‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 4 sur 22 · VINGT ET UN ANS; FILLE DU PRECEDENT · texte numérisé non relu

VINGT ET UN ANS; FILLE DU PRECEDENT

J'avais une vive tendresse pour Pascaline, qui me le rendait bien. Cette sympathie remonte au jour où nous nous sommes rencontrées. La première fois que je Fai embrasse'e, j'ai senti que je Taimerais de tout mon cœur. Ce n'e'tait pas seulement notre parente' ou son malheur d'être orpheline qui m'attiraient, mais encore autre chose que je ne saurais expliquer,

11 en a e'té de même de son côté; je l'ai su bien longtemps après son entrée à la maison, car notre amitié a mis plus d'un an à se développer et n'est devenue tout à fait intime qu'au bout de dix-huit mois.

Il n'y a pas de ma faute si elle a employé autant

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de temps pour faire si peu de chemin ; moi, j'ai toujours e'té prête. Pascaline était mon aînée de trois ans, je n'en avais que seize à son arrivée; peut-être étais-je alors trop enfant pour mériter sa confiance. Et puis son caractère, sérieux et grave, n'avait aucune tendance à l'expansion, par timidité surtout et non par manque de cœur. Ma gaieté et ma vivacité la retenaient.

Maintenant que je connais bien ma cousine, je puis dire qu'il y a en elle beaucoup de franchise, mais encore plus de concentration. Elle est de celles qui gardent tout, qui n'osent confier à personne ce qui les tourmente , et dont il faut avoir surpris les chagrins pour qu elles s'en laissent arracher l'aveu. Elles mourraient à la peine, sous le fardeau qui les écrase, avant de chercher à se soulager en en don-« nant la moitié à porter à une amie. On vivrait dix ans auprès de Pascaline sans se douter de ce qu'elle pense.

Voici à quelle occasion nous nous sommes liées. J'ai le défaut d'être très-peureuse, et ordinairement ma sœur et moi nous partagions la même chambre. De plus, une veilleuse brûlait toute la nuit sur la cheminée. Il arriva que ma sœur dut aller passer

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deux mois chez des parents de ma mère. Pour que je ne couchasse pas seule dans cette grande pièce, où je serais morte de peur, on installa mon lit dans h cabinet attenant à la chambre de ma cousine, qui me proposa de tenir ouverte la porte de communication.

La cinquième ou la sixième nuit, un bruit léger me réveilla en sursaut. J'écoutai avec attention, et, sang parvenir à me rendre compte de ce qui le causait, j'acquis la certitude qu il partait de la chambre de Pascaline*

Je me hâtai de me lever , craignant qu elle ne fût indisposée. A la lueur de la veilleuse , je Taperçus qui , agenouillée , la tête cachée dans ses mains , priait et pleurait. Ce que j'avais entendu , c'étaient les éclats indistincts des sanglots qu'elle s'efforçait de comprimer.

Elle était déshabillée, mais ne s'était pas couchée encore. Je courus à elle , et la grondai en l'embrassant. Deux heures du matin allaient en effet sonner à la pendule. Sous mes exhortations et mes caresses, comme un enfant qui suit l'impulsion qu'on lui donne, elle se mit au lit sans cesser de pleurer. Elle ne répondait rien aux questions que je lui adressais coup sur coup, pour savoir ce qui la désespérait

aiosi ; mais lorsqu'elle fut étendue , moi , penchée sur son visage , lui parlant doucement , tachant de la calmer , elle me jeta vivement ses bras autour du cou et m'attira jusqu'à ses lèvres.

Ce fut fait avec tant de cœur , que tout attendrie, je sanglotai avec elle de confiance, et nous passâmes à causer le reste de la nuit.

Son chagrin provenait de ce que mes parents , désirant l'établir, lui présentaient des partis; elle venait de refuser le troisième. Mon père , qui n'avait rien dit pour les deux premiers , s'était fâché à propos du dernier. 11 y avait eu dans la journée une scène très-vive entre ma cousine et lui* Ce souvenir l'impressionnait encore.

Elle pleurait à la pensée d'affliger son tuteur, si bon pour elle , n'osait lui avouer sa résolution de ne pas se marier , et cependant était bien décidée à n'accepter aucun de ceux qui la demanderaient.

Nous étions dans un de ces moments où les confidences s'échappent spontanément. Pascaline ajouta que son devoir était d'agir ainsi parce que , à supposer qu'il lui fiit possible de compter pour rien son inclination , une promesse la liait envers quelqu'un.

Ce quelqu'un, dont je n'ai jamais su le nom de

famille , s'appelait Edouard. Elle ne le de'signait pas autrement dans nos causeries. Demander sur lui plus d'explications qu'elle ne croyait devoir m'en livrer m'eût semblé une indiscrétion répréhensible* Je me suis abstenue de le faire.

Leur amour était né en même temps qu'eux , pour ainsi dire , et survivait à des vicissitudes qui ne le leur rendaient que plus cher. La famille d'Edouard et la sienne, jadis intimement liées, s'étaient brouillées; les principaux membres en avaient disparu ; des pertes considérables avaient modifié la situation des fortunes. Eux en étaient toujours restés à l'époque où, se donnant le bras , tout enfants, ils marchaient gravementdans les promenades devant leurs parenls, qui les surnommaient en riant le petit mari et la petite femme.

Prenant au sérieux ce qui d'abord n'était qu'un jeu, Pascaline et lui se considéraient comme fiancés de cœur l'un à l'autre.

Il existait entre eux un engagement plus explicite. Lorsqu'à la fin de l'année 1871 Edouard avait pris le parti d'aller en Amérique , tous les deux , réunis à l'église, s'étaient juré de s'attendre quoi qu'il arrivât.

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C'est cet engagement que Pascaline voulait tenir fidèlement.

Elle m'a confié qu'il n'avait pas été ratifié par sa mère, qui cependant, tout en la grondant de l'avoir contracté à son insu , ne lui prescrivit pas d'oublier Edouard. Son unique objection consistait en ce que le manque absolu de fortune des deux côtés devait rendre très-difficile la réalisation du mariage, et, dans tous les cas, l'ajournait à une date trop lointaine pour qu'il ne fût pas imprudent sinon déraisonnable d'y songer de sitôt.

Par exemple, la même cause lui. fit interdire toute correspondance. Elle intercepta les premières lettres qui vinrent d'Edouard, et les jeta au feu sans les avoir ouvertes. En sorte que non-seulement Pascaline ne reçut pas de nouvelles de son fiancé, à compter du jour où il se fût éloigné, mais encore n'aurait su où lui écrire si elle avait été tentée de désobéir, parce qu'elle ignorait dans quelle partie de l'Amérique il se trouvait.

Ma tante était morte avant que sa fille, qui n'avait pas perdu toute espérance de la faire revenir, fût parvenue à y réussir; et la situation, déjà si cruelle, s'était encore aggravée, ma cousine ayant à son

tour quitté Bourg, et ne disposant d'aucun moyen pour avertir Edouard de son changement de re'sidence.

Pascaline, à bout de forces, m'ouvrit son cœur cette nuit-là. Trop sense'e pour se faire illusion, ellemême jugeait insurmontables les obstacles qui la séparaient d'Edouard, mais ne pouvait se résigner à rien abandonner des rêves d'autrefois, et se cramponnait à la croyance vague que son fiancé, à sa rentrée en Europe, irait d'abord à Bourg, y recueillerait de vive voix des renseignements plus précis que ceux qu'on obtient par des lettres, et parviendrait à retrouver sa trace.

Elle sentait bien que cette confiance absolue en celui qui avait son amour , suffisante pour la soutenir et la faire persévérer, serait impuissante à convaincre personne. Ne se souciant pas de s'exposer à une discussion dont le résultat eût été d'ébruiter son cher secret pour n'arriver qu'à provoquer dés luttes pénibles ou de stériles récriminations, puisque sa conviction résisterait à tout raisonnement , elle pré» ferait le conserver caché, et, dût-il user sa vie entière, ne manquer jamais à un engagement sacré pour elle.

Pascaline avait raison ; j^aurais fait de même. Maiâ

pourquoi ne pas dire franchement ce qu il en étal.? On Teût laisse'e tranquille, c'eût été autant de gagné. Celalui répugnait. Mon père, si affectueux, Teffrayait. J'offris de parler pour elle, moi qui n'avais pas peur; ma proposition la terrifia tellement que je n'osai la renouveler.

J'y serais sans doute revenue, en insistant davantage, si une occasion nouvelle me l'avait encore suggérée. Il n'y en eut aucune pendant un an au moins, car on ne la demanda pas en mariage.

Au retour de ma sœur, je fis tant qu'on me permit de conserver mon installation en commun avec Pascaline, et après quelques mois, notre intimité fût complète.

J'étais tout heureuse, à mesure qu'elle grandissait, de découvrir combien, quand on la connaissait, ma cousine différait de ce qu'elle était en apparence. On aurait dit deux personnes : une sérieuse et réservée, parlant peu, riant rarement : c'était la Pascaline qui vivait de notre existence de famille ; l'autre, ma Pascaline à moi seule, qui, la soirée officielle terminée, dès que nous entrions dans notre chambre, changeait tout à coup de physionomie, comme si elle se fût débarrassée d'un masque.

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Notre meuble principal était un grand canapé de style Empire, acajou sculpté et velours d'Utrecht jaune, qui passait pour avoir appartenu à la princesse Caroline, et que mon père avait acheté dans une vente, à titre de curiosité. 11 méritait bien cette désignation , par ses dimensions étonnantes , sa profondeur , ses énormes coussins ; sans parler de sa forme, qui rappelait celle de quelque gigantesque carrosse.

Nous y récitions ensemble notre prière, après nous être mises en costume de nuit. Il était rare qu'avant de gagner notre lit, Pascaline ne me dît pas gentiment, d'une voix suppliante :

— Miette, ma chérie (c'est un petit nom d'amitié que tout le monde me donnait à la maison), viens causer.

Le canapé de la princesse Caroline m'a toujours paru horrible; mais qu'on y était bien, et que les heures s'envolaient vite quand Pascaline, qui ne songeait plus à se contraindre, me livrait sans compter tous les trésors de sa merveilleuse organisation : intelligence supérieure, esprit rempli de finesse, de charme et de vivacité, instruction solide et variée, et enfin un cœur dévoué, tendre et aimant !

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Pendant le jour, son étrange timidité cachait tout cela, comme une couche de neige qui serait tombée sur une serre, et ma cousine passait pour insignifiante. Le soir, lorsqu'il n'y avait plus que moi, la neige fondait, et des quantités de fleurs plus joliei, plus éclatante les unes que les autres, plus parfumées aussi, jaillissaient de tous les coins.

Que de fois, émerveillée, il m'est arrivé de lui dire que je ne comprenais pas comment elle se laissait méconnaître à ce point I Alors elle riait, souvent les yeux débordant de larmes , et me répondait en soupirant : — Tu es bien heureuse , Miette, de pouvoir exprimer toujours ce que tu penses ; moi, cela m'est impossible. Jusqu'à présent, je n'y ai réussi qu'avec trois personnes : maman, Edouard et toi. La première est morte, lui a disparu pour ne jamais revenir peut-être, toi seule me restes. Avec les autres, je ne trouve rien, ni idées, ni mots; et lorsque je me force, je rends si sottement ma pensée, que moi-même ne la reconnais plus. Comment ceux à qui je parle me comprendraient^ils et ne se moqueraient-ils pas de moi?

C'est par elle que j'appris la demande de M. Nénndry. Je le connaissais très-peu, quoique je me rap-

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pelle que madame Saunier elle-même nous Tavait présenté dans un de ses petits bals. Mais ce n'était pas un danseur, je n'avais guère fait attention à lui.

Je ne doutais pas qu'elle ne le refusât comme les précédents. Ce fut en effet son premier mouvement. A ma profonde surprise , elle changea brusquement d'avis et l'accepta. Je répugnais à croire que la colossale fortune de M. Néandry fût pour quelque chose dans ce revirement aussi inattendu que subit. La Pascaline que notre cohabitation m'avait dévoilée, dont la pensée , impénétrable aux autres , était pour moi un miroir limpide à l'égal de ses yeux, n'était pas femme à subir l'influence de considérations semblables. Elle n'avait pourtant pas cessé de penser à Edouard, puisque la veille encore elle m'entretenait de lui avec le même attachement confiant.

Cette nouvelle extraordinaire me ménageait de plus cruels étonnements. Le jour où elle me la confirma d'un signe de tête silencieux, les yeux baissés , évitant de me regarder , je l'entraînai vers le canapé de velours d'Utrecht pour causer ; j'avais soif d'explications. Au lieu d'accourir avec l'empressement ordinaire , Pascaline se tenait debout , confuse et embarrassée. — Ma pauvre Miette,

s'écria-t-elle enfin en m' embrassant , je suis bien malheureuse ! Le plus terrible est que je n'ai pas le droit de confier ma peine à qui que ce soit. — Même à moi? ai-je dit. Pour toute réponse , elle pleura. J'étais navrée. — Ecoute , reprit-elle, la seule chose que je puisse révéler , et ne m'en réclame pas davantage, car je n'ajouterai pas un seul mot. Je serai madame Néandry s'il persiste à vouloir que cela soit, mais j'espère qu'il se retirera. Si je me trompais, je dirais oui, et je n'ai pas oublié Edouard. Jamais je ne l'oublierai.

Deux jours après , je la surpris en larmes dans sa chambre , où elle avait négligé de s'enfermer. — Je serai madame Néandry, déclara-t-elle simplement, quandje m'inquiétai, avec une sollicitude affectueuse, de ce qui causait son chagrin.

Il y avait chez ma cousine un bouleversement si profond depuis ce projetde mariage, que je formai le dessein d'avertir mon père. Elle ne me donna pas le temps de l'exécuter. Je ne l'eus pas plutôt qu'elle le devina et m'arracha la promesse de me taire. J'ai souvent regretté de lui avoir cédé ; cela aurait peutêtre empêché bien des malheurs.

Nous continuâmes à nous aimer tendrement, mais

notre intimité ne se releva jamais de ce coup. Pascaline m'avait suppliée de lui pardonner une réserve qui ne provenait pas d'un manque de confiance, qui lui était, hélas! imposée par la force des choses, et qu'elle regrettait amèrement d'être obligée de garder précisément envers moi , son amie la plus chère. Je m'étais empressée de l'assurer que je ne lui conservais aucune rancune , et je ne lui en voulais nullement. Le charme principal de nos entretien, qui avait été de penser tout haut, en pleine liberté, sans contrainte, n'était pas moins atteint par cette même force des choses.

Quand on regarde un paysage à travers les carreaux d'une croisée, l'impression est la même que si on le contemplait à l'œil nu , à une nuance près, tellement minime qu'elle est insaisissable; néanmoins , on la sent. 11 n'y avait que cela entre nous , une vitre qui s'interposait. Ce n'était rien, et c'était tout. Pascaline se rendait compte du malaise involontaire qui en résultait pour elle comme pour moi. Deux ou trois fois , s' armant de tout son courage, elle essaya d'ouvrir la fenêtre et recula, je suppose, devant la difficulté de l'aveu qu'il aurait fallu me faire. Car , à plusieurs reprises , tandis que

nous étions sur le canapé, ne nous disant rien , mais la main dans la main et le cœur gros , elle s'écria , pleurant tout à coup et me serrant contre elle : — Je ne peux pas, je f assure, Miette ! je ne peux pas !

Qu'avait-elle à me cacher de si terrible? le motif qui la déterminait à ne pas refuser M. Néandry, bien qu'elle en aimât un autre , avec qui elle était engagée. Je l'ai cherché de moi-même ; ma tête a travaillé inutilement , je n'ai rien trouvé de satisfaisant. — Si M. Néandry lui déplaît, pourquoi ne l'avoue-t-elle pas? Personne ne l'oblige à l'accepter; que ne l'écarte-t-elle , de même que les précédents ? — Voilà la conclusion à laquelle j'arrivais toujours, et qui se dressait devant moi comme une grosse pierre barrant un chemin.

Je finis par prendre mon parti , par abandonner toute velléité de percer le mystère ; et je la plaignis doublement : de se marier contre son gré , d'abandonner Edouard.

M. Néandry lui rendait une visite tous les jours ; on les laissait ensemble dans le salon. Au bout d'une heure , il partait , et Pascaline s'enfermait. Aucun membre de la famille, moi exceptée , n'a soupçonné que c'était pour pleurer librement. Elle avait bien

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soin de ne se montrer que lorsque ses yeux n'e'taient plus rouges. Du reste , pas une seule fois elle ne Faccusa. Et dans les occasions peu fre'quentes , il est vrai, parce que nous les évitions instinctivement, où nous parlâmes de lui, elle ne m'en dit jamais de mal. 11 aurait désiré que la célébration du mariage fut hâtée le plus possible. Pascaline , moins impatiente, décida, dès le mois d'avril, qu'il aurait lieu le 25 mai, qui était , à vingt-six ans de distance , l'anniversaire de celui de ses parents.

En une seule circonstance , pendant cet intervalle, je crus avoir retrouvé la Pascaline que j'aimais. Au commencement du mois de mai , un matin , de trèsbonne heure, je m'éveillai soudainement, avec la certitude mystérieuse que quelqu'un me regardait. Assise à la tête de mon lit, ne faisant pas un mouvement , ma cousine guettait effectivement mon réveil. Dès que j'eus ouvert les yeux, elle m'embrassa. Je remarquai l'expression gaie de sa physionomie, et son animation. — Miette, me dit-elle joyeusement, je viens d'avoir un rêve. Edouard et moi nous nous sommes retrouvés. — Qu'est-ce que cela signifie? ai-je demandé. — « Eh bien » , répliqua-t-elle , «je n'ai tt pas la moindre notion du pays ; mais quant à la

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