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CHAPITRE III

Avant la querelle.

Si- 1^0 dogme (le la Cène dans les sept premiers siècles.

Le livre de Radbert a fait époque, avons-nous dit, par ce qu'il a soulevé la première controverse importante sur la Cène. Cette controverse avait été préparée depuis longtemps par la co-existence de deux courants d'idées. Dès les premiers siècles, les divergences de points de vue apparaissent.

L'idée d'un sacrifice oifert dans la Cène, absolument étrangère à l'institution de ce sacrement par le Seigneur, s'introduisit de bonne heure. Prendre la Cène, cela s'appela sacrifier, le terme eucliaristie fut très vite emploj'é pour désigner le pain et le vin.

Justin Martyr et Irénée parlent de sacrifice, mais Origène combat cette idée. Cyprien déclare que le corps et le sang du Christ sont oiferts à Dieu. Jésus s'est offert lui-même, et le prêtre otfre un vrai sacrifice. Mais ce n'est pas une répétition du sacrifice de Jésus-('hrist, c'est une imitation. C'est l'Eglise unie au Christ (union représentée par l'eau mêlée au vin) que le prêtre offre à Dieu.

Chrysostome, Augustin, acceptèrent l'idée d'un sacrifice accompli dans la Cène comme simple mémorial de celui de Jésus.

Les païens habitués à voir dans l'immolation des victimes l'acte religieux par excellence, une fois devenus chrétiens, cherchèrent l'équivalent des sacrifices dans leur nouveau culte. Ce qui chez Ambroise, Jérôme, Chrysostome, Augustin, n'était peut-être encore qu'un symbole, une métaphore édifiante, devient un vrai sacrifice, qui par le seul fait de sa célébration, obtient le pardon de ceux à l'intention desquels il est offert. Ainsi le déclarent formellement Césaire, évêque d'Arles, et le pape Grégoire le Grand. Depuis ce dernier, la sainte hostie fut habituellement donnée aux mourants comme viaticum.

Pour ce qui touche aux rapports du pain et du vin avec le corps et le sang du Christ, un double courant se manifeste. D'abord un courant réaliste leprésenté par Justin et Irénée. Justin affirme la présence substantielle du Christ.

Il y a bien une transformation, mais du pain dans notre corps, non pas du pain dans le corps de Jésus-Christ. Ce ne sont pas du pain et du vin ordinaires qui sont donnés aux communiants. Le Verbe de Dieu s'unit dans la sainte Cène avec le pain et le vin, qui par le fait de cette union sont nommés sa chair et son sang.

Irénée dit à son tour que nourrie par la chair et le sang du Seigneur, notre chair devient apte à la vie éternelle.

La tendance symbolique a pour représentant le grand Origène. Pour lui le pain et le vin que la parole divine déclare être le corps et le sang de Christ, c'est la Parole qui nourrit et abreuve les âmes. En soi, la jouissance des symboles n'apporte aucun bien; la justice y est une cause

de bienfait, la méclianceté une cause de perte. Tertullien est aussi un représentant de cette tendance, quand il déclare : Hoc est corpus nieuni, id est figura corporis mei.

Quant à Augustin, le luthérien Kalinis le déclare un prédécesseur de Calvin. Pour lui, les espèces de la Cène ne sont que d'une manière figurée le corps et le sang de Christ. Christ n'est présent sur la terre que selon sa divinité, non selon son corps, qui est dans le ciel. Dans la Cène le corps du Christ ne peut donc être présent corporellement. Enfin la Cène est une communion spirituelle avec Christ et avec tous les croyants. Son efficace n'existe que pour ceux-ci.

Au IVe siècle, le dogme de la présence corporelle du Christ déjà enseigné par J. Martyr, fit de nouveaux progrès. Comme les éléments employés étaient prélevés sur le pain et le vin offerts par les communiants, il en résulta d'abord de l'étonnement chez quelques-uns, à l'ouïe des paroles sacramentelles». Un jour que le pape Grégoire le Grand distribuait la communion, il vit une femme sourire parce que le pain qu'il lui donnait pour le corps du Seigneur, était celui qu'elle avait pétri le matin même. Pour la convaincre, le pape lui montra ce pain converti en chair. Ce fut peut-être pour écarter de pareils doutes qu'on donna dans la suite au pain de la Cène une forme particulière et qu'on s'abstint de le faire offrir par les fidèles.

La plupart d'entre eux, du reste, étaient plus portés à l'adoration qu'à l'étonnement, quand on leur disait que Christ s'incorporait à ces éléments, à la voix du prêtre.

Pendant cette période la doctrine de la Cène n'est pas l'objet d'une formation dogmatique. Cela explique que des points de vue si divers aient existé simultanément sans provoquer de controverse.

g 2, — Le dogme de la Cène au moyen âge.

Grâce à la notion du sacrifice expiatoire qui s'était introduite, la sainte Cène avait son efficace par le fait même de l'accomplissement des rites consacrés, et quoique absents, les fidèles pouvaient participer à cette efficace. De là l'introduction des messes basses dont on trouve des traces depuis le VHP siècle. Elles devinrent de plus en plus fréquentes depuis le IX*" et le X*' siècle.

Quant aux rapports du pain et du vin avec le corps et le sang du Seigneur, il régnait sur ce point une^ assez grande variété d'opinions. Les théologiens y voyaient avec Origène, Basile, Grégoire de Nazianze et Augustin une union plutôt spirituelle, mj^stique, en vertu de laquelle le croyant en participant à l'eucharistie, entrait en communion avec sou Sauveur.

Le pape Gélase P'', à la fin du V*" siècle, avait formellement enseigné que le pain et le vin dans la Cène ne changeaient pas de nature, et n'étaient que l'image du corps et du sang de Christ. Les chrétiens les plus réalistes, au contraire, admettaient, comme Isidore de Séville et Jean Damascène, une présence réelle et matérielle du corps et du sang de Christ dans les éléments.

La doctrine d'une commutation du pain et du vin avait été affirmée en Orient par le concile de Nicée en 787 ; en Occident, elle avait pénétré dans les esprits de la multitude.

Ceux qui n'admettaient pas sans réserves la doctrine régnante, les partisans d'une opinion spiritualiste se contentaient d'exprimer leurs idées timidement et en

secret, jusqu'à ce Ratramne vint s'opposer énergiquement aux dogmes de la coirimutation et de la présence réelle du corps historique de Christ.

Dans la seconde moitié du VIII'^ siècle, Ambrosius Autpertus déclare que le pain et le vin sont des symboles, que le corps réel de Christ n'est goûté que d'une façon invisible, spirituelle.

Amalarius de Metz (f vers 840): Le sacrement est une représentation symbolique {imitatio, figura), le pain et le vin sont semblables au corps et au sang de Christ.

Theodulf d'Orléans (f 821): Ce qui est olfert est pain et vin, les eifets de la communion sont purement spirituels.

Druthmar, moine de Corbie à l'époque de Paschase Radbert, voit dans la Cène une institution qui a pour but de rappeler perpétuellement aux croyants la mémoire de l'amour infini du Christ, avec des symboles appropriés dont l'un représente le corps rompu, l'autre le sang répandu. Aucune trace de sacrifice ou de commutation.

Enfin en 840, Strabo, élève de Raban Maur déclare que le vrai corps de Christ n'est pas donné dans la Cène, que la nature du pain n'est pas changée, et que Christ n'est pas sacrifié.

Tous ces hommes ayant été élèves d'Alcuin ou disciples de ses élèves, on peut .se demander s'ils n'ont pas hérité de lui leurs opinions. 11 e.st vrai que dans les écrits que nous avons de lui, Alcuin n'enseigne pas une conception symbolique, mais Charlemagne,son élève, le fait. Ce serait bien extiaordinaire que de son propre chef l'empereur pensât autrement qu'on ne le tai.sait généralement de son temps et qu'il pensât à la façon de TertuUieu dont il n'avait jamais lu les écrits, et dont les opinions ne sont pas si lucides.

Il est probable qu'à côté des idées qu'il exprimait en s'adressant aux ecclésiastiques, Alcuin en avait d'autres. Réaliste dans les rapports officiels avec le clergé, il était symboliste dans son enseignement oral. C'est à lui que remonteraient les idées spiritualistes de bien des théologiens des VHP et IX^ siècles, idées que lui-même tenait d'A.ugustin et de Tertullien. C'est là une vraisemblance, mais pas une certitude (^).

En résumé, entre 770 et 840, six écrivains tous bénédictins, traitent de la Cène et sont partisans d'une conception symbolique. Ce courant ainsi établi en opposition avec les idées répandues et sanctionnées par la liturgie de la Messe, devait amener une querelle dès qu'il se trouverait un homme attaché à l'opinion régnante, qui défendrait la conception réaliste. Les opposants n'avaient osé produire leurs pensées au grand jour, ouvertement, mais il était à prévoir que si quelqu'un défendait avec talent la doctrine populaire, la lutte éclaterait. C'est ce qui arriva. Dans le couvent de Corbie, Paschase se rencontre avec Druthmar et Ratramne, et cherche à formuler scientifiquement la doctrine réaliste vers laquelle penchait la multitude. « Or lorsqu'une idée quelconque a pénétré profondément dans l'esprit des masses, il se trouve toujours quelque théologien pour la formuler en dogme, et un sacerdoce pour exploiter ce dogme à son^profit. C'est ce qui arriva au moyen âge pour celui de la présence corporelle de Christ ('^). »

(') Ruckert, op. cit., p. 31-51.

(*) Chaslel, op. cit., t. III, p. 234-253.

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