‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 14 sur 22 · A MARSEILLE. CINQUANTE-TROIS ANS · texte numérisé non relu

A MARSEILLE. CINQUANTE-TROIS ANS

J'ai été appelé, le 16 janvier 1878, à constater Tétat de deux femmes, amenées du château du Bec la veille, et qui avaient été transportées à Fhôpital de la Giotat.

L'une a été aussitôt reconnue pour être au service de M. Néandry, propriétaire du château du Bec, absent. Elle n'est pas du pays, mais elle Fhabite depuis longtemps. Lorsqu'elle a été soumise à mon examen, elle avait toute sa connaissance, et elle n'éprouvait d'autre douleur qu'une assez forte cour-

bature qui, si elle n'a pas encore tout à fait disparu, est en voie de guérison. Elle peut repondre à toutes les questions, et supporter les interrogatoires que Ton croira devoir lui faire subir; elle n'est atteinte d'aucune maladie. Sa constitution est remarquablement forte.

D'après les renseignements qui m'ont été fournis, on l'a trouvée dans un état presque complet d'insensibilité; elle dormait, et, lors de son transport à la Ciotat, elle ne s'est pas réveillée. On eut beaucoup de peine à la tirer de la somnolence qui l'accablait. Il n'y a dans ce fait absolument rien qui ne soit naturel. Cette femme était alors sous le coup d'une congestion cérébrale légère, provenant de l'abus momentané des liqueurs alcooliques. Si elle eût été moins vigoureuse , elle aurait probablement succombé.

Je ne saurais préciser à combien de temps remontait l'engourdissement comateux qui pesait sur elle. 11 sepeutqu'elle fût dans cet état depuis plusieurs jours, il se peut aussi qu'il y eût seulement quelques heures. La science ne possède aucun moyen d'asseoir à cet égard une opinion positive. Les effets des alcooliques sont sensiblement les mêmes sur toutes les organisations, mais ils agissent avec plus ou moins de rapi-

PASGÀLINE. 187

dite. Dans tous les cas, rien ne s'oppose à ce que Ton admette comme vrai qu'elle fût ainsi restée endormie pendant trois jours; cela est très-possible. Si on ne lui eût pas donné de secours, et notamment si, dés son arrivée à la Ciotat, on ne F avait pas frictionnée énergiquement, le réveil, qui s'est produit presque aussitôt, aurait tardé encore. Dans mon opinion, il serait survenu naturellement au bout de plusieurs heures.

Quant à la liqueur qui a causé cette congestion, il est facile de la reconnaître : c'est de l'eau-de-vie, dont une bouteille vide a été ramassée au pied du lit de cette femme. Elle a bu en se couchant, s'est endormie et ne s'est plus réveillée, parce que la congestion, déterminée par le froid, a eu lieu pendant son sommeil.

L'autre femme était absolument inconnue, personne ne savait son nom, on ne soupçonnait même pas son existence au château du Bec. Une perquisition opérée dans la tour au sommet de laquelle on l'a découverte, et qui semble avoir été affectée à son habitation, a amené la saisie d'effets et de papiers qui, selon toutes probabilités, lui appartenaient. Au moyen des papiers, parmi lesquels était un acte de

naissance» placé dans un portefeuille et qui sans doute s'applique à elle, on a su qu'elle devait se nommer Pascaline Gayeul, et qu'elle serait née à Bourg, le 15 février 1853.

Cette dernière a été de ma part l'objet de l'examen le plus attentif. Les réponses qu'elle fait aux questions qui lui sont posées dénotent un dérangement intellectuel qui peut n'être que momentané. Elle n'est, non plus que la première, atteinte d'aucune maladie particulière. Sa faiblesse a disparu graduellement, aussitôt qu'elle a pu prendre quelque nourriture dont, à ce qu'il paraît, elle avait grand besoin. Sa constitution est délicate, assez bonne néanmoins ; elle semble avoir été beaucoup plus forte qu'elle n'est aujourd'hui, et s' être affaiblie soit sous l'influence de privations, soit par suite d'un régime mal approprié. Je n'ai pas à appeler l'attention sur l'étrangelé de la présence de cette jeune dame dans un endroit comme la tour du château du Bec, qui était fermée. Toutefois, je ne puis m'empécher de déclarer que ce fait suffirait au besoin pour expliquer fort bien l'état actuel de la santé de madame Gayeul, si en effet c'est le nom de cette inconnue. Car il n'est contestable pour aucun physiologiste que le séjour pendant un

PASGÂLINE. 189

laps de temps plus ou moins long dans un espace restreint, sans communications avec rexte'rieur, est de nature à affaiblir les organisations les plus vigoureuses ; il peut aussi déterminer une grande perturbation dans les fonctions du cerveau.

Madame Gayeul a certainement souffert de la faim; Favidité avec laquelle elle s'est jetée sur les premiers aliments qu'on lui a offerts ne permet aucun doute à cet égard. Si elle était seule enfermée à la tour du Bec, sous la surveillance exclusive de Fautre femme qui, dans cette hypothèse, aurait été son geôlier, il est clair que, ne Fayant pas vue venir comme à Fordinaire pendant le temps qu'a duré Fassoupissement de celle-ci, elle n'aura reçu de personne les aliments nécessaires pour F entretien de sa vie. Et alors, on comprendrait aisément que poussée par la faim, cette malheureuse jeune femme ait allumé du feu sur la tour, dans F espérance de se faire ainsi remarquer.

Une question grave et intéressante se présente de prime abord à la pensée. Madame Gayeul était-elle déjà folle à Fépoque où elle a commencé à habiter la tour du Bec, époque qui jusqu'ici n'est déterminée

par rien de précis, ou bien le trouble de ses facultés

n'est-il survenu qu'à la suite de la détention plus ou moins longue qu elle y a subie?

Des conjectures seules sont possibles en ce moment. Il est bien entendu que je parle exclusivement au point de vue médico-le'gal. Cependant, il me semble admissible que la folie de madame Gayeul est récente. Je base mon opinion sur cette remarque : puisqu'elle était enfermée, on la laissait donc absolument seule dans la tour, avec la faculté d'habiter soit le premier, soit le second étage, et même de monter sur la plateforme. On n'aurait pas agi ainsi avec une folle, dont l'état aurait exigé plus de surveillance. En outre, elle avait à sa disposition des allumettes, car elle a pu allumer du feu. Or, très-certainement on n'aurait pas commis l'imprudence d'en confiera un être privé de raison. Enfin, une des pièces de la tour était pourvue d'une grande table, sur laquelle on a saisi des dessins commencés, du papier, des crayons. Un portefeuille contenait un certain nombre de ces dessins; je les ai examinés. 11 est permis de supposer qu'ils sont l'œuvre de madame Gayeul, puisqu'elle vivait seule dans cette tour. Aucun ne trahit un dérangement d'esprit. Ce sont des paysages qui révèlent un talent réel. Il y a, dans le nombre, un

portrait d'homme encadré de noir, au-dessous duquel est écrit le mot Edouard et la date 13 juillet 1875, dont Texécution est particulièrement remarquable. Dans différentes parties de la tour, on a saisi aussi des livres usagés, qui ont servi souvent, très-évidemment. Tout cela indique la cohabitation d'un être humain intelligent. Si madame Gayeul était seule dans la tour, elle n'était assurément pas folle lorsqu'elle composait les dessins et lisait les livres : cela est hors de doute.

Je n'ai encore étudié Fétat de la malade que pendant un temps relativement trop court pour qu'il me soit possible de formuler sur elle un jugement définitif. Comme beaucoup des affections auxquelles l'humanité est sujette , la folie exige un traitement moral plutôt que physique. Avant de l'appliquer, il est indispensable d'approfondir les causes sous l'influence desquelles l'altération des facultés s'est produite. Ces causes sont ici un mystère. Pour combler la lacune, force est d'observer minutieusement les actes par lesquels se manifeste plus spécialement la folie. Chez madame Gayeul, ces actes sont singulièrement restreints. 11 n'y en a pour ainsi dire qu'un seul, qui les résume et tend à devenir une idée fixe ;

Page 1