SOIXANTE-DOUZE ANS
En 1875, j*habitâis Guingamp; j'étais aumônier des sœurs de Montbareil. J'ai connu dans cette ville madame Gayeul. Elle y est arrivée dans le courant du mois d'août, mais je n'ai eu occasion de la voir que dans les premiers jours de septembre , quand elle fut choisie pour remplacer provisoirement la maîtresse de dessin du pensionnat, qu'une indisposition grave mettait dans la nécessité de suspendre ses leçons. Cette jeune femme avait un air modeste et réservé qui prévenait singulièrement en sa faveur. Après la première entrevue qu'elle eut avec elle, la révérende mère supérieure m'en parla comme d'une
personne qui avait gagne' de prime-saut ses sympathies.
Plusieurs fois j'ai rencontré madame Gayeul au couvent, avant de la connaître personnellement; elle y venait sous la recommandation de la propriétaire d'un des principaux hôtels de Guingamp, madame Sorbier, dont une sœur est, depuis bien des années, membre de la communauté. Lorsqu'elle entra en fonction, elle crut devoir me faire une visite ; à partir de cette époque, elle m'honora de son amitié.
J^habitais alors avec l'aînée de mes sœurs, que j*ai eu le malheur de perdre il y a deux ans. Elle s'intéressa très- vivement à madame Gayeul. Les relations amicales qui s'établirent entre ces deux dames amenèrent bientôt des échanges fréquents de visites. Plusieurs fois par semaine , madame Gayeul passait la soirée avec ma sœur et moi. Ainsi, en fort peu de temps , une liaison se forma entre elle et nous.
Bien qu'elle fût très-jeune , vingt ou vingt-deux ans, je crois, elle ne se livrait pas aisément et n'avait aucune expansion. C'est ce qui arrive aux personnes qui ont été éprouvées de bonne heure par les vicissitudes de la vie. La douleur a pour effet d'éveiller en
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elles une méfiance involontaire et inconsciente dont il est malaisé de triompher. Ni ma sœur ni moi, nous ne cherchâmes à connaître le passé de madame Gayeul; nous respectâmes toujours avec le plus grand soin son chagrin et sa réserve.
Elle supportait son malheur avec une rare énergie. Elle avait beaucoup de dignité et de respect de soi, sa piété allait jusqu'à Taustérité.
Un jour elle me fit demander par ma sœur, n'osant le faire elle-même , si je consentirais à lui donner un conseil. Heureux de lui inspirer assez de confiance pour qu'elle voulût bien s'adresser à moi, je me mis à sa disposition avec le plus grand empressement.
La question qu'elle me fit fut celle-ci : Lorsqu'un homme, en se mariant, reconnaît à sa femme, par le contrat de mariage, une somme dont il opère le dépôt dans un établissement de crédit, perd-il absolument le droit de disposer à sa volonté de cette somme T
Madame Gayeul la posa telle que je la reproduis, sans la faire précédernisuivre d'aucun commentaire. De mon côté, quoique, on le comprendra, ma surprise fût bien légitime, car je ne m'attendais pas à ce qu'elle eût besoin d'un renseignement de cette nature, je répondis sans provoquer d'explications.
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Mes connaissances en droit sont très-superficielles ; cependant, grâce à Dieu, j'étais en mesure de résoudre la difficulté qui T embarrassait, et qui assurément n'en est une pour aucun homme. Je lui dis donc qu'en pareil cas, la personne seule en faveur de laquelle la reconnaissance a été stipulée peut disposer de la somme reconnue, et nulle autre qu'elle ou son mandataire légalement attitré.
Cette réponse parut la surprendre et surtout l'affliger ; elle pleura, son agitation devint tout à fait insolite. Il demeura évident pour moi qu'elle était en proie à un combat intérieur des plus violents. Bientôt elle me pria d'excuser le trouble qu'elle avait été impuissante à dominer : elle ajouta qu'elle avait des scrupules très-sérieux, qu'à tout prix elle voulait les éclaircir. Après avoir hésité longtemps, elle me demanda si je pouvais recevoir d'elle une confidence qui me mettrait à même de la conseiller utilement. Je lui renouvelai mes offres de service ; j'aurais été bien heureux^ en effet», de contribuer à adoucir ses souffrances.
Il ne m'est pas possible de dévoiler ce que me confia madame Gayeul dans cet entretien, pour lequel elle réclama le secret le plus absolu. Sana
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manquera la promesse que je lui engageai immédiatement, il est certaines choses que je puis dire, néanmoins. Je regrette que ma déposition soit forcément incomplète, mais j'espère que les lacunes que je suis obligé de laisser dans mon récit ne seront pas pour la justice un obstacle infranchissable.
Tout d* abord mon devoir est de déclarer solennellement qu'après avoir écouté ce que madame Gayeul crut devoir me dire, après avoir mûrement réfléchi aux choses sur lesquelles elle appela mon attention, non-seulement mon estime pour son caractère ne reçut aucune atteinte, mais encore que j'éprouvai pour elle une sorte de pitié respectueuse qui augmenta encore la sympathie dont elle était déjà l'objet de ma part.
Je dirai, en outre, que madame Gayeul était réellement très-éprouvée, et sous le coup d'une infortune tellement étrange et saisissante , qu'il est douteux que le monde en ait produit un autre exemple. J'avouerai que je fus douloureusement frappé de ce que j'appris d'elle, et plus encore ému et bouleversé au récit de ses douleurs. Quelle compensation Dieu réserve à cette âme d'élite, pour lui avoir
infligé» à peine au début de la vie, une si terrible succession de malheurs immérités !
Ce qui ressortit principalement pour moi de la confidence de madame Gayeul, c'est sa délicatesse. Un exemple va le démontrer. Cette jeune femme avait à sa disposition toute une fortune» et même fort belle» puisqu'il s'agissait de cinq cent mille francs déposés à la Banque en son nom. Par un scrupule dont il m*est impossible de faire connaître la cause» qui n'est que le résultat de la plus stricte honnêteté» j'en conviens» mais que tous ceux qui ont été en contact avec les faiblesses humaines ne pourront s'empêcher d'apprécier» elle préférait vivre du fruit de son travail» s'imposer des privations pénibles pour une femme jeune» délicate et accoutumée au bienêtre» plutôt que de toucher à cet argent.
11 m'est possible de dire que madame Gayeul, en se décidant à se fixer à Guingamp» pour des motifs que je dois taire» était moins seule qu'elle ne prétendait l'être : l'abandon venait d'elle» qui avait besoin d'oubUer et qui cherchait l'isolement.
Je suis arrivé à une partie très-délicate de ma déposition. La promesse que j'ai faite de garder le secret me lie de telle sorte» que je suis obligé à une
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extrême circonspection. Il faut que je pèse les choses que je puis divulguer et celles que je dois tenir cache'es. S'il m'est permis d'expliquer comment madame Gayeul se trouva amenée à quitter Guingamp, j'ai au contraire le devoir de celer les motifs qui la déterminèrent, en évitant même de les laisser soupçonner. Pour concilier le respect que méritent les investigations de la justice avec l'exigence de mes engagements, je dirai ceci : Madame Gayeul avait dans la vie une situation exceptionnelle, un peu anormale. Afin qu^on ne se méprenne pas et qu'on n'attribue pas à ce mot un sens qui dépasserait ma pensée, je me hâte d'ajouter que madame Gayeul était l'honneur et la vertu mêmes. Mais enfin, sa position était in égulière. 11 pouvait dépendre d'elle que cette irrégularité cessât. Je lui donnai le conseil de se résoudre à tenter le nécessaire pour cela, quoi qu'il pût lui en coûter.
Je parvins, non sans peine, à triompher de ses répugnances, et je la déterminai à faire un effort pour rentrer dans une voie où, de son propre aveu, aucun obstacle n'entravait plus désormais ses pas. Si je réussis, ce fut précisément grâce à la sincérité et à la loyauté de cette âme courageuse. Elle avait
quelque mérite, je le dis hautement, à se soumettre et à suivre mon conseil : il pouvait en résulter pour elle des inconvénients non sans gravite'. J'examinai avec le plus grand soin la question sous toutes ses faces, nous la discutâmes ensemble, et elle finit par se rendre à la force des conside'rations que je de'veloppai à Tappui de mon opinion.
Elle eut recours à mes bons offices, que je lui offris de tout mon cœur, pour aplanir certaines difficultés préliminaires, et ainsi je fus mêlé à des négociation, fort courtes d* ailleurs, qui eurent pour résultat de hâter son départ de Guingamp. 11 eut lieu dans les derniers mois de Tannée 1875, en novembre.
J'appelai sur elle la protection du ciel. Elle partait pour une entreprise hasardeuse : à défaut d'espérance, elle avait la sérénité confiante d'une âme pure qui marche à F accomplissement d'un devoir, et qui ne connaît ni l'hésitation ni la crainte.
Comme elle, j'avais pensé que sa démarche n'aurait aucun succès et ne modifierait pas son genre de vie; mais il était nécessaire, néanmoins, qu'elle s'y résignât, pour obtenir cette paix intérieure sans laquelle il n'est pas de véritable repos ici-bas. Elle
ne devait faire qu un voyage qui serait assez lon[j, qui ne durerait pas plus de quelques semaines. Elle avait projeté' de revenir à Guingamp, où elle se plaisait. Je ne la revis pas. Enfin elle m'avait promis, et je désirais vivement qu'elle ne l'oubliât pas, de me donner promptement de ses nouvelles. Je n'en ai jamais reçu.
La cause qui m'a empêché de dévoiler les choses graves sur lesquelles elle m'avait demandé conseil, ne me permet pas non plus de dire sur quel point de la France elle s'était rendue. J'ai toujours regretté de n'avoir eu d'elle aucune lettre; j'ai éprouvé à ce sujet de poignantes inquiétudes et une profonde tristesse. Malgré tout, j'espère encore que la bénédiction d'en haut n'aura pas été refusée à cette noble femme qui, alors que rien ne l'y obligeait que sa conscience, s'est dévouée avec tant d'abnégation pour obéir au vieux précepte de nos pères : « Fais ce que dois, advienne que pourra 1... » Que la volonté de Dieu soit faite !
MUSTEL(Harry),
citoyen américain, de la maison ellias soiler and c», a oil-city, pennsylvania (états-unis d'amérique).