‹ Pascaline (un dossier judiciaire)Chapitre 7 sur 22 · CINQUANTE-TROIS ANS · texte numérisé non relu

CINQUANTE-TROIS ANS

La compagnie de navigation à laqueUe je suis attaché depuis une quinzaine d'années ne ressemble pas aux sociétés en commandite françaises qui possèdent des bâtiments affectés aux traversées de TAtlantique. V American-Ship Company ne transporte rien par elle-même; elle est propriétaire d*un certain nombre de navires à vapeur qu'elle loue soitàd' autres compagnies , soit à des maisons de commerce qui en ont besoin , et elle retire un loyer qui constitue son bénéfice, le seul qu'elle recherche. Il suit de là que

sa responsabilité ne saurait être engagée pour les transports qui sont effectués sur son matériel naval, par la raison qu'elle y reste étrangère. Son intervention se borne à fournir, à quiconque paye le prix qu'elle demande, un ship, comme son nom l'indique, convenablement aménagé pour le service auquel on le destine. Elle se charge naturellement de recruter l'équipage, qui est à sa solde, et le capitaine relève exclusivement d'elle.

Pendant Tannée 1875, je commandais, dans ces conditions, le %\/^hmevHud$on. Il était loué pour trois ans à la maison Hôwkins , Bardlowand C*, de New- York, qui se chargeait du transport des passagers de Ne w-York au Havre , avec escale à Southarapton. J'accomplissais une traversée chaque mois, daias un sens ou dans l'autre. Mon troisième voyage d'Europe en Amérique eut lieu au mois de juillet. Les dates étant précisées par le livre de bord , je suis en mesure d'affirmer que je quittai le Havre le 9, à la marée du matin. Je séjournai à Southampton jusqu^au 13, vers six heures de l'après-midi. J'avais à mon bord quatre-vingt-huit passagers, dont la liste est annexée à ma déposition. Sur ce nombre, soixante-trois s'étaient embarqués au Havre ; les vingt-cinq autres,

pour la plupartde nationalité anglaise ou américaine^ avaient pris passage pendant Tescale.

Parmi ces derniers, il y avait un Français établi en Amérique, et qui y retournait. Il voyageait avec sa femme, ainsi que Ténonce la liste ci-jointe, où il figure avec elle sous le nom de M. et madame Mouchetal. Us avaient arrêté chacun une cabine ; mais madame Mouchetal devait habiter plus spécialement le salon réservé aux dames.

Le temps était beau lors de notre départ de Southampton. Avant que nous fussions tout à fait sortis de la baie, le vent s'éleva. Il fraîchit assez pour me suggérer la pensée de F utiliser, ce qui permettait de laisser reposer la machine, et de faire ainsi une notable économie de combustible. L'Hudson était gréé pour naviguer à volonté à la voile ou à la vapeur, et les traversées qu'il effectuait n'étaient pas des voyages de vitesse, quoique, sous ce rapport, ce bâtiment eût de grandes qualités.

Je fis appareiller à trois milles à peine du quai d'embarquement. Il était un peu plus de six heures; par conséquent, le jour était encore dans son plein; mais le ciel était très-nuageux, et une brume assez intense masquait la côte anglaise.

, Pendant que Féquipage, obéissant à mes ordres, se trouvait en grande partie dans la mâture» il se produisît un événement fâcheux.

A cause de la violence des courants dans ces parages et du voisinage de la terre, j'avais cru devoir prendre le porte-voix et remplacer mon second, qui était de quart. J'entendis tout à coup pousser le cri : d Un homme à la mer! » Aussitôt je prescrivis les mesures usitées en pareil cas. Je fis stopper^ pour ne pas m' éloigner du lieu de Taccident, et en même temps je donnai Tordre d'armer deux embarcations, commandées chacune par un lieutenant. Enfin, comme la brume dont j'ai parlé allait s' épaississant, et formait un brouillard compacte, j'ordonnai de jeter à la mer la bouée de sauvetage. J'avais à bord de YHudson le système Parker , très-usité en Amérique. Il diffère des autres en ce que cette bouée a la propriété de s'allumer au contact de l'eau et de projeter à une assez grande distance une clarté d^un rouge vif.

Les embarcations explorèrent la mer dans un rayon étendu autour du bâtiment ; mais, au bout de deux heures, elles rentrèrent à bord sans avoir rien aperçu.

Pendant que ces recherches s'opéraient sansperdre de temps J'avais eu soin de commencer une enquête pour déterminer comment l'accident était arrivé et savoir le nom de celui qui en avait été victime. Mon principe est, lorsque j'ai à commander une manœuvre importante, d'interdire le séjour du pont aux passagers jusqu'à ce qu'elle soit terminée. Il ne devait donc pas, à ce moment, en rester un seul dehors, et j'étais autorisé à penser que c'était un des hommes de mon équipage qui avait disparu. Je fis faire aussitôt l'appel; pas un ne manquait que ceux désignés pour monter les embarcations. La même opération, appliquée aux passagers, permit de reconnaître que l'un d'eux ne répondit pas : c'était M. Mouchetal.

J'acquis bientôt la douloureuse conviction que poursuivre plus longtemps les investigations était inutile. Puisque deux heures d'efforts n'avaient amené aucun résultat, il fallait admettre ou que l'infortuné avait été englouti par les eaux, ou que le courant, qui, ainsi que je l'ai dit, a une grande violence aux abords de l'île de Wight, l'avait emporté. Toute espérance de l'arracher à son triste sort nous était enlevée dans les deux cas; car, admettant

rhypothèse où il aurait été enlrainé à la dérive dans la direction de la terre, ce qui était la supposition la moins défavorable, comme toute la côte est trèsdéchiquetée et hérissée de brisants dangereux, je ne pouvais songer à m' aventurer jusque-là, quoique la distance fût, après tout, peu considérable : trois milles au large environ.

Je dus donc me résigner, après avoir fait de nouveau explorer vainement les alentours, à donner Tordre du départ.

Les plus vives instances pour changer ma détermination furent tentées auprès de moi par la jeune femme de M. Mouchetal, dont le désespoir était véritablement poignant, A mon profond regret, mon devoir était de résister à ses supplications. J'avais fait ce qui était en mon pouvoir pour essayer de sauver le malheureux M. Mouchetal. Continuer les recherches, ainsi que le demandait sa femme en me rapprochant de Southampton, c'eût été exposer non-seulement le navire qui m^'était confié, mais encore la sécurité des autres passagers. Il ne m'était pas permis d'hésiter. Au surplus, je le répète, la certitude demeurait malheureusement acquise que c'eût été faire courir inutilement à mon bâtiment de grands dangers. Les

probabilités étaient que M. Mouchetal» puisqu'il avait disparu si rapidement du rayon dans lequel on Favait cherché avec tant de soin, était irrévocablement perdu.

Nulle part plus qu'à la mer il n'est indispensable de déployer une énergie impitoyable. Celle que je dus opposer aux prières éplorées de madame Mouchetal fut sans doute taxée par elle d'inhumanité. Je puis dire à mon tour que, dans ma carrière de marin déjà longue, je ne me suis jamais trouvé aux prises avec une situation plus émouvante. Cette dame , qui n'avait guère plus de vingt ans, était comme affolée; la douleur qu'elle éprouvait devait être affreuse. Elle me causait à moi-même une émotion et une pitié telles, que s'il n'avait fallu pour la consoler que faire le sacrifice d'un de mes bras, j'y eusse consenti sur l'heure.

Il me restait à approfondir les causes de l'accident, et à établir avec exactitude comment il avait pu se produire. C*est ce dont je m'occupai immédiatement, afin d'être à même, lors de mon arrivée à New-York, de remettre au consul de France les éléments d'une enquête sérieuse.

La discipline qui règne à mon bord n'avait reçu

aucune atteinte, je le constatai avec satisfaction, M. Mouchetal avait sollicité et obtenude Tofficierde quart la permission de demeurer sur le pont. Mon second, qui la lui accorda sur sa demande instante, eut seulement le tort de ne pas me prévenir, lorsque je pris le commandement. Mais ce n*est là qu'une irrégularité de peu d'importance, en ce sens qu'elle n'a aucunement influé sur Faccident. Je déclaré que si j'avais été prévenu, ainsi que j'aurais dûTêtre, je n'aurais pas assigné à M. Mouchetal d'autre place que celle qu'on lui avait permis de conserver.

On l'avait reléguéàFarrière, pour qu'il negénât pas la manœuvre, et ce fut cette circonstance qui le perdit. Il parait que ce jeune homme était sujet au mal de mer ; il avait insisté pour rester en plein air , et par ce motif on lui avait permis de ne pas descendre au moment où j'avais fait évacuer le pont. 11 s'était assis sur un banc en face du rouf, et adossé au bastingage de tribord. A l'endroit où il était, il ne devait en effet gêner en rien les hommes de service. Dans cette partie du navire, plus élevée que le pont proprement dit, le bordage était aussi un peu moins haut, à cause de l'espace pris par la dunette , et de plus il existait de chaque côté deux embrasures, fermées dans les

beaux temps par une simple claire-voie. C*est à proximité d'une de ces claires-voies que se trouvait M. Mouchetal.

Uaccident fut occasionné par un câble qui, enroulé autour du cabestan , allait se rattacher au maître palan de la vergue du mât d'artimon. Dans Tespace relativement très-court qui sépare ces deux points, il était lâche et traînait sur la dunette. Par mégarde, M. Mouchetal y avait très-probablement appuyé ses pieds. Aussi, dès qu'à mon commandement les matelots qui servaient le cabestan le mirent en jeu pour hisser la voile, le câble se roidit aussitôt. La secousse violente qui fut ainsi imprimée à Fimproviste à M. Mouchetal, jointe au roulis, détermina sa chute. Il a dû être enlevé avec la soudaineté de F éclair, soit par-dessus le bordage, soit à travers la claire- voie, qui est garnie seulement d'une traverse en fer suffisante comme clôture, mais qui laisse au-dessus et audessous d'elle deux vides assez larges pour livrer passage au corps d'un homme.

Le récit que je viens de faire est celui qui me paraît expliquer le mieux le fatal événement qui coûta la vie à un de mes passagers. Néanmoins, il fallut me résoudre à n'asseoir que des conjectures à

cet égard, parce qu'il n'y avait a'ors personne auprès de lui. Non-seulement les quatre matelots qui étaient le plus près, à quelques pas, étaient occupés à leur travail au cabestan, et n'ont pu fournir que des données très-vagues, mais encore aucune trace matérielle de ce drame terrible ne fut retrouvée. Après comme avant cette inexplicable disparition, le banc, le rouf et la claire-voie, examinés avec le plus grand soin, offraient le même aspect : pas une éraillure dans le bois, ni dans la couche de couleur qui le recouvrait, ne trahit l'endroit précis qui en fut le théâtre. Le chapeau de M. Mouchetal seul avait roulé sur le pont, au pied de l'escalier de la dunette. Il a été remis à sa veuve.

Les hommes en manœuvre au cabestan ont tous les quatre fait une déposition identique. Tous l'ont vu assis sur le banc ; il leur tournait le dos et regardait du côté de l'avant, comme s'il suivait le tangage du bâtiment. Aucun ne put préciser à quel moment il avait cessé de le voir; aucun non plus n'avait remarqué qu'il eût quitté sa place, si ce n'est lorsqu'à retenti le cri : a Un homme à la mer I » L'alarme a été donnée par le matelot de vigie au sommet du grand mât, qui a aussitôt indiqué par gestes la direc-

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tion dans laquelle il avait vu flotter un corps. Ce matelot lui-même n'avait pas conscience de Taccident. VHudson filait rapidement, à raison de quinze nœuds à rheure ; la brume rendait très-difficile l'exploration de la mer. 11 n*a pu dire que ceci : « J'ai vu à tribord un homme roulé par les vagues, et qui a disparu presque immédiatement. Alors j'ai prévenu, v

Aucun autre incident ne signala le reste de la traversée, qui s'accomplit dans de bonnes conditions. Dès mon arrivée au port d'attache, j'ai rempli les formalités voulues, et j'ai fait ma déclaration au consul de France, qui m'écrivit une lettre de remerciments. Je la conserve comme un témoignage d'approbation de la conduite que j'ai tenue dans ces pénibles circonstances.

Je ne me séparai pas de madame Mouchetal , qui par son malheur m'inspirait un très-grand intérêt, sans lui offrir mes services pour le cas notamment où elle aurait désiré être rapatriée dans un court délai. Elle me remercia, me témoigna beaucoup de reconnaissance pour les soins dont elle avait été l'objet de ma part pendant ce triste voyage, mais elle n'accepta en rien mon concours. Seulement elle me demanda s'il était possible de lui éviter de corn-

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paraître devant le consul de France, ou devant une autorité quelconque, par suite de l'accident survenu à son mari. Rien n'était plus facile, puisqu'elle n'en avait pas été témoin , et ne savait que par ouï-dire ce qui s'était passé. Je fis donc ce qu'elle désirait, et ne parlai pas même d'elle dans mon rapport.

J'ignore si madame Mouchetal est ou non restée en Amérique , aucune circonstance ne m' ayant mis depuis en relation avec elle.

SORBIER (veuve), née GODET (Célestine),

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