‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 3 sur 22 · RUE DE CL1CHY, 95, À PARIS · texte numérisé non relu

RUE DE CL1CHY, 95, À PARIS

Une coofrontation donnera seule des re'sultats définitifs. En attendant quelle soit possible, je n*ai aucun motif pour douter que c'est bien de ma nièce et pupille qu'il s'agit. L'acte de naissance au nom de Pascaline Gayeul, trouvé en sa possession, s'applique à elle, et je reconnais comme lui ayant appartenu la plus grande partie des objets qui me sont représentés.

Je signalerai notamment ce bracelet formé d'une lame d'or et sur lequel sont émaillés en noir les mots : a Fortune, infortune, fort. une. » Pascaline y tenait beaucoup, elle ne le quittait jamais.

H FASGALINE.

Le poiût qui sépare les deux dernières syllabes nous avait fort intrigués , les membres de ma famille et moi. Elle nous a expliqué, en réponse à nos questions, que c'était la devise d'une duchesse de Savoie, et qu elle est fréquemment reproduite dans un monument fameux qui contient son tombeau. Ce monument est Téglisede Brou, située à Bourg en Bresse, chef-lieu du département de l'Ain.

On n'est pas d'accord, paraît-il, sur la signification littérale de cette devise; on admet seulement qu'elle symbolise une succession d'événements heureux et malheureux. Suivant en cela l'exemple de sa mère, de qui le bracelet provenait, Pascaline l'avait adoptée, et, par une sorte de superstition, lui attribuait une influence mystérieuse sur sa propre existence.

La première chose qu'elle me demanda en arrivant chez moi, fut de lui promettre que ce bijou serait placé dans son cercueil, si la mort la surprenait avant qu'elle en eût disposé.

Je ne puis m'empêcher d'être frappé d'une telle croyance, passant ainsi de la mère à la fille sans raison apparente, alors que l'avenir l'a si tristement justifiiée depuis.

Pascâline Gayeul est Tunique enfant de ma sœur Louise-Anne Préviot, qui, demeurée veuve à trente ans, après un mariage malheureux, mourut au mois d'avril 1872, absolument ruinée. Je recueillis Forpheline qu'elle laissait, et pris avec moi-même l'engagement de ne jamais l'abandonner.

Je crois avoir rempli mon devoir en honnête homme. Cependant, ma nièce avait soudainement disparu, et j'étais depuis près de trois ans sans nouvelles sur son sort, lorsque j'ai été appelé pour reconnaître si c'est elle qui vient d'être miraculeusement retrouvée, et dire ce que je sais la concernant. Sa disparition est restée un de mes chagrins les plus vifs. Il ne tiendra pas à moi que le mystère qui l'enveloppait ne se dissipe aujourd'hui; je m'y emploierai de toutes mes forces.

Je n'ai, à proprement parler, connu Pascâline qu'à partir de son entrée dans ma maison, en avril 1872. Elle avait alors dix-neuf ans. Son développement moral accusait plus que cet âge ; au physique , elle semblait en avoir à peine quinze. Sa taille mince et fluette, son apparence chétive, n'étaient guère que celles d'une enfant. Toutefois, elle avait une bonne santé*

s. 4 PASGÂLINE.

Son caractère était calme et très-égal; mais souvent je lui ai reproché doucement, comme ami autant qu'en ma qualité d'oncle, c'est-à-dire au nom de Faffection que je lui portais, son défaut d'expansion, qui allait presque jusqu'à la dissimulation, tant il la rendait concentrée.

Mes petites gronderies ne l'ont pas corrigée. C'était un mauvais pli remontant à son enfance, contre lequel des observations amicales ne pouvaient rien. Et puis, si elle se résignait à accepter une remontrance sans répliquer, quoiqu'elle fût susceptible, neuf fois sur dix elle ne s'y soumettait pas. Sa résistance était à la vérité passive, mais singulièrement tenace. Ma femme l'avait surnommée la « douce entêtée ».

Ma fille aînée, qui est élève de Bonnat, et, je le dis avec orgueil, eu passe de devenir une artiste distinguée, travaillait alors au musée du Louvre. Elle prétendait que Pascaline était la reproduction vivante d'une peinture célèbre, qu'elle me mena voir, pour me faire constater la ressemblance. Je n'en ai aperçu aucune entre la figure qu'elle me montra et celle de ma nièce. Elle n'en persista pas moins dans son opinion, et, en plaisantant, appelait sa cousine Monna

Lisa, du nom de Foriginal du tableau, disait-elle. Pascaline s'en étant fâchée, je ne sais pourquoi, elle cessa ce jeu.

A la suite de la guerre et des événements de 1871 , mon commerce avait éprouvé de graves atteintes. Il s'est consolidé depuis, grâce au ciel; mais en 1872, je traversais encore une phase difficile. Père de deux filles, de dix-huit et de seize ans, j'avais à supporter de lourdes charges, et ma fortune était très-modeste.

Assurément ce ne fut pas cette considération qui me détermina à tâcher de marier Pascaline le plus vite possible; j'avoue néanmoins qu'elle eut son poids dans la balance. Je commençai des recherches aussitôt que les convenances de son deuil le permirent. Elle ne s'était pas exprimée avec netteté, quand je l'avais pressentie sur ses dispositions au sujet du mariage; mais j'avais pris les idées d'ajournement qu'elle manifesta, pour ces hésitations vagues trèsnaturelles tant qu'on ne sort pas des généralités, et qui cèdent à la première occasion. C'est pourquoi je croyais agir avec son assentiment tacite.

L'assistance de quelques amis aidant, mes efforts furent plus heureux que je n'aurais osé l'espérer. Dans l'espace de huit mois, je présentai à ma pupille

trois jeunes gens qu^elIe éconduisit. Us n'étaient millionnaires ni les uns ni les autres. Fils de négociants estimables, honnêtes et consciencieux eux-mêmes, ils possédaient tous les trois, avec un petit capital, le goût du travail indispensable pour le faire fructifier dans de bonnes conditions. Les garanties d'avenir qu'ils offraient étaient donc sérieuses.

11 me parut qu ils auraient mérité moins de dédain de la part de Pascaline, à qui le manque de fortune interdisait de se montrer trop difficile. N'ayant rien à leur reprocher, ce qu'elle finit par avouer, elle maintint son refus sans le justifier.

Le malheur était que sa mère l'avait élevée en duchesse. Elle savait le dessin, la musique, et ses talents en couture se bornaient à confectionner de jolis ouvrages de broderie ou d'élégantes tapisseries. C'est un genre d'occupations à l'usage de femmes désœuvrées et riches, dont le ménage ne réclame pas les soins incessants*, parce qu'elles ont des domestiques^ pour les suppléer, mais qui n'a pas d'utilité pratique. Autre chose encore, elle était fort jolie, mais très-délicate. Si sa beauté pouvait attirer autour d'elle de nombreux adorateurs, son éducation était faite pour éloigner beaucoup de prétendants, j'en-

tends ceux qui réfléchissent et qui, en s' établissant, recherchent les qualités solides plutôt que celles qui sont seulement brillantes.

Quand elle eut rejeté mon troisième candidat, chef de rayon au Bon Marché, bien de sa personne, fort intelligent, rompu au métier et en position de se créer promptement, même sans quitter Paris, une situation commerciale exceptionnelle, je fus trèsaffecté. Elle faisait une sottise, telle fut Tappréciation que je lui exprimai, un peu vivement peut-être, sous le coup de ma déconvenue. Elle ne se rendait compte évidemment ni des difficultés à surmonter pour la marier convenablement, ni de ce qu'elle repoussait avec tant de légèreté, ni enfin sans doute de ce qu'elle voulait.

Ma femme arrêta cette manifestation de mon mécontentement par une réflexion qui ne m'était pas venue. Peut-être y avait-il parti pris de la part de notre nièce, et fallait-il en chercher la cause dans quelque engagement antérieur qui nous était inconnu? Nous allâmes aux informations en dehors d'elle, sans lui rien dire, avec toute la réserve que la délicatesse et la discrétion imposaient. Nous apprîmes qu'en effet autrefois, dans son enfance, et du consen-

temeot de sa mère, ' Pascaline avait eu un attachement

Le jeune homme qui en e'tait Tobjet, ne' à Bourg comme elle, se nommait Edouard Mouchetal, et appartenait à une excellente famille que des revers de fortune assez re'cents avaient brusquement fait de'choir, et qui s'était éteinte. On ne nous dit de lui que du bien. Après avoir honorablement fait son devoir pendant la guerre, il s'était embarqué pour TAmérique. Les dernières nouvelles reçues de lui le représentaient comme attaché à une compagnie qui exploitait des gisements de pétrole. Depuis plusieurs mois il avait cessé d'écrire; on ne put nous indiquer le lieu de sa résidence.

Jusqu'ici nous avions jugé Pascaline très-raisonnable et nullement romanesque. Il nous était difficile de croire que ce fût là le secret motif de sa conduite; car non-seulement M. Mouchetal et elle étaient séparés depuis un temps assez long aussi bien que par une distance énorme, mais encore ils se trouvaient tout à fait perdus l'un pour l'autre. Elle ignorait quelle partie du continent américain il habitait, et lui ne savait ce qu'elle était devenue depuis la mort de sa mère. La preuve sans réplique qui nous con-

vainquit est qu'ils ne correspondaient pas : ma nièce n'écrivait ni ne recevait de lettres.

Dans ces conjonctures, nous tombâmes d'accord, ma femme et moi,.que notre devoir était d'intervenir, afin de mettre Pascaline eu garde contre de dangereuses illusions. 11 fallait bien de toute nécessité commencer par lui démontrer que nous avions pénétré ce qu'elle avait tenu caché. Nous le fîmes avec beaucoup de ménagement et ne réussîmes qu'à la froisser.

Ainsi, nous avions cru agir pour le mieux en déclarant tout d'abord que notre démarche auprès d'elle n'impliquait aucun blâme, que si M. Mouchetal se présentait, il serait accueilli avec empressement par sa tante et par moi : c'était déjà trop ; son orgueil se cabra immédiatement. Elle ne voulut pas qu'il fût dit qu'elle s'était laissé deviner, ou bien elle avait quelque autre motif pour dissimuler son arrièrepensée, même aux seuls parents sur Taffection desquels il lui fût encore permis de compter. Elle manqua de confiance. Je ne lui en fais nullement un crime , peut-être n'avons-nous pas su gagner la sienne. Mon grief est qu'elle nous égara sciemment. En effet, de ses réponses qui, j'en conviens, furent très-évasives,

nous pouvions conclure que nous nous étions donné une peine inutile à fouiller ainsi au fond de son passé. 11 ne contenait rien dont elle eût à rougir, nous n'en avions jamais douté; ni qui engageât soit le présent, soit l'avenir.

Je suis loin d'affirmer qu'elle ait précisé tout cela avec autant de franchise, que l'on m'entende bien; je dis seulement que nous étions autorisés à le penser, et qu'elle manœuvra pour nous confirmer dans notre opinion. Ce qui est arrivé plus tard a pleinement prouvé que tel avait été son but.

En d'autres termes, son coeur était libre, et le souvenir de M. Mouchetal n'avait aucune influence sur sa détermination relativement aux projets de mariage sur lesquels elle s'était prononcée. Voilà quelle fut l'impression qui nous resta de cette enquête.

Nous étions bien loin de la vérité. Peut-être aurions-nous pu arriver à la découvrir, si notre défiance eût été éveillée, en interrogeant ma fille Guillemette, qui, plus jeune que Pascaline de trois ans, et d'un caractère tout différent, se lia pourtant avec elle très-intimement à cette époque, et dut recevoir des confidences. Mais nous n'en eûmes pas l'idée, n'ayant nul soupçon.

Comme dans Tannée qui suivit, Toccasion ne se produisit pas de proposer à ma nièce de nouveaux partis, notre erreur se prolongea tout naturellement, sans qu elle eût à insister de son côté plus que nous du nôtre. Pendant ce temps , elle oublia sa rancune, si elle nous en avait conservé, et le nuage qui s* était formé se dissipa.

Au mois de février 1875, ma femme reçut inopinément une communication à laquelle rien ne nous avait .préparés. La veuve d'un ancien fabricant de produits chimiques avec qui nous entretenions des rapports de société suivis, vint un jour lui annoncer qu'elle était chargée de demander la main de Parcaline. C'était madame Saunier, personne des plus respectables, ayant une belle fortune, mère de trois filles richement mariées, et qui nous inspirait toute confiance. Nos relations avec elle étaient anciennes et amicales; elles ont duré jusqu'à son décès, survenu il y a quelques mois. Le samedi de chaque semaine, elle réunissait chez elle quelques intimes. Quand la jeunesse était en nombre suffisant, ce qui arrivait presque toujours, on dansait. Cette année-là, pour la première fois, nous y avions conduit notre nièce avec ses cousines, qui étaient des habi-

tuée?. Elle y avait été distinguée à son insu par M. Néandry.

Ceci déjà ressemble à un roman, et n'est rien cependant auprès du reste. M. Néandry était plusieurs fois millionnaire.

Madame Saunier le connaissait superficiellement. Elle rinvif ait quand elle lesavaità Paris, par souvenir de services rendus autrefois à son mari au point de vue purement commercial. En acceptant d'être intermédiaire entre lui et nous , elle entendait demeurer à l'écart de la négociation et décliner toute responsabilité quant à ses conséquences ultérieures. Ce fut convenu dès le début, et madame Saunier observa une neutralité si stricte, qu'elle ne voulut intervenir en rien dans la suite, soq rôle, le seul qu'il lui convînt de prendre, se trouvant rempli par le fait de nous avoir saisis du désir qui lui avait été exprimé.

Les renseignements d' usage, puisés à bonne source, avant toute ouverture à l'intéressée, nous apprirent que M. Néandry avait trente-neuf ans, qu'il était veuf depuis sept et possédait quatre millions. Rien de suspect ni de louche dans cette grande fortune; il lavait acquise loyalement, dans des spéculations sur les soies opérées aux lieux de production , en

Orient et jusqu'au Japon. Enfin, circonstance particulièrement honorable pour lui, il ne la devait qu'à son intelligence et à son activité'. Fils à'uû ouvrier de Marseille, M. INeandry était parti de rien. Sa mère, qui existait encore, exploitait dans sa ville natale un commerce infime auquel elle tenait par habitude , et n'avait jamais consenti à y renoncer.

Aucune critique non plus en ce qui avait trait à la moralité'. La seule imperfection qu'on nous signala concernait son caractère. On le repre'sentait ge'néralement comme violent et autoritaire. Mais il convieùt de faire remarquer que cette violence, qui n'avait rien d'anormal, semblait provenir de la vigueur de sa constitution, n'en être pour ainsi dire qu'une sorte de manifestation naturelle. Au surplus, sans une organisation puissante et une volonté exceptionnellement énergique, il ne serait pas arrivé à sachante situation.

Personnellement il était bien, quoique ses manières fussent brusques et trahissent une éducation négligée, ce qu'on ne pouvait lui reprocher lorsqu'on connaissait son passé. Pour dire nettement ce que je pensais de sa recherche, je me serais estimé heureux que son attention se fût fixée sur une de mes

filles de préférence à ma nièce, et je la lui aurais accordée sans hésiter.

Cependant une surprise pénible nous était réservée. Non contente d'accueillir avec une froideur outrée la demande de M. Néandry et de la repousser comme les trois précédentes, Pascaline, afin de couper court à toute insistance, me déclara qu'elle avait formé la résolution de ne jamais se marier.

Nous étions consternés. Ce n était plus seulement une sottise qu elle allait commettre, mais une folie sans nom, avec la presque certitude de se ménager de terribles regrets. Ma femme et moi, nous lui adressâmes des représentations amicales, puis de plus sérieuses; nous lui parlâmes individuellement, faisant appel aux sentiments que nous supposions propres i la toucher, le tout sans aucun succès. Elle refusa même péremptoirement le délai d'une semaine que nous lui proposions pour réfléchir.

A bout de voie, effrayés pour son avenir, préoccupés de la sauver d'elle-même, pressés d'ailleurs par l'urgence, tous les moyens nous parurent bons. 11 fallait agir sur elle et triompher d'une résistance déraisonnable. En désespoir de cause, nous la mîmes aux prises avec sa conscience, et lui posâmes cette

question : — Avait-elle bien le droit de refuser systématiquement de se marier?

L'argument était cruel, je Favoue; pour elle surtout, qui n'avait jamfiis envisagé certains côtés de la situation douloureuse que les circonstances lui avaient faite. Notre excuse, s'il en est besoin, est que nous ne l'avons employé qu'à la dernière extrémité, et avec la conviction qu'elle nous remercierait un jour.

La pauvre enfant comprit si bien sa portée, qu'elle l'exagéra jusqu'à dénaturer celle à laquelle notre pensée l'avait bornée. Ne voulant pas continuer de nous être à charge, elle parla d'embrasser la profession d'institutrice. J'aurais été très-embarrassé et plus peiné encore si elle avait eu ses diplômes, car mon objection n'eût abouti qu'à lui faire quitter ma maison, en m'ôtant la possibilité de m'y opposer. Elle ne les avait pas, et je n'eus aucune peine à la convaincre que cette carrière lui était fermée.

Alors elle accepta M. Néandry. Si elle l'eût fait sur-le-champ, dans l'entraînement d'une précipitation trahissant notoirement la pression provenant de ce que nous lui avions dit, notre devoir eût été de ne pas la prendre au mot , de lui laisser le temps

f6 PASGALINE.

de se reconnaître. Mais c'est seulement le lendemain matin, que d'elle-même, dans mon cabinet, elle vint me notifier sa décision nouvelle. Je devais croire que la re'flexion seule Tavait dicte'e. Pascaline e'tait d'ailleurs absolument calme. Nul indice extérieur ne révélait la trace d'une souffrance ou d'une lutte. J'ai été trompé par les apparences; cela est arrivé à de plus habiles que moi.

Les entrevues commencèrent immédiatement.

Jamais je n'y ai assisté, et je n'ai, par conséquent, jamais été mis à même d'apprécier personnellement la manière dont ma nièce accueillait son futur. Ce que je sais, c'est que leur attitude à l'un et à l'autre était correcte. Lui, qui semblait très-épris, montrait beaucoup d'empressement; elle, suivant son habitude, restait réservée, pas du tout triste.

M. Néandry faisait sa cour depuis une semaine, quand il me demanda, par billet, un entretien confidentiel chez lui. Je m'y rendis aussitôt, surpris, nullement préoccupé, bien éloigné surtout de prévoir ce qui survenait.

Je le trouvai en proie à une agitation extraordinaire. 11 me dit, pour s'excuser de m' avoir dérangé, qu'il avait été obligé de recourir à des précautions

exceptionnelles, afin que cette entrevue demeurât

entre nous. Puis il me tendit une lettre reçue la veille. Elle était de Pascaline. Je n'en ai pas retenu les termes; le sens était, ainsi qu'on va le voir, inoubliable.

Ma nièce mandait qu'après de longues hésitations, elle se décidait à lui adresser un appel solennel, pour qu'il voulût bien consentir à renoncer au mariage projeté, à se retirer spontanément, sous tel prétexte qu'il jugerait convenable d'invoquer, en lui gardant le secret. Elle déplorait que la nécessité la réduisît à agir ainsi, et exprimait le regret de n'être pas libre de disposer de son affection. Dans sa pensée, ajoutait-elle, cet aveu ne pouvait avoir rien de blessant pour M. Néandry, dont l'unique tort consistait à ne pas s'être présenté le premier. Et le sacrifice devait être d'autant plus léger et facile, qu'il la connaissait à peine. Elle lui offrait, en terminant, le seul sentiment qu'elle eût encore le droit d'accorder, son amitié. Il ne tiendrait qu'à sa générosité qu'elle le lui attribuât sans réserve.

Cette communication inattendue m'avait bouleversé. M. Néandry me mit à l'aise avec une rondeur cordiale dont je le remerciai les larmes aux

18 PÂSCALIiNE.

yeux. 11 ne songeait guère à faire remonter jusqu'à nous la responsabilité' de la de'marche de Pascaline, ou à nous reprocher de ne F avoir pas preVenu, pour le cas où rattachement dont elle parlait eût e'té connu de nous; il ne voulait qu être renseigné avec certitude, afin d'arrêter sa décision.

Je lui confiai sans hésiter ce que je savais, sans réticence aussi, la moindre m'eût paru criminelle. Il recouvra sa sérénité, quand il eut appris que M. Mouchetal était au delà de F Océan ; que ma nièce et lui, dépaysés, étaient, chacun de son côté, dans l'impossibilité de se retrouver; qu'à ma connaissance enfin, depuis trois ans au moins, ils avaient absolument cessé de se voir, même de correspondre.

Nous convînmes que je ne parlerais pas de la lettre, dont je serais toujours censé ignorer l'existence. Pour lui, à qui je m'étais empressé de proposer de reprendre sa parole, il n'y consentit pas. La conduite de Pascaline, qu'il attribuait à l'influence d'idées excessives, mais très-respectables dans leur loyauté, l'attirait davantage vers elle, au lieu de le décourager. Il l'aimait trop, au surplus, pour renoncer à elle; lui-même me l'affirma très-chaleureusement, en émettant l'espérance qu'à force de sollici-

PASGALINE. 19

tude et de tendresse, il parviendrait à triompher des répugnances de sa future.

Je me ralliai à sa manière de voir, d'autant plus aisément que les scrupules de Pascaline eussent été à leur place dans un roman plutôt que dans la pratique réelle et quotidienne de la vie.

Cet incident est le seul qui signala Ja période préliminaire du mariage. Ma nièce ne s'ouvrit sur rien, soit à ma femme, soit à moi; les entrevues se succédaient régulièrement; à quels signes révélateurs eussions-nous pu pressentir que les choses ne suivaient pas leur cours naturel?

Pascaline avait sur elle-même une puissance bien rare. Si je n'avais pas lu de mes yeux la lettre écrite à son futur, jamais je n'aurais soupçonné que ce projet eût été un seul instant, depuis qu'elle l'avait accepté, l'objet d'une objection de sa part. Ce fut elle qui m'annonça, le moment venu, et quinze jours à l'avance, que, sous réserve de mon approbation, ils avaient fixé la date de leur union au 25 mai.

Le contrat fut passé en l'étude de M* le Brais, notaire, rue de la Ferme-des-Mathurins, le 23 dans la journée. M. Néandry fut très-généreux ; il reconnut à sa femme la somme de cinq cent mille francs,

dont il opéra le dépôt à la Banque, en valeurs à son nom.

Le mariage civil a été signé à la mairie de T arrondissement le 24, ainsi que cela avait été réglé plus tard. Des convenances réciproques ayant fait ajourner au lendemain la cérémonie religieuse, ce qui a lieu souvent, elle devait être célébrée à Féglise de la Trinité, le 25, à dix heures du matin.

Tout avait marché sans encombre jusque-là. Je noterai seulement pour mémoire un épisode insignifiant, dont j'ai été témoin par hasard et qui m'a impressionné plus que je n aurais cru, vu le peu d'importance que j'y ai attaché sur le moment, car je ne l'ai jamais oublié. Au retour de la mairie, la femme de chambre, supposant être agréable à Pascaline, l'appela madame. Elle fondit en larmes et courut s'enfermer dans son appartement. Ce subit accès de tristesse ne l'empêcha pas de prendre part au dîner de cérémonie, le même soir, à sept heures, et de s'y montrer dans son état ordinaire.

Le 25 au malin, nous attendions les voitures; ma nièce était dans le salon, déjà prête, avec le voile et la couronne; un des témoins du marié accourut, tout ému, annoncer qu'un contre-temps se jetait à la tra-

verse de nos plans. Souffrant depuis quelques jours sans r avouer, M. Ne'andry avait e'te' pris pendant la nuit d'une fièvre violente, et il e'tait dans Fimpossibilite' absolue de quitter le lit.

On croyait que ce ne serait qu'une indisposition; c'était le début d'une affection inflammatoire, qui se développa au point de le retenir plusieurs semaines alité et même de mettre sa vie en danger.

Pascaline s'évanouit à cette nouvelle; sa syncope fut suivie d'une attaque de nerfs. Si, très-sincèrement, comme tout le monde l'eût fait à ma place, j'attribuai cette crise à la commotion et au désarroi où nous fumes jetés, je ne conservai pas longtemps mon erreur. Elle dura juste autant que la maladie de M. Néandry, c'est-à-dirç un mois et demi.

11 n'y eut naturellement aucun changement dans le genre d'existence de ma nièce, qui attendit chez moi le rétablissement de son mari. Elle ne le vit pas une seule fois; un bulletin quotidien, envoyé par les soins du médecin, nous tenait au courant des alternatives de mieux et d'aggravation qui se produisaient. Ce ne sera pas la charger beaucoup d'avouer que la crainte qu'on eut deux jours d'un dénoûment funeste, ne l'émut pas assez pour lui faire perdre

22 PÂSGALINE.

l'impassibilité derrière laquelle se dissimulaient ses impressions, car cette impassibilité' fut la même lorsqu' arriva la certitude que le malade était sauvé.

De plus experts eussent perdu leurs peines à essayer de savoir ce qu'elle pouvait penser. Je conviendrai que le temps nous aurait manqué, si nous avions été tentés de le chercher. Du déjeuner au diner, pendant six heures au moins, Pascaline était livrée à elle-même, dans Fisolement le plus complet, attendu que chacun de nous avait ses occupations qui rappelaient hors de la maison. C'était pour moi, mon commerce; pour ma fille aînée, son atelier; pour ma femme, des courses incessantes, nécessitées par Téducation de Guillemette, qu il fallait chaque jour conduire à des cours ou aux leçons de différents professeurs.

Que devenait ma nièce pendant ce temps? Nous le lui demandions affectueusement, quand le soir, réunis autour de la table de famille, nous nous racontions Temploi de la journée, en Fassaisonnant des réflexions et deâ commentaires que nous suggérait le résultat de nos fatigues. Sa réponse ne variait pas, elle n'était sortie que pour aller à l'église. Quoi de plus naturel dans la situation où elle se trouvait?

PASCALINE. 2i

Jamaisnousn'eùmeslapenséedesuspectersasincérité.

Même encore à présent^ malgré ce qui s'est passe', j'ai peine à me persuader qu elle se soit abaissée jusqu'à mentir aussi audacieusement. Comment usât-elle de sa liberté? Je l'ignore absolument.

Au bout d'un mois, le bulletin du médecin nous annonça un mieux sensible, puis la convalescence. Encore quinze jours de patience, et M. Néandry serait sur pied. Nous songeâmes à organiser une petite soirée pour fêter sa première sortie. Ce jour-là, Pascaline, à ce que ma domestique m'a déclaré depuis, descendit vers deux heures, pendant que nous étions tous absents. Elle n'était pas rentrée au moment du dîner, que nous retardâmes à cause de cela. Très-inquiète, ma femme finit par pénétrer dans sa chambre. Les armoires étaient grandes ouvertes. Sur les rayons, bien en vue , s'entassaient pêle-mêle les cadeaux offerts par M. Néandry à l'occasion du mariage ; mais tout ce qui appartenait à ma nièce avait disparu. Elle s'était enfuie ; nulle de nous ne l'a revue depuis. Cela se passait le 12 juillet 1875.

J'avais commencé à réunir des renseignements dans le quartier pour tâcher de retrouver ses traces, quand le lendemain matin , à la première distribution ,

je reçus une lettre que j'ai toujours conserve'e et qui sera jointe à ma déposition si on la juge utile; c'est celle-ci :

a Mon cher oncle,

« Pardonnez-moi d'avoir disposé de ma vie autrement que vous ne Taviez arrangée. A l'heure où ces lignes vous parviendront, j'aurai probablement déjà quitté la France, où je ne reviendrai jamais, s'il plaît à Dieu. Je sens mon cœur se briser à la pensée de me séparer de vous tous que j'aime tant, sans vous embrasser; mais les instants sont comptés, et je n'ai pas le droit d'exposer un avenir qui m*est plus cher que le mien. Je suis donc contrainte de vous envoyer par écrit un adieu glacé, au lieu' de celui qui brûle mes lèvres.

ce Obligée d'user en ce moment d'une extrême circonspection, il m'est impossible de confier au papier ce que je n'hésiterais pas à vous dire si vous étiez auprès de moi en pays étranger. J'ajouterai donc seulement que je pars pour un long voyage. Mais si loin que j'aille, le souvenir de votre affection dévouée m'accompagnera partout et ne s'effacera jamais en moi, soyez-en convaincu.

a Plus tard, lorsque le souci de ma sécurité ne sera plus une cause de préoccupation exclusive, je vous confierai les détails qui seuls vous permettront d'apprécier ma conduite en connaissance de cause. Je vous conjure, en attendant, de ne pas me juger trop sévèrement, et je vous demande avec confiance de me conserver l'estime et la tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves. Bientôt vous reconnaîtrez, je Tespère, que malgré les apparences, je n'ai pas cessé un seul instant de les mériter.

tt Pascaune. »

Mon premier soin, dès la veille, avait été d'avertir M. Néandry. Je lui portai en personne cette lettre. Le même courrier lui en avait apporté une autre qu'il me communiqua.

En quelques lignes, Pascaline s'excusait de lui causer un ennui plutôt qu'un chagrin. Elle lui rappelait l'appel qu'il n'avait pas cru devoir accueillir. Quoique, sur sa résolution de passer outre, elle-même eût consenti au mariage, elle déclarait nettement se considérer, dans sa conscience, comme dégagée envers lui d'une obligation qu'elle n'avait acceptée que par l'effet d'une contrainte morale qui lui enle-

26 PA'SGALINE.

vait la liberté de manifester sa volonté, ce dont il ne saurait douter, puisqu'il s'en était rendu complice. Elle ajoutait que, si le lien qui les unissait était indissoluble aux yeux de la loi des hommes, il était nul devant Dieu qui ne l'avait pas consacré, et lui mandait enfin, comme à moi, qu'elle s'expatriait et ne re verrait sans doute plus la France.

M. Néandry ne balança pas un instant à enfreindre la recommandation que lui faisait encore sa femme, et qui consistait à s'épargner toute démarche en vue de la rejoindre, ce qui, disait-elle, serait inutile. A sa demande immédiate, la préfecture de police mit en campagne des agents auxquels, bien que très-faible, il joignit son action personnelle.

Nous supposions que, mieux instruite que nous ne l'avions pensé du lieu de la résidence de M. Mouchetal, elle s'était embarquée pour l'aller rejoindre. Mais cette présomption ne me satisfaisait pas pleinement. S'il en eût été ainsi, comment Pascaline eutelle attendu, pour s'échapper, d'être mariée civilement? Son ignorance de la loi n'était pas telle, qu'elle ne sût parfaitement que, dans notre pays, la bénédiction nuptiale, quel que soit son prestige sur les consciences, n'ajoute aucune force légale au

mariage prononcé par l'officier de l'état civil.

Qubi qu'il en soit, les perquisitions effectuées dans les ports du littoral n'amenèrent aucun résultat. Ma nièce ne fut pas retrouvée, et contrairement à la promesse qu'elle m'avait faite, ne donna jamais de ses nouvelles.

Les relations entre M. Néandry et moi durèrent plusieurs mois encore, sans dépasser le temps qui fut consacré aux recherches; puis elles s'éloignèrent et s'éteignirent.

Bien des fois depuis, en songeant à la triste issue d'un mariage qui m'avait donné de si légitimes espérances, je me suis demandé avec angoisse si j'avais accompli dans toute leur plénitude mes devoirs d'oncle et de tuteur, j'ai interrogé ma conscience.

Non, je ne crois pas avoir été coupable; je ne pense pas qu'aucun homme se serait conduit autrement que je l'ai fait. J'éprouve d'amers regrets; mais, je le jure sur mon honneur, j'ai agi comme pour ma propre fille, et je n'ai point de remords.

Si la malheureuse enfant de ma sœur existe toujours, si je puis lui être de quelque utilité, qu'elle sache bien que mon affection ne lui a jamais manqué et ne lui fera non plus jamais défaut.

Mademoiselle PRÉVIOT, Guillemette-Eugéme,

sans profession.

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