‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 11 sur 22 · IM PASCALINE · texte numérisé non relu

IM PASCALINE

mais qu'il n'y venait jamais, préférant le séjour de Paris, et que le château du Bec, quoique remis à neuf depuis peu d'années, était inhabité.

Ces détails concordaient pour faire passer du domaine fantastique des rêves dans celui de la réalité, pour rendre plausible enfin l'opinion inspirée à M. Mouchetal par ses pressentiments, que mademoiselle Pascaline , au pouvoir de son mari , réclamait aide et protection, en vue de se soustraire à sa tyrannie.

Je jugeai le cas à la fois si intéressant et si sérieux, que j'offris immédiatement de me rendre en Europe, ce que mon ami eût certainement fait s'il eût été valide, et d'aller à la Ciotat, me mettre à la disposition de la jeune femme , dans l'hypothèse où elle serait au château du Bec, contre sa volonté.

J'ai quitté Oil-City le 14 décembre, et New- York le 16, sur un des paquebots de la ligne anglo-américaine. J'étais à Southampton le 29. J'ai séjourné tant à Londres qu'à Paris jusqu'au 4 janvier, parce que des affaires m'y ont retenu plus longtemps que je ne l'avais supposé. C'est le 6, dans la journée, que je suis arrivé à la Ciotat. Afin de ne pas éveiller l'attention, je me suis présenté comme un ingénieur

désireux d'étudier Forganisation des importants ateliers maritimes dont cette localité est le siège, et qui appartiennent à la compagnie des messageries nationales. Il m'avait paru capital d'assurer le secret des investigations auxquelles je me proposais de me livrer.

Les premiers renseignements que je recueillis sur place confirmèrent absolument ceux donnés par les deux Français rencontrés à Philadelphie. Le château du Bec était inhabité, en ce sens que son propriétaire, M. Néandry, résidait à Paris. Toutefois, il n'était pas absolument désert : une concierge y demeurait. Excipant de ma qualité d'étranger, je demandai l'autorisation de le visiter ; je fus fort mal reçu. La gardienne ne voulut pas me laisser entrer et m'in^ juria.

J'avais emporté d'Amérique la pensée que Pascaline Gayeul pouvait être enfermée là. C'était moins un soupçon sérieux qu'une conclusion logique de ma croyance à la réalité des manifestations dont j'ai rapporté des exemples. On concevra sans peine que, même en m'abstenant de tout jugement anticipé sur des éventualités qui eussent atteint gravement l'honorabilité de M. Néandry et que. par ce motif, il

m'aurait répugné d'accueillir sans preuves formelles, mon désir de poursuivre Tenquête fut prodigieusement accru par le refus qu on m'opposa de pénétrer dans la propriété.

S'il était vrai que Pascaline s'y trouvât, c'était à l'insu de toute la population, pour ainsi dire, puisqu'on s'accordait partout à déclarer dans le pays que le château du Bec n'avait pas d'autre habitant que la concierge. Je pris mes mesures pour contrôler, autant qu'il serait possible de le faire par un examen extérieur, les affirmations unanimes de l'opinion publique.

Ce château est construit de telle sorte qu'il n'est pas accessible du côté de la terre lorsque la grillée il fermée. De l'autre côté, il a une double défense naturelle : la mer d'abord, et les rochers contre lesquels il s'appuie ensuite. Je n'avais pas le choix des procédés, il fallait de toute nécessité, pour venir à bout de mon entreprise, à supposer qu'elle fut réalisable, commencer par escalader le cap de l'Aigle. C'est ce que je fis, non sans me donner beaucoup de mal. En quelques jours, mon exploration fut complète, et je choisis un point d'où je relevai le plan de la construction.

PASCALINB. 157

Elle se compose d'un corps de Lâtiment haut d'un étage, dont une face donne sur la campagne et Fautre sur une cour inteVieure que je ne suis pas parvenu à distinguer, à cause des hautes murailles qui Fisolent. Par exemple, j'ai de'termine' avec certitude qu elle est de forme triangulaire. Le sommet du triangle est une tour dont j'apercevais distinctement la tête cre'nelee, qu'on voit au surplus trèsbien de la mer, attendu qu'elle domine de beaucoup la pointe dite Bec de l'Aigle.

En observant cette tour avec ma lunette, j'ai remarque' qu'elle ne comporte pas d'ouvertures apparentes; mais l'étude de la maçonnerie m'a fait pressentir que deux fenêtres superposées l'une à l'autre, à la distance de trois mètres environ, devaient se trouver à la paroi nord, qui regarde la cour inté* rieure. La tour étant ronde, l'obliquité du revêtement me les dissimulait. Plus tard, je me suis assuré que ma supposition était juste. Voici comment :

Partant de cette idée, vraie ou fausse, que si Pascaline Gayeul était réellement au château du Bec, c'est en recluse qu'on l'y retenait, je conclus que selon toute probabilité on lui aurait assigné la tour pour prison. La question revenait donc à celle-ci :

Comment, dé la position où j'avais établi une sorte d'observatoire, s'assurer si cette tour e'tait ou non habitée?

Un seul moyen simple et pratique m' apparut, qui résoudrait du même coup le problème relatif à l'existence des fenêtres. Il consistait à étudier pendant l'obscurité si une lumière apparaîtrait dans cette direction.

J'ai vu distinctement une raie lumineuse verticale percer la nuit précisément à l'endroit où j'avais noté sur k plan la probabilité d'une ouverture. Au bout de deux heures, cette lueur, qui avait une médiocre intensité, disparut. Je la revis peu d'instants après juste au-dessous, au point où j'avais conjecturé qu'existait aussi une fenêtre, puis s'éteindre.

Trois fois de suite, à vingt-quatre heures d'intervalle, je renouvelai l'expérience. La lumière s'allumait, changeait de place et s'éteignait dans un ordre constant.

Cette régularité, qui décelait des habitudes de vie journalière, était concluante. 11 y avait certainement quelqu'un dans la tour. Ce ne pouvait être la concierge, dont le petit appartement est situé au rez-dechaussée du corps de logis principal.

Que cet habitant de la tour fût mademoiselle Pascaline, comme j'en avais maintenant la conviction, ou que ce ne fût pas elle, j'e'tais sur la piste d'un mystère. Je crus sage de ne rien e'bruiter, et je résolus, vu r impossibilité' pour moi d'entrer dans le château, d'aller prendre les conseils du chef du parquet de Marseille et de reque'rir au besoin son intervention.

Un obstacle inattendu surgit tout à coup : je ne fus pas cru. Plus j'entrai avant dans des re'velations qui me semblaient décisives, plus s'accentua, avec beaucoup de politesse, mais non moins de fermeté, la résistance à admettre la possibilité de ce que je dénonçais, et qui aurait mis à la charge de M. Néandry, riche propriétaire, très-connu et très-estimé sur la place de Marseille, un crime abominable. J'insistai, ne craignant pas de livrer peu à peu, à l'appui de ma démarche, l'enchaînement entier des circonstances qui m'avaient conduit comme par la main. Mais ce qui en elles était à mes yeux des preuves souveraines, fut interprété tout autrement. Leur étrangeté les déconsidéra, et je ne suis nullement sûr qu'on ne m'ait pas regardé comme un fou.

L*opinion qu'on pouvait avoir de moi m'importait

160 PASGÂLINE,

peu. Je venais d'accomplir un voyage énorme, sur la foi d'indices qui m'avaient inspiré confiance; Tévénement me justifiait, et pourtant j'échouais misérablement au moment de toucher le but. Il n'y avait pas place au fond de mon cœur pour d'autre pensée que celle-ci, qui me causait d'insupportables déchirements : Je savais à quelques pas de moi une malheureuse enfermée, isolée du reste du monde, et après tant de fatigues, je ne parvenais qu'à la certitude absolue qu'il m'était interdit de lui venir en aide. L'accueil qui me fut fait ne me laissait aucune illusion. Non; sur des données aussi vagues, quelles que fussent d'ailleurs les conjectures que je me supposais autorisé à tirer de phénomènes qu'on n'avait pas à apprécier, nulle visite domiciliaire ne serait opérée. La seule preuve que j'apportais, l'apparition d'une lumière dans la tour, était explicable d'une manière naturelle et surtout innocente. Le château avait une gardienne qui possédait toute la confiance du propriétaire. Avant de supposer un crime dont elle eût été nécessairement la complice, il était plus rationnel de penser qu'elle-même allait dans la tour, pour des motifs dont elle n'avait pas à rendre compte i la justice.

PASCÂMNE. 161

En ce qui concernait M. Neandry, Finvraisemblance d'une semblable accusation e'tait plus grande encore. Non-seulement son honorabilité' suffisait à écarter de lui toute suspicion, mais sa haute situation de fortune le mettait trop en évidence pour que, en ayant la volonté, il lui eût été possible de se compromettre ainsi sans que F opinion le dénonçât sur-le-champ. Enfin, et cette considération semblait décisive, quel mobile assigner à un crime dont il ne profitait pas , puisque de mon propre aveu tout le monde s'accordait à dire qu'il ne venait jamais au château du Bec ?

C'est le 14 janvier, dans la journée, qu'après deux visites, j'ai reçu la réponse définitive qui m'ôtait toute espérance. En présence de ce qui s'est passé à cette même date, je ne puis que la signaler, comme une coïncidence plus tristement significative encore que toutes les autres.

CASTER (Jacques-Antoine-Philémon),

Page 1