CINQUANTE ANS
Je coDDais M. Néandry depuis dix-huit ans. Il en avait à peine vingt-quatre lorsqu'un ami commun me le pre'senta, dans Fhiver de 1860, à Corfou, que j'habitais temporairement après avoir, pour des raisons de santé, renoncé à la carrière théâtrale. Ni lui ni moi n'avions alors la pensée que cette connaissance dût aller au delà de visites superficielles. Cependant elle s'est changée en une liaison qui dure encore.
J'ai cinquante ans, et mes cheveux sont blancs; j'espère qu'on ne suspectera pas la sincérité de ma déclaration quand j'ajouterai que nos relations ont
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toujours été purement amicales et désintéressées.
Il n'y a jamais eu entre nous de sympathie réelle; nos caractères se sont heurtés dès le début, ils n'ont pas cessé d'être en complet désaccord sur presque toutes les questions. De là sont résultés de continuels froissements. Aussi notre amitié n'est-elle pas du tout le sentiment que ce mot désigne généralement. Elle se compose d*une succession de brouilles, qui survenaient presque inévitablement après quelques jours de réunion. Certaines ont été si sérieuses qu'elles ont entraîné des lacunes de plusieurs mois. Il y en eut une qui dura deux ans. M. Néandry est toujours accouru solliciter son pardon, me supplier d'oublier le passé; toujours aussi le courage m'a manqué pour lui tenir rigueur.
Les circonstances l'ont éloigné de Paris, où je réside, et même de la France, pendant une grande partie de sa vie. Il ne venait me voir qu'à de longs intervalles; c'est ce qui a empêché nos dissentiments de s'envenimer.
Sans les longs voyages qu'il a entrepris, pour ses spéculations, en Orient et jusqu'en Chine et au Japon ; sans les trêves naturelles qu'amenaient nos séparations pour ainsi dire périodiques, j'aurais fini
par refuser définitivement de le recevoir, car bien des fois j'en ai pris la résolution. C'étaient les jours où, froissée de son manque d'éducation, qui le rend souvent grossier, révoltée des idées qu'il émettait avec une naïveté cynique à déconcerter, poussée à bout enfin par la brutalité de ses allures, il me parais* sait plus répulsif encore qu'original, et profondément antipathique.
S'il est parvenu à me ramener, pendant ces dixhuit années, à me faire revenir chaque fois, presque malgré moi, sur des déterminations que j'avais bien arrêtées, c'est que je ne puis me défendre de m'intéressera lui; c'est surtout que les rares qualités dont il est doué commandent involontairement l'estime. Je citerai notamment sa droiture et son honnêteté, l'une et l'autre absolues.
Il a une très-grande énergie, une volonté de fer et un orgueil indomptable, qui s'allie pourtant à trop d'intelligence et de franchise pour ne pas s'incliner devant les supériorités qu'il coudoie. Sa personnalité est développée, mais ne va pas jusqu'à l'égoïsme. De tout temps il a aimé à rendre service, et je connais de lui de très-nombreuses preuves de générosité.
M. Néandry, je le dis à son honneur, est le fils de ses œuvres. Ses parents, qui appartenaient à la classe sociale la plus modeste, n ont pu lui faire donner qu'une instruction tout à fait e'ie'mentaire. Son père e'tait menuisier à Marseille, et sa mère, qui existe encore, y a longtemps tenu une boutique de revendeuse de fruits et de le'gumes. Ce qu'il sait, il l'a appris grâce à un travail opiniâtre ; ce qu'il possède, il l'a gagné par son aptitude et son industrieuse activité. Quand, vers l'âge de seize ans, il s'est enfui de la maison paternelle, afin de n'être pas à charge à sa mère qu'une rixe venait de rendre veuve, il savait à peu près lire et écrire ; sa fortune se composait d'un louis. Neuf ans plus tard, à l'époque où je l'ai vu pour la première fois, il avait des connaissances commerciales étendues déjà, et disposait d'un capital de vingt mille francs. En revanche, il ignorait, je ne dirai pas les raffinements des relations mondaines, ce qui était tout simple puisqu'il n'avait jamais fréquenté ce qu'on appelle le monde, mais la politesse dans ce qu'elle a même de plus primitif et de moins compliqué.
Son infériorité sous ce rapport ne pouvait manquer de frapper un esprit aussi ouvert et aussi judi-
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cieux que le sien, il le sentit, à mesure que s' élevant ^des bas-fonds commerciaux où la médiocrité de ses ressources Favait longtemps relégué, se développait en lui Fambition très-légitime de monter de plus en plus haut. Le contact avec les portefaix, les matelots des ports, les négociants interlopes, n'était pas fait pour corriger sa rudesse native; ce fut sa société exclusive jusqu'à vingt-deux ans.
Pénétré de la nécessité de se civiliser, M. Néandry a fait ce qu'il a pu. Si les résultats obtenus n'ont pas été brillants, on doit reconnaître qu'il les a poursuivis avec une énergie persévérante digne d'un meilleur sort.
J'avouerai que j'ai été touchée, plus encore qu'amusée, le jour bien lointain déjà où il me racontait que, ne sachant où trouver des types abordables de manières distinguées et de mœurs élégantes, il était allé chercher ses premiers modèles dans les tables d'hôte des hôtels et dans les casinos des villes d'eaux.
Vers la fin de Fannée 1874 ou au commencement de 1875, M. Néandry me confia qu'il ne serait pas éloigné de se remarier, s'il rencontrait une occasion convenable. La préoccupation de se constituer un
intérieur, avant que Fâge lui ôtat le droit de choisir une compagne qui lui plût, celle d'avoir des enfants auxquels il transmettrait sa grande fortune, telles furent les considérations qu'il mit en avant, si je me souviens bien.
Je n'ai écouté que distraitement ses communications à cet égard, parce que je ne les ai pas prises au sérieux tout d'abord. De telles idées, si naturelles dans la bouche d'un homme de son âge, — il avait alors trente-neuf ans, — étaient incompréhensibles de sa part.
Pour croire qu'il désirât sincèrement avoir des enfants à qui léguer ses millions, il aurait fallu que je ne l'eusse pas entendu maintes et maintes fois s'élever avec fureur contre la législation française, qui lie bras et jambes au père de famille, en lui enlevant la liberté de disposer à sa fantaisie de ce qu'il a acquis. De véritables accès de colère le transportaient, à la pensée qu'un être né de lui pourrait un jour, la loi à la main, s'ériger en surveillant, faire prononcer, le cas échéant, son interdiction, lui ôter la gestion de sa fortune, si une mauvaise administration Venait à compromettre ses droits, à lui, son enfant. Les droits d'un fils contre son père.
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jamais M. Néandry n'a consenti à en reconnaître aucun en matière d'héritage. Et qu'on ne s'imagine pas que ce fût là une boutade sans écho. L'opinion que j'ai rapportée était incrustée en lui, qui traitait le Code civil de monstruosité immorale. 11 était tellement convaincu, que la seule perspective d'une ingérence quelconque dans la direction de ses affaires suffisait à l'éloigner du mariage, maintenant qu'il était riche. Il me l'a répété tant et tant, que je ne saurais l'oublier.
Il entendait rester toujours absolument maître de ce qu'il possédait, et qui lui avait coûté de si longs et si pénibles efforts ; en jouir tant qu'il vivrait, et en assurer la destination après sa mort. Cette destination était fixée, il voulait perpétuer sa mémoire par une fondation grandiose à laquelle son nom demeurerait attaché. Mais je ne me rappelle plus de quelle fondation il s'agissait.
D'autre part, M. Néandry avait été marié une fois déjà. Je le savais veuf depuis sept ou huit ans, après une union qui n'en avait duré que trois. Il n'aimait guère à parler de cette époque de sa vie; mais je n'ignorais nullement qu'il passait pour avoir été trèsmalheureux avec sa femme. Et quand il m'avait été
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donné de Fentendre s'exprimer librement sur le mariage, ce n'est pas en homme désireux de recommencer répreuve qu'il m'était apparu jusque-là.
Il y a fréquemment contradiction flagrante entre la manière de parler et celle d'agir; j'ai été, comme tout le monde, dans le cas de m'en apercevoir. Mais encore, ces contradictions entre les paroles et les actes sont-elles au moins motivées, lorsqu'elles éclatent. Ainsi, rien de compliqué à déterminer la raison concluante qui déciderait un veuf, même ennemi du Code civil, à se remarier. Cela se voit tous les jours. Eh bien, cette raison souveraine, M. Néandry ne Tavait pas et ne pouvait l'invoquer.
Ce n'est nullement parce qu'il avait des femmes une opinion déplorable que je soutiens cela. On les déteste ou on les méprise si souvent faute d'avoir été distingué par l'une d'elles, qu'il n'y a jamais grand fonds à faire sur le mal qu'en dit un homme. Neuf fois sur dix, il y entre plus de dépit que de sincérité. Il avait beau répéter que notre sexe se compose de créatures notoirement inférieures, ne sachant pas se conduire, incapables de le faire, d'ailleurs, et irresponsables pendant les deux tiers de leur vie, conune a prétendu l'établir un célèbre écrivain contempo-
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rain'; s'il n'y avait eu que cela, ce n'était pas bien se'rieux. Personne ne s'e'tonnerait quà un moment donné, quelqu'une de ces misérables créatures, peut-être la plus chétive sinon la plus indigne, n'eût eu très -facilement raison de tous ces paradoxes.
11 y avait autre chose qui excluait la possibilité d'un semblable revirement, parce qu'il lui enlevait toute raison d'être. M. Néandry est un libre penseur. A la fois matérialiste et athée, il réduit le sentiment à la sensation. C'est dire quel rôle il accorde à l'amour. Le mot passion est pour lui vide de sens. 11 ne nie pas toutefois que la chose n'existe; mais à ses yeux, ce n'est qu'une perversion maladive de l'imagination, qui n'atteint jamais l'homme sensé véritablement digne de ce nom.
Je raconte et ne discute pas. 11 me répugnerait, au surplus, d'insister sur ces aberrations d'un esprit plein de justesse à d'autres égards.
Cependant, au bout de trois mois, qui s'étaient écoulés sans qu'il abordât de nouveau ce sujet, M. Néandry m'annonça son mariage très-prochain
' Michel ET, l Amour,
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avec une orpheline n'ayant aucune fortune , mademoiselle Pascaline Gayeul.
Notre liaison m'autorisait aussi bien à manifester ma stupe'faction qu'à relever le démenti donné par ce dénoûment à ses idées favorites. Il ne me laissa pas aller au delà d' uo regard de surprise , et devinant très-bien ce que j'avais sur les lèvres, y répondit avant que j'eusse parlé.
Il le sentait, afin de rester logique, c'est à une union libre et affranchie de toute entrave légale ou religieuse qu'il aurait dû demander cet intérieur dont le besoin se révélait à lui. Mais avec les pré* jugés qui pèsent sur la société contemporaine et paralysent son essor vers les destinées nouvelles, comment offrir ce genre d'association à des femmes que l'opinion taxe d'honnêtes précisément parce qu'elles s'obstinent à respecter ces mêmes préjugés? Son choix eût donc été restreint à celles qui ont le courage de les braver. Il n'y aurait nullement répugné, en principe, car il ne recule pas devant l'application ou les conséquences de ses convictions. Et
puis, entre la femme qui change d'aniriil et celle qui se remarie, la différence n'est qu'une Êction paradoxale inventée par la civilisation. Il tient les veu-
vages d'amour, c'est son mot, pour aussi estimables que les autres. Seulement, par une contradiction assez naïve et qui se passe de commentaires, M. Ne'andry avait les plus vives sympathies pour les demoiselles appartenant aux classes élevées. Patriciennes ou bourgeoises, T étiquette sociale importait peu, pourvu qu'elles fussent distinguées, élégantes surtout, de nature, cela s'entend, et non simplement par leur toilette; qu'elles réunissent enfin les qualités physiques opposées aux siennes. 11 avouait à leur égard un faible prononcé.
C'était un peu l'attrait du fruit défendu, fait d'ignorance et attisé par la curiosité de l'inconnu. Tant qu'il n'avait pas été riche, la volière où s'ébattent ces oiseaux de prix, le monde, lui était restée fermée. Qu'avait-il pu en saisir? Quelque fin profil, penché sur un prie-Dieu, entrevu par échappées dans le demi-jour d'une église à la mode ; de radieuses figures, emportées aussi vite qu'apparues par l'attelage de calèches, étincelantes; la carnation délicate, le regard curieux et ravi de jolies personnes, assises auprès de leur mère, au fond d'une loge des Français ou de l'Opéra, et qu'il avait lorgnées de son fauteuil d'orchestre. Depuis, il les avait vues de près,
ces gracieuses jeunes filles, en plein épanouissement de beauté, frissonnantes de plaisir , dans la musique et dans les fleurs d'un bal. Elles Fattiraient, mais à froid, sans le passionner, après réflexion, comme les primeurs exposées chez les marchands de comestibles font venir Teau à la bouche. En gourmand, il cédait à la tentation. Puisque, après tout, quoi qu'on puisse penser de la loi et des convenances sodales, on est contraint de les subir, il ne voyait pas pourquoi il se serait refusé la satisfaction d'une fantaisie que son argent lui permettait de s'offrir en toute honnêteté.
Telle était l'histoire de son mariage, concession forcée à un ordre de choses qu'il n'était pas en son pouvoir de modifier. Mais la concession avait ses limites. A bien considérer, elle était plus apparente que réelle, et résidait surtout dans la forme.
En vue de me le démontrer, il entra aussitôt dans les détails de ce qu'il avait imaginé : choisir une de ces délicieuses poupées sans famille, autant que possible, pour se l'attacher plus sûrement; innocente : c'est leur charme de primeur ; jeune : parce que la jeunesse est une garantie que le caractère n'aura pas contracté encore de plis indélébiles ; douce : car il
réclamerait d'elle beaucoup d'obe'issance; intelligente : attendu qu'il avait besoin de faire appel à sa raison, et sur elle, tenter la grande œuvre de Fini-
tiation aux doctrines de la libre pense'e. Voilà le projet qui le séduisait. Il voulait s'adonner tout entier à cette éducation suivant ses goûts, et ne doutait pas du succès.
Selon lui, le plus difficile était fait : il voulait dire la découverte, après de patientes recherches, d'un sujet ayant consenti à l'agréer. Mademoiselle Pascaline Gayeul, orpheline de père et de mère, n'avait plus d'autres parents qu'un tuteur, son oncle , qui ne souhaitait rien tant que de la marier à bref délai , une tante insignifiante et deux cousines non établies. Rien de plus facile que de l'isoler de ce petit monde, besoigneux et bourgeois. En cas de nécessité, il la dépayserait. Elle serait ainsi toute à lui seul : pas de gêneurs, ni d'indiscrets à redouter.
Il s'étendit complaisamment sur les mérites hors ligne de sa trouvaille : petite provinciale, menue , aux formes grêles et exquises, toute mignonne; blonde , avec des yeux de bluet, graves et profonds ; la fraîcheur d'une pêche qui a conservé son velouté. Paris n'avait pas eu le temps de la ternir : sans doute
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elle venait de quitter son clocher. Sa contenance était modeste, simple et naturelle, sa tenue correcte, malgré un peu de gaucherie qui lui communiquait une saveur de sauvageon. Elle parlait peu, ignorait évidemment sa beauté, paraissait dénuée d'initiative et de volonté, mais point sotte. Son air sérieux et triste contrastait avec la vivacité souriante de ses cousines, celles-là vraies Parisiennes, têtes de linottes, occupées exclusivement de leur plumage, incapables de penser à autre chose.
A ce portrait, tracé avec conviction, tout d'une haleine, je fus tentée de croire M. Néandry beaucoup plus séduit qu'il n'avouait F être et, si invraisemblable que cela me semblât, amoureux sans s'en douter. Il me suffit de le faire causer pour reconnaître ma méprise. La personne de sa future le laissait indifférent. Je ne m'en rapportai pas à l'assurance que luimême me donna spontanément; la conversation qui suivit me contraignit de me rendre à l'évidence. Son enthousiasme s'adressait aux chances de réussite que ses observations lui faisaient augurer. Un amateur, en marché pour quelque objet d'art, ne se fût pas exprimé autrement sur l'acquisition projetée.
Je ne saurais dire combien je me sentie révoltée à
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l'exposé de ce plan diabolique , développé de sangfroid, comme une chose toute naturelle. Mademoiselle Gayeul, dont le nom était prononcé devant moi pour la première fois, n'éveillait en moi aucun intérêt particulier, mais ce complot ourdi contre ses croyances me causait autant d'horreur douloureuse que si j'eusse entendu mettre en discussion sa vie. J'exprimai mon indignation avec vivacité. M. Néandry manifesta un étonnement candide, et protesta de sa bonne foi qui, je Favoue, étaitacomplète.
Qu'avaient donc ses [intentions de subversif ou d'odieux? me demanda-t-il posément. Il voulait propager ses idées; n'est-ce pas le droit de tout homme convaincu de leur justesse? Sa future n'aurait-elle pas à vingt ans assez de discernement pour apprécier le cas qu'elle en devait faire? Sicile tenait à ce que lui regardait comme des préjugés, sa tentative demeurerait sans effet. Mais s'il réussissait à l'en débarrasser, ne serait-ce pas la condamnation de cette théorie qui, suivant lui toujours, abêtit les femmes, en leur faisant dès l'enfance rapporter toutes leurs pensées à la morale religieuse la plus ridiculement étroite? Cette appréciation, qui était la
sienne, valait ce qu'elle valait; pourquoi lui serait-il interdit de chercher à la faire dominer, puisqu'il r estimait bonne? La seule arme qu il emploierait, la persuasion, est courtoise et ne blesse pas. Certes il userait de son influence. Sa femme n'aurait-elle pas, de son côte', la ressource de mettre à profit la sienne, pour essayer de le convertir? ajouta-t-il en ricanant.
Je n'avais rien à répliquer au point de vue de la logique et du raisonnement ; mais nous nous séparâmes brouillés, comme cela était arrivé tant de fois déjà.
^ Selon l'ordinaire aussi, M. Néandry fit les premières avances, même beaucoup plus tôt que je ne m'y attendais. 11 reparut au bout de quelques jours seulement, m' apportant une lettre par laquelle la jeune fille lui demandait de renoncer à toutes prétentions sur elle , en avouant qu'un engagement antérieur l'empêchait de répondre à ses vues.
La lettre était touchante par sa sincérité naïve. Elle accusait dans celle qui l'avait écrite une profondeur et une noblesse de sentiments assez rares , mais surtout une qualité que M. Néandry supposait absente, l'initiative. J'en fus frappée. Lui ne vit là qu'un enfantillage. — Toutes les demoiselles sont
romanesques par désœuvrement, me dit-il, et ont aimé leur cousin. Celle-ci en a un qu'on a oublié de me citer dans le dénombrement de famille. 11 lui aura juré un amour éternel; en retour, elle a promis de n'épouser que lui. Voilà l'explication de sa lettre. Comme je présumais qu'il était venu chercher peut-être un conseil, je lui demandai ce qu'il allait faire. Sa détermination était prise. — a Rien, répontt dit-il. Je ne puis me retirer après avoir été accepté. tt Si quelqu'un doit rompre, ce n'est pas moi, qui Il n'en ai nulle envie. Qu'elle ait le courage de son Cl opinion et me refuse, il en est temps encore. Son initt tiative s'affirmera beaucoup plus clairement ainsi. tt D'ailleurs , j'imagine que, dans deux ou trois ans, tt elle serait bien attrapée que je lui eusse obéi aussi u docilement. Je ne sais trop lequel de nous deux Il lui paraîtrait avoir commis la plus grosse sottise. Il Donc', je la laisserai user à sa guise de son libre tf arbitre; je serai neutre. Mais, à parler franc, je Il n'ai aucune crainte. Le sentiment est inconciliable Il avec la vie pratique; c'est une des raisons qui Il m'empêchent d'y croire. Elle calculera que son a cousin et ses promesses ne valent pas quatre mild lions; par conséquent, elle ne me refusera pas. »
L'ëvénement lui donna raison, car le mariage eut lieu dans les derniers jours de mai. Je fus quelque temps sans nouvelles de M. Ne'andry, près de deux mois. Je le supposais en pleine lune de miel et faisant, avec sa jeune femme , son voyage de noces. Nos relations, assez suivies quand il était à Paris, se trouvaient suspendues à chacun de ses départs; nous nous écrivions rarement. Notre liaison n'aurait pas alimenté une correspondance, dont ni l'un ni Tautre ne sentions le besoin, bien que nous eussions à nous revoir un plaisir réciproque. 11 partait quelquefois brusquement, revenait de même, au bout d'un temps plus ou moins long. Accoutumée à ces façons d'agir, je n'éprouvais pas plus d'inquiétude que je n'en avais eu dans d'autres circonstances analogues, lorsque j'appris sa maladie et la fuite inopinée de sa femme, quelques semaines après le mariage, qui n'avait pas été consommé.
Dès qu'il put sortir, il accourut chez moi, et affecta d'abord de traiter légèrement sa mésaventure. C'était un rôle étudié à l'avance, qui fut vite abandonné. M. Néandry, très-irritéau fond et dont l'orgueil était cruellement atteint, ne dissimula bientôt plus ses véritables impressions. Je savais d'ailleurs pertinemment
qu*à sa demande, la police procédait partout à d'activés recherches, qui n'aboutirent pas. On ne négligéa rien, pourtant. Des agents allèrent jusqu'en Amérique, où Ton supposait que Pascaline Gayeul s'était réfugiée. Les investigations y firent retrouver un homme qu'elle avait connu autrefois, et qui fut soupçonné d'être celui auquel sa lettre avait fait allusion. Je ne me rappelle ni son nom ni sa résidence, qui m'ont été dites à l'époque. L'intérêt de ces détails était à peu près nul. On constata que le personnage dont il s'agit s'était rendu en France à un moment qui coïncidait avec le départ de madame Néandry, mais qu'à son retour d'Europe aucune femme ne l'accompagnait ; ce qui renversa les suppositions auxquelles son voyage avait pu donner lieu. La lumière ne se fit pas sur cette disparition, qui garda son mystère. M. Néandry, je le répète, y fut très-sensible , à ce point que toutes les fois que nous eûmes occasion d'en parler ensemble, même plusieurs mois après, son calme habituel faisait [place à une violente irritation dont il n'était pas maître. Parmi les appréciations souvent peu mesurées qui lui échappaient alors, j'ai retenu les reproches de dissimulation et manque de franchise. A l'entendre.
Pascaline Gayeul Tavait joué d'uaejmanière indigne et n'avait aucune excuse. — « L'ai-je donc contrainte » en quoi que ce soit? s'écriait-il. Que ne s'est-elle tt expliquée nettement? N'a-t-elle pas dit oui? Étaittt il plus difficile de répondre non? Hypocrisie et tt fausseté, voilà les fruits que l'éducation qu'elles tt reçoivent développe chez les jeunes filles. »
On a souvent raillé les femmes, à propos de cet esprit de corps instinctif qui les pousse à se rendre solidaires contre l'homme. Je ne sais si j'en subissais l'influence à mon insu, mais j'étais fréquemment tentée de prendre fait et cause pour Pascaline. Je ne la présumais pas, à beaucoup près, aussi coupable. Le temps n'est plus où Ton dispose des demoiselles sans les consulter. Je veux croire que généralement elles sont en effet libres d'accepter ou de refuser le mari qu'on leur offre ; mais c'est un peu le tour de la carte forcée. Je n'étais donc pas éloignée de penser qu'elle avait, dans la mesure du possible, manifesté sa véritable volonté en écrivant à M. Néandry de se retirer; que, n'obtenant rien de lui, elle s'était résignée, par des considérations qu'il serait plus facile d'entrevoir que de préciser.
 la vérité, cela n'excusait nullement sa conduite,
maïs pouvait servir à Texpliquer. Malheureusement, ce n'est pas à un mari dans cette situation qu'il faut demander de l'envisager avec sang-froid, et je conservai pour moi mes réflexions.
La police se découragea bien avant lui, qui parlait de dépenser deux cent mille francs si c^était nécessaire, et qui voulait que la gendarmerie lui ramenât la fugitive. Dans quel but y tenait-il autant? Je ne Tai jamais compris, et il ne me l'a pas dit. Ce qui est certain, c'est qu'en cas de succès il aurait eu le corps de sa femme ; mais sa tendresse, son amour, son âme enfin, n'est-ce pas de toute évidence qu'ils lui eussent toujours échappé? Après cette preuve surabondante qu'elle n'avait pour lui que répulsion, s'ils eussent été réunis par la force , une séparation s'imposait. Ne valait-il pas mieux l'abandonner à sa destinée et ne plus songer à elle? La question d'amourpropre écartée , que lui coûtait-il de l'oublier , puisqu'il ne l'aimait pas?
L'état de surexcitation de M. Néandry s'opposa toujours à ce que j*abordasse avec lui ce côté de la situation, bien plus pratique, à mon avis, que celui qui le préoccupait exclusivement. Au bout de quatre mois, loin que l'apaisement se fût fait, il était plus
exaspéré encore, parce que Tinsuccès des recherches ne faisait qu'ajouter à son ressentiment. C'est à cet instant qu'intervint une solution tout à fait inattendue.
Un ecclésiastique habitant la Bretagne lui écrivit, dans le courant du mois d'octobre 1875, qu'il avait accepté de s'entremettre pour essayer, à la demande de sa femme, une tentative de rapprochement.
Sa joie fut si grande qu'elle absorba, je crois, toute sa colère. M. Néandry, quoique de caractère emporté, est un homme bienveillant, qui n'a ni fiel ni rancune. Je ne veux pas dire qu'il fut animé d'une indulgence absolue et disposé à pardonner les yeux fermés, mais que cette démarche le toucha par sa spontanéité. Elle le tirait à l'improviste du découragement plein d'irritation vindicative où l'avait jeté l'échec des poursuites engagées depuis trois mois; sa dignité s'accommodait surtout de cette proposition de paix qui, indépendamment de la soumission qu'elle impliquait, lui conférait, à lui vaincu dans la lutte, les prérogatives du vainqueur. C'était beaucoup plus qu'il n'avait jainais espéré.
Pour ne pas céder à un entraînement irréfléchi, il attendit trois jours avant de répondre à son corres-
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pondant inconnu. Je n*ai pas vu sa lettre. Diaprés ce qu'il m'en dit, elle était ce qu elle devait être. Il consentait volontiers à recevoir madame Néandry, à Tunique condition qu'elle se présenterait chez lui, seule, sans intermédiaire. On ne pouvait lui demander davantage.
Sur l'avis que sa condition était acceptée, il partit de Paris, au mois de novembre, afin d'aller audevant de Pascaline. Je suis fermement convaincue qu'il n'avait à son égard aucun [parti pris de sévérité; un homme ne saurait oublier du jour au lendemain l'humiliation qu'elle lui avait infligée; Je ne puis par conséquent affirmer qu'il fût exempt de tout ressentiment. Mais ce dont je suis certaine, c'est qu'il ne nourrissait nulle idée de vengeance ou de représailles, que sa bonté naturelle excluait. Il avait ajourné sa détermination sur la conduite à tenir jusqu'après l'entrevue, par la raison que de ce que dirait et ferait sa femme dépendait ce que lui-même ferait et dirait.
J'avais obtenu de lui la promesse qu'il m'écrirait promptement. Je n'ai reçu ni lettre ni nouvelles. Je fus très-peinée, car je n'en pouvais provoquer : j'ignorais où il était. Lors de son départ, il avait jugé inu- ^
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tile de me laisser son adresse , pensant revenir au bout de quelques jours. Et quand je m'étais étonnée que la rencontre n'eût pas lieu à Paris, son domicile légal, sa réponse m'avait paru sans réplique : « — Il «c est urgent de soustraire ma femme à toute influence a étrangère; aussi j'ai fixé le rendez-vous fort loin, « dans une de mes propriétés, aux environs de Martt seille ; nous y serons seuls. Si une entente doit tt sortir de notre réunion, c'est le plus sûr moyen de « la préparer, attendu que les meilleures explications a sont celles qui n'ont pas de témoins. Et puis d'ailtt leurs, suivant un dicton célèbre, on doit laver son « linge sale en famille. »
Au lieu de quelques jours , son absence dura une année; A la fin d'octobre, peut-être au commencement de novembre 1876, il sonna chez moi, un matin, avant dqeuner. C'était l'heure où je le recevais d'ordinaire, parce qu'il était sûr de me trouver seule. Comme toujours, il arrivait inopinément. Je le grondai d'avoir si mal tenu ses engagements ; il s'excusa en riant, et tout à coup, saisi d'une émotion extraordinaire, fDndit en larmes. Je le connaissais tellement réfractaire à une manifestation quelconque de sensibilité, que celle-ci me confondit plus encore qu'elle
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ne m'attrista. Je remarquai alors de grands changements en lui : sa haute taille s'était voûtée, il avait les traits tirés, les cheveux grisonnants, des rides creusées sur son visage par un affaissement anormal ; enfin , il me parut très-pâle.
J'ai lieu de penser que cette crise était aussi inattendue pour lui que pour moi. Ce fut une sorte de surprise ; elle lui laissa la fausse honte d'une faiblesse qu'on aurait voulu dissimuler et qui s'est trahie, mais surtout elle le mit sur ses gardes. De peur de se trop livrer, il ne dit rien. Son premier mot fut celui-ci : « — Je vous en supplie , ne me parlez pas tt de ma femme. Nous en causerons plus tard, ce me « serait impossible aujourd'hui, y
Je respectai sa réserve , et me bornai à l'interroger affectueusement sur sa santé, dont l'altération semblait évidente. 11 ne se croyait pas précisément malade , mais se supposait menacé de quelque affection nerveuse encore à l'état latent. Ainsi s'expliquait, suivant lui, le grotesque spectacle auquel je venais d'assister, d'un homme en pleurs sans savoir pourquoi. Son genre dévie, depuis un an, avait développé en lui une surexcitation intense. Installé à Monaco , il passait à jouer les journées et la plus
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grande partie des nuits. Ses bene'fiees étaient énormes» au point de faire sensation, et d'avoir déjà mérité les honneurs d*une mention particulière dans les journaux du high life. Déjà aussi, F Anglais légendaire, le même qui suivait une ménagerie pour voir le dompteur dévoré par son lion, s'attachait à ses pas et le regardait fixement pendant les tailles, ayant parié d'assister à sa ruine définitive. Mais cela ne rintimidait pas, et la veine lui restait fidèle.
M. Néandry était-il sincère? je dois dire que je ne le crus pas. La gaieté avec laquelle ces détails m'étaient donnés, pour me faire oublier sans doute les larmes qui avaient précédé, me parut forcée ; elle détonnait. Ce n'était pas un homme que les vicissitudes du jeu fussent susceptibles d'impressionner. Il les avait éprouvées de manière à se blaser pour jamais, lorsqu'il se livrait aux spéculations qui l'ont enrichi. Le gain d'une somme considérable l'eût laissé indifférent, et la perte l'eût peu préoccupé; il ne dépense pas ses revenus faute d'en trouver l'emploi. Malgré sa fortune, il a conservé des habitudes d'extrême simplicité. Soii hôtel à Paris est superbe et magnifiquement meublé; le plus souvent il ne l'habite pas et vit à l'auberge, parce que les raffine-
ments du luxe le gênent, et qu'être surveillé par ses domestiques, sous le pre'texte d'être servi, Ten- Duie.
Je pressentis sur-le-champ que le malaise nerveux dont il se plaignait provenait d'une cause morale. Il avait dû venir avec Fintention de me la confier et, au dernier moment, s'était ravisé, reculant, j'imagine, devant la difficulté d'un aveu dont son orgueil eût souffert. Madame Néandry n'y était pas étrangère, je m'en doutais bien. Je pensais depuis longtemps qu'à la suite de l'entrevue un accord s'était fait; et même j'avais attribué à cet accord le silence prolongé de M. Néandry, qui n'aimait pas à écrire, et vraisemblablement ne se souciait guère de conduire de sitôt sa femme à Paris. Enfin je supposai qu'une autre inimitié avait pu surgir à l'occasion de tentatives de propagande matérialiste; que peut-être Pascaline avait fui de nouveau, et que c'était ce qu'il lui coûtait de m' avouer. Comme cela n'eût point expliqué une atteinte à sa santé, je n'étais qu'à demi satisfaite et j'attendais, avec quelque curiosité, sa seconde visite. Il ne la fit pas. Mais par un billet tracé à la hâte, il m'informa, deux jours après, qu'il retournait jouer. Il me demandait de l'excuser » convenait
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qu il avait une confidence à me faire et préférait Tajourner.
Une assez longue période s'écoula, pendant laquelle nous restâmes sans communiquer. Puis , je lui écrivis à Monaco. Je craignis d'abord que ma lettre ne se fût égarée, car il n'y répondit pas immédiatement. Au mois de mai 1877 m' arriva un mot de lui : il m'annonçait le projet de se rendre à Paris vers le milieu de juin, et m'assurait que dès son arrivée je saurais ce qui le préoccupait.
Ce voyage eut effectivement lieu. M. Néandry, plus changé que jamais, m'affirma néanmoins que les phénomènes nerveux qui l'avaient un instant alarmé plusieurs mois auparavant ne se manifestaient plus et que sa santé était excellente. Nous eûmes un entretien très-long, qui m'apprit beaucoup de choses et m'en laissa ignorer davantage, à ce que j'ai découvert par la suite. Pour la première fois depuis que je le connaissais, M. Néandry manqua non-seulement de confiance en moi , mais de franchise et de sincérité, ce qui était absolument contraire à ses habitudes , voire même à son naturel.
Dès le début, parlant dç sa femme, il me dit qu'elle habitait, avec sa mère à lui, la propriété des
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environs de Marseille dont il avait été question déjà entre nous et qui ne me fut pas désignée plus explicitement. Cette réserve n'éveilla en rien mon attention. J'étais beaucoup trop préoccupée de ce que j'allais apprendre des rapports existants entre les deux époux, pour m' arrêter à ce détail. A supposer que l'idée me fût venue de le faire , ce n'eût certes pas été sous l'influence d'une suspicion bien loin de ma pensée et que rien n'autorisait. Â ma connaissance , madame Pascaline était là de son plein gré ; comment ne l'y aurais-je pas crue libre? Ce qui accuse de la part de M. Néandry un manque de sincérité formel, c'est qu'il m'entretint, par son silence, dans une erreur où je devais fatalement tomber.
Voici, en résumé, le récit qui m'a été fait : mes souvenirs sont d'autant plus fidèles, qu'il y a de cela six mois seulement. A la suite de la correspondance avec l'ecclésiastique breton doot j'ai parlé, et qui était un chanoine du diocèse de Quimper, madame Pascaline était arrivée seule, ainsi que cela avait été convenu, à la fin du mois de novembre 1875. On remarquera que ceci m'était rapporté un an et demi plus tard , en juin 1877. Madame Néandry la mère, qui l'attendait à la gare, l'avait reçue à sa descente
de wagon et conduite chez son mari, alors absent* Par un surcroît de prudence très-louable, M. Neandry, trop peu sûr de lui-même, se défiant de ses emportements, avait cru devoir ajourner sa visite.
L'entrevue eut lieu deux ou trois jours après. U avouait que F attitude de sa femme fut très-digne. Elle avait déclaré se présenter comme devant un juge et s'en remettre à sa décision, que, pour éviter toute discussion, il fit connaître par lettre. C'était le pardon. U acceptait les faits accomplis, et lui demandait simplement l'aveu de ce qui s'était passé depuis son départ. Quant au mariage religieux, attendu qu'elle seule l'avait empêché en s' enfuyant, il ne serait pas célébré.
Mais M. Néandry se heurta contre un refus absolu. Madame Pascaline émit la double prétention de garder son secret, et de ne remplir ses devoirs d'épouse qu'après avoir reçu la bénédiction nuptiale. Dans ces conjonctures, de peur d'être entraîné à compromettre le succès de la négociation par quelque violence qu'il aurait regrettée, et avec l'espoir que la réflexion amènerait sa femme à une appréciation plus saine de la situation qu'elle-même s'était créée, il l'avait laissée en compagnie de sa mère. Réfugié
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à Monaco, qui n*est qu'à peu d'heures de Marseille, il avait cherché dans le jeu l'emploi de ses loisirs forcés et un dérivatif à ses préoccupations. De temps en temps, il revenait s'assurer où en étaient les choses, et, ne constatant pas de changement, s'en retournait. Cela durait depuis huit mois.
Les deux époux s'étaientvus, en somme, assez peu. M. Néandry, violent et autoritaire, n'osait se montrer trop fréquemment, parce qu'il aurait perdu toute mesure s'il n'eût veillé sur lui-même. Il ne voulait faire aucune concession. Dans leur position respective, n'était-ce pas exclusivement à lui qu'appartenait le droit d'imposer des conditions ? La réciprocité était-elle admissible? Et cependant elle entendait traiter d'égal à égal. Si un reste de délicatesse la retenait d'en convenir ouvertement, ses arguments le disaient assez haut pour qu'il fût difficile de s'y tromper. Sous le prétexte de ne pouvoir se résigner à découvrir une plaie vive, saignante encore, elle demandait la permission de conserver, ensevelis au plus profond de son cœur comme dans un tombeau, des souvenirs cruels, qui n'auraient offert d'intérêt à personne.
Elle ajoutait que , quels que fussent les soupçons
auxquels sa fuite Favait exposée, elle était toujours digne de porter son nom ; sans quoi elle ne serait jamais revenue. Qu il le crût ou ne le crût pas, elle avait perdu le droit de s'offenser de ses doutes et baissait la tête. Elle reconnaissait avoir commis une faute irréparable. S'il la chassait, elle n'aurait rien à répliquer et accepterait cette rigueur comme un acte de justice. Selon sa détermination, le jour où il jugerait convenable de se prononcer définitivement, elle resterait auprès, de lui, pour s'y conduire en épouse fidèle, ou bien elle irait dans un couvent attendre la mort. Mais s'il se décidait pour le pardon, ce qu'elle n'osait espérer, la première preuve à ses yeux de ce pardon consistait dans un oubli complet, consacré par le respect de ce qu'elle désirait tenir à jamais caché et la célébration du mariage religieux.
De sorte qu'au fond , tout en feignant de se mettre à sa discrétion, c'était elle qui dictait ses volontés. On lui concédait, à lui, la faculté de les accepter ou de les rejeter, mais non d'exigerl'exécution des siennes. N'y avait-il pas là un scandaleux renversement des rôles?
Je partageai l'opinion de M. Néandry, les préten-
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lions de madame Pascaline n'étaient pas acceptables. J'aurais compris que tombée au pouvoir de la police et ramenée de par la loi au domicile conjugal , elle protestât, en fermant sa pensée, contre la force qu elle eût été contrainte de subir. Mais son retour spontané lui interdisait toute restriction de cette nature. Car , si elle faisait résider le pardon dans la générosité de son mari à lui laisser ses secrets , il était tout aussi fondé à ne placer la réalité du repentir dénoté par sa démarche que dans Faveu qu'il demandait.
Pour ce qui concernait la cérémonie à Féglise, M. Néandry avait la partie plus belle encore. Sans parler de l'initiative , qui lui revenait incontestablement, que pouvait objecter madame PascaUne au refus de bénir leur union? L'outrage à ses convictions religieuses. Au nom de la liberté de conscience, c'est en effet un devoir pour tout mari de respecter celles de sa femme. Mais elle-même en avait fait bon marché. Est-ce qu'il n'était pas autorisé à suspecter la sincérité de scrupules qui ne l'avaient nullement empêchée de se soustraire à l'exécution d'engagements sanctionnés pourtant par la loi? Par conséquent il agissait avec autant de raison que de logique ; et
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rien ne justifiait la révolte dont, à juste titre, il entendait triompher.
Nous étions d'accord sur un point, son bon droit, qui sautait aux yeux. Ce qui, pour moi, n'était pas moins évident, c'est qu'il se faisait illusion en comptant sur le temps pour vaincre la résistance de sa femme. 11 n'avait rien à espérer sous ce rapport , les moyens d'action lui manquant. Si ce résultat avait eu chance de se produire , c'était dans les premières vingt-quatre heures du débat. A. ce moment déjà la réflexion avait achevé son œuvre. Le temps n'y pouvait plus aider. Son action , désormais , serait plutôt pernicieuse, en ce qu'elle développerait de part et d'autre l'animosité et l'obstination. Or, les idées de madame Pascaline étaient aussi arrêtées que les siennes, puisqu'elle les maintenait depuis dix-huit mois.
Sur quoi donc s'appuyaient ses espérances de revirement? En pareil cas , qui a jamais cédé sinon le plus épris? Ils étaient d'énergie égale, quoique différente, cela semblait démontré; et aucun d'eux n'aimait l'autre. La lutte n'avait, par conséquent, pas de perspective de fin. Alors pourquoi la continuer? Gomment lui, homme intelligent, n'avait-il pas
compris plus tôt que son entêtement Tégarait? Dans les guerres d'homme à femme la victoire est, comme dans toutes les autres, du côté de la force brutale. Mais si on ne remploie pas , et je la croyais ici hors de cause, le re'sultat change : c'est le plus faible qui gagne fatalement la partie. En était-il encore à rapprendre? Ce serait enfantillage à lui de s'obstiner, il n'y gagnerait que de s'amoindrir en pure perte. Surtout, qu'il ne l'oubliât pas, le temps, au lieu de son allié, était son plus redoutable ennemi.
Ici nous cessâmes absolument de nous entendre. Ce que je lui disais était si vrai, et il le sentait tellement, qu'il se fâcha. Sa colère me parut alors incompréhensible ; plus tard je ne me la suis que trop bien expliquée. Quoi qu'il en soit , une fois encore nous nous quittâmes en froid. Mais cette brouille était sans
gravité.
Je ne suis pas certaine qu'il partit de Paris le jour
même; j'eus seulement la preuve que le lendemain
il n'y était plus. Car l'ayant fait demander pour une
communication , on ne le trouva nulle part. Je crus
devoir m' abstenir de lui écrire, supposant qu'il
reviendrait bientôt.
Son absence se prolongea sans éveiller mon atten-
tion plus que celles qui lui étaient habituelles , sans me suggérer même de réflexions. Mon intérêt était excité cependant, et j'aurais désiré savoir quel traité de paix aurait terminé les hostilités entre sa femme et lui. Cet intérêt, en définitive superficiel , s'effiaça devant les préoccupations quotidiennes de la vie courante; on sait si elles sont absorbantes à Paris.
Quelquefois je songeais à cette Pascaline que je ne connaissais que par ouï-dire. Ce que j'avais appris d'elle me la rendait sympathique. Dans ces instants, son caractère , tel qu'il se révélait par ceux de ses actes qui m'avaient été rapportés, me semblait se concilier difficilement avec la singulière attitude qu'elle conservait depuis un temps aussi long. Le plus inexplicable pour moi était ce séjour chez son mari en téte-à-tête avec sa belle-mère, une femme du peuple sans éducation, dénuée de toutes ressources au point de vue des relations sociales, tandis que s'agitait entre M. Néandry et elle une pareille question. Qu'y faisait-elle? Etait-ce sa place? Et la question mêmel Comment se résignait-elle à en attendre indéfiniment une solution , que le bon sens met au premier rang de celles qui ne comportent ni ajournement ni délai?
Je dois dire que tout cela ne s'est précisé à ma
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pensée avec autant de netteté que postérieurement. J'avais alors quelque répugnance à m'y arrêter, moi, étrangère à ce démêlé, n'ayant aucun titre pour y prendre part; et j'aimais mieux chasser ces réflexions que les approfondir. Peut-être entrait-il un peu d'égoïsme dans mon indifférence. Il y avait plus encore, je l'avoue, de cette expérience pratiqtie qui ravive en nous à certains moments le souvenir de la femme de Sganarelle, et le sage proverbe recommandant de ne pas mettre le doigt entre l'arbre et Fécorce.
J'avais fini par cesser de m'en préoccuper. C'est il y a quelques jours seulement que j'ai revu , à Paris, M. Néandry. Il était pâle , défait , avait l'air de se soutenir à peine. Je fus alarmée dès son entrée, et je lui manifestai les inquiétudes que son état m'inspirait. — Eh bien! oui, me répondit-il en se laissant tomber avec accablement dans un fauteuil, je suis malade, très-malade. Â ma profonde stupeur, il ajouta ceci : — Je m'attends à mourir d'un jour à l'autre; sans cela je me ferais sauter la cervelle.
Aussitôt, et spontanément, il m'avoua ce que je n'avais jamais soupçonné ni même pressenti, que depuis plus de deux ans il était le geôlier de sa femme.
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séquestrée dans une de ses propriétés avec la complicité de sa mère.
Je lui épargnai les reproches, ils étaient superflus. Qu'eussé-je dit qu'il ne se fût répété à satiété ! Le sentiment de son indignité éclatait dans sa contenance» dans son désespoir, qu'il n'avait ni la volonté ni la force de dissimuler plus longtemps, et qui m' apparut plein de sincérité navrante. Le pauvre homme adorait Pascaline, comprenait à quel point sa conduite envers elle eût jeté Fodieux sur toute velléité de chercher à la toucher, et se débattait, affolé, au milieu d'une situation sans issue.
Si j'ai bien compris ce qu'à travers le débordement un peu confus de son chagrin il m'a confié , soit de lui-même, soit en réponse à mes questions, rien n'aurait été prémédité que le désir d'isoler la jeune femme, afin d'empêcher les suggestions étrangères qui auraient pu la pousser à la résistance. Ce qu'il voulait, c'est qu'elle se soumît entièrement.
Il était décidé à éprouver son obéissance par un acte d'autorité propre à agir vivement sur elle , et , à cet effet, avait résolu de s'en tenir au mariage civil. Ses sentiments religieux lui étant bien connus, il prévoyait d'ardentes récriminations. Pour éviter le pre-
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mier choc , il avait combiné de signifier par écrit sou ultimatum et de n'intervenir personnellement que plus tard.
Les avantages de cette tactique étaient évidents pour un homme de son tempérament. Au moment d'agir, lui apparut un point faible resté jusqu'alors inaperçu. N'était-il pas à craindre que , révoltée, en catholique fervente, d'une telle condition, et n'écoutant que son indignation, madame Pascaline ne s'enfuît une seconde fois avant de l'avoir vu? Comment la mettre dans l'impossibilité d'obéir à un mouvement irraisonné? De là , l'idée de se rendre matériellement maître d'elle dès son arrivée.
Je ne défendrai pas le procédé que M. Néandry crut devoir employer, mais ses intentions n'étaient pas criminelles. Pour lui ce n'était pas attenter à la liberté de sa femme , mais l'obliger à réfléchir;- telle était simplement sa pensée. La détention devait durer deux ou trois jours , pas davantage, c'est-à-dire le temps qu'il estimait indispensable pour se préparer lui-même à paraître devant elle.
Les choses ne tournèrent pas selon ses prévisions. Madame Pascaline, il est vrai, résista, mais sans récriminer. Bien plus, au lieu de réclamer contre
cet emprisonnement qu'elle n'ignora pas un seul instant, elle Faccepta de bonne grâce, comme une expiation , s'estimant heureuse d'être à même de donner ainsi un gage indubitable de sa sincérité.
Il avait espéré qu'elle se lasserait vite ; elle montra autant de ténacité que lui. Ni les menaces ni les violences de parole n'intimidaient sa fermeté , douce et résignée. Son calme exaspérait M. Néandry, et plus souvent le domptait ; il se sentait moins fort que sa femme.
L'humiliation d'avoir à reconnaître son impuissance le fit reculer de jour en jour devant cette extrémité. Et attendu que c'est le propre des situations fausses de s'aggraver en se prolongeant, il ne tarda pas à s'inquiéter de ce qu'il avait osé faire. Puis il s'en effraya, quand un autre sentiment acheva de lui dessiller les yeux. L'énergie simple et tranquille de sa victime l'avait vaincu; il l'aimait. Sa passion, fougueuse quand il était loin, le réduisait à trembler en face d'elle. Mais une jalousie âpre et aveugle le torturait. Condamné à se taire, par le rôle abominable qu'il jouait, il redoutait son mépris, et plus encore de la perdre, ce qui serait inévitablement arrivé le jour où il eût ouvert les portes de sa
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prison. Et le temps passait, accumulant les difficultés.
A la fin, M. Néandry, malade infiniment plus au moral qu au physique, incapable de soutenir davantage une lutte qui le minait sourdement, honteux de lui-même, bourrelé de remords, ne sachant de quel bois faire flèche, avait pris le parti de recourir à moi.
Fort bouleversée de ses confidences, je n'eus que quelques heures pour étudier les mesures à arrêter. II me faisait pitié, et F urgence nous talonnait. Je lui offris de partir sur-le-champ, d'aller auprès de sa femme, négocier soit une séparation amiable, soit une entente, ce que la langue diplomatique enfin appelle un modus vivendi. Je subordonnai mon intervention à deux réserves : la première que je serais autorisée à délivrer immédiatement madame Pascaline, qui se rendrait où bon lui semblerait, et à ne lui soumettre de proposition d'arrangement que lorsqu'elle serait absolument libre ; la seconde, qu'il ne paraîtrait pas, et au contraire s'éloignerait, pour ne venir que sur mon invitation, si sa présence était nécessaire.
M. Néandry accepta sans hésitation, en me remerciant, il déclara que depuis deux ans sa femme habitait la tour du château du Bec, à la Giotat, où
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elle était très-bien soignée par madame Néandry la mère. Nous décidâmes de nous mettre en roule le soir même : c'était le 16 janvier; qu'il m'accompagnerait, pour me faire reconnaître et donner Tordre d'ouvrir la tour; qu'ensuite il se retirerait» et attendrait à Marseille le résultat de ma démarche, pour laquelle il n'hésita pas non plus à me donner carte blanche.
Nous sommes arrivés le 17, vers cinq heures du soir, à la gare de Marseille. Des vendeurs de jour naux colportaient déjà avec des cris assourdissants la nouvelle du crime du château du Bec. Nous fûmes informés ainsi sans préparation de ce qui s' était passé à la Ciotat la veille et l'avant-veille.
M. Néandry, très-inquiet, ne prit que le temps de m' indiquer Y Hôtel No ailles, où il me conseillait de me faire conduire, et disparut aussitôt, sans que je pusse me rendre compte de ce qu'il était devenu.
Pendant trois jours entiers je demeurai confinée à l'hôtel, en proie aux perplexités les plus sérieuses. M. Néandry, enfant de Marseille, ne devait guère être embarrassé pour s'y cacher. A supposer qu'on le cherchât, je ne doutais pas que son habileté ne déjouât les investigations. L'objet de ma préoccupa-
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tîon était ailleurs. Ce que je redoutais, c'est que dans Te'tat où il était, avec les sombres pensées qui dominaient en lui, il ne perdît la tête et ne demandât au suicide le moyen d'éluder la responsabilité de cette déplorable affaire.
J'affirme que j'ignorais et que j'ignore encore le lieu de sa retraite. Mais je suis rassurée en ce qui concerne ma principale inquiétude. Le 20 janvier, un peu avant midi, un commissionnaire est venu à l'hôtel, me remettre personnellement une lettre non signée dont je reconnus l'écriture. M. Néandry désirait me parler, me mandait qu'il était en sûreté et me proposait d'aller le soir, à sept heures, dîner avec lui au Restaurant de la Réserve.
Il était à peine entré dans la pièce où je l'attendais, qu'un des garçons de l'établissement, qu'il avait, je le suppose, chargé de faire bonne garde, le prévint que deux agents de police arrivaient. M. Néandry s'enfuit avant d'avoir eu le temps, pour ainsi dire, d'ouvrir la bouche. L'avertissement du garçon était trèsfondé. Un inspecteur de police fut effectivement introduit peu d'instants après dans le même salon. Je m'y trouvais encore, et il me posa plusieurs questions auxquelles je ne jugeai pas convenable de
répondre, quoiqu'elles eussent été Faites avec la plus grande politesse. J'ai préfère ce qui m'a été offert séance tenante, être conduite devant le mag^trat chargé de l'instruction.
C'est tout ce que j'ai à dire .
xu
CRÉDENCE (Véronique-Adélaïde TRONSINA, dite),