil- City. Je le suppléerai dans la mesure du possible, pour fournir tels renseignements qui seraient jugés nécessaires. J'ajoute que je viens de faire spontanément le voyage d'Europe, uniquement en vue de lui être utile , et à propos de circonstances qui ne permettaient pas de prévoir l'enquête dans laquelle je suis appelé à témoigner. Je déclare, en outre, que mon intimité avec M. Mouchetal est telle, que depuis longtemps il m'a confié, à mesure qu'ils se produisaient, tous les incidents de son étrange situation à l'égard de mademoiselle Pascaline; que je suis au fait de quantité de détails qui s'y rattachent ; enfin que mon voyage avait trait à des recherches entreprises pour retrouver cette personne.

Les relations entre elle et lui ont été interrompues une première fois, en 1871, par le départ volontaire de M, Mouchetal pour F Amérique; puis reprises et brisées, pour la seconde fois, en 1875. Elles le sont encore contre le gré de tous les deux. Lui présume que mademoiselle Pascaline est en France, mais ne sait sur quel point. Quant à elle, fondée à croire qu'il n'a pas survécu à l'accident auquel j'ai fait allusion déjà, elle le pleure sans doute toujours.

Je veux parler de la chute terrible que fit mon

malheureux ami à bord du steamer Hudson, le

13 juillet 1875. Pendant qu'il était assis à l'arrière

du navire, une heure après s'être embarqué à Sou-

thampton, il fut soudainement précipité à la mer, en

vue de l'île de Wight.

Un voile, qu'il n'est permis à aucune main

humaine de soulever, couvre à jamais cette mystérieuse et lugubre aventure. Lui-même me l'a répété maintes et maintes fois, il ne se rappelle rien, ni comment il est tombé, ni seulement s'il ^st tombé. Sa brusque immersion ne lui a causé aucune sensation dont le souvenir subsiste. Un évanouissement, qu'aurait occasionné une blessure à la tête

qui Ta fait souffrir longtemps, explique cet état d'ignorance et d'insensibilité'. La blessure a manifestement coïncidé avec T accident; c'est elle qui a empêché M. Mouchetal , nageur très-habile , de se soutenir sur Teau, et en lui enlevant la possibilité de s'aider, a paralysé les tentatives faites immédiatement pour le sauver.

Il y a dans son existence une lacune complète à partir du 13 juillet 1875, à six heures du soir, jusqu'au 24 du même mois.

A cette date, M. Mouchetal s'est éveillé, brisé, perclus , ayant tout au plus la force de penser , dans une sorte de tombeau blanc , formé par les rideaux hermétiquement clos d'un lit. Il était à l'hôpital de Ryde, dans l'île de Wight, ainsi qu'il l'apprit aussitôt que l'intelligence eut repris en lui ses fonctions. Tout ce qu'on put lui dire, c'est que des enfants, cherchant des crabes aux environs de la ville, l'avaient aperçu le 14 juillet de grand matin. Son corps était à peu près nu, et engagé dans les rochers où la marée l'avait déposé.

Depuis onze jours entiers, il assistait à la vie sans y prendre part; il respirait, voilà tout. On avait pansé sa blessure à la tête, dont il ne se doutait prc-

bablement pas alors, car il ne paraissait éprouver aucune souffrance, et attendu avec anxiété que le sommeil qui suspendait en lui la sensibilité fit place à un autre état. Serait-ce la inort définitive ou le réveil? Les médecins n'osaient se prononcer, rien faire non plus, de peur de provoquer un dénoûment funeste. La nature avait seule agi.

Quant aux détails de ce qui s'était passé sur YNudsouj M. Mouchetal les connut postérieurement par une lettre de moi. Je les tenais du capitaine Ashley, que j'ai rencontré à New-York le 27 juillet. 11 les lui confirma, quand lui-même le revit trois mois plus tard.

Mon ami avait pris congé de moi, en mai 1875, pour se rendre en France, dans des conditions qui, indépendamment de Faffection que je lui porte, rendaient particulièrement intéressantes les nouvelles qu'il devait m' envoyer tous les quinze jours. J'ai reçu de lui, à Oil-City, trois lettres. La première, datée de la fin du mois de mai, contenait le récit de la cruelle déception à laquelle avaient abouti ses investigations à Bourg d'abord, puis à Paris. La deuxième , qui est de beaucoup la plus importante, a été écrite au milieu de juin. M. Mouchetal m'y fait

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part des négociations qu*il a commencées pour déterminer mademoiselle Pascaline, quoique mariée et s'appelant légalement madame Néandry , à l'accompagner en Amérique, afin d'y contracter avec lui une autre union devant un prêtre catholique.

Cette lettre est d'un caractère trop intime pour qu'on puisse la rendre publique. Je le regrette profondément. A chaque ligne éclate non-seulement la pureté des sentiments de M. Mouchetal, ainsi que r honorabilité de ses intentions, mais encore et surtout l'élévation des idées de la jeune dame , autant que la noblesse de ses procédés. On y suit avec un intérêt indicible, qui a quelque chose de poignant, de grandiose tout à la fois, la lutte entre l'inclination de son cœur et les scrupules d'ordre supérieur qui l'arrêtent. On y voit enfin que, si elle finit par céder, ce n'est pas par un entraînement irréfléchi. Elle s'est rendue, quand des personnes autorisées à lever les doutes de sa conscience lui eurent démontré que ce que M. Mouchetal demandait, interdit par la loi civile française, était au contraire permis aux yeux d'une juridiction plus relevée, à laquelle» sous la tutelle de ses croyances religieuses, elle entenddt subordonner ses préférences secrètes.

La troisième lettre est partie de Liverpool le 5 juillet. Quelques jours avant son embarquement, M. Mouchetal, profitant d'une occasion, m'y annonçait son retour très-imminent, avec celle qu il appelait sa femme. Celte lettre est surtout relative à des aménagements intérieurs qu'il me donnait la mission de préparer en vue de sa nouvelle installation à Oil-City.

Gomme la fin du mois approchait, je m'étonnais que mon ami ne fût pas arrivé; mais je ne concevais encore aucune alarme, parce que j'ignorais la date précise à laquelle il aurait pris la mer, lorsque le 27 m'est parvenue une dépêche transmise par le câble sous-marin. M. Mouchetal m'informait de sa présence à l'hôpital de Ryde, et remettait les explications à une lettre ultérieure. 11 me priait de me rendre, toute affaire cessante, à New-York, pour y guetter l'arrivé de YHudson^ recevoir au débarquement sa jeune femme, la rassurer, lui servir d'appui, et de l'aviser le plus tôt possible par le télégraphe du résultat de mes démarches , afin que lui-même n'eût plus d'inquiétudes.

Je déployai toute la célérité que je pus, mais ne fus en mesure de commencer mes recherches que

le 29. Le navire e'tait à quai depuis le 26, après une traverse'e exceptionnellement rapide. 11 n'y avait plus de passagers à bord. Je me mis en rapport avec le capitaine Ashley, qui me donna connaissance de Faccident survenu à M. Mouchetal , et me témoigna toute la satisfaction qu'il éprouvait que ce malheureux événement n'eût pas eu les conséquences fâcheuses qu'il avait redoutées. Mais déjà son rapport était déposé au consulat de France , et l'acte de décès dressé.

En ce qui concernait madame Mouchetal, le capitaine me dit que , sincèrement ému de sa situation, il s) était empressé de lui offrir ses services, qu'elle avait refusés. Il ajouta qu'au cours du voyage , une dame américaine s'était particulièrement attachée à cette infortunée , lui avait témoigné beaucoup de sympathie et, à l'arrivée au port, l'avait emmenée, en déclarant se charger d'elle.

Je retrouvai très-facilement la dame, qui était la veuve d'un négociant et se nommait Ellen Morris. Elle habitait New-York l'hiver et passait l'été dans une de ses propriétés, où elle s'était rendue, sans s'arrêter, en quittant le navire. Je lui écrivis le soir même. Sa réponse se fit attendre plusieurs jours et

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me causa une très-vive déception. Elle se bornait à de'clarer que la personne sur laquelle je demandais des renseignements s'e'tait rembarque'e irame'diatement pour TEurope. Du reste, nulle mention de date ni de bâtiment ; le nom de madame Mouchetal n'était même pas prononcé*

Ma surprise fut grande en découvrant que madame Morris avait agi ainsi de propos délibéré. Car, m' étant hâté de lui mander, par une nouvelle lettre, que j'avais le plus grand intérêt à découvrir promptement le sort de madame Mouchetal, elle me répondit que la dame dont je parlais avait, de son côté, un intérêt non moins grand à dissimuler toute trace de son voyage , et avait expressément recommandé qu'on lui gardât le secret; qu'en conséquence j'eusse à m' adresser à qui bon me semblerait, mais qu'elle ne me livrerait aucune indication.

Pour la troisième fois, je dus écrire, en expliquant la cause de mon insistance. Madame Morris, désolée d'avoir nui peut-être à sa protégée en croyant la servir, vint elle-même à New-York conférer avec moi. Seulement alors je connus la vérité.

En abordant sur la terre américaine, après cette épreuve effroyable, mademoiselle Pascaline n'avait

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eu qu'une pensée : rentrer en France dans le plus court délai. Madame Morris, avant de se séparer d'elle, l'avait mise en rapport avec un courtier maritime qu'elle connaissait et qui, sur sa recommandation, s'était engagé à la rapatrier. Un transatlantique français allait justement partir sous deux ou trois jours. Mais la jeune femme répugnait à y arrêter son passage, et finit par avouer la cause de son hésitation. Sans nul doute on la cherchait, et elle voulait se soustraire à ceux qui la poursuivaient. Le courtier lui conseilla alors de choisir un navire à voiles de préférence à un paquebot. Plusieurs étaient en partance; un d'eux surtout, pourvu qu'il fût encore là, réunissait des conditions exceptionnelles de confiance et eu même temps de confort : c'était un trois-mâts de trois mille tonneaux, le ZuUika, du port de Leith, en Ecosse, qui allait à Dieppe avec un chargement de blé, et dont l'aménagement comportait quelques cabines à l'usage des passagers.

Le Zuléïka était toujours à l'ancre, mais son départ allait avoir lieu d'un moment à l'autre. On y avait immédiatement conduit madame Mouchetal, dont le séjour à New-York ne dépassa pas quelques heures, car le navire avait appareillé dans la nuit, à la marée.

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Les contre-temps que je viens d'enume'rer de ma correspondance avec madame Morris causèrent un retard irréparable. Lorsqu'il me fut possible de renseigner M. Mouchetal, qui attendait en Angleterre, avec r anxiété que Ton conçoit, les nouvelles que je devais lui transmettre, on était i la fin du mois d'août. Sur mes indications, il vint à Dieppe, où le Zuléika était déjà depuis douze jours*

Le capitaine ne savait pas grand'chose. La personne qu'on lui avait amenée, à New-York, au der- « nier moment, s'était fait inscrire sous le nom de Pascaline Gayeul. Pendant la traversée, accomplie très-heureusement, par un temps constamment magnifique , elle avait vécu retirée, ne sortant de sa cabine que pour s'installer au salon de l'arrière, où elle passait seule la plus grande partie de la journée. Elle était partie le lendemain de l'entrée du Zuléika dans le bassin, par le chemin de fer, et s'y était fait conduire directement. Un des hommes de l'équipage, Canadien d'origine et comprenant très-bien le français, qui l'avait accompagnée pour porter ses bagages, se rappela qu'elle avait pris un billet à destination de Paris.

M. Mouchetal y courut, et fit prendre des rensei-

gnements tant auprès du tuteur qu'auprès du mari de Pascaline Gayeul. Il acquit ainsi la certitude que ni l'un ni l'autre n'avait d'elle aucune nouvelle. Mais comme il apprit en même temps que M. Néandry faisait ope'rer d'activés recherches par la police, il dut montrer beaucoup de circonspection, et notamment se garder de démarches directes.

Sans le zèle malencontreux déployé par madame Morris, et qui entraîna une perte de quinze jours, M. Mouchetal, qui n'avait manqué Pascaline à Dieppe que de douze, serait certainement arrivé assez tôt. 11 en était réduit maintenant à s'avouer avec désespoir que ses investigations n'aboutiraient pas, le défaut absolu d'indices à relever et à suivre les frappant d'avance de stérilité.

Puisque sa fiancée n'avait pas recouru aux siens, et même semblait les avoir fuis, il ne lui parut que trop certain qu'elle s'était arrêtée à une résolution suprême; mais laquelle ? La profondeur du sentiment religieux chez elle écartait absolument jusqu'à la pensée du suicide. C'était déjà beaucoup. Elle vivait, et probablement avait dû se retirer dans un couvent. S'il en était ainsi, sur quel point de la France se diriger pour la retrouver?

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Le retour de M. Mouchetal en Ame'rique eut lieu en octobre. La désolation morne qui pesait sur lui, menaçant d'ane'antir toutes ses faculte's qu'elle paralysait, pour ainsi dire, me causait une pitié douloureuse, qu'exaspérait le sentiment de mon impuissance à lui venir en aide du à le soulager. Bien souvent aussi j'ai eu à supporter des appréhensions plus cruellement terribles. J'ai craint longtemps que sa raison ne sombrât dans ce naufrage des espérances auxquelles il avait voué sa vie entière. Elle a survécu, mais la blessure, toujours ouverte, saigne encore et ne se fermera jamais , j'ose l'affirmer.

Confident de ses regrets et de son incurable chagrin, j'ai été témoin de scènes dont le souvenir soulève encore en moi une horreur poignante que je ne puis surmonter. Ce n'était pas qu'elles fussent violentes, quoique parfois les révoltes, longtemps amassées, fissent soudain explosion dans une crise aiguë. Alors il sanglotait, le malheureux, comme un malade, sous le bistouri du chirurgien, cherche dans les cris affolés que lui arrache la torture physique un semblant d'allégement. Le plus souvent il était calme, et c'est ce qui rendait effrayant le spectacle de sa souffrance. On lisait si bien sur son visage pâle et

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grave, au fond de ses yeux rouges, au regard atone, qu'elle était là, vigilante, inexorable, et qu'elle y serait la nuit, le jour, sans trêve, sans repos, à jamais I C'était un supplice de maudit, de damné, qui, fermé aux consolations humaines, n'avait d'autre limite ici-bas que la mort.

Je n'ai pu assister impassible à cette agonie lente, où devaient fatalement se dissoudre peu à peu les ressources intellectuelles et vitales de l'ami que j'affectionne. J'ai essayé de réagir, non contre son affliction , qui était hors de portée , mais contre ce qui la rendait le plus cruelle : l'absence d'espérance. J'en ai suggéré une acceptable , je le crois, bien que voilée d'ombres tellement intenses, que l'œil de l'homme ne parviendrait jamais à les percer si d'elles-mêmes elles ne s'écartaient quelquefois.

11 faut que j'aborde ici un ordre d'idées avec lequel beaucoup sont encore trop peu familiarisés pour qu'il ne leur semble pas étrange. Ma loyauté m'interdirait dç reculer, la sincérité de mes convictions m'impose le devoir de revendiquer hautement la responsabilité de ce que j'ai fait.

M. Mouchetal et mademoiselle Pascaline, séparés violemment, perdus à travers le vaste monde,

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n'avaient plus aucun moyen de correspondre. C'était la même situation que six mois auparavant, avec cette diffe'rence que, depuis l'accident de ÏHudson^ mon ami passait pour mort aux yeux de sa fiancée, qu'il ne lui e'tait pas possible de de'tromper. Mais leur amour pouvait survivre à ce de'sastre,.et, si cela était, constituer entre eux un lien, purement idéal, qui les réunissait dans une pensée commune.

Sur cette hypothèse s'appuyait l'opinion que j'ai développée. Elle consistait à soutenir qu'il n'y avait rien d'irrationnel à admettre que ce lien idéal fût susceptible de déterminer un rapprochement effectif.

Je n'ai jamais représenté l'éventualité de ce rapprochement comme probable, ni même vraisemblable. J'ai dit simplement que l'attendre n'était pas se heurter contre une de ces impossibilités qui sont, au nom de la raison, incompatibles avec l'espérance. Je m'explique.

On sait avec quelle ardeur, depuis vingt ou vingtcinq ans, les imaginations se sont tournées vers ce qu'on a appelé le spiritisme. Surnaturels ou non ,^ les phénomènes très-variés et très-nombreux désignés sous ce nom exercent , dans mon pays notamment, une influence en rapport avec leur étrangeté au moins apparente.

Désireux de les voir de près, je me suis occupé de spiritisme pour la première fois il y a huit ans. J'ai pris part à des expériences sérieuses, dont les résultats ont été les uns insignifiants, les autres si extraordinaires que, dans son état actuel, la science est impuissante à lès comprendre. Je n'exagère rien, personne n'ignore qu'elle ne se borne pas à les contester, mais qu'elle les nie, ce qui ne les empêche pas d'être.

Cette ressource me manque. Puisque j'en ai été témoin à plusieurs reprises, je suis bien forcé de penser qu'ils sont réels. Toutefois, aucun ne m'a convaincu que ce fut là, sans contestation possible, des phénomènes surnaturels.

Une sorte de tache originelle les discrédite, à mon sens; c'est qu'ils répondent à l'appel soit mental de l'évocation, soit matériel de diverses pratiques, telles que l'imposition des mains, les passes magnétiques, ou autres moyens de convention. On est donc, jusqu'à un certain point, fondé à dire qu'ils ne sont pas nécessairement supérieurs à l'homme, attendu qu'ils ont en lui leur point de départ, et qu'un acte de sa volonté les provoque.

Ma curiosité, mise en éveil , a changé de nature

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alors. La question s'est généralisée en s' élevant, pour se formuler définitivement ainsi : L'intervention d'un autre monde dans celui-ci est-elle une réalité ou une illusion?

Après mûr examen, l'étude de ce problème m'a paru possible, et je l'ai aussitôt entreprise pratiquement.

Elle m'a d'abord conduit à ne voir dans le spiritisme qu'un acciessoire, une partie seulement du sujet. Le surnaturel, s'il existe en effet, ainsi que l'enseignent la Bible et toutes les religions, embrasse une immense quantité d'autres manifestations, dont les récits, souvent stupéfiants, nous sont parvenus, traversant tous les âges, sans aucune interruption, depuis la naissance de la société humaine jusqu'au temps présent. Ce sont celles qui non-seulement ne viennent pas à la volonté de l'homme, mais encore apparaissent malgré lui, quoi qu'il fasse pour s'y soustraire; qu'il est obligé de subir, comme la maladie et les vicissitudes atmosphériques; qui, en un mot, sont spontanées.

Si l'on pouvait constater scientifiquement leur réalité , elles dénoteraient avec une évidence indiscutable, m' a-t-il semblé, l'intervention d'une puissance

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supérieure à nous; et Texistence d'un monde autre que celui où nous vivons se démontrerait d'ellemême.

Ainsi, j'ai été amené à souhaiter l'avènement d'une science encore à naître, qui, avec le concours de toutes celles connues, vînt, pour les incrédules, corroborer sur ce point l'enseignement religieux.

Le positivisme contemporain s'appuie sur l'observation expérimentale pour réduire l'homme à une molécule perfectionnée, destinée à rentrer dans le néant d'où le hasard l'a tirée. Je voudrais que cette science à venir appliquât le même procédé d'investigation à ce qui en nous paraît porter l'empreinte d'une origine différente de celle des organes par lesquels nous en recevons la perception; qu'à l'égal du matérialisme, le spiritualisme fît jaillir de ses propres entrailles la justification de ses croyances.

Un des moyens d'atteindre ce but serait la création dans chaque pays de centres d'information reliés par une direction unique. Us recueilleraient, au moment de leur éclosion, en les appuyant de témoignes authentiques, les faits, de quelque nature qu'ils fussent, qui sembleraient se rapporter à l'ordre surnaturel; on réunirait ensuite ces documents en un

vaste dossier , toujours ouvert, pour les examiner» les soumettre à une classification rationnelle, les discuter, et enfin, si cela est possible, les expliquer ".

J'estime que, sans remonter dans le passé sinon à titre de renseignement historique, TepoquQ actuelle offrirait des éléments plus nombreux qu'on ne le suppose et dans tous les cas bien suffisants. Us auraient en outre l'avantage de permettre un contrôle immédiat et à la portée de tous.

C'est ce que j'ai commencé à faire dans les limites nécessairement bornées de l'effort individuel. Je n'ai eu la pensée de convaincre personne que moi. J'ai voulu seulement apporter mon humble pierre i Fédîfice futur.

Mes recherches se sont appliquées exclusivement aux phénomènes spontanés. Elles se composent de constatations faites avec une entière bonne foi , au moyen de témoignages recueillis auprès d'une quantité considérable de personnes , et vérifiés avec tout le soin scrupuleux que j'ai pu apporter. Je ne saurais entrer ici dans le détail de leur énoncé ■ ; je dirai à quelle conclusion j'ai abouti. La voici :

1 Voir l'Appendice, à la fin du volume.

2 Voir pour ces détails rouvrage déjà cité de M. Robert Dale

Oui, de DOS jours encore se manifestent au milieu de nous et à chaque instant des phénomènes inexplicables que, sans offenser la raison, on peut, jusqu'à plus ample infarmé, considérer comme surnaturels.

Tous ceux qui croient ne verront dans cette affirmation qu'une vérité banale dont ils n'ont jamais douté. Mais nous sommes ainsi faits que le même argument n'a pas un effet égal sur tous les esprits. 11 persuade les uns et laisse les autres indifférents. Les théologiens consacreraient-ils tant d'efforts à prouver l'existence d'un Dieu créateur et l'immortatalité de l'âme, si la Révélation ne restait lettre morte pour une multitude de nos semblables? Le genre de démonstration qui ressort d'un travail comme le mien aurait peut-être quelque chance de sucdës, s'il était vulgarisé, par cela même qu'il n'est ni théorique ni abstrait, mais qu'il est pratique, indépendant du raisonnement, positif enfin, selon l'expression du philosophisme moderne.

Qu'elle adopte ou rejette le procédé que j'ai

Owen, où tous les faits sont exposés avec preuves à Tappui. La théorie esquissée à gfrands traits par le témoin n*est en somme que la conclusion de ce livre.

employé, la science, qui prononcera re'clatante revanche de Fâme, en la tirant de ses seules manifestations, viendra bientôt, car son heure a sonné : elle s'impose. Outre qu'il n'est pas de question qui touche à des intérêts [plus vitaux, jamais, à aucune période de l'humanité, ce qu'à tort ou à raison on nomme le surnaturel n'a éclaté partout à la fois avec une intensité plus saisissante. Le spiritisme n'en est qu'une forme souvent grossière, dénaturée par d'indignes supercheries ou exploitée parle charlatanisme ; et pourtantles moralistes et les hommes d'Etat seront, d'un jour à l'autre, obligés de compter avec lui. Ses adhérents se chiffrent non plus par milliers, mais par millions. Ce qui passionne une telle quantité d'êtres humains influence gravement l'opinion, et ne saurait sans [danger être toujours jugé indigne d'attention.

D'ailleurs, qu'y a-t-il 4'indigne d'attention pour la science ? Ne s'occupe-t-elle pas de l'infusoire aussi bien que de l'éléphant? Ne va-t-elle pas suivre d'un regard attentif, au plus profond des mers, la genèse du polype, et chercher, je ne sais où, les traces de cette sélection mystérieuse qui assignerait pour ancêtre à notre race un habitant des forêts?

Pour moi, de ce qu'il m'a été donné de recon-

naître avec mes modestes ressources , je ne citerai que deux phénomènes , parce qu'ils se rattachent e'troitement à ma déposition : IMes communications entre personnes vivantes, mais separe'es par de grandes distances, et consequemment en dehors de tout moyen humain, puisqu'elles impliquent l'abstraction du corps, son abandon momentané par le principe intelligent qui l'anime ; 2* les communications entre des personnes décédées et d'autres restées sur la terre.

Je le répète, ils se produisent actuellement. Que ceux qui doutent, comme j'ai douté, moi aussi, fassent ce que j'ai fait, qu'ils se renseignent, en prenant la peine qui incombe à toute personne soucieuse d'acquérir des connaissances dans une branche quelconque du savoir. Leur conclusion différera probablement peu de la mienne. Forcés de s'incliner devant une évidence qui dépasse la conception humaine, en iront-ils soupçonner la cause dans une exception plus incompréhensible encore? ou dans une transgression aux lois ordinaires de la nature ? J'ai préféré croire que c'est l'application normale de quelqu'une de ces lois, incontestablement d'un caractère général, que la science nouvelle, en les étudiant,

PASCALINE. lit

parviendra peut-être, dans la mesure de ce que rhomme peut apprendre, à dégager de Finconnu où elles dorment.

A part les expe'riences de spiritisme et de magnétisme, je n'ai assisté personnellement qu*une seule fois à une manifestation surnaturelle , c'est-à-dire spontanée. Je dirai tout à Theure dans quelles circonstances. Mais M. Moucbetal en avait eu une au mois de mai 1875, avant son départ d'Oil-City pour l'Europe.

Un matin, étant à travailler dans son cabinet, il avait vu soudain , à quelques pas de lui, mademoiselle Pascaline. Comme preuve évidente que ce n'était de sa part ni une hallucination ni un rêve, il avait recueilli de cette vision une preuve matérielle, quelques mots écrits par l'apparition.

Pendant bien longtemps il en attendit une seconde, que son désespoir appelait , dût-elle , comme la première, être suivie d'une terrible déception, et que les théories que j'ai développées devant lui avaient pour effet de lui faire envisager comme possible. Les jours et les mois se succédaient, elle ne venait pas. La période qui s'est écoulée entre le moment où mademoiselle Pascaline a été perdue pour mon ami

et celui où il eut le malheur de se fracturer la jambe, n^est pas moindre de vîn^-six mois.

Dans ce laps de temps, il ne s'était pas consolé» mais il avait repris quelque intérêt à la vie, lui qui, ployant sous ses tristesses, s'en était désintéressé. Je n'ai pas peu contribué à ce résultat en soutenant hardiment que sa principale crainte, celle que mademoiselle Pascaline n'eût succombé depuis leur séparation, n'était vraisemblablement pas fondée. Elle vivait, j'en étais moralement certain. Je puis dire le motif de ma conviction ; s'il provoque des sourires d'incrédulité , il paraîtra du moins explicable à présent. Je crois que si mademoiselle Pascaline fût morte, elle-même l'eût fait connaître à M. Mouchetal, en se montrant de nouveau, et cela par la raison qu'une fois déjà elle avait pu, vivante, lui apparaître.

Le 20 novembre 1877, tandis que^M. Mouchetal faisait procéder sous ses yeux à un travail technique dans un des puits de l'exploitation, la chute d'un madrier lui occasionna, à la jambe droite, une fracture très-grave. Avant même que les chirurgiens pussent songer à en opérer la réduction , son état fut jugé si inquiétant, à cause de complications qui fai-

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saient redouter Tinvasion du tétanos, que je ne le quittai pas un instant, depuis le moment où on le rapporta au cottage que nous habitions, jusqu'au lendemain matin.

Les craintes qu'on avait conçues ne se re'alisèrent heureusement pas, quoique le malade fût dans des conditions morales bien peu satisfaisantes. Il avait conservé toute sa connaissance, et ne cachait nullement que cet accident lui faisait espérer une mort prochaine, qu'il désirait, loin de la redouter.

En dépit de vives douleurs et d'une très-grande surexcitation nerveuse, il avait fini par s'assoupir dans la nuit ; il se réveilla brusquement au lever du jour, en poussant des cris. Je lui pris la main et murmurai quelques paroles affectueuses. Un peu remis, il me confia qu'un rêve venait de l'impressionner vivement, et m'en rendit compte comme suit :

Devant lui se dressait un amphithéâtre de rochers, bizarrement accumulés les uns sur les autres, dont l'aspect abrupt et sauvage ne rappelait i sa pen sée aucun souvenir, mais lui inspirait une répulsion involontaire. D'Un côté, ils allaient en s'abaissant; de l'autre, ils montaient, nus et arides, pour se

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perdre en ondulations qui s'enfonçaient dans le lointain. Sur r ensemble brillait le ciel, d'un bleu pur et lumineux. Un aigle gigantesque lui était apparu tout à coup, planant, pendant qu'à son bec énorme il tenait suspendue à travers l'espace une forme vague, où mon ami put bientôt distinguer une femme* habillée de vêtements noirs. Elle tourna vers lui son visage inondé de larmes, et il reconnut sans hésiter l'image de celle qui occupait incessamment son cœur. 11 entendit la voix de mademoiselle Pascaline crier à deux reprises et très-distinctement : Edouard!... Edouard !... De ses bras, elle lui adressait des gestes d'appel désespérés. Puis elle cessa d'être visible, comme si, brusquement et sans changer lui-même de place, l'aigle l'eût laissée tomber. 11 continuait de planer, ses ailes s'agitaient avec un bruit majestueux qui ressemblait au grondement de la mer lorsque la vague se brise sur les falaises; mais il se maintenait toujours précisément au-dessus du point où Pascaline avait disparu. Par intervalles, il descendait, son col s'allongeait, plongeait au milieu des rochers, et il remontait pour redescendre encore. M. Mouchetal s'imaginait dans ce rêve que mademoiselle Pascaline, qu'il ne voyait ni n'entendait plus, s'efforçait de se

relever pour s'enfuir, et que Taigle l'en empêchait. C'est sur cette impression qu'il s'e'tait réveillé en sursaut, avec des cris de détresse et d'horreur.

La réduction de la fracture nécessita une série d'opérations douloureuses, pour les quelles on recourut aux anesthésiques. Elles réussirent complètement, et après que les appareils eurent été disposés, M. Mouchetal dut se résigner à rester dans son lit, condamné à l'immobilité pendant un temps que les présomptions les plus favorables n'estimaient pas à moins de deux mois.

Les souffrances avaient notablement diminué ; mais si l'état physique s'améliorait, il n'en était pas de même de la situation morale. La préoccupation et l'inquiétude relativement à mademoiselle Pascaline, ravivées avec force, étaient incessantes. Une idée JBxe le dominait, c'est que la malheureuse jeune femme était, depuis leur séparation, tombée au pouvoir de son mari, qu'elle cherchait à lui échapper, et qu^ainsidevaitêtre interprété le rêve du21 novembre.

Nous avions à <;e sujet des discussions qui se renouvelaient constamment. Je n'étais, au fond, guère plus rassuré que lui. Mais comme nous en étions réduits à des conjectures dépourvues de sanc-

lion, faute de nouvelles, je parvins à Fapaiser. En admettant que ce rêve fût prophétique, ce qu'il se persuadait un peu par ma faute, je le reconnais, la présence de Faigle lui ôtait Fapparence d'une réalité matérielle qui ne se serait pas conciliée avec la raison. 11 s'était rendu à cet argument, lorsque, le 4 décembre, un nouvel incident survint.

Ce jour-là, vers dix heures du matin, j'étais dans la chambre de M. Mouchetal, nous causions de choses indifférentes. Tout à coup, il tourna la tête du côté de la fenêtre et me dit : — Avez-vous vu l'éclair? Je lui affirmai qu'il se trompait. La température était basse, le temps brumeux, il n'y avait nul indice d'orage. Je me levai du fauteuil que j'occupais, M. Mouchetal me saisit énergiquement les bras. Il ne parla pas, mais je fus surpris de sa pâleur livide. Son regard contracta une fixité anormale ; il avait la bouche entr'ouverte et semblait immobilisé par la catalepsie.

J'essayai de me dégager de son étreinte, sa main était glacée. Effrayé, je cherchai à saisir le cordon de la sonnette, pour appeler du secours. Ce mouvement très-rapide coïncida avec un changement instantané. Les symptômes alarmants avaient disparu quand

je me retournai avant de sonner vers mon ami, qui me retenait de nouveau, et dont je sentais la pression brûlante au lieu d'être froide comme un intant auparavant. Ses yeux brillaient, une animation insolite faisait flamboyer ses joues décharnées. — Harry ! Harry ! me dit-il d'une voix basse et frémissante, c'était elle! je Fai vue, là! elle a écrit encore.

De son doigt tremblant, il montrait une table placée près du jour et encombrée de mille objets, sur laquelle , un quart d'heure, auparavant, j'avais posé un livre tout ouvert, en attendant de reprendre une lecture interrompue. C'était un volume de Longfellow. Je m'en approchai. A la marge extérieure du folio droit étaient inscrits ces mots au crayon, dans l'ordre où ils sont reproduits sur ce papier :

Au bec de l'aigle viens.

Aucune aiinotation n'existait sur le livre lorsque j'avais cessé de lire, j'en étais certain. Je l'apportai à M* MouchetaL L'écriture était la même que celle laissée plus de deux ans auparavant par une apparition identique. Nous comparâmes ensemble les deux spécimens qu'on peut encore rapprocher aujourd'hui.

il n'y a pas de différence. Le mot : «Viens», reproduit textuellement à trente et un mois de distance , est surtout caracte'ristique.

Mon ami était en proie à une émotion indescriptible. Dès qu il lui fut possible de parler, moi qui avais conservé mon sang-froid, je consignai par écrit, sous sa dictée, la relation complète du phénomène. Elle est classée dans mes documents, et je suis en mesure de la représenter

Provisoirement, je la résumerai en peu de mots. Ce que M. Mouchetal avait pris d'abord pour un éclair, était une clarté ayant la même apparence, mais dont Téclat avait persisté. Son regard fasciné la contemplait; ce qui en passant prouve que son intensité ne pouvait être celle de F éclair, attendu que Tœil humain ne la saurait supporter. Un point sombre, à la fois compacte et floconneux, ressemblant à une boule de vapeur, s'en était détaché, glissant doucement sur un pli des rideaux. Il avait grandi à mesure qu'il approchait du sol , pour devedir l'image de mademoiselle Pascaline, qui s'était avancée jusqu'à la table, entourée d'un nimbe lumineux. Elle était vêtue d'une robe noire et ne portait pas de coiffure. S' étant penchée, elle avait saisi un

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crayon, et elle avait écrit; puis elle s'e'tait inclinée vers mon ami, qui vit si distinctement ses traits qu'il s'aperçut qu'elle avait les yeux remplis de larmes. La vision cessa alors d'un seul coup, comme disparaît la flamme d'une bougie que l'on souffle.

J'ai assisté à toute la scène, et n'ai été témoin d'aucun de ces détails. Peut-être l'apparition eût-elle été visible aussi pour moi, bien que je n'eusse pas éprouvé la perception de la lumière. Mais, quand elle se produisit, je tournais le dos à la fenêtre, m' efforçant d'atteindre le cordon de la sonnette. 11 était donc matériellement impossible que je la visse , et elle ne dura que quelques secondes. Au point de vue de mes études, c'est pour moi un vif regret.

Je n'ai pas la prétention d'expliquer le phénomène que je viens de décrire; je déclare seulement que, tout stupéfiant qu'il soit, il est loin d'être isolé, et que j'en connais plusieurs exemples \

Où qu'elle fût, ce n'est évidemment pas le corps palpable de mademoiselle Pascaline qui a pu, en violation de toutes Jes lois physiques connues, être transporté inopinément, au milieu d'une auréole lumi-

* Voir à ce sujet encore r ouvrage de M. Robert Dale Owen.

neuse, dans la chambre de M. Mouchetal. Elle y est venue cependant, puisqu^il Fa vue, et puisqu'une preuve matérielle est reste'e de sa présence. Or , les constatations ultérieures établissent que, le 4 décembre 1877, elle était à la Ciotat, c'est-à-dire à une distance énorme d'Oil-City, et qu'en outre, à cette date, elle avait la conviction que M. Mouchetal n'existait plus depuis deux ans et demi.

Que conclure de tout cela ? Je le demande a la science, comme c'est mon droit, son rôle à elle étant de chercher à dévoiler les mystères de ce monde.

Je suis disposé à croire que mademoiselle Pascaline, endormie, rêvait, et que ce qui est apparu à Oil-City était l'incarnation spectrale de sa pensée; mais ce n'est qu'une hypothèse, dont la démonstration m'embarrasserait si j'étais tenu de la justifier.

Les trois lignes écrites ont été, séance tenante, relevées par moi sur une feuille de papier à décalquer, l'expérience acquise à la suite de l'examen de cas analogues, attribués à des rêves aussi, m'ayant appris que l'écriture tracée en pareille occasion ne survit guère au sommeil de la personne de qui elle émane. Celle-ci disparut, environ une heure après, sans qu'il en demeurât vestige.

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Il y avait une coïncidence saisissante entre ce qu'avait rêvé M. Mouchetal peu de jours avant et . cet appel mystérieux. La corrélation nous échappait, mais non le sens. Il ne paraissait que trop certain que mademoiselle Pascaline, dans un moment de danger pressant, invoquait l'assistance de celui qu'elle aimait. Cependant elle ne le savait pas vivant, et si une lucidité surnaturelle lui avait seule révélé son existence, comment lui laissait-elle ignorer qu'il se trouvait hors d'état de lui venir en aide ? De quelle nature, d'ailleurs, pouvait être ce danger? Fallaitil donc croire qu'un aigle l'avait emportée et la retenait prisonnière ?

Je devais, ce même jour, me rendre à Philadelphie pour affaires urgentes, et mon départ était fixé à midi. Jusqu'à la dernière minute, nous épuisâmes, mon ami et moi, les suppositions qui se présentèrent à notre esprit, sans parvenir à une solution satisfaisante. J'étais fort contrarié, même un peu inquiet, de quitter M. Mouchetal au milieu de l'agitation que cet événement lui causait, mais il m'était impossible de remettre mon voyage. J'aurais eu grand tort, au surplus, ainsi qu'on va le voir.

La première maison où je me présentai le lende-

main matin à Philadelphie était celle d*un commissionnaire ou courtier, en relation avec notre usine pour le commerce d'exportation. Un bureau, ouvert au public et où travaillaient plusieurs employés, donnait accès au cabinet du chef à qui je venais parler,

A mon entrée, deux Français causaient debout dans le bureau. J'ai su depuis qu'ils étaient frères, embarqués sur le même navire, alors mouillé dans la Delaware, le premier en qualité décommandant, l'autre de second.

Voici les mots que je saisis au passage pendant que je traversai. Us furent prononcés très-haut, le marin qui les disait ayant une voix forte. L'accent méridional, qui les défigurait, en eût rendu probablement la compréhension difficile pour un étranger dans les conditions ordinaires. J'ajoute donc, à l'appui d'une nouvelle coïncidence plus significative que celle du rêve et de l'apparition, qu'ayant habité pendant cinq ans Marseille, l'idiome provençal m'est familier :

« — Avec un peu de chance , mon bon , dans six tt semaines nous serons au Bec de l'Aigle. »

Je m'arrêtai, stupéfié. L'expression joyeuse, la

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figure épanouie de Ihomme, qui riait et frottait vivement ses grosses mains hâle'es, m'enhardirent. Mais eit-il eu Fair rébarbatif, je n'aurais pas davantage hésité à m'approcher, pour solliciter de sa complaisance une explication.

Très-obligeamment, il me répondit avoir ainsi désigné à son frère son pays natal, le petit port de la Ciotat; qu'en cet endroit se trouve un cap, appelé le cap de T Aigle, dont un des rochers s'avance dans la mer , dessinant une ondulation qui se termine en pointe. Delà le nom de Bec de l'Aigle, sous lequel il est connu. La maisonnette où ils étaient nés, et où demeurait encore leur mère avec leur sœur, se dressait en face de ce rocher, quoiqu'à une certaine distance. Dans sa pensée, être au Bec de F Aigle, c'était embrasser sa mère et sa sœur.

Lui ayant demandé s'il était à sa connaissance que le point dit Bec de FAigle fût habité, il hocha la tête négativement, puis se ravisa et m'expliqua que derrière le rocher , dans un site sauvage , existait une habitation isolée qui s'appelait le château du Bec. Son frère, rivalisant d'affabilité; ajouta que cette propriété appartenait à un homme fort riche, qui possédait plusieurs millions, disait-on, M. Néandry ;

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