‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 12 sur 22 · TRENTE ANS · texte numérisé non relu

TRENTE ANS

Rien ne me réussit : dans tout ce que j'entreprends la malechance me poursuit; et cela remonte loin, car, pendant mon enfance, les voisins disaient déjà qu'on m'avait jeté un sort. Je le crois aussi; autrement on ne s'expliquerait pas toutes les maladies que j'ai eues et les accidents qui me sont arrivés depuis que je suis sur terre. Ma naissance a failli tuer ma mère, dont les couches ont été mauvaises et à qui il a fallu des années pour se remettre tout à fait. Moi, je suis venu au monde à moitié mort, si noir qu'on croyait que je ne blanchirais jamais. Mon père était furieux d'avoir pour fils un nègre; il voulait me jeter à la

mer pour m'envoyer rejoindre à la naçe le pays des sauvages, où j'aurais dû naître.

A trois ans, je me suis cassé une jambe ; six mois après, c'était le bras gauche. A six ans, j'ai eu la petite vérole : on m'a cru étouffé pendant deux jours. A dix ans, j'ai attrapé la fièvre, qui m*a duré trois saisons. A treize ans, j'ai craché le sang; on disait que j'étais poitrinaire. A vingt ans, je me suis cassé l'autre jambe.

Je suis né sur le bord de la mer. Mon père était pêcheur, et j'ai pris le même état. La première fois qu'il m'a emmené comme mousse, j'avais onze ans; une tempête, survenue dans la nuit, a failli briser le bateau qui était toute sa fortune. Il a été entièrement disloqué, si bien qu'on Ta reconstruit de Tétrave à l'étambot. De vingt à vingt-cinq ans, j'ai servi comme matelot sur différents navires : ils ont tous eu des avaries pendant que j'étais à bord, et chaque fois j'ai été blessé par des espars.

Quand j'ai quitté le service, j'ai fait comme les camarades; je me suis engagé pour gagner ma vie, sur les bateaux de pêche, depuis la Seyne jusqu'à la Ciotat, qui est mon pays. Je puis dire que je connais tous les bords, de Toulon à Marseille ; je naviguerais

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là dedans les yeux bande's. Presque toutes les fois que je m'embarque, il survient un événement soit à moi, soit au bateau. Cependant, depuis quelque temps, la de' veine s'e'tait un peu lassée de me ralinguer. La pêche avait e'te' passable : j'avais amassé de petites économies; un de mes oncles, qui était mort, m'avait laissé un héritage. Avec l'argent que j'en ai retiré, j'ai acheté, à la fin de 1877, un bon bateau presque neuf, qui s'appelait les Douze Apôtres, et i'ai commencé la pêche à mon compte.

Je suis jeune, vigoureux, j'ai de bon bras, je ne crains pas la fatigue, et j'y vais de bon cœur; enfin, les matelots qui sont avec moi sont des lurons solides. Depuis que j'ai ce bateau, ma mauvaise chance a reparu plus forte que jamais. Pendant que les autres prennent beaucoup de thon, moi, je ne trouve presque rien. Par le plus beau temps du monde, j'accroche des avaries; si ce n'est pas à ma carcasse, c'est à ma barque ou aux filets. J'ai déjà perdu pas mal d'argent. J'aurais pu me marier, mais les filles ne veulent pas d'un failli ensorcelé comme moi par le guignon. Arrive qui plante! tant que la boussole restera dans l'habitacle, je ne perdrai pas le nord, et je ne désespérerai pas d'avoir le dessus.

Dans la matinée du 13 janvier 1878, je démarrai de la Ciotat par une jolie brise du nord-ouest pour aller en mer chercher du poisson. Nous fîmes bonne pêche, et même, au lieu de rester absents trois jours, comme je Favais pensé, je résolus, tant nous avions été heureux, de revenir avant la fin du second. Voilà qu'au moment de mettre le cap sur terre, le mistral s'éleva tout à coup, et la mer devint mauvaise. J'espérai que je parviendrais à rentrer avant la nuit. Malheureusement, le vent soufflait de terre et contrariait la manœuvre.

Voyant cela, mon idée était de ne pas quitter la haute mer, parce qu'alors il n'y avait plus de danger d'être poussés à la côte, en cas de saute au vent. Les camarades avaient dans la tête de coucher à terre. Us craignaient, comme le temps était de plus en plus mauvais, que la nuit ne fût trop dure. Je n'avais pas envie de céder, à cause de ma responsabilité; s'ils avaient crié ou murmuré contre moi, j'aurais résisté; au lieu de cela, ils m'ont supplié. Ma foi ! j'ai fait ce qu'ils demandaient, et j'ai essayé de les contenter^ Moi aussi, j'aimais bien mieux, si c'était possible, dormir tranquillement dans mon lit à la Ciotat, que de rester sur un bateau qui était secoué par la mer

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comme une salade. J'ai donc pris la barre moi-même et j'ai gfouverné pour rentrer.

Ce n est pas difficile d'aborder à la Ciotat, le port est en demi-cercle au fond d'une baie, et il n'y a pas de passe. Seulement, le vent était de plus e» plus fort, et cela tanguait ferme. Je fus oblige' de louvoyer presque sans avancer. C'était comme si nous avions eu une muraille en face de nous ; impossible d'y faire un trou. Cela dura jusqu'au soir. Généralement, à ce moment-là, le vent mollit, et souvent se retourne. Je m'étais paré pour profiter de l'embellie ; il n'y en eut pas.

Le ciel était noir , quoique sans nuages, car il n*y avait pas de lune; à deux pas devant soi on n'y voyait pas plus que dans un four; mais je connaissais assez le pays pour savoir où nous étions. D'après mes calculs, nous nous trouvions juste en face du golfe de Lègues , laissant à bâbord les Cassidoines , à tribord le château de Bandol et les Madragues. Nous n'avions rien à craindre, et nous pouvions attendre Tembellie, si elle se produisait plus tard.

Elle n'arrivait toujours pas; nous étions trempés par la mer, et j'avais peur, quoique j'eusse amarré solidement la barre, que le vent ne nous jetât à la

dérive. Si j'avais pu distinguer la terre , dont nous étions à peine à cinq ou six milles, je n'aurais plus eu aucune crainte , parce que rien n'aurait été plus aisé que de nous maintenir en courant des bordées. Impossible de rien voir. Il n'y avait que le phare qui brillait dans le lointain , et qu'on apercevait par intervalles ; souvent une rafale nous le cachait pour un temps.

Voilà que, devant nous , nous reconnaissons un autre feu, qui pointait dans l'obscurité, beaucoup plus rapproché que le phare. Nous avons pensé qu'il avait été allumé sur les rochers, pour aider aux barques en mer par le gros temps. Les^ens de la côte prennent quelquefois cette précaution, quand les nuits sont longues et mauvaises. Cependant, celui-là m' étonnait ; je ne me rendais pas bien compte de sa position. Il était à bâbord» et dans une autre direction que le phare. Il fallait que je me sois bien trompé sur le point où je croyais être. Le phare est à sud-sud-ouest ; en laissant porter droit sur sa lumière, on tombe au milieu du port ; tous les marins savent cela. Le feu , au contraire, indiquait la route à bâbord. Donc je n'étais pas juste en face du phare, et nous allions du côté des Madragues , où il y a un

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méchant fond. On se trompe si facilement à la mer , quand il fait sombre et quand le temps contrarie, que deux précautions valent mieux qu'une. Et puis, il n'est pas toujours aisé de s'orienter comme en plein jour. Le phare m avait fait tromper, parce que je ne le voyais pas toujours : je résolus de me fier au feu, qui était plus rapproché et qu'on apercevait plus [distinctement, et je gouvernai droit dessus. Il n'y avait pas plus de cinq minutes que nous allions à lui, lorsqu'un choc épouvantable nous jeta tous sur le pont. Nous sentions le bateau talonner avec tant de force, que la membrure craquait comme si elle était pilée. tt Nous sbmmes perdus ! s'écriaient les matelots , ce sont les Cassidoines ! d

De fait, le bateau s'était engagé entre deux rochers à fleur d'eau, et, étranglé, pris comme dans un étau , il ne pouvait plus ni avancer ni reculer ; mais il talonnait de l'avant et de l'arrière à chaque lame , si bien que nous pensions tous qu'il ne résisterait pas longtemps.

Plusieurs heures se passèrent sans que la situation changeât , si ce n'est que peu à peu , probablement parce qu'il s'engagea de plus en plus entre les roches, le bateau cessa d'être secoué. 11 s'affala beau-

coup sur tribord : ce fut tout. Le temps ne devenait pas plus mauvais, la mer était très-forte, et de grosses vagues passaient par-dessus le bord. Nous e'tions obligés de nous accrocher pour ne pas être emportés. Le feu que nous avions vu brûlait toujours, en face de nous, à une demi-portée de canon.

Impossible de^ nous y tromper , c'étaient bien les Cassidoines sur lesquelles nous étions échoués. Je ne comprends pas comment j'étais dans cette direction. Je connais depuis longtemps ces rochers-là, et je me croyais sûr de les avoir évités en me tenant au large. J*en conclus que le feu, au lieu de nous guider, nous avait égarés , car il ne pouvait plus être au fond du golfe de Lègues, comme je l'avais [supposé d'abord. 11 fallait qu'il fût à l'île Verte ou au cap de l'Aigle, Il y a là une très-mauvaise passe, que je connais aussi, de même que tous les pêcheurs de la côte ; mais il n*y a pas d'habitation sur l'ile , et à la pointe du cap il n'existe que le château du Bec , où il n'y a jamais personne.

Toute la nuit se passa en transes. Nous nous attendions à mourir, et dans cette circonstance les hommes de l'équipage ne m'épargnèrent pas. Dieu sait pourtant s'il y avait de ma faute ! Dans le

malheur qui nous est arrive', je reconnaissais la mauvaise chance qui m'a toujours poursuivi. J'avais fait le sacrifice de ma vie sans g^rand effort , car je n'ai pas à regretter une existence qui, quoi que je fasse, est si malheureuse.

Les matelots n'e'taient pas du même avis que moi, ils n'auraient pas été fâchés de s'en tirer. Les uns priaient, les autres juraient. 11 y en avait qui m'accusaient d'être parti le 13 , qui est un mauvais jour. Les heures s'écoulèrent lentement. Le feu dura toute la nuit; par moments, il semblait s'éteindre; à d'autres, il se ravivait, comme s'il était entretenu.

Notre situation ne devint pas pire ; le jour parut sans l'aggraver. Le bateau ne bougeait que fort peu. ,Le seul danger contre lequel nous avions à nous défendre , c'étaient toujours les paquets de mer qui . pouvaient enlever l'un de nous. Le feu s'éteignit quand le jour arriva. Nous distinguâmes très-bien où il était, au-dessus de la tour du château du Bec.

Nous n'eûmes pas besoin de faire de signaux pour apprendre aux gens de la Ciotat que nous étions échoués. On nous voyait si bien qu'on arriva bientôt. Ce n'était pas très-commode d'approcher de nous, mais on parvint à sauver les hommes d'abord et le

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poisson ensuite; quant au bateau, pour le renflouer, il fallut attendre que la mer s'apaisât, et s'il ne fut pas perdu tout entier, il ne s'en manqua guère. Les réparations ont duré plus de deux mois.

On ne voulut pas nous croire, à la Ciotal, lorsque nous racontâmes comment nous avions touche'. On se moquait de nous et du feu que nous disions avoir vu sur la tour du Bec. Ce n'est pas e'tonnant; celte tour, on ne l'aperçoit pas du fond de la baie, où se trouve le port, car elle est entièrement cachée par les rochers. On aurait dit quelj'avais rêve' , s'il n'y avait pas eu tous mes matelots qui avaient vu comme moi; et nous n'avions pas pu rêver tous la même chose en même temps.

Bref, personne ne savait ce que c'était, ni ce que nous voulions dire.1 Moi et quelques-uns de mes gars, nous tenions à en avoir le cœur net. D'abord, si ce n'était pas un incendie, je comptais actionner celui qui a allumé le feu , ou le propriétaire du château, comme responsable, pour qu'il paye le dégât causé à ma barque. Nous avons eu beau sonner^ carillonner , et crier si fort que le gosier nous en pelait , personne ne s'est dérangé pour nous ouvrir. Le feu n'y était pas venu tout seul; par conséquent^

il devait y avoir quelqu'un. Les autres avaient envie de forcer la grille pour chercher. Je n'ai pas eu de mal à les calmer. Le château est comme une forteresse, il n'a qu'une issue, ferme'e par une grille de fer dont les barreaux sont gros comme le bras ; on ne les renverse pas en soufflant dessus.

En escaladant les rochers , par derrière , il y avait des chances pour qu'on dominât la tour et pour qu'on aperçût [les de'bris de ce satané' feu. Nous avons essayé de grimper , et , quand nous sommes arrive's en haut, nous avons bien vu la tour, mais rien de plus.

Il y avait des matelots qui parlaient du diable et de sorciers ; moi, j'ai été' trouver le maire , et je lui ai raconté tout. Je n'en sais pas plus long, si ce n'est qu'on a dit qu'il était venu des gendarmes et des magistrats de Marseille, qui ont fait ouvrir la grille. J'en ai été pour mon bateau, qui m'a coûté gros comme moi et qu'on ne m'a pas encore payé. Mais peut-être que cette chienne de nuit a épuisé ma mauvaise chance ; car, à part que j'ai failli perdre un œil, les affaires ont bien marché depuis.

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