PROCÈS-VERBAL
Ce jourd'hui 16 janvier 1878, à quatre heures du soir, nous soussignés, Ghahusseau (Jean-Claude), brigadier, et Tournelet (Cle'ment), gendarme à la résidence de la Ciotat, département des Bouches-du- Rhône , revêtus de notre uniforme et conformément aux ordres de nos chefs, rapportons que le jour d* aujourd'hui , à neuf heures du matin, nous avons été requis par M. le maire de la Ciotat, pour raccompagner dans une visite domiciliaire qu'il se proposait d'opérer au château du Bec, territoire de ladite commune, à Feffet de rechercher les causes d'un feu qui, pendant ta nuit du 14 au 15 dudit mois, a été allumé sur la tour du château précité, et qui a occasionné une avarie grave à la barque de pêche les Douze Apôtres, du port de la Ciotat, patron Caster.
Ont témoigné de Fexislence du feu signalé à la
tour du Bec le patron et les matelots de Fe'quipagfe.
Arrivés vers dix heures devant la grille, qui était fermée , nous avons agité vivement la sonnette extérieure. Bien que notre appel eût fait un bruit suffisant pour attirer l'attention des habitants, nous n'avons obtenu aucune réponse. Alors M. le maire a envoyé Fun de nous, Tournelet, chercher un serrurier, et, après les sommations légales, a fait procéder à l'ouverture de la grille, qui a eu lieu sans difficulté.
Nous avons immédiatement pénétré dans une cour, et, la traversant sans nous arrêter, nous nous sommes dirigés vers une porte placée au-dessus d'un perron de huit marches, qui donne accès dans l'intérieur. Ladite porte, n'étant' fermée qu'avec le pêne de la serrure, nous livra facilement passage. Nous nous trouvâmes alors dans un vestibule sur lequel donnaient à droite et à gauche plusieurs autres portes. Nous les ouvrîmes successivement. Les pièces étaient toutes meublées, mais nos investigations ne nous firent découvrir personne. Les portes ayant été refermées, nous continuâmes notre perquisition. Nous allions monter a l'étage supérieur par un escalier qui était devant nous, lorsque nous entendîmes très-
distinctement les miaulements d'un chat. Ils paraissaient provenir d'un endroit voisin de nous, mais situé au-dessous. L'un de nous, le sieur Tournelet , fut laissé dans le vestibule pour veiller à ce que , pendant l'absence des deux autres, nul ne tentât de sortir du château, dont l'unique porte avait été refermée aussitôt après notre entrée. M. le maire et le brigadier se déterminèrent à suivre un autre escalier placé près du premier, mais allant dans une direction inverse.
Après nous être avancés en descendant quelques marches , nous constatâmes que les miaulements du chat devenaient plus forts. Nous arrivâmes ainsi au bas de l'escalier, qui est court, et parvenus au dernier degré, nous nous trouvâmes devant une porte fermée comme les précédentes , et que nous ouvrîmes par la simple pression du loquet. C'était celle d'une cuisine spacieuse. L'animal qui avait attiré notre attention était sur la table. Loin de s'enfuir à notre approche, il sauta avec empressement au-devant de nous en miaulant.
Au fond de la cuisine se trouvait une autre porte entr'ouverte; nous la poussâmes et nous pénétrâmes \
dans une petite pièce devant servir de chambre de J
domestique. Sur un lit, qui, avec une commode, un vieux fauteuil et trois chaises, en composait T ameublement, une femme était étendue, paraissant dormir profondément.
M. le maire et le brigadier Chahusseau la reconnurent pour être la nommée Crédence, âgée de soixante-dix ans, et habitant le pays depuis longtemps, en qualité de gardienne du château, aux gages de M. Néandry, propriétaire dudit, qui ne réside pas dans sa propriété.
S' étant approché du lit, M. le maire essaya de réveiller ladite dame Crédence; il ne parvint qu'à lui faire faire quelques mouvements légers, sans pouvoir chasser son sommeil. La maladie dont cette femme était atteinte la mettant notoirement dans l'impossibilité de répondre aux questions qui lui étaient adressées, et de se lever , M. le maire décida que la porte de sa chambre, ainsi que celle de la cuisine , seraient provisoirement refermées , et que, pendant qu'on irait requérir l'assistance d'un médecin , la perquisition continuerait dans les autres parties du château.
De fait, un exprès fut envoyé à la Ciotat, et nous montâmes au premier et unique étage. Mais nous
parcourûmes les différentes pièces qui le composent au nombre de cinq, et qui sont meublées aussi, sans découvrir personne.
A Feffet d'achever la perquisition en visitant la tour, laquelle est separe'e du bâtiment principal par un espace clos de murs très-élevés, et entouré de tous les côtés de rochers, nous sortîmes du château, par une porte faisant face à celle par laquelle nous étions entrés au rez-de-chaussée. Cette porte débouche sur une cour triangulaire, qui n'a pas plus de dix mètres de superficie , et au fond de laquelle est rentrée de la tour. La hauteur des murs est si grande, et les rochers qui sont de l'autre côté sont tellement abrupts , qu'il est impossible de pénétrer dans cette cour autrement que par le château.
La tour était fermée par une grille à barreaux très-épais , que le serrurier eut beaucoup de peine à ouvrir. Lorsqu'il y fut parvenu, nous montâmes un escalier qui nous faisait face. Cette tour est de forme ronde, et les murs en sont épais de plus d'un mètre. Elle est construite sur le dernier des rochers qui forment le cap de l'Aigle , et elle donne exclusivement sur la mer. Elle est haute de deux étages,
chacun desquels se trouvent deux pièces commu*
niquaot Tune dans Fautre, et ayant des ouvertures grillées, à mailles si serrées, que le jour y pénètre à peine.
Nous ne vîmes rien de particulier dans les pièces du premier étage. Nous constatâmes seulement qu'il y avait une chambre à coucher meublée avec un grand luxe, et qui devait être celle d'une femme, à cause des vêtements que nous aperçûmes tant sur les meubles que sur le lit. Ce dernier était défait, les draps et les couvertures rejetés, comme si quelqu'un [y avait couché tout récemment. Là non plus nous ne trouvâmes personne. La perquisition faite au second étage n'amena pas le moindre résultat. Les pièces étaient meublées à peu près comme au premier, et non (moins richement, sauf qu'il n'y avait pas de lit.
Enfin nous montâmes au sommet de la tour, laquelle se termine par une plate-forme qui offre une particularité : c'est que, bien qu'elle soit à ciel ouvert, on ne peut rien voir tout autour, à cause du prolongement des murs, qui s'élèvent à environ six pieds au-dessus du niveau du sol, dallé en pierres de taille. Ces murs sont à créneaux. 11 y avait au milieu de la plate-forme un amas de bois à demi con-
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sumé, qui paraissait composé de matériaux de construction et de meubles brisés. Nous en fîmes le tour, et derrière , nous vîmes , retirant des morceaux de bois éteints, qu'elle empilait devant elle en un tas plus petit , une femme , de nous inconnue , qui était accroupie, et ne semblait pas nous avoir entendus.
A rinterpellalion de M. le maire, elle ne répondit rien d'abord ; puis elle le pria de ne pas la tourmenter, parce qu'elle était pressée, ayant l'intention de rallumer pour la nuit son feu qui ne brûlait plus.
Cette femme paraissait âgée de vingt-trois ou vingt-quatre ans; ses cheveux étaient en désordre sur ses épaules; elle avait une robe de soie. Autour de son bras gauche, elle portait un bracelet qu'elle embrassait de temps en temps, sans interrompre son travail, qui consistait à construire un bûcher de dimensions plus restreintes que celui qui était éteint. Elle déclara bientôt, d'elle-même, qu'il était bien malheureux qu'elle ne pût continuer i se tenir debout, sans quoi elle irait beaucoup plus vite ; mais cela lui était impossible, parce qu'elle avait trop faim.
Sur la question qui lui fut posée , si c'était elle qui avait allumé du feu au sommet de la tour, l'avant-
dernière nuit, elle répondit que oui ; qu elle n avait pas été prête à le rallumer la nuit dernière , mais qu'elle serait en mesure pour la prochaine, et qu'elle agissait ainsi afin qu'on lui apportât à manger, ce qu'on avait oublié de faire depuis plusieurs années.
Les discours de cette femme étant incohérents, et annonçant un dérangement dans ses facultés, M. le maire décida qu'elle serait immédiatement transportée à l'hôpital de la Ciotat, pour être exa-^ minée par un homme de l'art. Elle refusa de descendre elle-même, ne le pouvant par suite de sa faiblesse , qui semblait grande ; mais elle se laissa porter sans résistance, lorsqu'on lui eut dit qu'on allait lui donner à manger.
Sur ces entrefaites, le médecin qu'on avait été chercher étant venu, confirma la maladie de la dame Crédence ; il déclara de plus que la femme que nous avions trouvée au sommet de la tour était atteinte d'aliénation mentale. Par nos soins, les deux femmes furent emmenées aussitôt en voiture à la Ciotat. Sur l'invitation de M. le maire, nous avons refermé toutes les portes du château du Bec, et pour, que rien ne fût dérangé, mais que chaque chose restât dans l'état où elle était, le brigadier Chahusseau et
le gendarme Tournelet furent placés en garnison audit châteaUj jusqu'à examen et décision de Fautorité supérieure.
En foi de quoi, nous avons de tout ce que dessus rédigé le présent procès- verbal en deux expéditions : la première , adressée à M. le procureur de la République à Marseille , et la deuxième , à M. le capitaine commandant la gendarmerie de F arrondissement de Marseille (2* section), conformément à l'article 495 du décret du !•' mars 1854, et avons signé.
Fait et clos au château du Bec , commune de la Ciotat, les jour» mois et an que dessus.
Signé : Chahdsseau, Tournelet.
Vu et certifié,
Le maire de la Ciotat,
Signé : Baboulot.
Signalement : Crédence, âgée de soixante -dix ans; teint bistré, cheveux à peine grisonnants et crépus, yeux noirs, nez busqué, figure dure et sévère.
Femme inconnue , âgée de vingt-quatre ans envi-
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ron. Petite taille; mince; cheveux blonds dorés très-abondants ; teint pâle , presque diaphane ; yeux bleu clair; dents bien range's, à reflets nacrés; jolie figure, d'une expression angelique.
LEGRUEL (Henri-Paul),