‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 5 sur 22 · PA8GAL1NE · texte numérisé non relu

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tt maison qu il habite , je la dessinerais de mémoire , tt tant je la vois encore distinctement. C'est un joli tt cottage peint en blanc, avec des persiennes vertes ce et un toit d'ardoises. Il est bâti à mi-côte d'une tt colline boisée au pied de laquelle coule un ruisseau , « qui disparaît à gauche, sous un pont entouré (c de grands arbres. En avant est une vaste pelouse K en pente , que bordent des balustrades de bois. tt Pour y arriver, on traverse un chemin de fer. tt Tandis que j'étais là, un .train passait, dont tous tt les wagons étaient remplis de gros tonneaux. Je tt ne me rappelle pas comment je suis entrée dans tt la pièce où il étaiit, appliqué devant un bureau « couvert de papiers. Je me souviens seulement que tt j*ai eu scrupule de le déranger. Je me suis alors tt placée avec précaution devant un autre bureau tt installé juste derrière le sien, où il y avait aussi tt beaucoup de paperasses , mais qui était inoccupé. tt Là j'ai pris un crayon, qui V est trouvé à portée tt de ma main , et je lui ai écrit. Sans doute j'ai fait tt du bruit, car il s'est retourné brusquement. — tt Pascaline! a-t-il crié, est-ce bien toi? — Oui, tt ai-je répondu ; ne me reconnais-tu pas ? Je m'étais tt également retournée, et nous étions vis-à-vis F un

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« de Fautre, séparés par une distance de trois pas, (t chacun appuyés sur le dossier de notre fauteuil . tt Je Tai vu pâlir, trembler, rire aux éclats , puis a pleurer, tout cela en un instant. Il s'est levé , les tt bras étendus , pour courir à moi. Je me suis alors tt réveillée , au moment où je mettais à exécution tt ridée la plus saugrenue que je pusse avoir, et tt qui ne me serait certainement jamais venue dans tt la réalité : celle de m' échapper, de le fuir. Comtt prends-tu cela , Miette , de le fuir ! C'est ainsi. Je tt prenais mon élan pour sauter par la fenêtre , qui tt était ouverte et située au rez-de-chaussée. »

J'ai la conviction que je rapporte sans y changer un mot le récit de ma cousine. Il a pénétré si profondément dans mon souvenir, qu'il n'en sortira plus. Dans vingt ans, je le répéterai, je crois , avec la même fidélité. Je n'oublierai pas davantage l'exaltation qui la transfigurait ; ses yeux brillaient comme des étincelles , sa voix avait un accent entraînant ; ses mains, qui gesticulaient, étaient moites et brûlantes.

Que j'ai eu peur ce jour-là 1 une minute j'ai craint qu'elle ne fût folle. Elle n'était qu'étrangement surexcitée par l'émotion. Je la fis causer, et j'entrai

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dans les idées de son réve , pour calmer cette agpitation extraordinaire. Elle me répondit très-sensément, et je me rassurai vite. — Parles-tu sérieusement? lui demandai-je. — Oui, dit-elle; il est très-vrai et très-sérieux que j'ai retrouvé Edouard, en songe malheureusement , et que je lui ai écrit. — Est-ce pour lui annoncer ton mariage? — Non. Pour qu'il vienne ; j'ai fixé l'époque de la pleine lune, et , afin qu'il reconnaisse la maison, je lui ai désigné la boule rouge qui sert d'enseigne au magasin de curiosités d'en bas. — Mais, ai-je objecté, si tu n'as pas ajouté que cette boule rouge est à Paris , rue de Clichy , comment espères-tu qu'Edouard la retrouvera? Cette réflexion la consterna. — Je n'y ai pas pensé, répliqua-t-elle. Dans les rêves, tout s'arrange si bien, que je me suis figuré lui indiquer le moyen infaillible d'arriver jusqu'à moi. — Et toi, ai-je repris, Tattends-tu à la pleine lune ? — Je l'attends toujours, murmura-t-elle d'un ton qui me serra le cœur. — Ce mariage avec M. Néandry, continuai-je en la caressant, te cause donc beaucoup de peine? Alors pourquoi f y résigner, quand personne ne te contraint ?

J'effleurais le sujet interdit. Mais la réserve de

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Pascaline était pour moi une source intarissable d'étonnement, surtout d'affliction ; je ne pouvais me défendre d'y revenir de temps à autre. Je la voyais si malheureuse , que je m'ingéniais à tâcher de la soulager. A l'hésitation qu'elle manifesta, je me flattai d'avoir réussi cette fois. Je m'étais abusée. Son attendrissement mélancolique se dissipa , et , me posant un doigt sur les lèvres : — Chut ! réponditelle en me souriant. Ce sont là des choses dont on ne cause pas avec les petites filles.

Il fut de nouveau question du rêve , qui continuait de la préoccuper. — Le plus étonnant , reprit-elle , est que je ne l'ai pas fait pendant que j'étais dans mon lit. C'est tout à l'heure, là-bas, sur la chaise que voici.

Je m'aperçus alors que, malgré l'heure matinale , ma cousine était habillée : elle avait non sa robe de chambre , mais la toilette grise garnie d'effilés , trèssimple , qu'elle portait ordinairement dans la journée. — Ce matin, continua-t-elle , je m'étais levée à six heures, parce que je voulais écrire à d'anciens amis de ma mère, et je pensais être plus tranquille. Â peine étais-je assise et avais-je disposé le papier devant moi , que j'ai senti soudain un accablement insur-

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montable. J'avais pourtant très-bien reposé toute la nuit. Je me suis endormie sans en avoir conscience» le coude sur la table et la tête dans la main; mon sommeil a été fort court , mais si intense que , par moments, il me semble que je ne suis pas encore bien réveillée.

ti'expansion qui m'avait momentanément rendu mon amie s'arrêta à cette confidence. Je suis convaincue que ce sujet lui était pénible, car elle n'y fit plus allusion. Et cependant, je crois fermement que sa pensée ne s'en écartait jamais, pas plus que la mienne, au surplus. Gela est si vrai, que le 20 mai, qui était le jour de la pleine lune, Pascaline me dit tout à coup, le soir, en m' embrassant avant de nous coucher , et avec un désappointement que ne dissimulait çuère le ton léger qu'elle affectait : — « Peut- Cl être avais-tu raison. Miette; il n'aura pas trouvé tt la boule rouge, parce que j'ai négligé de lui dire u où il fallait qu'il la cherche. La pleine lune est « passée, et il n'est pas venu. »

Je ne lui ai plus entendu parler ni d'Edouard ni de rêve. Quelle que soit la raison qui l'ai déterminée, elle était bien décidée au mariage , qui eut lieu quatre jours après à la mairie.

La maladie de M. Neandry Timpressionna beaucoup, sans r attrister davantage. Elle ne simula pas une douleur qu'il lui eût été difficile d'éprouver sincèrement; je la trouvai simple et naturelle, mais si impassible qu'on pouvait la croire indifférente.

Le 29 mai, cinq jours après cet événement» ma grand' mère maternelle, qui était fort âgée, fit une chute grave à la suite de laquelle elle dut garder la chambre, étendue sur une chaise longue. Ma mère m'emmena à Gorbeil , où elle demeurait , et m'y laissa pour la soigner, tandis qu'elle retournait à Paris, revenant nous voir une fois par semaine. Je fus ainsi séparée de Pascaline presque tout le temps qui s'écoula entre son mariage et son départ. Elle nous a quittés sans me revoir , mon retour de Corbeil , le jour où l'on s'aperçut de sa disparition, s' étant effectué pendant qu'elle était sortie pour ne plus rentrer.

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