‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 17 sur 22 · FEMME DE SERVICE CHEZ M. NÉANDRY, PROPRIÉTAIRE A LA CIOTAT · texte numérisé non relu

FEMME DE SERVICE CHEZ M. NÉANDRY, PROPRIÉTAIRE A LA CIOTAT

SOIXA.NTE-DIX ANS*

Certainement, je raconterai tout ce que je sais sur cette femme. Je n'aurai pas besoin pour cela qu'on me menace ni qu'on me prie. Il faudrait bien peu me connaître pour s'imaginer que ce que j'ai résolu de cacher, quelqu'un parviendra à me le faire dire soit par prières, soit par menaces. Si je parle, c'est que j'ai de bonnes raisons pour parler. J'aurais voulu qu'on m' écoutât plus tôt; il y a longtemps que la justice aurait appris ce qu'elle me demande aujourd'hui. Mais on m'a toujours cousu la langue dans la bouche ) j'ai obéi^car j'ai un maître. Puisque les juges ont mis le doigt dans nos affaires, qu'ils y aient

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aussi Foreille; c'est tout ce que je désire, afin que la coupable soit enfin punie. On la condamnerait à être ëcartele'e, que ce ne serait pas trop pour tout le mal qu'elle a fait. Je n'ai pas peur de la justice, n ayant jamais nui à personne.

Quant à cette femme, je ne sais pas si le nom que vous lui donnez est le sieu, mais elle en a un autre qu'aucun de vous ne connaît probablement, et dont elle ne se vante pas. Je vais vous l'apprendre. Vous me croirez, si j'ajoute que c'est le véritable, car il vient de quelqu'un qui s'est repenti bien des fois, le malheureux, de ne pouvoir le lui ôter, et qui a maudit le jour où il a eu la funeste pensée de le lui faire porter lui-même. Celui-là, c'est son mari, mon maître, et avant tout l'enfant que j'ai moi-même nourri de mon lait. Bahl autant tout dire, c'est mon fils, Camille-André-Tronsina Néandry, propriétaire diï château du Bec. Il n'aimait pas qu'on sache que j'étais sa mère; peu importe, il avait soin de moi, me donnait de Targuent tant que j'en avais besoin, et il m'avait chargé de veiller sur ce qu'il appelait son trésor. Je l'ai fait en conscience. Ce, n'est pas ma faute si le trésor a le cœur pourri comme une nèfle.

On prétend qu'elle est folle, c'est une singerie

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pour VOUS tromper; elle n'était pas folle il y a huit jours, ni depuis deux ans qu'elle vivait au château ; pourquoi le serait-elle à pre'sent? Il y a là-dessous quelque tour de sa façon, qu elle a inventé pour causer du tort à mon pauvre enfant, ou pour tâcher de vous apitoyer, parce qu'elle comprend que, maintenant que vous tenez la bobine, vous tirerez le fil, et elle a peur d'être punie comme elle le mérite. Elle a eu la tête assez solide pour tourmenter son mari depuis qu'ils sont ensemble. C'est bien lui plutôt qui est fou de l'avoir écoutée et d'avoir été toujours si bon pour elle , qu'il n'a jamais consenti à suivre les conseils de sa mère et à la livrer aux tribunaux.

Patience, je dirai tout, fallût-il faire travailler ma langue pendant six heures.

Mon fils m'a quittée de bonne heure, il avait besoin de sa liberté pour gagner de l'argent. Avant d'avoir ses dix-sept ans, il s'est envolé de ses propres ailes; mais il n'a jamais oublié sa mère. Tandis que je continuais à Marseille mon commerce de marchande des quatre saisons, il ramassait beaucoup d'or. 11 me l'a dit, et je l'ai cru, car il me l'a prouvé. Tous les mois, pendant des années, il m'a envoyé

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cinquante francs, quelquefois cent. C'est un bon cœur. Je le voyais peu, parce qu'il était rarement à Marseille, et nous ne nous écrivions pas, puisque je ne sais pas lire. Lorsqu'il passait, il venait me sur^ prendre, le soir, dans ma boutique. Je voyais bien qu'il devait faire de bonnes affaires, il avait toujours une blouse neuve, de bons sabots, et un jour i) m'a donné sans hésiter trente francs pour acheter une montre dont j'avais envie. Plus tard, il a encore mieux réussi, il s'est habillé en monsieur et m'a défendu de garder mon négoce. Il m'a fait une rente de douze cents francs. Je touchais tous les mois cent francs chez un notaire. Par exemple, je suis restée des années sans le voir.*^Je savais qu'il voyageait dans des pays lointains. Plusieurs fois des missionnaires, qui arrivaien tdu bout du monde, sont venus dans mon échoppe, envoyés par lui, me dire qu'ils l'avaient vu en bonne santé, et toujours ils me remettaient un petit paquet, qui contenait de l'argent ou des douceurs pour sa vieille mère. Je ne le reconnaissais plus, quand il est enfin i^evenu m' embrasser Il m'a dit qu'il ne voulait plus que je travaille, que je pouvais me reposer et que c'était son affaire ; mais il m'a bien recommandé de ne dire à personne que

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j'étais sa mère, ou bien sans cela qu'il ne me donnerait plus rien.

C'était inutile de me menacer; puisque cela ne lui plaisait pas, je n'ai jamais parlé de rien. Aujourd'hui il n'y a plus d'inconvénient, et puis, moi, je veux que la justice sache tout, pour que mon pauvre enfant cesse de souffrir.

Comme vers soixante ans j'étais un peu malade, mon fils m'a commandé de quitter Marseille et de me retirer à la campagne. Il m'a amenée à la Ciotat, au château du Bec, appartenant, m'a-t-il dit, à un de ses amis qui n'y est jamais, parce qu'il aime mieux Paris. Il l'appelait M. Néandry. Grâce à mon fils, ce M. Néandry queje n'avais jamais vu, qui ne parut pas, mais qui est très-riche, m'a acceptée comme gardienne du château, avec cinquante francs par mois. Cela m'arrangea : j'étais contente, et je vécus très-heureuse dans ma nouvelle condition.

Voilà qu'un jour, je croîs bien que c'est en 1875, mon fils vint au château et me dit qu'il était chargé de faire réparer la propriété, parce que peut-être son ami allait arriver. On a tout meublé comme pour un prince, et mon fils est reparti. De son côté, lui, il avait envie de se marier ; il m'a conduite chez un

notaire, pour avoir ma permission sur du papier timbre'. Personne n'est venu demeurer au château du Bec pendant six mois, même plus ; c'est seulement dans l'automne de la même année, au mois d'octobre, qu'un soir j'ai revu mon fils au Bec. Cette fois-là, il avait amené avec lui des ouvriers de je ne sais où; il les a fait travailler à la tour, puis il les a renvoyés. Alors il m'a dit qu'il avait à me charger d'une commission, qui consistait à aller à la gare de Cassis, au-devant de la femme de son ami M. Néandry, qui devait résider pendant quelque temps au château. Il me donna toutes les indications. En effet, au train qu'il désigna se trouvait la dame dont il m'avait parlé. Je la reconnus au portrait qu'il m'avait fait d'elle, malgré la nuit, car on était en novembre. Il a tant d'esprit! Elle savait aussi que quelqu'un devait l'attendre. Je la conduisis à une voiture que j'avais commandée, et nous nous mîmes en route pour le château, qui est encore à plus d'une heure de Cassis. Il aurait été bien plus simple qu'elle descendît à la Ciotat, puisqu'il y a une gare ; mon fils avait arrangé les choses autrement. Peut-être que c'était à cause d'une manie de cette dame; les gens riches en ont tant, eux qui n'ont que cela à faire ! Elle en a eu bien

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d'autres depuis ! Elle ne voulait habiter que la tour; Camille m'avait prévenue; c'e'tait pour cela qu'on y avait travaillé. En arrivant, je la conduisis au premier étage. Quand je redescendis, je trouvai dans la cour mon fils, que je croyais bien loin. Il ferma lui-même la porte de la tour, retira la clef, et il m'emmena dans le château.

— Tu as vu cette femme, dit-il, c'est bien celle de M. Néandry; mais ce que tu ne sais pas encore, c'est que M. Néandry, c'est moi. J'ai changé de nom il y a quelques années, parce que c'était nécessaire, et j'ai été autorisé à porter en France celui-là, sous lequel j'étais déjà connu dans tout le Levant. Si tu m'aimes, tu feras ce que je te dirai, et rien que ce que je te dirai. Il faut que personne ici ne se doute qu'il y a au château du Bec une autre femme que toi. Madame Néandry est arrivée la nuit, en voiture; personne n'a fait attention à elle. Probablement on ne se doute pas qu'elle est ici. Si, par hasard, quelque curieux te parlait d'elle, tu répondrais qu'elle n'a passé qu'une nuit au Bec, qu'elle est repartie le lendemain matin. Jamais tu ne la laisseras sortir de la tour, et tu n'y entreras toi-même que pour la servir. Tu lui donneras ce qu'elle demandera, tu

achèteras tout ce qu'elle voudra, et tu ne lui parleras pas , sauf quand cela sera absolument nécessaire. La cause pour laquelle il faut qu'elle ne sorte jamais est un secret que je ne puis révéler en ce moment; tu le connaîtras plus tard. Tu sais que c'est ma femme, cela doit te suffire. Tu ne serais guère plus avancée si j'ajoutais qu'elle a commis une faute, et que je la punis jusqu'à ce qu'elle se repente. Elle n'ignore pas qu'elle est punie, et elle ne s'adressera pas à toi pour avoir des explications. Tu lui remettras cette lettre demain, après mon départ; je reviendrai souvent voir comment mes ordres sont exécute's. Je compte sur toi pour cela. J'arriverai toujours le soir ou la nuit, parce que je ne veux pas qu'on m'épie, et je m'en irai de même. Ne parle pas non plus de ces visites ; ce que je fais ne regarde personne. Je sais que je puis avoir en toi une confiance absolue , et que tu m' obéiras aveuglément; mais je te préviens que, si tu ne suivais pas toutes mes recommandations, tu serais exposée, ainsi que moi, à de grands dangers. Si cette femme écrit des lettres et te charge de les porter à la poste, je n'ai pas besoin de dire que tu les mettras de côté pour ne les donner qu'à moi.

Mon fils me répéta ses instructions plusieurs fois, pour que je ne les oublie pas ; il me remit de Fargent, et il partit sans avoir vu sa femme.

Je ne montai pas à la tour avant le lendemain matin, et j'eus soin de ne pas laisser la porte ouverte. Mais la femme de mon fils n'avait pas envie de s'en aller. Elle me demanda si M. Néandry ne viendrait pas bientôt; je lui répondis que je ne le savais pas, et je lui donnai la lettre dont j'étais chargée pour elle.

Depuis, je me suis rendue à la tour deux fois chaque jour, pour apporter à déjeuner et à dîner à ma bru. Je ne lui parlais jamais que lorsqu'elle commençait la première ; elle écrivait beaucoup de lettres au début, et me priait de les jeter à la boîte. Je les ai toutes remises à mon fils. Elle a fini par cesser de m'en donner, parce qu'elle ne recevait pas de réponse, je suppose.

La première semaine se passa sans que ma bru fît aucune réflexion. A la lettre que je lui avais apportée de la part de mon fils , elle avait répondu par une autre que j'avais serrée; elle ne demanda pas une seule fois à sortir, et elle ne me parla point; elle affectait de ne me rien dire, car elle était fière. Elle me

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prenait sans doute pour une domestique. Ah ! si elle avait pu deviner que j'étais sa belle-mère!

Eh bien , malgré ce que Camille m'avait dit d'elle, je la trouvais très-bien au commencement , et son orgueil ne me déplaisait pas. J'étais bien aise que mon enfant eût épousé une aussi jolie personne. J'ignorais quelle faute elle avait commise, mais, avec une figure comme la sienne, cette faute ne pouvait pas être grave. A part moi, qui lui aurais donné le bon Dieu sans confession , je trouvais sa punition trop sévère; je m'attendais qu'elle ne serait pas longue. Aussi, je n'aurais pas mieux servi mon fils. Combien le diable est fin ! avec quelle adresse il prend tous les masques pour nous tromper ! Cette gentille petite femme, c'est le démon [lui-même , ni plus ni moins. Vous le direz comme moi lorsque je vous aurai tout raconté.

Quoique j'aie une excellente mémoire, il s'est écoulé trop de temps pour que je me rappelle si mon fils attendit quinze jours ou un mois avant de revenir» Je me souviens que bien peu de temps avant sa visite, je retournai encore à la gare de Cassis avec une voiture, et que j'en rapportai une grande malle noire avec des clous dorés, qu'il m'avait donné

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commission d*âller réclamer. Je la reconnais , c*est bien celle-là ; elle arrivait de Bretagne, et appartenait a ma bru. Gomme c'est moi-même, toute seule, qui r ai montée dans la tour, je puis dire si elle était lourde. Ma bru fut enchantée de revoir sa malle; il parait qu'elle y tenait beaucoup. Elle ne demanda toujours pas à sortir, mais elle s'informa s'il lui était permis de prendre Fair au sommet de la tour. Je lui répondis qu'elle pouvait faire tout ce qui lui plairait. Elle a dû être bien attrapée , quand elle aura voulu monter tout en haut, de s'apercevoir qu'elle était aussi prisonnière sur la plate-forme que dans sa chambre. Les murs sont si élevés, là-haut, qu'on ne voit de là que le ciel et les oiseaux qui passent. Il est vrai qu'on entend la mer qui bat le rocher , mais on l'entend de partout.

C'est très-peu de jours après que mon fils parut» un soir qu'il faisait un vent à déraciner la tour ellemême, et que la pluie tombait comme une cataracte. 11 était gai, et cela me frappa, car jusqu'alors je l'avais vu si soucieux, que je croyais qu'il était malheureux.

— J'espère, me dit-il en m'embrassant, que la raison est venue maintenant à cette entêtée. Il n'y a

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rien de tel que la solitude pour apprendre à réfléchir. Ecoute, ajouta-t-il gaiement, tu vas aller lui présenter mes hommages les plus respectueux , et lui demander si elle consent à me recevoir.

Elle me dit que oui, et mon fils, tout content, monta causer avec sa femme.

Il resta dans la tour une demi-heure ou une heure, je ne m'en souviens pas au juste. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quand il descendit, ce n'était plus le même homme. Il était très-rouge et très-abattu, comme s'il avait reçu un mauvais coup. Il ne me dit que quelques mots très-brefs , pour avoir à manger. Pendant que je préparais ce qu'il lui fallait, il était assis devant la table de la cuisine, la tête cachée dans ses deux mains. A un moment, il frappa du poing et cria que je ne le servais pas assez vite. II y avait alors au Bec un vieux chien qui était autrefois chien de garde et qui, devenu faible, ne faisait plus rien que se chauffer devant le feu, ou au soleil lorsqu'il y en avait. Je l'avais trouvé au château , et nous étions bons amis : il me tenait compagnie , souvent il me suivait le matin quand j'allais au marché. Ne connaissant pas encore Camille, il s'approcha de lui pour avoir une caresse ; il ne reçut qu'un coup de pied qui

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l'envoya rouler à dix pas. Je disputai mon fils, car c'est mon avis qu'on ne doit pas maltraiter les animaux. Je crois que si je n'avais pas e'té sa mère, il m'aurait traitée comme le chien. Je compris qu'il était en colère ou qu'il avait du chagrin; habituellement il est doux comme un mouton. Je le laissai tranquille, mais, en le servant, j'embrassai ses cheveux sans lui parler.

Gela le calma un peu; je crus le moment favorable pour lui demander ce qu'il avait.

— Je ne puis rien dire encore, me répondit-il; mais je reviendrai bientôt.

U mangea beaucoup, et il but encore plus, surtout de Veau-de-vie, que nous aimons tous les deux. Quand son repas fut achevé, quoiqu'il fût plus de minuit, il s'en alla. Je voulais le retenir à coucher; ce ne sont pas les belles chambres qui manquent au château, et les armoires sont remplies dé linge. Jamais il n'y consentit. Il s'enveloppa dans son grand manteau et, bravant la pluie, disparut en courant. Comme j'étais restée plus longtemps que d'ordinaire pour fermer la grille, qui était dure, j'entendis très-distinctement le roulement d'une voiture. J'ai pensé qu'il en avait amené une qui l'attendait dans le voisinage*

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Ses derniers mots avaient été pour me recommander sa femme.

— Sur ta tête, me dit-il, aie bien soin d'elle. Ne lui parle pas; borne-toi à répondre, si elle t'interroge. Laisse-la seule, absolument seule.

A partir de cette nuit*là, la bonne impression que ma belle-fille avait produite sur moi s'effaça. Je ne lui adressai pas la parole, quand je me rendis à la tour le lendemain, maisje la regardai avec méfiance. Elle ne médit pas un mot, et pendant que je faisais sa chambre elle sortit. J'étais tranquille : elle ne pouvait pas courir bien loin, attendu que, selon les ordres de mon fils , jamais je n'entrais dans la tour sans refermer derrière moi la porte à la clef. Je m' attendais à la rencontrer lorsque je m'en retournai, je ne la vis pas . Je présume qu'elle était montée sur la plate-forme.

C'est le surlendemain que reparut Camille, le soir encore : il apportait un gros paquet qu'il défit dans la cuisine. Il y avait beaucoup de choses dans ce paquet : des livres, du papier, des crayons, des bijoux, surtout un gros médaillon en or et des boucles d'oreilles. Sa visite fut très-courte ; il ne voulut pas monter auprès de sa femme et refusa même de boire un verre d'eau-de-vie.

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— Tu déposeras tout cela dans sa chambre , me dit-il, de manière qu'elle ne te voie pas. C'est une surprise que je lui fais. J'ai confiance, ajouta-t-il, mais surtout coupe-toi la langue plutôt que de parler

d'elle à qui que ce soit.

Il s'éloigna, comme deux jours avant, au milieu de la nuit, me laissant une lettre [que je devais aussi mettre dans la chambre.

Dès ce temps-là, je me rendais compte de ce qu'avait mon fils : il e'tait jeune encore, il était amoureux. Ce qui me paraissait incompréhensible, c'est que la femme qu'il aimait étant la sienne, il fût obligé de la garder en prison ; car je n'ai jamais bien su d'où elle sortait , mais à coup sûr elle était venue au château toute seule et de bonne volonté. Toutes les fois que je demandais à Camille de m' expliquer cela, il me répondait que c'était un secret, que plus tard il me dévoilerait tout, et il terminait toujours en me recommandant de ne pas la laisser sortir et de ne pas prononcer un seul mot qui pût faire supposer qu'elle habitait le château.

Bien des fois j'ai réfléchi là-dessus. Pourquoi cette femme était-elle prisonnière chez son mari qui l'adorait? Cela me tourmenta longtemps, et je finis par

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penser que c'était une méchante créatuie » qui refu sait de rendre à son mari amour pour amour, et qui était ingrate pour lui.

Personne à la Ciotat n'a jamais connu son séjour au Bec. En faisant mon marché , je me suis toujours arrangée de façon à ne pas "éveiller F attention par ce que j'achetais. Ce ne fut pas difficile : elle mange très-peu.

Le temps se passa ainsi. Mon fils arrivait à dés intervalles irréguliers, tantôt deux semaines de suite, tantôt au bout de deux ou trois mois. C'était toujours la même chose ; gai , souriant, affectueux en entrant, il repartait quelques heures après, sombre et taciturne; il me demandait à boire de Feau-de-vie, et parfois il me rudoyait.

Lorsque, le lendemain d'un des voyages de Camille , je revoyais sa femme , on aurait dit que pour elle il ne s'était rien passé; elle était toujours laméme, calme et fière. Moi,je commençais à la détester, cette bru qui faisait souffrir mon fils.

Le mystère ne s'éclaircissait pas; Camille remettait sans cesse pour me dire le secret. D'un autre côté^ ce changement subit dans son caractère, à partir du moment où il avait causé avec sa femme.

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m' étonnait beaucoup. Je résolus de savoir le fin mot, et, puisqu'on ne voulait rien me confier, je cherchai s'il n'y aurait pas moyen de surveiller par moi-même et de parvenir à me rendre compte de ce qui se passait.

Les chambres de la tour sont précédées , à chaque étage, d'une assez grande pièce dont un galandage les sépare. Pendant quelque temps je. profitai de ce que, pour m'éviter, ma bru montait au second dès qu'elle m'entendait chaque matin, et j'examinai s'il ne serait pas possible de faire un trou très-petit qui me permit de voir: J'y parvins en perçant avec une vrille entre les joints des briques. Cela fait, je me promis , la prochaine fois que mon fils viendrait , de le suivre de loin , et s'il ne fermait pas la première porte, de regarder par là. Je pouvais voir très-facilement dans toute la chambre de ma bru , en appliquant mon œil sur le trou , et le galandage était assez mince pour que j'entendisse tout ce qui se dirait.

J'attendis assez longtemps. La dernière fais que Camille était venu, c'était vers le mois de septembre; il ne reparut pas avant les froids. Nous étions en 1877 ; il y avait un an que sa femme était dans la

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tour, et rien ne me semblait changé entre eux depuis le premier jour.

Je montai à pas de loup , alors qu'il était déjà entré dans la chambre de sa femme depuis quelques minutes, et je me glissai doucement jusqu'au trou que j'avais préparé.

C'était toujours le soir , la chambre était éclairée par une lampe posée sur une table. D'un côté, en face de moi, était ma bru, assise dans un fauteuil; de l'autre, mon fils, qui me tournait le dos. Il restait debout et se promenait de long en large avec agitation.

Sa femme le regardait sans prononcer uiji mot; lui, il parlait. Tout d'abord je n'entendis que confusément , car il parlait presque tout bas ; mais petit à petit l'impatience lui faisait élever la voix; alors je compris très-bien. 11 lui reprochait de s'être sauvée avec un autre très-peu de jours après leur mariage. Il disait qu'il lui pardonnait, et certes peu d'hommes auraient été capables de tant de générosité , mais qu'elle devait se contenter de ce pardon et ne rien demander de plus.

Ma bru ne répondait rien ; elle hochait la tête, La lampe était tout près d'elle et Féclairait en plein : je

voyais son regard ; il était sec et méchant, avec une expression de défi qui me causait à moi-même une sourde colère. Je ne suis pas surprise si mon fils, qui le recevait de première main , ne put le supporter tranquillement : il s'anima et recommença i causer avec vivacité. Elle, alors, daigna se souvenir qu'elle avait une langue.

— Vous connaissez ma détermination; elle ne changera jamais. Je serai votre femme devant Dieu , oujenela serai pas.

Elle ne lui dit que cette phrase; je l'ai retenue, par la raison que je ne l'ai jamais comprise. Ce n'est pas faute d'avoir cherché dans tous les coins de ma cervelle ce qu'elle signifiait. Tout le monde sait que les belles dames pensent et disent beaucoup de choses auxquelles les pauvres gens ne comprennent rien.

— Pas de conditions ! répliqua mon fils furieux , est-ce bien à vous à m'en poser! Je n'en veux aucune.

Ceci était plus facile à expliquer : il voulait rester le maître, comme tout homme doit l'être dans son ménage. N'avait-il pas raison? Est-ce qu'une femme qui a trompé son mari et à qui l'on pardonne n'est pas

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trop heureuse? La loi permet qu on la tue. Je le sais pour ravoir entendu de la propre touche de mon défunt, le père de GamOle.

Pendant que mon fils marchait à grands pas dans la chambre, ma bru ne bougeait pas de son fauteuil. Il était très-rouge; elle, toute pâle, ne tournait même pas la tête de son côté, affectant de ne pas faire attention à lui.

Alors il s'approcha de sa femme, lentement, si près qu'il la touchait presque. S'il avait voulu , lui qui est grand et fort, tandis qu'elle est petite et maigrette, il l'aurait pulvérisée d'un coup de poing. Il tenait ses yeux fixés sur elle , et le visage ardent, ses cheveux en désordre , car à chaque instant il se prenait la tête avec ses deux mains, il éteudit ses deux bras en avant.

— Pascalinel dit-il d'une voix frémissante.

Pendant plusieurs secondes , il hésita s'il s'avancerait encore ; il répétait : — Pascaline ! Pascaline ! je t'aime 1

Soudain, se frappant brusquement le front, il recula jusque de l'autre côté de la table ; la sueur coulait en grosses gouttes le long de ses joues, ses lèvres tremblaient» il était devenu blême. Sa femme

n^âvait pas fait un mouyement, mais elle lui avait dit un mot, un seul, si bas que je FenteDdis à peine :

— Misérable!...

— Et elle le regardait en face , sans baisser ses yeux effrontés, qui brillaient à la lueu'* de la lampe.

Voyant que Camille s'était éloigné, elle haussa les épaules. Qu'attendait -il pour punir comme elle le méritait cette créature qui, non contente de Favoir trahi, Finjuriait! Ah! jour de Dieu! si c'eût été moil Je lui aurais fait voir que les misérables , ce sont les donzelles sans vergogne qui, après avoir enjôlé un honnête homme et Favoir pris dans leurs filets, Fabandonnent, une fois mariées, pour s'en aUer courir le monde !

A présent je le connaissais, ce secret que mon fils ne voulait pas m' avouer. Il n'osait pas parler de sa honte, même devant sa mère. C'était là qu'il en était réduit par ce trésor sur lequel j'étais chargée de veiller avec toute la sollicitude que je pouvais. Ah ! messieurs les juges, est-ce que vous ne trouvez pas, comme moi , que la punition que son mari lui faisait subir , en la tenant enfermée , était encore mille fois trop douce !

Voyez quel homme il était, lui, mon Camille ! Au

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lieu de bondir sous cette insulte, ainsi que. je m*y attendais, il se tenait immobile contre la table, les bras pendants, et des soupirs soulevaient sa poitrine. Elle s'était mise à le considérer, d'un regfard terne et glacé comme celui d'une morte. Mon fils avait Tair confus; quand il lui parla, au bout de quelques minutes, ce fut d'une voix tout à fait basse. Je ne pus entendre ce qu'il disait. Je jurerais pourtant qu'il la priait, qu'il lui adressait des excuses ; car il joignait les mains. J'ai cru un instant qu'il allait se mettre à genoux ; et il sanglotait. Messieurs, j'en suis sûre. Savez-vous ce qu'elle fit, elle? je la vis se lever de son fauteuil, sans bruit, et quand elle fut debout, elle étendit silencieusement le bras.

Que je meure, si je n'ai pas pensé que son œil de sainte nitouche m'avait découverte, tapie derrière mon trou comme une souris , et que ce signe muet désignait à mon fils l'espionne qui les guettait. Non. C'était bien pis ; son doigt levé lui montrait la porte ; elle le chassait I

Il me fut impossible de rester là plus longtemps , et d'assister sans rien dire à un pareil spectacle. Déjà je m'étais retenue , mes dents avait mordu ma main, pour m' empêcher de me dénoncer moi-même en lui

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criant : Lâche 1 lâche! J'ai preïe're' m'en aller. Au surplus, il e'tait capable de lui obéir, il pouvait sortir piteusement d'un moment à Fautre; je ne voulais pas qu'il me trouvât là.

Je descendis à la cuisine; il vint m'y rejoindre moins d'un quart d'heure après. J'étais partie à temps. Commeàl'ordinaire, ilétaitd'humeurfarouche, et il me demanda de Teau-de-vie. Je lui en donnai une bouteille. En posant le verre devant lui , je ne pus m' empêcher de murmurer :

— Cela devrait pourtant te donner du cœur I

Il se dressa aussitôt de toute sa hauteur; ses yeux étincelaient plus brillants que la flamme de la chandelle qui nous éclairait.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il d'une voix tonnante.

J'eus peur, et je le calmai bien vite.

— Celayeut dire, répondis-je, que toutes les fois que tu viens de la tour, tu es triste et préoccupé, et que si tu avalais de ça avant de monter , au lieu de le prendre après, il en serait sans doute autrement.

— C'est bien, dit-il en se rasseyant brusquement ; ne ûie parle jamais de cette femme, ne cherche à rien savoir sur son compte, et surtout qu'elle ne se plaigne

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jamais de toi. Car, ci cela arrivait... quoique tu sois roa mère !...!! n'acheva pas sa phrase ; mais il frappa si fort sur la table que son verre en sauta. II avait bu pas mal d'eau-de-vie. Tout à coup , il saisit la bouteille, et la lança à tour de bras contre la muraille, où elle se brisa en mille morceaux.

— Je ne veux pas me griser, dit-il ; et il partit.

J'étais terrifiée , jamais je ne l'avais vu ainsi; son regard était effrayant.

J'ai tremblé ce soir-là, et j'ai pleuré, ce qui ne m'était pas arrivé depuis vingt ans peut-être. J'avais bien envie après son départ de corriger cette donzelle , et de lui apprendre ce qu'elle .gagnerait à faire ainsi souffrir son mari. Je suis sûre qu'une paire de soufflets bien appliqués aurait aussitôt changé les choses. Je pensai à ce que m'avait dit Camille : tt Qu'elle ne se plaigne jamais de toi, car si cela arrivait, quoique tu sois ma mère!... « Et je frissonnai malgré moi. Je sentis que cette femme, grosse comme rien, était plus forte que nous deux. Si j'avais été la maîtresse, que le ciel m'écrase, si elle n'aurait pas passé un quart d'heure dont elle se serait souvenue pendant tout le reste de sa vie I

Camille ne reparut pas avant plusieurs semaines.

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A cette visite-là , il n'alla pas chez sa femme ; il ne vit que moi. Seulement il me donna une lettre dont il attendit la réponse. De lui-même, il s'excusa d'avoir été un peu vif la dernière fois. Il me priait de ne pas lui en vouloir, il était malheureux, trèsmalheureux. Moi, je lui dis que puisqu'il avait à se plaindre de sa femme, il devait la livrer à la justice. Il haussa les épaules et ne répondit rien. Je crois que mon idée , qui était bonne , produisit sur lui un certain effet. Je m'aperçus qu'il était disposé à causer, et j'insistai pour qu'il allât conter ce qu'il avait sur le cœur aux magistrats de Marseille , qui ont le bras long et qui sauraient bien mettre sa femme à [la raison. Il me promit de réfléchir. Ce jour-là, il partit plus calme et sans colère. Il est vrai qu'il n'avait pas lu la lettre que ma bru lui avait écrite ; elle était dans sa poche , et n'avait pas été ouverte.

Camille est encore venu au Bec , il y a environ trois mois , vers la fin de l'automne ; il a causé avec sa femme pendant une demi-heure et il est redescendu triste. Je lui disais toujours que cela ne pouvait pas durer ainsi , qu'il fallait qu'il la fasse juger. Il était soucieux , et n'avait pas trop l'air de m' écouter. La nuit étant un peu fraîche , j'avais allumé un feu de

sarments dans la cheminée. Assis sur une chaise, il se chauffait les pieds à la flambée et jouait arec la pincette.

— J'ai assez d*argent pour acheter les femmes que je veux, se dit-il à lui-même; et d'elle, qui est la mienne , je ne puis rien obtenir.

Au même instant, la pincette tomba sur le carreau avec un grand bruit. Je ne sais s'il l'avait jetée dans un moment de colère.

Je lui répétai encore qu'il avait tort de ne pas porter plainte aux magistrats. Alors il se leva vivement.

^ Non, dit-il, pas à présent. Au printemps ; je lui donne encore six mois, i partir d'aujourd'hui. Passé ce délai, nous verrons I

Je l'attendais dans le mois de janvier. Vous êtes arrivés avant lui, messieurs les juges , et c'est bien heureux que vous ayez eu l'idée de venir , car je finis par penser qu^il ne se serait jamais décidé à recourir à vous. En disant tout ce que je sais , je le contrarie peut-être ; mais puisqu'il est comme un enfant, n'osant rien vouloir, n'est-il pas naturel que sa mère agisse à sa place? C'est pour son bien. Je ne puis dire où il est, il a toujours refusé de me donner des détails sur l'endroit qu'il habite. A mes

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questions il répondait qu'il passait sa vie à voyager. La justice le trouvera sans peine , si elle a besoin de lui; un homme aussi riche ne se perd pas comme un mendiant. Car il possède de For plus gros que lui. Souvent, il m'a avoué qu il avait des millions, et que, si cela lui faisait plaisir, il avait de quoi acheter toute la Giotat.

Ma bru est restée au Bec à peu près deux ans. Pendant tout ce temps-là, elle n'est pas sortie une seule fois. Je Fai toujours bien soignée, puisque mon fils l'exigeait; mais c'était à contre-cœur, et ces deux mains que voilà, si elles avaient pu, l'auraient plutôt étranglée. A la fin, elle était un peu matée; elle aurait voulu causer, mais je refusais de lui accorder ce plaisir. J'aurais eu trop à dire, si j'avais laissé courir ma langue. Une seule fois, je lui ai fait sentir que j'en savais plus long qu'elle ne croyait. C'était un jouf qu'elle m'avait demandé la permission de se promener dehors.

Cela lui tenait au cœur, car elle m'a priée en pleurant au nom de tous les saints du paradis; me jurant que, si je l'autorisais à passer Une heure en plein air, dans la campagne , elle ne parlerait à personne et rentrerait d'elle-même. Elle m'offrait d'engager sa

parole. Ah! bien oui I je lui ai ri au nez, et je lui ai répondu qu'on ne se fiait qu*à la parole des honnêtes femmes. Elle Tavait donnée en se mariant, est-ce que cela l'avait empêchée de se sauver trois semaines après, pour tromper son mari?

Elle s'est pincé les lèvres, est devenue toute rouge et n'a plus ajouté un mot. J'avais bien envie de continuer pendant que j'étais en train; je n'ai pas osé, parce que je me suis rappelé la menace de Camille.

Voilà tout ce que je sais sur cette femme. J'ai dit la vérité, rien que la vérité , et l'on peut être certain que si elle se fait passer pour folle à présent, c'est pour jouer quelque tour de sa façon. Je demande contre elle la punition la plus sévère que puisse prononcer la loi; car je n'oublierai jamais que , pour elle, j'ai vu pleurer mon enfant; que pour elle encore, pour une créature qui l'avait trahi et qu'il devait mépriser , il a un jour menacé sa mère.

On m'a demandé ce qui serait arrivé dans le cas où ma maladie (il parait que j'ai été malade) se serait prolongée et où je n'aurais pas pu lui porter à manger pendant une semaine. Eh bien , je présume qu'il lui serait arrivé tout bonnement de mourir ! Ce n'aurait pas été une grande perte.

LÉPANTE (Gabriel-Alexis),

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