QUARANTE-CINQ ANS
Dans la première dizaîae du mois de mai 1875 Je rentrais en France, après une mission de quatre ans au Texas. Au nombre des passagers qui effectuaient en même temps que moi la traversée de New-York au Havre, sur le paquebot de la Compagnie transatlantique le Saint-Laurent j se trouvait un Français établi depuis plusieurs années en Amérique. Je ne le connaissais pas du tout. La vie du bord détermina entre nous les premières relations. Nous étions voisins de cabines, voisins encore à table. J'appris de lui qu'il se nommait Edouard Mouchetal, qu'il était originaire de FAin, et attaché à une compagnie
anglo-américaine établie à Oil-City, dans l'Etat de Pennsylvanie, pour l'extraction et le commerce de l'huile de pétrole.
Il y a de cela un peu moins de trois ans. Je n'aurais certainement pas perdu le souvenir de ce voyage, même si je n'avais eu aucun motif particulier pour me le rappeler. Mais, au contraire, ma pensée s'est reportée bien des fois depuis avec un intérêt anxieux sur M. Mouchetal, qui n'était pas un homme ordinaire.
Je ne crois pas avoir jamais rencontré personne dont l'abord fût plus sympathique. 11 avait ui^e figure agréable, l'air très-intelligent, beaucoup de vivacité, la physionomie franche et ouverte.
La monotonie de l'existence sur un bâtiment, pendant douze ou quinze jours, amène entre les voyageurs qui y sont momentanément réunis, une liaison qui se' développe vite, et s'évanouit d'ordinaire avec la même facilité, aussitôt que l'arrivée au port les a dispersés.
J'attribue au désœuvrement plutôt qu'à une sympathie particulière l'impulsion à laquelle céda M. Mouchetal en m' adressant la parole. Je pense surtout que l'habit dont je suis revêtu, que ma qua-
lité de prêtre, le disposèrent à se rapprocher de moi.
Dès le second jour, tandis que nous nous promenions sur le pont, M. Mouchetal me dit qu'il avait été élevé chrétiennement par sa mère; que jamais il n'oublierait les préceptes religieux qu'elle lui avait inculqués. Il l'avait perdue depuis quelques années seulement, et ses yeux se remplissaient de larmes pendant qu'il me parlait d'elle. 11 ajouta qu'un homme qui s'expatrie, quel que soit son but, et qui n'a pas pour le soutenir les sentiments de foi qu'il se faisait gloire de conserver intacts, doit être souvent bien malheureux et souffrir de l'isolement.
De lui-même, sans que j'eusse en rien provoqué ses confidences, il entra dans des détails qui m'intéressèrent vivement sur son séjour en Amérique. 11 l'habitait depuis quatre ans, et, comme tous ceux qu'a tentés la perspective de s'enrichir dans ce pays si jeune, si vivace, où la carrière est ouverte aux ambitions les plus effrénées, il avait eu à abandonner, en arrivant, bien des illusions. Son langage était coloré, empreint à la fois d'une chaleur et d'une naïveté qui donnaient à ses récits une saveur particulière. Quand il dépeignait ses luttes, ses déceptions, ses misères, il était réellement émouvant. Sa
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figure mâle, pleine de feu, s'éclairait; ses yeux bril laient, une prodigieuse puissance de vitalité éclatait dans toute sa personne. Ce qui me plaisait en lui, c'est que, au contraire d'un grand nombre d'Européens, saisis dans un temps par la fièvre de l'or, il n'avait jamais compris la richesse indépendante du travail. Cela ressortait de ce qu'il disait, sans qu'il y prit garde. Et cet abandon expansif, simple, dépourvu d'apprêt, n'était pas un de ses charmes les moins attractif.
Bientôt son expansion s'étendit à des sujets plus intimes. Nous causions ensemble, la nuit venue, et lorsque nous étions seuls sur le pont. Ainsi se complétèrent peu à peu les renseignements, en somme assez vagues, qu'il m'avait donnés d'abord. Ses différentes communications, confuses, isolées les unes des autres, se reliaient entre elles par un enchaînement non interrompu, qu'il m'a été d'autant plus facile de reconstituer, que je l'écoutais avec un plaisir toujours nouveau.
Le voyage de France avait été entrepris par lui pour les affaires de la maison à laquelle il était associé, mais aussi sous le coup d'une préoccupation capitale exclusivement personnelle. 11 allait chercher
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dans son pays une jeune fille avec laquelle il avait été élevé. Son projet était de Femmener en Amérique, après qu'il aurait été uni à elle parle sacrement du mariage.
S'il m'a dit son nom de famille, je ne Fai pas retenu ; mais je suis sûr du nom de baptême : Pascaline. Je le lui ai souvent entendu prononcer plus tard, dans des circonstances trop sérieuses pour F avoir oublié.
L'affection qu'il lui portait, et qui était très-profonde, remontait à leur enfance à tous les deux. Elle avait, dès le début, reçu F approbation de leurs familles respectives. Cependant, après la perte de ses parents, morts prématurément, ayant subi de grands revers de fortune, il s'était aperçu que, sans aller jusqu'à rompre tout à fait, la mère de celle qu'il aimait avait cessé de Fencourager. Les sentiments de la jeune fille demeurant les mêmes, il ne s'était pas trop préoccupé de ce changement. Cela n'avait pas empêché qu'à son départ pour F Amérique, mademoiselle Pascaline et lui n'eussent échangé la promesse solennelle d'attendre fidèlement que les circonstances permissent entre eux une union qu'elles interdisaient alors, parce qu'ils ne possédaient rien ni Fun ni Fautre.
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En outre, il avait été convenu qu'une correspondance, à laquelle ils attachaient le plus grand prix, entretiendrait entre eux le lien moral qu'ils avaient contracté.
M. Mouchetal s'était empressé d'écrire aussitôt arrivé; d'autres lettres avaient suivi. Contre son espérance, aucune réponse ne lui parvint. Néanmoins, il n'accusait pas mademoiselle Pascaline d'oubli; il aurait cru lui faire une mortelle injure s'il avait douté que son attachement se fut maintenu aussi vivace que le sien propre.
11 pensait que ce silence était indépendant de sa volonté. On lui avait probablement défendu de répondre. Qui sait même si sa mère n'avait pas intercepté les lettres? Les fâcheuses dispositions de cette dame pour un mariage qui ne lui agréait plus ne justifiaient que trop une telle appréhension. Si elle était fondée, il y avait eu pour mademoiselle Pascaline impossibilité de tenir sa promesse, par un double motif qui l'innocentait : l'obéissance d'abord, et ensuite l'ignorance où elle était de la résidence de M, Mouchetal qui, en partant, ne sachant pas luimême où il se fixerait, n'avait pu le préciser.
M. Mouchetal, qui avait conservé à Bourg des
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relations, eut la ressource d'y recourir pour avoir des nouvelles. Pendant plusieurs mois, celles qu'il reçut ainsi indirectement furent excellentes. Quelque vagues et incomplètes qu'elles fussent, elles suffisaient à fortifier son courage et à maintenir sa confiance en un avenir meilleur.
Mais au bout d'un an, cette consolation, déjà si insuffisante, lui fut brusquement enlevée. La mère de mademoiselle Pascaline venait de succomber, et l'orpheline avait dû suivre à Paris l'unique parent qui lui restât, un oncle sous la tutelle duquel elle était placée jusqu'à sa majorité.
De toutes les souffrances que M. Mouchetal eut à supporter, la plus cruelle fut le manque de données positives sur le sort de sa fiancée. Si des milliers de lieues ne l'eussent pas séparé de la France, il aurait facilement appris sur-le-champ le nom, la profession et l'adresse de cet oncle. On ne lui transmit que des renseignements insignifiants, encore dût-il les attendre fort longtemps. D'après un bruit qui se répandit à Bourg et qui lui fut répété, mademoiselle Pascaline séjourna à peine chez son tuteur. Ne voulant pas lui être à charge, elle avait accepté, disait-on, la position d'institutrice ou de dame de compagnie dans
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une famille russe, et voyageait avec elle à Fétranger. Désespe'ré, M. Mouehetal agita sérieusement la question de revenir se livrer lui-même à des recherches qui, il n'en doutait pas, seraient suivies de résultat. Ce qui l'arrêta, on le devine probablement. Pauvre, même misérable, son existence sans lendemain était alors si précaire et si dure, que songer à y associer une femme eût été plus qu'une folie, c'eut élé en quelque sorte une action criminelle. Telle était la puissance de son amour, qu'il aurait passé outre, pour la satisfaction de retrouver tout au nioins celle qu'il aimait, sans l'insurmontable difficulté du défaut d'argent. 11 n'avait pas de quoi payer son
passage ; force lui fut de se résigner.
Cette séparation était encore plus terrible que la première, car à l'éloignement s'ajoutait maintenant l'écroulement implicite de ses espérances les plus chères, de celles en vue desquelles il avait accompli le douloureux sacrifice de l'expatriation. Certain des sentiments de mademoiselle Pascaline comme des siens, aucun d'eux ne devaient douter de la constance de leur affection, et ensemble ils avaient perdu, par une succession de circonstances défavorables, la possibilité de la manifester, non pour tou-
jours peut-être, mais pour un temps indéterminé, plusieurs années sans doute. M. Mouchetal n* abandonnait pas la perspective de sortir un jour de l'impasse où il se voyait acculé; mais quand lui serait-il donné d'appliquer aux investigations indispensables pour cela son énergie et son intelligence doublées de Fardeur de sa passion? 11 n'osait mesurer de la pensée ce terme, nécessairement très-éloigné.
Cependant, sous d'autres rapports, des compensations heureuses lui échurent en partage. Entré comme employé subalterne dans une importante maison de commerce, il avait vite franchi les premiers échelons. A un travail ingrat, maigrement rémunéré, bien au-dessous de ses aptitudes et de son instruction, avaient succédé des occupations plus relevées. Finalement il était devenu ingénieur; sa rétribution se composait d'un traitement fixe, et d'une participation aux bénéfices qui, minime encore, était susceptible d'un accroissement rapide ; le tout largement suffisant dès à présent pour assurer sa vie, pour lui permettre même de penser sans présomption à réaliser ses anciens projets.
Ce qu'il avait à offrir à mademoiselle Pascaline n'était pas la richesse, loin de là. On ne pouvait dire
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que ce fût seulement le bien-être dans un sens étendu . Cela se rapprochait de Yaurea médiocritas : une aisance modeste mettant à F abri des préoccupations de tout souci matériel, avec des améliorations graduelles pour perspective.
Le moment si impatiemment attendu arrivait donc enfin. M. Mouchetal, en mesure d'entreprendre le voyage d'Europe, n'avait plus qu'à se préoccuper de déterminer l'époque à laquelle il l'effectuerait, pour en faire coïncider la date avec les exigences des affaires commerciales qu'il aurait à traiter par la même occasion.
11 avait mis à percer trois ans et demi. Pour un début de carrière, ce n'est rien ; mais pour un amour traversé, comme le sien, par d'aussi inquiétantes vicissitudes, que d'angoisses anxieuses, que de douloureuses impatiences , représentait chacun des jours de ce laps de temps à la fois si court et si long 1 On était en 1875, et d'après ses calculs, plus de la moitié en serait déjà écoulée quand il reverrait sa ville natale. Où retrouverait-il mademoiselle Pascaline, dont les dernières nouvelles indirectes remontaient aux premiers mois de 1872? Parviendrait-il à la rejoindre?
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Sous la pression de craintes vagues, de plus en plus vives à mesure qu'approchait Theure où elles feraient place peut-être à une réalité plus cruelle que l'incertitude, si elle devait lui enlever jusqu'à l'espérance, il avait arrêté son départ pour le milieu de l'été. Au risque de compromettre sa position si péniblement acquise, il l'avança inopinément de trois mois, à la suite d'un incident que lui-même m'a raconté et que je vais dire.
11 habitait , dans l'Etat de Pennsylvanie, la ville d'Oil-City, siège de l'établissement qui l'employait. C'est, ainsi que ce nom l'indique, un des centres principaux du commerce de l'huile en Amérique. Les bureaux et magasins étaient situés à proximité des puits d'extraction, mais son domicile particulier était une maisonnette des environs , qu'il partageait avec son collègue à l'usine, M. Mus tel. Us y avaient, au rez-de-chaussée, un cabinet commun.
Le 3 mai 1875, M. Mouchetal, descendu de trèsbonne heure, achevait un travail pressé, lorsqu'il crut entendre derrière lui le bruit léger provenant de papiers remués avec circonspection. Or, derrière lui, à l'intervalle de trois pas , il y avait une tablebureau semblable à la sienne et qui était affectée à
Tusage de M. Mustel, lequel, encore dans sa chambre, au premier e'tage, ne Toccupait pas en ce moment. M. Mouchetal s'e'tait imme'diatement retourné et avait aperçu, assise sur le fauteuil de son collègue, une dame vêtue d'une robe grise garnie d'effile's, qui écrivait. Instantanément, saisi d'une émotion indescriptible en la reconnaissant, bien qu'il n'aperçût pas alors sa figure penchée sur le papier étalé devant elle , il avait poussé cette exclamation : — Pascaline! est-ce bien toi? Et cette personne, se retournant à son tour, s'était empressée de répondre, le visage en face du sien : — Oui, ne me reconnais-tu pas? 11 se précipita vers elle, emporté par un mouvement irrésistible; mais, si prompt qu'il eût été, il avait vu l'apparition, plus prompte encore, se dresser, lui sourire en montrant du doigt ce qu'elle venait d'écrire, et disparaître par la fenêtre ouverte. La scène avait duré seulement quelques secondes. Je n^ai pas besoin de donner l'assurance que j'ai rapporté strictement le récit qui m'a été fait. C'est le 13 mai que je l'ai entendu, sur le pont du paquebot le Saint-Laurent j dix jours , par conséquent , après l'événement. M. Mouchetal, en me confiant cette aventure, dont il m'affirma sur son honneur l'authen-
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ticité absolue , ressentait toujours un trouble où la frayeur dominait.
Ce n'était de sa part ni un rêve ni une hallucination, il en eut bientôt sous les yeux la preuve pe'remptoire. S'e'tant élancé à la poursuite de mademoiselle Pascaline, il n'avait remarqué au dehors que le paysage ordinaire, et un train du chemin de fer qui passait à une portée de fusil. Mais, revenu au bureau de M. Mustel, une mystérieuse épouvante s'était emparée de lui, lorsqu'il y avait vu, sur une feuille de papier portant l'entête imprimé de la maison à laquelle il était attaché, quelques mots tracés au crayon, d'une écriture féminine très-nette et très-distincte. Etait-ce bien celle de mademoiselle Pascaline? il l'ignorait, n'ayant jamais reçu de lettre d'elle.
J'ai tenu le fac-similé de cette écriture, aussi fidèlement reproduite qu'il a été possible de le faire au moyen du décalque. 11 contenait les mots suivants, disposés sur trois lignes :
A la pleine lune Viens A la Boule Rouge.
Alors que M. Mouchetal, la feuille de papier à la
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main, examinait cette démonstration stupéfiante et irréfragable de la réalité de Tapparition, M. Mustel était entré, pour se mettre aussi au travail, et son ami, très - vivement émotionné, lui avait rendu compte de ce qui s'était produit il n'y avait que peu d'instants.
M. Mustel, intimement lié avec lui, possédait toute sa confiance ; il était au courant des moindres détails de la passion qui le préoccupait. Son opinion fut que le phénomène auquel M. Mouchetal avait assisté, ne pouvait être que la réalisation effective d'un rêve, fait au moment même où il en avait été le témoin, par la personne qui y jouait le rôle principal ' . 11 lui demanda si les mots : a A la Boule Rouge » , lui
* Le fait rapporté par le témoin est imaginaire ; mais ce qui ne Test pas, c'est la réalité du phénomène lui-même. Voir à cet égard l'ouYrage de M. Robert Dale Owen, intitulé : Empié^ temtntt sur Ut frontières ^un autre monde, d*OÙ le célèbre romancier anglais contemporain Wilkie GoUins a tiré quelques épisodes saisissants du roman auquel il a donné le titre de : les Deux Destinées. Comme lui, nous indiquons la source où nous ayons puisé, autant pour éyiter l'accusation de plagiat que pour nous associer à l'hommage public qu'il a rendu au remarquable travail de M. Kobert Dale Owen : Foot/atls on tke houa^ dary of another world, by Robert Dale Owen. London, TrUbner and G^ 57 et 59, Ludgate hill. 1875.
€e livre, d'origine américaine, a été réimprimé en Angleterre. Il n'a pas encore, que nous sachions, été traduit en français.
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rappelaient quelque incident de leur liaison, à sa fiancée et à lui. M. Mouchetal ayant repondu que non, mais qu'ils servaient d'enseigne à une auberfj-e de la ville de Bourg, dont tous les deux étaient originaires, M. Mustel n'avait pas hésite' à déclarer que pour lui Tavertissement comportait une signification très-sérieuse. Il croyait fermement que , le jour de la pleine lune, mademoiselle Pascaline attendrait M. Mouchetal à Tendroit qu'elle désignait.
Je confesserai que l'appréciation de M. Mustel me sembla tout aussi extraordinaire , pour ne rien dire de plus , que le prodige dont il m'était parlé. Aucune de mes impressions n'échappa à mon interlocuteur, qui les pressentit; car, afin de prévenir toute réflexion, il se hâta de me donner sur son ami des détails qu'il crut propres à atténuer, en l'expliquant, l'effet de ce qu'il venait de lui attribuer.
Ce jeune homme, qui n'avait pas trente ans, joignait, m'exposa M. Mouchetal, à une intelligence remarquable beaucoup de sagacité et le goût le plus vif pour les sciences physiques. C'était un esprit sérieux, ouvert, mais très-pratique; dépourvu d'entraînement, ne connaissant pas l'enthousiasme, en qui, depuis quelques années, avait surgi l'idée
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de s*occuper des phénomènes communément désignés sous le nom de surnaturels, et qui conduisait cette étude avec le calme d'une conscience indépendante et la logique d'un jugement vigoureux et sain.
Une m'appartenait pas de qualifier F usage qu'il convenait à M. Mustel de faire des dons, si rares et si précieux, que lui avait accordés la Providence, et je me tus. A titre d'explication, peut-être est-il opportun d'ajouter que, depuis une dizaine d'années surtout, ces prétendus phénomènes surnaturels ont usurpé, au nouveau monde, particulièrement aux Etat-Unis, une place très -importante dans les préoccupations d'un grand nombre d'hommes même éclairés. Que quelques-uns sincères, je veux le croire, dévoyés à coup sur, aient la tentation de s'arrêter momentanément à ces futilités , je le comprends, si je ne saurais l'approuver. Quant à la prétention de les ériger en science morale , qui était celle de M. Mustel, parait-il, elle est assurément du domaine de la médecine, qui déjà a prononcé les mots X épidémie américaine *.
' Le lecteur voudra bien ne pas oublier que le témoin qui manifeste cette opinion sur le genre d'études auxquelles il fait allusion, est un prêtre de la religion catholique romaine.
Sans m' arrêter autrement à Tami de M. Mouchetal, je rappelai à ce dernier que lui, catholique, devait se tenir soigneusement en garde contre ces perversions de la raison humaine, qui, inoffensives si elles ne constituaient qu'un outrage au bon sens, sont en réalité des plus dangereuses , en ce qu'elles mènent droit à la folie, quand elles n'aboutissent pas au sacrilège*
L'épidémie, — et cette expression est d'une justesse saisissante, tant le mal est contagieux , — ne l'avait pas gagné, il me l'affirma. Quoique ne partageant à aucun degré les idées de M. Mustel, dont il ne m'avait entretenu qu'incidemment, son assurance l'avait frappé, d'autant plus qu'une prédiction par lui faite s'était accomplie. Ainsi, il avait prétendu savoir par expérience que les communications écrites , émanant en rêve de personnes endormies, s'effacent rapidement » et donné le conseil à M. Mouchetal de calquer immédiatement celle-ci, s'il désirait la conserver. Ce fut fait séance tenante ; c'est l'épreuve obtenue de cette manière qui m'a été montrée. L'écriture avait effectivement disparu au bout de très-peu de temps.
Au demeurant, dans la situation que les circon-
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stances avaient faite à M. Mouchetal, il n'est pas surprenant que Topinion de M. Mustel ait eu sur lui assez d'influence pour le décider i combiner son voyage d'Europe de manière à être exact au rendezvous, c'est-à-dire dans la ville de Bourg, a à la Boule Rouge » , au moment de la pleine lune, qui pour le mois de mai 1875 tombait le 20. Il m'était impossible de ne le pas condamner et absoudre du même coup.
Croyait-il vraiment rencontrer mademoiselle Pascaline juste sept jours après celui où je posais cette question? Oui, j'ai regret d'avoir à le dire, l'imagination subjuguée, il avait cette faiblesse. Ni ses convictions religieuses, ni sa raison , ne réagissaient avec une énergie suffisante pour l'empêcher de se laisser égarerpar de spécieuses apparences. L'étrange fascination du merveilleux, flattant sa passion, l'emportait à ce point, qu'il fuyait la contradiction et refusait d'approfondir sa chimère. Une discussion l'aurait éclairé ; il en doutait si peu, qu'il m'arrêta d'un mot lorsque j'essayai de l'entreprendre. Credo quia àbsurdum, mon père, me dit-il en souriant, dénaturant pour les besoins de sa cause la grande parole de TertuUien.
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Notre traversée s'achevait cependant au milieu de conditions excellentes : le temps était magnifique et la mer calme. En vue des côtes de France, la veille de notre arrivée au Havre, nous admirions un splendide coucher de soleil. M. Mouchetal était à mes côtés , profondément impressionné par ce spectacle grandiose. Il me toucha tout à coup Fépaule :
— Savez-vous, me dit-il, qu'un singulier pressentiment vient de me pénétrer le cœur comme une flèche? En regardant le soleil disparaître dans les vagues, environné de ces lueurs pourprées, il m'a semblé que j'aurais pour tombeau cet immense Océan; que, moi aussi, je teindrais de rouge les flots qui m'enseveliraient. Peut-être ne reverrai-je jamais l'Amérique. A la grâce de Dieu !
Le lendemain, nous débarquions heureusement; c'était le 18 mai. M. Mouchetal, avec la plus aimable insistance, sollicita de moi l'autorisation de me rendre visite pendant son séjour en France, qui devait avoir une certaine durée. Je le remerciai, et lui indiquai le séminaire des Missions étrangères, où j'allais me retirer. J'étais bien aise qu'il eût songé à me demander de ne pas nous perdre de vue ; je n'aurais sans doute pas osé prendre envers lui cette liberté, mais il n'avait fait
qu'aller au-devant de mes vœux secrets. L'intérêt que m'inspirait ce jeune homme, hier encore un inconnu pour moi , e'tait très-réel , bien supérieur à celui de relations banales nées du hasard d'une rencontre, . et j'éprouvais le vif désir de prendre part à ce qui lui adviendrait d'heureux ou de malheureux. Ainsi qu'il me pria instamment de le faire, j'offris, pour la réussite de ses projets, le saint sacrifice de la messe à Notre-Dame de Bon-Secours.
Quelques semaines s'écoulèrent, pendant lesquelles
je n'entendis pas parler de M. Mouchetal. Au milieu des préoccupations qui m'absorbaient pour le service de la mission, je pensais souvent à lui, et je reg^rettais qu'il m'eût oublié. Je l'accusais à tort. Vers le commencement du mois de juin, au sortir d'une retraite, on me remit sa carte, sur laquelle il avait crayonné quelques mots en langue anglaise. 11 s'était déjà présenté plusieurs fois, me dit-on. La phrase tracée par lui m'avertissait qu'il était en proie à une grande affliction. 11 avait ajouté son adresse à \ Hôtel du Louvre. Je m'y rendis le lendemain, d'assez bonne heure, pour avoir la presque certitude de ne pas le manquer. 11 était en effet chez lui.
En m'apercevant, il se précipita dans mes bras et
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pleura sans articuler une parole. Je Texaminai avec attention, et je fus douloureusement affecté du changement prodigieux de son visage depuis le peu de temps que je Favais quitté dans toute la plénitude de la santé et de la vie. Il était pâle, maigre, si abattu qu'on aurait dit d'un convalescent au sortir d'une longue maladie.
Heureux de sentir auprès de lui un cœur dévoué, prêt à compatir à son chagrin, il me fit l'historique des événements qui s'étaient succédé depuis notre débarquement. Le rêve l'avait, hélas ! cruellement abusé. Mademoiselle Pascaline n'était pas à Bourg lors de la pleine lune. Les recherches auxquelles il se Uvra, sans perdre un instant, lui apprirent bien peu de chose, à cause de l'époque déjà relativement éloignée de son départ, et par suite des changements qu'un laps de quatre années entraîne parmi les habitants d'une petite ville. De ses anciens amis, quelques-uns étaient morts, d'autres avaient transporté ailleurs leur domicile ; ceux qui restaient ne possédaient pas de relations avec la famille de sa fiancée et l'avaient perdue de vue.
Il fallut recourir au notaire qui , lors du décès de sa mère, avait été chargé de la liquidation de la suc*
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cession. Les actes constatant la formation et les délibérations du conseil de famille contenaient les indications propres à faire retrouver aisément ce tuteur, qui était un honorable négociant de Paris. Mais ces investigations , si simples en apparence , exigèrent * beaucoup de temps. M. Mouchetal ne put parvenir jusqu'à lui que le 29 mai ; ce fut pour apprendre que mademoiselle Pascaline s'était mariée cinq jours auparavant. Coïncidence presque incroyable, un marchand de curiosités dont le magasin occupe le rez-dechaussée de la maison, a pour enseigne une boule rouge. De sorte que, si M. Mouchetal s'y fût rendu le 20 mai, jour de la pleine lune, au lieu d'être à Bourg, en présence d'une enseigne identique, il serait arrivé assez tôt pour ne pas perdre sa fiancée, dont le mariage avait eu lieu seulement le 24.
La douleur de cet infortuné jeune homme faisait mal à voir, mais elle ne se trahissait pas au dehors par des transports excessifs qui auraient pu lui servir de dérivatif et devenir une cause d'apaisement. Son accablement morne, la stupeur qui pesait sur lui, avaient quelque chose de redoutable. Je m'empressai de lui parler de ce mariage, dans le but de déterminer chez lui une nouvelle crise de larmes, qui me
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paraissait préférable à Fétat où il était et que. je jugeais très-inquiétant.
Tout le monde sait à quel point la douleur fausse notre manière d'apprécier, et nous rend injustes envers les personnes qui, volontairement ou non, nous ont causé quelque souffrance. M. Mouchetal, lui, n'accusait pas la jeune fille, en qui il avait une confiance absolue. Il émettait la pensée que, pour qu'elle eût consenti à se marier, elle avait dû subir une pression irrésistible, qui ne lui permettait pas d'agir autrement. 11 l'excusait, et trouvait la force de me dire qu'elle était sûrement encore plus à plaindre que lui, qui conservait sa liberté, tandis qu'elle avait l'affreuse perspective d'appartenir pour jamais i un autre.
Le difficile avait été de faire savoir à celle qu'il aimait sa présence à Paris, sans se trahir auprès du tuteur ou du mari. M. Mouchetal y était parvenu. Mais son désespoir avait reçu, par ce succès même, une aggravation inattendue, toute naturelle cependant et facile à prévoir. Mademoiselle Pascaline, en réponse à la lettre qu'il lui écrivit, lui adressa un adieu navrant et ne consentit pas i le voir une seule fois. Les choses en étaient là; il négociait pour la persuader de lui accorder une entrevue.
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ËDvisâgeâDt révenlualilé où il n'obtiendrait rien, M. Mouchetal, avec une versatilité singulière dans cette organisation énergique, passait d'un extrême abattement à une exaltation dangereuse. Tour à tour, il parlait de renoncer aux affaires pour entrer dans les ordres et se vouer au service de Dieu, ou de se suicider. J'eus quelque peine à lui faire comprendre Fenormite' criminelle de ces deux alternatives. Un des plus précieux privilèges de la divine religion dont je suis Thumble ministre est de consoler les affligés. J'essayai d'appliquer le mystérieux baume à cette plaie saignante; quand je me séparai de mon jeune ami, il était plus calme, résigné en apparence, sinon en réalité, et me supplia de revenir bientôt, ce que je lui promis avec empressement.
Je le revis à quinze jours de là. 11 m'avait écrit dans l'intervalle que, trop occupé pour m'assigner un rendez-vous dans la crainte d'y manquer le premier, il me priait de ne pas me déranger, mais me demandait de lui réserver une soirée.
Au jour dit, il vint en effet dans ma chambre, aux Missions.. Ce n'était déjà plus le même homme. A l'abattement avait succédé une animation fébrile ; sa douleur, si elle u était pas apaisée, subissait une
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sorte de temps d'arrêt. Son impatience juvénile fit explosion ayant que j'eusse eu le temps de lui exprimer mon contentement de le trouver dans des dispositions aussi raisonnables. 11 désirait me poser des questions à la solution desquelles était attachée toute son existence à venir , et il avait hâte de me mettre au courant de ce qui le concernait. Mon intérêt était excité à un haut degré.
Depuis notre dernière entrevue, ses efforts s*étaient concentrés sur un point, obtenir de son ancienne fiancée qu elle le reçût. Ils n'avaient pas abouti encore. Ce qui provoquait la joie relative dont j'apercevais en lui des effets irrécusables, c'est qu'il espérait, vu les demi-encouragements déjà concédés, réussir prochainement, et peut-être même renouer la chaîne brisée du passé. Il n'osait s'abandonner à trop d'illusions, mais enfin il avait ou croyait avoir des chances de succès, qui dépendraient en grande partie de la réponse que j'allais faire aux questions décisives qu'il brûlait de m' adresser.
Le mariage de mademoiselle Pascaline n'était encore qu'incomplet; il avait reçu la sanction légale, mais aucune cérémonie religieuse ne l'avait béni. Une circonstance indépendante de la volonté des
deux époux, la maladie soudaine du futur, avait obligé d'ajourner la bénédiction nuptiale* Il s'agissait pour M. Mouchetal de savoir si, dans cet état, mademoiselle Pascaline était liée irrévocablement* Le Gode civil n'admettait aucune discussion à cet égard, il le savait. En France, et d'après la loi, mademoiselle Pascaline était mariée. Aussi se plaçait-il à un point de vue tout autre. La combinaison née dans son esprit, et à laquelle se rattachait une espérance suprême, consistait à déterminer sa fiancée à le suivre en Amérique. En supposant qu'il la décidât, cette jeune femme et lui avaient-ils le droit d'y contracter une union purement religieuse?
C'était une question délicate entre toutes. Mais ainsi posée, c'est-à-dire isolée des circonstances spéciales à l'espèce, pour employer un terme de droite elle ne pouvait être résolue que négativement.
En effet, au point de vue théologique, le seul que j'eusse à envisager, le mariage est aussi indépendant de la cérémonie religieuse qui le consacre que de la formalité civile qui le légalise; il réside dans le consentement mutuel de s'unir. Par conséquent, si mademoiselle Pascaline avait déclaré sa volonté de prendre pour époux M. Néandry, peu importait
qu'eUe n'eût manifesté cette volonté qu'en présence de Fofficier de Fétat civil, le fait de Tavoir exprimée constituant à lui seul un engagement qui la liait.
Telle fut ma première réponse.
M. Mouchetal alors précisa la situation de sa fiancée. Elle avait accepté de se marier, uniquement par Teffet d'une contrainte morale» et faute de pouvoir résister à son tuteur, qui, avec d'excellentes intentions sans doute, l'avait placée dans une alternative telle que la malheureuse jeune fille s'était vue réduite à une abnégation complète. Il était si vrai que, tout en se résignant, elle protestait contre la violence faite à ses sentiments, qu'elle avait prévenu M. Néandry lui-même. Son mari légal savait que, libre, elle l'eût repoussé, parce que son cœur appartenait à un autre. Et pourtant il avait persisté dans sa poursuite, se rendant ainsi complice de l'odieuse pression dont il devait profiter.
Un pareil engagement était-il valable? Je ne l'ai pas cru , et je Tai dit.
Cet entretien est le dernier que j'eus avec M. Mouchetal. Je ne le revis pas. Trois semaines après , je reçus de lui une lettre datée d'Angleterre. Il s'excusait , dans les termes les plus affectueux , de n'avoir
78 PASGALINE.
pu m'aller serrer la main avant son départ de Paris» qui avait e'té précipité. Les affaires urgentes qu'il traitait à Londres rendaient impérieux son prompt retour à Oil-City. A tout hasard , il m'envoyait ses adieux. Mademoiselle Pascaline et lui étaient enfin réunis, ou allaient F être; il l'attendait, et pour elle retardait son embarquement, tous les jours imminent, non sans maudire les scrupules de la jeune femme qui, depuis longtemps décidée à le rejoindre, avait mis pour condition qu'elle n'abandonnerait pas celui que les hommes étaient fondés à appeler son mari , tant qu'il ne serait pas rétabli.
Une fois encore, il y a plus d'une année, je reçus une lettre dont la suscription me sembla être de l'écriture de M. Mouchetal. Toutefois, je ne puis rien affirmer; par suite d'un événement de mer, cette lettre s'est trouvée tellement effacée qu'il ne m'a pas été possible d'en déchiffrer un seul mot. J'étais alors à Auckland (Nouvelle-Zélande), depuis le commencement de l'année 1876.
J'ai toujours regretté que M. Mouchetal n'ait plus pensé à moi, ou que les relations se soient interrompues entre nous malgré notre bonne volonté de les entretenir. J'ai peine à croire que ce cœur chaud
et généreux ait si promptement oublié la liaison ébauchée en pleine mer et que notre séjour à Paris avait singulièrement renforcée.
Je veux espérer encore que ce silence de près de trois années n'était qu'un malentendu. Quoique je m'intéressasse à lui comme à un frère, le temps m'a manqué jusqu'ici pour le rechercher utilement, mais le dernier mot n'est pas dit. Les missionnaires ne s'appartiennent guère; le service de Dieu passe avant celui des hommes.
ASHLEY (Tommy), citoyen américain,
COMMANDANT LE STEAMER DELAWARE, POUR LE COMPTE DE VAMERICANSHIP COMPANY,