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CHAPITRE II

Les œuvres de Paschase Radbert.

§ 1. — Les ouvrages secondaires.

Les écrits de Paschase Radbert sont assez considéi-ables.

L'édition de Sirmond qui n'en comprend qu'une partie, n'a pas moins de 1700 pages.

I. Les ouvrages historiques de Paschase sont les moins importants, ils sont au nombre de trois :

1° De passione S. Rufini et Valerii. Ces deux saints avaient souifert au III^ siècle dans le Soissonnais. Lorsqu'il était abbé, Paschase rédigea leurs actes d'après un ancien martyrologue, à la demande des gens du pays.

Ce fut une des grandes préoccupations du IX® siècle de retoucher ainsi les vies des saints. On donnait des éditions corrigées et plus ornées d'un texte antérieurement publié. Chaque église voulait avoir sa compilation de légendes (^).

2° De vita Adalliardi. Composée peu après la mort de celui-ci, en 826. L'émotion avec laquelle il parle de son père adoptif élève son style au-dessus du style de ses

(0 Ampère, O}). cit., p. 104.

autres écrits. Ici il est pathétique et plein de sentiment. Son livre est plutôt un éloge funèbre qu'une biographie.

3° Epitaphium Arsenii, autrement dit biographie ou apologie de Wala, en deux livres ; le premier composé après la mort de Wala en 836, l'autre après qu'il eut déposé sa charge d'abbé. Il n'était pas rare de mettre ainsi des pseudonymes comme titres à des ouvrages historiques écrits aussitôt après la mort de ceux qu'on y louait. Wala avait joué un grand rôle non seulement ecclésiastique, mais politique. Paschase crut plus prudent que certains événements fussent rapportés sous une forme énigmatique. Il représenta Wala sous le nom d'Arsène, Adalhard sous celui d'Antoine. Il cacha l'empereur Louis le Pieux, Louis le Germanique, Pépin d'Aquitaine, et l'impératrice Judith sous les noms de Justinien, Gratien, Mélaine, Justine. Jusqu'à ce qu'on eût découvert la clef de cette terminologie, l'écrit était fort obscur; c'est à Mabillon .que revient l'honneur d'avoir donné la solution du problème.

Le premier livre r aconte l'histoire de Wala depuis sa naissance jusqu'à la déposition de Louis le Pieux, le second raconte la suite, depuis cet événement jusqu'à la mort de Wala, sous la forme de dialogue.

La haute position occupée par Wala rendait le sujet intéressant.

Wala avait été eu effet cousin germain de Charlemagne, conseiller de Louis le Débonnaire, gouverneur du prince Lothaire son fils, et enfin abbé de Corbie.

Au point de vue historique, l'écrit ne manque pas d'intérêt. « L'auteur y découvre plusieurs circonstances de la déposition de Louis, qu'on chercherait inutilement ailleurs. Il y raconte aussi ce qui se passa à la

fameuse arrivée du pape Grégoire auprès des princes régnants, à laquelle il s'était trouvé en personne (^). »

IL Ouvrages exégétiqnes. Au IX^ siècle les commentaires sur la Bible prennent un grand développement et quoique leur mérite littéraire soit faible, ils contribuent puissamment à répandre les enseignements du christianisme. La méthode allégorique et symbolique provoquait énergiquement l'activité de l'esprit. Rien n'est pris au pied de la lettre; les noms propres, les dates, le nombre des chapitres et des versets sont interprétés d'une manière bien puérile et extravagante, mais aussi parfois fort ingénieuse.

Quelques hommes s'élevèrent contre cette licence d'interprétation. Druthmar, le collègue de Paschase Radbert à Corbie, disait en commençant son explication de l'Evangile de saint Matthieu: « J'ai préféré le sens historique au sens spirituel, car il me semble déraisonnable de négliger entièrement le premier et de ne s'occuper que du second. » Druthmar faisait preuve de bon sens, et ses paroles montrent à quel point la route qu'il prétendait suivre était peu fréquentée (-). C'est peut-être à l'influence de Druthmar, que Paschase doit les principes exégétiques excellents qu'il expose dans le prologue au 5® livre du commentaire sur Matthieu : Nos nec tropologias secuii sunms Evangélii in explanatione nec mysticas sententiariiim intelligentias, secl solummodo simplicem sensum didionuni in hrevi, prout oportuif, explicavinms. Le malheur est qu'il ne s'en est pas tenu à ces principes, car, dans les deux commentaires sur l'Ancien Testament, l'allégorie domine.

(') Hist. Utt, t. V., p. ,304.

P) Ampère, o^;. cit., p. 'dt.

Les hommes distingués du TX^ne siècle avaient généralement une grande préoccupation biblique. Déjà Alcuin déclarait que ( la lecture des saintes Ecritures est la connaissance du bonheur divin; par elle l'iiomme voit comme dans un miroir ce qu'il est, et où il va. Elle purifie l'âme et respire la crainte de la géhenne. Celui qui veut être toujours avec Dieu, doit toujours prier et lire. Lorsque nous prions, nous sommes avec Dieu; et lorsque nous lisons, Dieu nous parle (^). « Agobaid de Lyon qui fut un des auteurs les plus bibliques, s'éleva à une haute conception de l'inspiration des saintes Ecritures. Il combat la théorie qui prétend que le Saint-Esprit aurait formé les mots dans la bouche des auteurs sacrés. Il veut qu'on lise les livres des commentateurs ciim jucUcii libertate ('), sans qu'on doive croire ce qu'ils disent.

Quelques exemples tirés du livre « De corpore et sanguine Domini » montreront la nature de l'exégèse de l'époque. Toutes les fois que dans l'Ancien Testament il est parlé de pain et de vin, nous avons des ligures du sacrement futur de la Cène. Ainsi : la bénédiction de Jacob (Genèse XXVII, 37), le Cantique des Cantiques, ch. V, 1, et le Psaume XXIII (voir le ch. X).

Christ est le vrai arbre du paradis dont le feuillage ne tombe pas (ch. IX). Dans Lévitique XXII, 14, les choses saintes qu'il ne faut pas profaner, et auxquelles il faut ajouter un cinquième si on en a mangé involontairement, représentent le corps et le sang de Christ (ch. II). Les Juifs rapportent que lorsqu'ils mangeaient charnellement la manne, celle-ci avait dans leur

(*) De cirtidibus et c/tiis., cap. V.

(') Cours (Je M. le prjf. Doumergue sur le moyen à-ie.

bouche le goût de ce qu'ils voulaient. Si l'on souhaitait une poire, des pommes, un raisin, du pain, de la chair, ou quoi que ce soit d'autre, la manne donnait tout cela dans la bouche de celui qui le désirait (ch. VIII, 6). Les 40 jours pendant lesquels Elle est nourri par l'ange, désignent le présent siècle (X, 2). Dans Lamentations VI, 4, le prophète soupire parce que Christ n'est pas encore venu et dit: cv Les enfants ont demandé du pain et il n'y avait personne pour le leur rompre. » Donc c'est Christ seul qui rompt ce pain et le distribue aux croyants par la main de ses ministres (XV, 2). C'est du corps et du sang de Christ que Jacob avait faim et soif en disant (Genèse VIII, 20) : « S'il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, si je retourne en paix à la maison de mon père, alors l'Eternel sera mon Dieu. >>

L'exégèse de Matthieu XXVI, 23 {/) est tout à fait particulière. Les dignes communiants boivent le sang de Christ dans la communion et deviennent un avec le Sauveur. Ce sont eux qui sont le royaume du Père, donc Christ étant en eux, il boira en eux le vin, c'est-à-dire son propre sang. Jésus est à la fois leur convive, buvant avec eux et leur repas (conviva et convivium), c'est-à-dire que c'est son propre sang qui est bu. Une fois la Cène instituée, et le sang du Christ répandu, pour la rémission des péchés, la parole est accomplie. Au ch. XXII Christ est désigné par l'agneau et le chevreau d'Exode XII. Les explications du trésor caché dans le champ (ch. XVII), de Zacharie IX, 17 (ch. XXI) sont fort curieuses (-).

C) Je ne boirai plus de ce fruit de la vi,i;ne jusqu'à ce que j'en boive de nouveau dans le royaume de mon Père.

(-) Voir l'analyse du livre sur le corps et le sang du Seigneur.

Il est impossible de tout citer.

Les commeutaires de Paschase sont: 1° Exponitio in Mattha'um. en 12 livres, précédés chacun d'un prologue où l'auteur a introduit des détails biographiques. Les 4 premiers furent composés pendant qu'il était moine; les autres après son abdication ('). Il nous avertit luimême qu'il n'a fait que suivre les commentaires des Pères, en particulier d'Ambroise, de Chrysostome, Jérôme, Augustin, saint Grégoire et de Bède. Il avait eu soin de mai-quer en marge les premières lettres de leurs noms ; mais ces signes disparurent ensuite. Il ne s'est cependant pas assujetti aux auteurs dont il profitait, et tout en empruntant beaucoup aux autres, il a mis beaucoup du sien. Tout cela fait que son ouvrage est resté diffus, comme il le reconnaît lui-même en en demandant grâce à ses lecteurs. On trouve des allusions polémiques aux hérésies de l'époque . Le huitième livre renferme un passage où il se prononce contre Gottschalk.

Le commentaire est à la fois exégétique et pratique.

2° Expos itio in Psalmum XLIV, dédiée aux religieuses de l'abbaye de Soissons, ses bienfaitrices, en trois livres.

L'exposition est fort diffuse et beaucoup plus allégorique que morale et historique.

La première partie est sur le titre du psaume, qui est dans les LXX : Pour le hien-aimé, et dans l'hébreu : Pour les lis ou pour le.s fleurs. Il prend de là occasion de faire la louange des vierges. Dans la seconde partie il explique ce qui, dans le psaume, concerne la beauté

(») Exp. in Matth. pra-f. lih. V.

-sodé l'époux et l'applique à Jésus-Christ. Dans la troisième, il applique à l'Eglise ce qui est dit de l'épouse.

Il recommande aux religieuses, non seulement d'éviter l'oisiveté, mais de faire un saint usage de leur temps. Il les représente comme obligées à une clôture perpétuelle.

3° Expositio in Lamentât iones Jeremiœ, qu'il dit dans le prologue avoir composée, épuisé par la lassitude d'une longue vie, 5 livTes. Il donne à son texte trois différentes explications :

1" Explication littérale qui regarde l'ancienne Jérusalem; 2« Explication spirituelle et mystique par rapport à l'Eglise; 3» Explication morale qu'il applique à l'âme de chaque chrétien (^). Paschase est persuadé que Jérémie ne déplore pas seulement la destruction du temple de Jérusalem, arrivée de son temps, mais gémit encore, grâce à une vue prophétique, sur la ruine de la ville aux temps de Yespasien et de Titus, et sur les malheurs de l'Eglise et de chaque fidèle.

g 2. — Ouvrages principaux.

Ce sont les ouvrages dogmatiques de Paschase sur la Cène et sur la Vierge Marie.

1° De Partii Virginis. Paschase y défend l'accouchement miraculeux de Marie. Il est déjà vieux (muJto senio confedus) quand il écrit. Son traité est adressé à l'abbesse (^)

(') Hlst. lut. de France, t. V, p. 29:î.

{') Probablement à l'abbesse Imma. Si l'abbesse est Théodrade l'ouvrage est aatérieur ci 8i6, épo.jue où elle mourut ; VHist. litt. de France place la composition en 8,"S.i.

et aux religieuses de Soissous ses anciennes bienfai trices; c'est un traité polémique contre les idées de Ratramne. On y trouve les premières traces de la doctrine de l'Immaculée Conception. Paschase déclare que Marie fut sans péché dès sa naissance, qu'elle fut sanctifiée dans le sein de sa mère {sandificata in utero matris) ( '). Sans cela elle n'aurait pas été digne de devenir la mère du Sauveur, Notons que, pour notre auteur, Jésus est sorti du sein de sa mère, comme à la résurrection il sortit du tombeau fermé, et comme il parut au milieu des disciples quand la porte de la maison était fermée. Jésus en venant au monde est sorti des entrailles de la Vierge en pénétrant sa substance.

2° De fide, spe et charitate, composé à la demande de Warin pour l'instruction de la jeunesse. Les maximes qu'il expose ne sont pour la plupart que des maximes augustiniennes enchaînées avec suite et avec ordre.

Viennent ensuite les deux ouvrages sur la Cène,

3° Lihei- de corpore et sanguine Domini, livre qui a fait la renommée de notre auteur, et qui fait époque dans l'histoire du dogme de la Cène. Il fut écrit en 831 comme nous l'avons dit, au moment où Wala est en exil. Paschase l'adresse à Warin pour l'instruction de ses jeunes moine.*?. Le livre se répandit, et en 844 lorsque Paschase fut élu abbé, il l'envoya à Charles le Chauve sur la demande du roi, sans y faire de changements importants; la controverse n'avait pas encore éclaté.

Comme le titre l'indique, ce n'est pas uniquement un

C) Sanctifîcata n'est pas oncore devenu le sancta i\n\n\ trouvera plus tîird.

traité sur la Cène, mais un exposé de nos relations avec le Sauveur par son corps et son sang.

Le plan de l'auteur n est pas clair, il revient plusieurs fois sur des idées qu'il a déjà traitées; cependant Hauslier a trouvé la division suivante qui, sans être parfaite, correspond assez bien au contenu du livre :

I. De la présence du Christ dans l'eucharistie (I à V). IL L'eucharistie en tant que sacrement, ou communion (VI à VIII).

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