II. — L'K^iise et le iiionaeliisuie au iieiivièine siècle
Au commencement du siècle, l'Eglise est gouvernée par l'empereur. Il s'efforce de la réformer. Après la mort de Çliarlemagne, les évêques s'affranchissent de la royauté; comme les autres propriétaires fonciers et vassaux de la couronne, le clergé participe au gouvernement du pays. Sous Louis le Pieux les évéques passèrent de l'indépendance à la tyrannie. En 833, les prélats du royaume déclarent Louis déchu de la puissance royale. Ils l'obligent à réciter une confession publique des crimes qui lui ont mérité la déposition, et parmi lesquels figure celui d'avoir convoqué son parlement le Jeudi saint, et d'avoir commandé ses troupes durant le Carême. Louis fut enfermé pour un an et ne rentra en possession de la liberté et de la couronne, qu'après avoir obtenu dans l'assemblée de Saint- Denys l'absolution du clergé (-). On comprend que dans les démêlés qu'ils avaient entre eux, les princes aient cherché avant tout le suttVage d'un clergé si puissant.
(') Ampère, op. cit., p. \H).
(-) Cliiistol. Ifistof'i-r (Ih (Vir'sfriinsiHc, t. III, |i. "21:2.
Au lX°'e siècle, l'iiistoire de l'Eglise est en grande partie celle des ordres religieux ; le crédit de la vie monastique déjà fort grand, s'accrut encore.
Le nombre des moines était de plusieurs centaines de mille, dépassant de beaucoup celui des prêtres séculiers. Les moines, pouvant mieux que d'autres supporter l'abandon et l'exil, continuèrent à rendre de grands services à la cause des missions. Bien des monastères furent des postes avancés du christianisme et de la civilisation sur les terres de l'idolâtrie.
On fait aux couvents des largesses inouïes et les privilèges monastiques sont accrus, les moines sont revêtus des droits attachés à la prêtrise, ils peuvent prêcher, confesser, administrer les sacrements. La plupart des paroisses n'ont plus d'autre église que celle du monastère voisin.
Le goût des études et des lettres poussait bien des gens à embrasser la vie monacale, mais surtout l'opulence des monastères attirait en grand nombre des personnes peu disposées à mener une vie qui aurait dû être sérieuse et sévère. Alors les congrégations choisissaient les abbés ou abbesses les- plus indulgents. Les seigneurs qui avaient doté les monastères avaient droit d'investiture, ils étaient souvent maîtres des élections. De nobles laïques, tentés par la richesse des bénéfices abbatiaux, s'en faisaient investir par le prince et en obtenaient la transmission héréditaire à leurs descendants. On voyait ainsi, à la tète de nombreux monastères, des abbés séculiers qui continuaient à vivre en laïques. Ils se faisaient représenter par quelque vicaire ecclésiastique, et ne résidaient au couvent que de temps en temps, pour y mener joyeuse vie et en gaspiller les revenus. Sous de tels supérieurs, la règle
était bientôt foulée aux pieds, toute discipline abolie et les vœux violés sans scrupules.
Déjà longtemps auparavant, à la fin du VIII™e siècle, une réforme avait été reconnue nécessaire. Benoît d'Aniane l'avait tentée. Il réunit dans un monastère une foule de religieux animés du même désir que lui. A l'exem- I)le de saint Benoît, il les assujettit à un travail assidu et leur apprit à soulager les populations indigentes avec le produit de leur travail. Il prescrivit des études régulières et joignit à son monastère une bibliothèque pouilaquelle les moines firent des copies d'anciens manuscrits. Dans son Codex regularum, Benoît s'efforçait de rétablir l'ancienne règle de son ordre.
La réforme eut du succès, les couvents du midi de Il France l'adoptèrent spontanément, et Louis le Débonnaire chargea Benoît de présider en 817 l'assemblée d'Aix-la-Chapelle où sa règle fut formellement sanctionnée (*).
Cela n'avait malheureusement pas suffi pour arrêter la corruption. Nous verrons Paschase Eadbert exhorter ses frères au travail et à une activité sérieuse, mais avec toute son autorité et son énergie, il échouera dans ses tentatives pour maintenir l'ordre et l'observation de la discipline à Corbie.
Le IXe siècle est le théâtre de luttes nombreuses : luttes pour la succession impériale, pour le partage du territoire, luttes entre évêques et métropolitains, entre partisans et adversaires de la prédestination. On se dispute aussi au sujet du culte des images, de
(') Chaslel, o}j. cit., t. III, \^\^. ±r,-M)\.
l'accouchement miraculeux de la Yierg-e, au sujet de la présence corporelle du Clirist dans la Cène.
C'est cette vie si mouvementée, si intense qui fait l'intérêt de cette époque.
Tels sont les événements et la' situation au milieu desquels Paschase Radbert a vécu ; nous devons maintenant retracer sa vie et la part qu'il a prise aux discussions de son temps.
JPremièi^e I^artie
§ I. — Paschase Radbert avant sa nomination d'ablîé de Corbie.
Paschase Radbert (^) est né à Soissons ou dans les environs vers la fin du VlII^^e siècle (-). On ne sait rien de certain sur ses parents. Après la mort prématurée de sa mère, l'enfant fut exposé dans l'église Notre- Dame, à Soissons. Les nonnes bénédictines le recueillirent et firent sa première éducation ; elles avaient pour abbesse Théodrade, sœur d'Adalhard et de Wala. Comme cela était naturel dans ce milieu et à cette époque, le jeune garçon fut destiné à l'état ecclésiastique. Lorsqu'il eut grandi, les nonnes le confièrent aux moines qui
(^) Paschase est son nom de moine.
(-) Plusieurs auteurs catholiques donnent la date de 786. Nous ne savons sur quoi ils se fondent.
desservaient l'église de Saint-Piei-re dépendante de Notre- Dame ('). On lui avait déjà donné la tonsure pendant qu'il était chez les religieuses. Il parle lui-même de la corona, qu'il avait reçue tout enfant devant le saint autel, et qu'il avait profanée par beaucoup d'actions mondaines (-).
Il lui prit le désir de voir le monde, et de connaître la vie en dehors des murs d'un couvent. « L'amour du siècle le tira de ce saint asyle, »> dit son biographe dans VHisfoire littéraire de France. Ce ne fut pas pour longtemps. Paschase fut bientôt dégoûté de voir régner la grossièreté, l'amour du gain et des basses jouissances. Son caractère sérieux et élevé était fait pour la tranquillité et la solitude du cloître. « Il reconnut enfin par la lumière de la grâce la vanité des choses passagères » (")•
En 814, il entrait au couvent de Corbie. Le noble Adalhard qui en était l'abbé (*), devint son maître et se montra pour lui un véritable père. Au milieu des autres moines, dont plusieurs étaient probablement entrés à Corbie pour des motifs frivoles, Paschase se distingua bien vite par sa piété, son sérieux et une culture théologique très étendue. Ses écrits sont émaillés de citations des anciens auteurs, tels que Cicéron, Virgile, Horace, Térence. Il fit une étude spéciale des œuvres des Pères de l'Eglise et de l'histoire ecclésiastique.
Il savait le grec, il savait aussi l'hébreu : au commen-
(•) Ilist. im. de France, t. V, p. 287.
(') Commencement du :V' livre de VExpositio in Psalmxm XLIV.
(») Hist. lltt., t. V, \). -2S7.
{*) Gualdon. Prolo(/ttc de la vie de saint Ans<jar.
cernent du livre De pcirhi Tirginis, il remonte au texte original. A cette époque de renaissance et d'activité littéraire, une telle culture était hautement appréciée.
Ses connaissances nombreuses et variées le désignaient pour la direction de l'école du couvent. De très bonne heure, Paschase devint le maître des jeunes moines, et fut probablement revêtu de la charge de lecteur.
Celui-ci devait instruire dans les sciences théologiques les novices qui se destinaient à la prêtrise (^).
Grâce à l'enseignement distingué de Paschase, l'école devint fort célèbre, et les études prirent un essor nouveau. Il est à supposer que des hommes tels que Druthmar et Ratramne, qui enseignaient à la même époque à Corbie, contribuèrent également à faire la renommée de l'école. « Corbie devint un flambeau, grâce surtout à Paschase Radbert, à sa science et sa vertu. Auprès de lui, ceux qui étaient instruits apprirent la sagesse, ceux qui étaient sérieux, la piété, tous acquirent un nouveau zèle et une nouvelle ardeur pour rechercher la vertu et la perfection (-).
Paschase ne devait sans doute pas se contenter de professer, il devait faire part à ses élèves non seulement de ses connaissances, mais aussi de ses expériences. Il savait descendre de la chaire professorale pour encourager et guider ses élèves et leur inspirer l'ardeur qui l'animait. C'est pour cela qu'il eut l'honneur de faire des hommes, et pas seulement des savants ; parmi ses élèves on peut citer les noms d'Adalhard le jeune; de saint Ansgar, le grand apôtre des peuples
(') Hausher. Der Jieilif/e Paschasms lîudbertns, p. 6. C) Mabillon. Acia ord. sanct. Bened., t. VI, p. 123.
du Nord, en Allemagne et au Danemark, archevêque de Brème ; de Hildemann et d'Odon, évèques de Beauvais, de Warin, abbé de la nouvelle Oorbie en Saxe. Ces élèves transportèrent au dehors et répandirent son plan d'études et sa méthode d'enseignement.
Ce Warin surnommé Placidus, que nous venons de citer^ fut cause de la fondation de la Nouvelle Corbie. Il appartenait à une des plus nobles familles de Saxe, et sa parenté avec l'empereur aurait pu lui ouvrir la perspective d'une haute position dans l'empire, mais il préféra entrer au couvent à Corbie. Ce fait avait excité dans son entourage un étonnement mêlé d'admiration. On manifesta le désir que l'on fondât en Saxe une colonie, fille de la sainte communauté de Corbie. Selon Hausher, les premières démarches eurent lieu en 815 et une colonie de moines fut envoyée en Saxe. En 822, Paschase accompagna Adalhard et Wala (') en Saxe pour l'établissement définitif du couvent.
Dans cette même année, Warin retourna dans son pays et s'installa à la Nouvelle Corvey dont il devint abbé en 826 {^).
(') Wala, demi-frère d'Adalhard et de Theodrade, était parent de Charlemagne par son père, et par sa mère appartenait à une noble famille saxonne. Il occupa une haute position a la cour et fut ministre de l'empire. Peu avant la mort «le Charlemagne, il entra à Corbie et y attira beaucoup de nobles visiteurs saxons. C'est, à ce que l'on pense, dans une visite de Placidus (Warin) a Corbie, que celui-ci fut gagné par Wala à la vie monacale.
Hausher, op. cit., p. 9.
('^) La Nouvelle Corvey atteignit un haut degré de prospérité, elle eut juscju'a :U)0 ecclésiastiques dans ses murs et 2'i niaitres de la .sainte Ecriture. Outre les sciences théologiques, on y étuiliaitle grec, le latin, les mathemati(iues, la médecine et l'astronomie. Les moines (pii en sortirent, exercèrent leur activité et leur nùnistère sur la plupart des royaumes d'Europe. Hausher, op. cit., p. 111.
A Corbie, Pascliase exposait les évangiles le dimanche et les jours de fêtes, dans un discours édifiant, exliortandi causa, dit-il. Les frères goûtaient si fort ses discours, qu'ils le supplièrent de les rédiger par écrit. C'est ainsi qu'il composa son Commentaire sur saint Matthieu. D'après Hausher, Paschase aurait été revêtu de la charge de prédicateur, charge distincte de celle de lecteur et de directeur de l'école, pour laquelle on ne choisissait que des hommes jouissant de Testime de tous les moines. Les quatre premiers livres du commentaire furent composés avant qu'il devînt abbé.
Malgré toutes ces occupations, Paschase ne manquait à aucun devoir de la vie monastique et ne consacrait que ses heures de loisir (furtivœ liorœ), aux travaux littéraires. Pour lui, il n'y avait pas d'occupation plus agréable sur cette terre que de prendre part aux saints offices C).
En 826, après la mort d'Adalhard, il s'agissait de faire ratifier l'élection de Wala. Comme Paschase jouissait d'une grande autorité dans le cloître, on le délégua à la cour de Louis le Pieux, et il obtint du roi ce qu'il désirait. On lui demanda pourquoi les moines avaient élu un homme si sévère. Paschase répondit qu'il fallait préférer celui qui marche devant vous, plutôt que celui qui marche derrière votre dos.
La mort d'Adalhard, le maître qu'il chérissait et vénérait, lui avait été très sensible. Voulant donner un témoignage de la reconnaissance qu'il éprouvait pour lui, il écrivit sa biographie, le livre De vita sandi Adalhardi. Il y raconte d'une manière touchante la dernière
(>) Mabillon. Acta ord. s. Ben., t. VI, p. 124.
maladie de l'abbé, les adieux pleins d'affection que lui firent ses subordonnés et sa mort chrétienne.
Après Adalliard, l'administration des deux monastères de la Vieille et de la Nouvelle Corbie fut séparée. Chaque monastère eut son abbé, et AVarin fut élu à la Nouvelle Corbie,.
Wala, le nouvel abbé de la Vieille Corbie avait une très grande estime pour Paschase et ne se séparait presque jamais de lui, qu'il voyageât ou qu'il traitât d'affaires. En 830, il prit part à la lutte des fils du roi eontre leur père (^). Lorsque Louis reprit le pouvoir en 831, il envoya Wala en exil sur les bords du lac de Genève. Paschase fait allusion à cet exil dans une lettre à Placidus (Warin). Il y désigne Wala sous les pseudonymes d'Arsenius et de Jérémie. Wala ressemble à ce dernier en ce qu'il ne craint pas les grands. Lorsque Louis le Pieux voulut se réconcilier avec Wala, il employa Paschase pour les négociations, mais sans succès. Wala fut inébranlable. Ce n'était pas la première fois que l'empereur chargeait Paschase d'une mission. Il l'avait déjà envoyé en Saxe au sujet de l'expédition d'Ansgar chez les peuples du Nord (-).
En 831, immédiatement après ses démarches infructueuses auprès de Wala, il mit la première main à son ouvrage sur le corps et le sang du Seigneur. La date est indiquée par le fait que Paschase se montre étonné de la fermeté de son abbé, dans la lettre à
(•) D'après Hausher, Wala avait le coura{?e et l'autorité nécessaires jKiiir blâmer les vices des pramls et pour résister (luand l'on portait atteinte aux droits (le l'Eglise, c'est pour cela qu'il fut exilé, op. cit., p. 13.
C) Mahillon. Acta ord. s. Ben., t. VI. p. 1:2;{.
Placidus, qui accompagnait l'envoi de son ouvrage. C'est à la demande de Warin qu'il écrivit ce livre. L'abbé de la Nouvelle Corbie désirait avoir une exposition claire et complète du dogme de l'eucharistie, pour ses novices et pour l'instruction des Saxons (^).
En 833, Paschase Eadbert se rendit en Alsace auprès du pape Grégoire, avec Wala qui était revenu d'exil l'année précédente. Quelques années après, en 838, Wala mourut en Italie où il avait suivi le pape, et son fidèle ami écrivit sa vie, ou plutôt son apologie dans l'ouvrage intitulé Epitaphium Arsenii. Le premier livre seul date de cette époque.
Quoiqu'ayant une haute position et jouissant d'une considération méritée, Paschase ne voulut jamais revêtir la prêtrise, et en 844, alors qu'il n'était pas encore abbé, il se désignait encore comme (c lévite i^.
§ 2. — Paschase Radbert après son élection jusqu'à sa mort.
A la mort de l'abbé Isaak, eu 844, Paschase Radbert fut désigné pour lui succéder. D'après Sirmond et Loup de Ferrières, il remplit sa charge avec une rare distinction, et montra tant d'amabilité qu'il gagna l'affection de tous (-).
Sa considération était grande aussi auprès des dignitaires de l'empire et des savants de son temps. On demandait volontiers conseil à un homme d'une si profonde érudition et d'une si grande sainteté.
(^) Héhis, la clarté n'y brille ^^uère ! Quoique Hausher attribue une parfaite clarté à notre auteur, il déclare que les adversaires ont mal compris sa doclrine,et l'ont combattu commekapharnaïte,rt^5.c?i!.,p.89.
(-') Hausher, op. cit., p. 18.
Bientôt des discussions s'élevèrent dans le cloître. On débattait alors la question de savoir si le Christ était sorti du sein de sa mère de la même façon que les autres mortels, ou d'une façon miraculeuse, et sans porter atteinte à la virginité de Marie. Quelques moines, Ratramne entre autres, adoptèrent l'idée de l'accouchement naturel. Le nouvel abbé combattit cette opinion dans le premier livre de De partu Virginis. Il appelle l'opinion de ses adversaires une honteuse impudence {impudicam temeriiatem).
Ratramne ayant répondu, Paschase fit une nouvelle défense de son point de vue et ajouta un second livre. Les détails dans lesquels entrent les auteurs sont quelquefois d'un pur réalisme naturaliste (').
C'est alors que Paschase envoie au roi Charles le Chauve son livre sur le corps et le sang du Seigneur (-), en l'accompagnant d'une lettre à peu près identique à celle qu'il avait adressée à Placidus. La dispute sur la Cène n'avait pas encore commencé.
Selon Hausher {;•), il aurait fait quelques retouches. Il aurait notamment enlevé une allusion à Arsenius (Wala) et ajouté deux miracles tirés des vies de saint Benoît et de saint Grégoire, comme preuves de la présence corporelle du Christ dans les espèces du pain et du vin (*).
(•) Ampt'i'c, op. cit., \). 90.
(-) L'auteur anonyme d'une notice sur Radbert dit qu'il adressa son livre à l'empereur Louis le Pieux. C'est une erreur manifeste.
Mabillon. ArUi nrd. s. Ben., t. VI, p. TifiT.
(3) Op. rit.,\).ii).
(*) C'est i)onr cela, dit cet auteur que ce fra^'ment ne se trouve pas dans l'édition de Coloj^ne, ni dans l'ancienne édition de Paris de la Bi^ne. Hausher, op. cit., p. 20, il.
En qualité d'abbé de Corbie, il se rendit en 846 au synode de Paris, et y fit confirmer les privilèges de son cloître ('). Plus tard, en 849, il prit part au synode de Quiersy où fut condamné l'infortuné Gottschalk. Paschase se rangea parmi les adversaires du moine prédestinatien. Il condamne sa doctrine dans un passage du VIII"i« livre de son commentaire sur Matthieu.
Les soucis de sa charge absorbant toute son attention, toute son activité, il dut mettre presque complètement de côté ses travaux thé o logiques.
Bientôt survinrent les événements qui aboutirent à la démission de Paschase. Wala semble avoir eu déjà beaucoup de peine à maintenir la discipline du cloître, il dut user d'une extrême sévérité. Cette discipline se relâcha sous ses deux successeurs immédiats, Heddo et Isaak; des désordres s'introduisirent.
Radbert remit en vigueur la règle, avec sévérité et rigueur, mais ne réussit qu'à soulever îe mécontentement et le dissentiment. Dans ces circonstances, le moine Ivo fut chassé du cloître ou s'en évada, et trouva un protecteur dans la personne de Charles le Chauve. Le roi lui donna une lettre qui lui assurait l'impunité (^).
L'abbé menaça, punit, exhorta, mais en vain, il ne put vaincre la mauvaise volonté des mécontents. Ils «n avaient assez de la discipline sévère sous laquelle il les tenait, si diff'érente des habitudes du temps et des mœurs des autres monastères.
(•) En 847, dit Hausher: ce privilège est imprimé en tr-te de l'édition du P. Sirmond.
(-) Encyclopédie Herzog, â"'" édit., t. XII, p. 475.
Ils cherchèrent à se débarrasseï- de Paschase et furent favorablement accueillis par ceux qui, pour des motifs divers, s'étaient brouillés avec lui.
Il est certain que ce n'est pas sa doctrine sur la Cène qui souleva le mécontentement contre lui, mais elle doit avoir probablement contribué à entretenir l'antagonisme, puisque Eatramne était à Corbie et y avait des partisans (^) séparés de Paschase aussi par leurs idées sur la virginité de Marie, et sur la prédestination (-) .
A ces divisions s'ajoutaient, nous l'avons dit, des désordres. On comprend que dans une telle situation, Paschase ait songé sérieusement à se démettre de sa charge (*) . Avant de s'y décider, il voulait trouver un digne successeur. Chose remarquable, ses lettres ne trahissent aucune amertume et aucune indignation contre ses subordonnés. En 851, il put se retirer et remettre ses fonctions à son élève Odon, celui qui plus tard fut évéque de Beauvais. Pour goûter le calme et la paix, il se rendit pour quelque temps au monastère de St.-Riquier(*).
Heureux d'être débarrassé d'un lourd fardeau de responsabilités, Paschase allait, à un âge avancé, se remettre avec une ardeur nouvelle à ses travaux théologiques. Il dit lui-même (^) : « L'amour de l'étude et
(') Uiickert. Abcndmahlssireit im. Mittclaltcr. Dans Zcitsclirift fur wisscnschafUichc Theolo{fk\ 1. 1, p. 324.
(•) A ceux-là s'ajoutait le parti (hi prince Ciiarles cpii ne pouvait soatîrir (lu'uu Qls lie roi fût remis à la ;,^u'(le de Paschase, issu de parents pauvres, et dût se courber devant lui. Hausher, op.ctt..\i.ili.
(^) Expos, in Matih. pnef. lib. IX, p. G4:{.
(*) Hist. litt. de France, t. V, p. 289.
(*) Expos, in Matth. pra-f. lib. IX.
des sciences m'a accompagné dès ma jeunesse et ne m'a pas quitté. Déjà avancé en âge, après tant de soucis qui m'ont distrait, j'y trouve comme le romain Caton la jouissance la plus douce et une force nouvelle pour progresser dans la vertu et avancer vers la perfection. «
Il désirait donner à l'abbesse Tliéodrade un témoignage de reconnaissance, et s'était mis à écrire un commentaire sur le Psaume XLIV. L'abbesse étant morte quand le travail fut achevé en 856, Paschase le dédia à ses filles spirituelles et à la nouvelle abbesse Imma. En 857, Paris et les environs de Corbie furent affreusement dévastés par les incursions des Normands, ce fléau de la seconde moitié du IX' siècle. L'abbé Odon se vit même obligé de faire repousser à main armée leurs attaques violentes. Comme Paschase terminait alors son commentaire sur les Lamentations de Jérémie, dédié à son ami Odilman Sévère, il fit un rapprochement entre les malheurs dont parle Jérémie et ces dévastations récentes. Il voit la cause de ces calamités dans les péchés du peuple, les iniquités des prêtres et des princes (') qui, au lieu de faire pénitence, ne font qu'ajouter de nouveaux crimes aux anciens.
Après cela, Paschase rédige encore le second livre de la vie de Wala et termine son commentaire sur
(•) Détail piquant! Dans le texte Paschase dit : saccrdotum etprincipiim, il met ainsi les prêtres en premier. Il avait vu de près les misères du clergé .
Hausher, op. cit., p. 28, en citant le passage, a soin de corriger ce manque de délicatesse envers l'Eglise et dit: « Die Grand der Fûrstcn und des Clerus. «
Mattliieu . Nous ne savons rien d'autre sur cette époque de sa vie, sinon qu'il composa les ouvrages mentionnés. Son livre sur la Cène avait soulevé une dispute animée. Ratramne et Raban Maur étaient à la tête du mouvement d'idées contraire à la présence corporelle et à la commutation. Paschase répondit aux objections et aux réfutations dans le dernier livre de son commentaire sur Matthieu. La querelle loin de s'apaiser, devenait plus violente. Charles le Chauve qui était théologien, voulant savoir ce qu'il fallait croire, chargea Ratramne de lui exposer la vraie doctrine sur la Cène. C'est à cette occasion que Ratramne écrivit le fameux livre sur lequel les catholiques ne s'entendent pas encore dans leurs jugements. Sur le sujet de la Cène, Paschase écrivit encore une lettre à Frudegard, un de ses élèves, moine de la nouvelle Corbie, qui l'avait consulté. Il y commente plusieurs citations des pères.
Lorsqu'il sentit sa fin approcher, il fit venir ses frères pour leur dire un dernier adieu et leur demanda de ne pas écrire sa vie. « Mort au monde pendant sa vie, il voulait l'être encore dans la mort elle-même, » conclut Hausher.
Paschase Radbert mourut à Corbie dans un âge avancé, sans qu'on puisse fixer une date certaine ('). Il fut enterré dans l'église de Saint Jean l'Evangéliste. De nombreux miracles aj'ant été opérés sur son tombeau, ses restes furent transportés le 12 juillet 1070 dans la basilique
(') Le 26 avril 8Ho disent VHist. Utt. de France et Hauslier. D'après l'Encyclùpédie, Herzog, t. XIl, p. 476, on n'en sait rien. Mal)illon, Aet. ord. s. Ben., t. VI, p. r>t)9, dit: Le iV jour des Calendes de Mai, au jour de la fête de celui nu'il avait le plus aimé, saint Richard.
de Saint Pierre, en présence de foules innombrables, conformément à la décision du siège apostolique, qui le mit alors au nombre des saints.
Son noble caractère et son attachement aux idées régnantes, lui méritaient pleinement cet honneur.
Son caractère est intéressant, Paschase se distingue par son humilité. Il s'intitule rebut, balayure de tous les moines (monachorum omnium peripsema), il refuse de prendre la prêtrise et préfère rester simple lévite. Il devient abbé sans enthousiasme et, après avoir rempli avec conscience ses devoirs, il se hâte d'abdiquer quand il se voit impuissant à réprimer le désordre.
Mais ce qui à nos yeux prouve cette humilité, plus que cette qualification de rebut de tous les moines, qu'il se donne avec une certaine alfectation, c'est le fait que ses écrits ne renferment pas de récriminations contre les adversaires qui lui donnèrent tant de soucis et de peines.
Le trait qui domine dans sa vie, c'est l'amour du travail et de l'étude. Il déteste l'oisiveté, surtout chez les moines : ^ ils devraient toujours être occupés de quelque travail ayant rapport à l'éternité. »
Il insiste surtout sur l'étude de l'Ecriture sainte, et s'indigne de ce qu'on la cultive moins que les sciences et les arts profanes ('): k Les amis de ceux-ci ne croient pas estimer assez haut la sagesse et l'éloquence de certains écrivains. Par toutes sortes de commentaires et d'explications, ils s'efforcent de saisir toute la folie des mensonges ingénieux qu'ils lisent dans leurs livres. Et si le langage de ces modèles, d'après lesquels ils désirent se former,
(') Expos, in Matth. pr(cf. lih. III.
est délicat et distingué, la langue des commentateurs qu'ils doivent lire, n'est rien moins que fine et polie. Outre que bien des auteurs profanes sont pleins d'ignominies, il y en a qui sont souvent difficiles à comprendre et leurs admirateurs ne passent pas une page, ni même une syllabe, sans qu'ils l'aient examinée de la façon la plus minutieuse, avec une peine et une patience incroyables.
Mais je ne sais vraiment pas ce qui déplaît tant à ces hommes dans les divines vérités de la sainte Ecriture, pour qu'ils n'essaient pas au moins de pénétrer et de saisir les paroles mystérieuses et vivifiantes de Dieu, avec le même zèle qu'ils déploient quand ils s'efforcent, souvent pendant des jours entiers, de scruter les sottises d'une tragédie ou les rêveries d'un poète. En outre, leur travail est si ingrat, leur étude a si peu de fruit, qu'ils ne se préparent par là aucun mérite dans le ciel. »
« Est-ce que les fables et inventions humaines de la plupart de ces orateurs et poètes peuvent satisfaire l'esprit et le cœur? C'est pourquoi j'exhorte de nouveau le lecteur sage à se tourner plutôt vers l'étude de la sainte Ecriture où la Sagesse éternelle parle elle-même. »
Et il conclut en recommandant son faible ouvrage. « Je n'explique pas, dit-il, le poème héroïque de Virgile orné de fables grecques, mais, puisant à la source vivante du Saint-Esprit, nous nous efforçons avec la doctrine des saints Pères et le secours de Dieu, de comprendre et de rendre claires les vérités des saints livres. »
On pourrait croire d'après ceci que Paschase est un adversaire de l'étude de l'antiquité, ce serait une erreur complète. Lui-même, nous l'avons dit, connaissait tort bien les classiques latins, seulement il ne voit dans ces
études qu'un travail utile et nécessaire pour faire avancer les arts et la science sacrées .
Il reconnaît très bien ce qu'il y a de beau et de bon chez les écrivains païens, mais il veut avant tout que les religieux soient préoccupés de réaliser leur sainte vocation : (c Le repos dans la solitude ne leur est pas accordé pour qu'ils se tiennent lâchement loin du champ de bataille, mais pour qu'ils s'exercent sans cesse à contempler les commandements de Dieu, à méditer et étudier les vérités divines, la sainte Ecriture, la loi et les prophètes, l'Evangile, l'enseignement des apôtres, les écrits des Pères, etc. »
« Je suis persuadé, dit-il, de la vérité de cette parole que Caton nous rapporte sur Scipion l'Africain : « Je ne suis jamais moins oisif que dans mes heures de repos, et jamais moins solitaire que lorsque je suis seul. » Cette parole convient admirablement aux religieux. Aussi dans le saint repos qui nous est accordé, puissions-nous ne jamais cesser de penser à Dieu et aux choses de Dieu. Ne nous figurons jamais que nous sommes seuls dans la solitude, mais pensons que partout et toujours nous sommes près de Dieu; et que nous marchons en présence des armées des anges et des saints qui nous regardent du ciel et sont témoins de toutes nos actions. »
Plus l'idéal qu'il se fait de la vie monastique est élevé, plus il souffre des misères de la réalité, et il ne perd pas une occasion de relever les désordres communs dans son temps : l'avarice des clercs et des moines qui s'occupaient de procès et d'affaires temporelles, la trop grande indulgence des confesseurs et autres abus de cette nature.
Il déplore également les guerres intestines et civiles si
nombreuses de son vivant, et les ravages des barbares^ juste punition des péchés des Franks.
Lui-même avait donné l'exemple de la vertu et du travail, et lorsque sa démission lui rendit la paix et la tranquillité, il déclarait encore: « Maintenant que le repos m'est de nouveau accordé, ma vieillesse ne doit pas s'écouler dans l'oisiveté et la paresse, mais être occupée, active, c'est ainsi qu'elle pourra édifier les vivants et exciter à la vertu ceux qui viennent après nous. »
Paschase Kadbert est un des représentants distingués du monachisme du moyen âge. Sa devise semble être ( piété et travail jj. Nous retrouverons dans toutes ses œuvres, la préoccupation morale et religieuse que nous avons constatée dans sa vie.