CHAPITRE ler
Analyse du livre du « Corps et du sang du Seigneur. »
§ 1. — De la présence du Christ dans l'eucharislie.
A. —Pour expliquer ce mystère, Radbert part des principes suivants :
1" Tout être existe par la volonté de Dieu. L'ordre de la nature se modifie d'après cette volonté, les créatures demeurant toujours dépendantes de Dieu.
2*^ Dieu peut à volonté intervenir dans Tordre de la nature, c'est-à-dire: il peut produire des miracles.
Que personne donc ne soit troublé de ce que, dans ce
mj'stère, il y a la vraie chair et le vrai sang du Christ soQS la figure du pain et du vin.
Il faut croire qix^aprh la consécration, ceux-ci ne sont 2)cis autre chose que la chair et le sang du Christ {^).
Si la Vérité elle-même témoigne de la présence de la chair du Christ sous la forme du pain, nous ne devons pas douter que cela ne soit possible. « Ceci est ma chair — dit-elle — que je donne pour la vie du monde (-). • « Et cette chair, ajoute Radbert, n'est pas autre que celle qui est née de la vierge Marie, a souffert sur la croix et est sortie du tombeau (■^). >'
Les nombreux miracles, rapportés dans l'Ecriture sainte et que la foi seule comprend, prouvent que rien n'est impossible à Dieu ( passage de la mer Eouge, eau changée en sang par Moïse, en vin par Jésus, jeunes hommes dans la fournaise, multiplication des pains '.
La volonté de Dieu qui est puissance et sagesse, est l'unique cause première de tous les phénomènes naturels, ordinaires et extraordinaires.
3° Ce que Dieu exige de nous, r^est âjcihoixl une vraie foi. Le cro3'ant qui mange dignement cette chair reçoit la vie éternelle.
Tous les autres miracles ont pour but d'amener à croire que Christ est la vérité. Or la vérité est Dieu, et si Dieu est la vérité, tout ce que Christ a promis dans ce mystère est vrai. C'est donc la vraie chair et le vrai sang du
(^) Xihil ;iliud qiiain raio Cliiisti et san^uis post consecrationem credenda suiit. 1, 2.
0) Jean VI, ol.
O Non alia plane, «luani {\w;\' nata est de Maria, et passa in eriice, et resurrexit de sepuleluo. I, "l
Christ, Mais il n'y a de changement qu'intérieurement, et non dans l'apparence extérieure et dans le goût, afin que la foi soit exercée (^). Comme pour l'arbre de vie du paradis, c'est ici la puissance cachée de Dieu qui donne la vie . La vie cachée sous le voile de la chair, ne peut être transmise qu'à ceux qui reçoivent avec foi la chair du Verbe-Dieu et demeurent en lui. Si le Verbe- Dieu dont la chair est donnée pour la vie du monde, demeure en nous, et nous en lui, il est juste que nous vivions de lui, nous nourrissant de sa chair et buvant son sang(^). Cette union et cette communication de vie font la fermeté de notre foi. Si on recherche ici Tordre de la nature, la raison succombe, et cependant la vérité du fait demeure en dehors de la raison. (Chap. I.)
40 Dieu demande ensuite la connaissance du mystèiu'.. La foi et la connaissance doivent s'appuyer mutuellement pour arriver à comprendre la puissance et la dignité de ce mystère, car celui qui ne croit pas, et ne sait pas que c'est véritablement (^} le corps et le sang du Seigneur qui sont reçus dans le sacrement, n'en retire aucun profit. La foi seule, sans le savoir, ne peut se défendre utilement, et inversement, le savoir ne peut prospérer sans la foi. Celui qui par ignorance est empêché de voir
0) Visu corporeo et gustu propterea non demutantur, quatenus fides exerceatur ad justitiam. I, o.
O Justum est (juia in illo sumus, ut ex eo vivamus, et fide carne verbi vescirnur et potamur sanguine. Ha-c est. inquam,firmitas fidci nostra', haec unitas et vit;e communicatio, iibi si natune ordo requi ritur,succambit ratio,et tatnen maaet extra hamanam rationem facti Veritas. I, 6.
(*) Secundum veritatem. 11,2.
un si grand mj'^stère(') du corps et du sang du Christ, n'a pas la permission d'en manger (-). «Il reçoit le sacrement avec ignorance, celui qui ignDre complètement sa puissance, son prix et ses particularités, celui qui ne sait pas réellement que ce sont le corps et le sang du Seigneur, qui sont véritablement reçus dans le sacrement par la foi. Cet homme reçoit bien le mystère, mais il n'en connaît pas la vertu {^\ »
Il faut donc discerner avec soin ces choses divines, et les recevoir dignement, avec le palais de l'esprit et le goût de la foi, alors notre homme intérieur est incorporé au Christ par la puissance de la foi (*).
Si nous recevons bien le sacrement, le Saint-Esprit qui est en nous, est augmenté, et il prépare et dispose nos sens à percevoir ces choses, en sorte que non seulement il conduit intérieurement notre goût aux mystères, mais il éclaire encore jusqu'à un certain point l'odorat et le tact, afin qu'on ne sente plus rien que ce qui est divin et céleste (^).
On comprend qu'une chose sensible soit transformée divinement en la chair et le sang du Christ, par la puissance de Dieu, au moyen de la parole du Seigneur.
(*) Per ignorantiani tanti myslerii obcîi^catur. II, 2.
(*) Non habet potes tatem edendi. II, 2.
(*) Hic quiilem mysterium aocipit. sed rescit mysterii \iriiUeni. II, i.
(*) Divina intelligibiliter interior liomo iioster per GhrisU gratiam excipil, et per ea virtute lldei Christo iiu-orporatur, II, "i.
(■') Quoinodo sensibilis res intelligibiUler virtute Dei ptM'Voibuiu C.hristi in carneni ipsius et sanguiuem divinitus trausieratur, vel (jualiltM- per h.oc communicantes ad splritalia iiutriaiitur. Il, i.
Ce sacrement dans lequel Christ lui-même agit, et pénètre l'homme tout entier, nous délivre de l'ignorance et nous détourne des attraits charnels de cette vie.
Quoique la chair et le sang du Christ soient mangés chaque jour 2)ar tous, l'Agneau demeure cependant vivant et intact. En eifet, il ne meurt plus, la mort ne dominera plus sur lui, mais immolé chaque jour véritablement dans le mj^stère(M. il est mangé pour la purification des péchés.
L'homme n'est sanctifié par le Seigneur que s'il est instruit dans la connaissance du sacrement, autrement il est complètement ignoré du Seigneur, (Chap. IL)
B. — Les sacrements, ce qu'ils sont, et pourquoi ils sont nommés ainsi.
(( Un sacrement est ce qui, dans une cérémonie religieuse, nous est donné comme gage du salut; tandis que le rite accompli est visible, il produit intérieurement un effet bien différent, invisible, qui doit être reçu saintement C^). » Exemples de sacrements: les sacrements de l'Eglise, le baptême, l'onction (^), le sacrement du corps
(') In mysterio quotidie veraciter immolatus, in absolutionem delictorum coniedilur. II, '?>.
(■-) Sacramentum igitur est, quicquid in aliqua celebratione divina nobis quasi pignus salutis Iraditur, cuni res gesta visibilis, longe aliiid invisibiie intus of)eratur, quod sancU- accipiendum sit.
(') L'éditeur fait remarquer que d'après Bellarmin, 1. II, chap. 27, il ne s'agit pas ici du nombre des sacrements ; c'est pour cela que Radbert n'en nonmie que trois.
Malgré cette remarque rassurante, Hausher croit bon de traduire chrisma par confirmation. Il eût été dangereux qu'on s'aperçût que
et (lu sang du Seigneur. Dans un sens plus large, on appelle aussi sacrements, le serment {sacramenfum juris), l'incarnation du Christ, et enfin la sainte Ecriture.
Comment ces sacrements procurent-ils le salut? — Par le baptême nous sommes délivrés du mal et enfantés membres du corps spirituel du Christ (M. L)e même que la vie entre dans l'enfant encore enfermé dans le sein de sa mère, de même le Saint-Esprit entre dans l'enfant baptisé avant qu'on l'ait sorti de l'eau. Quant à l'eucharistie, elle conduit à l'achèvement de l'union avec Christ en un seul corps. Conclusion : C'est le Saint-Esprit qui agit dans tous ces sacrements. Il éclaire nos cœurs dans la lecture des saintes Ecritures; c'est lui qui a créé l'homme-Christ dans le sein de la Vierge et qui « chaque jour fait de la substance du pain et du vin la chair et le sang du Christ par sa puissance invisible. » (Chap. III.)
C. — La présence du Christ dans le sacrement est-elle en jigure ou en vérité ?
Que Christ soit réellement présent dans le sacrement, cela ressort des paroles de la « Vérité » elle-même dans Jean VI : c Ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est véritablement un breuvage. » « Celui qui mange ma cbair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui (-). -K
Radbert ne parle pas ici ilo ce sacrement qui, dans la doctrine catholique, a une relation si étroite avec le baptême et l'eucharistie. C»/). cî<.,p. IW, loi
(') La croissance se fait par la confirmation, ajoute Haiisher dans un de ses en-tètes, p. 1(>2.
(■) Jean VI, 55, 50.
'( Si donc il y a réellement nourriture, c'est une vraie ciiair, s'il y a réellement breuvage, c'est aussi un vrai sang- ( ). Mais comme, il n'est pas permis que Christ soit mangé avec les dents (-), il a voulu que dans ce mj^stère ce pain et ce vin deviennent sa chair et son sang par la puissance créatrice et la consécration du Saint-Esprit. Par cette création, il a voulu être immolé dans le mystère chaque jour, pour la vie du monde. En sorte que, de même (jue de la vraie chair a été créée dans le sein d'une vierge par le moyen de l'Esprit ( '), sans intervention humaine, de même aussi par le même Esprit, le même corps, et le même sang de Christ sont créés dans le mystère, par la consécration, avec la substance du pain et du vin (*).
Au sujet de cette chair et de ce sang, Jésus dit : « En vérité, je vous dis que si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie éternelle en vous. « 11 ne parle donc pas d'une autre chair que sa vraie chair, ni d'un autre sang que son vrai sang, en mystère (mystice) il est vrai.
Quelle est la nature ou le comment de cette présence?
Est-ce une figure ou une vérité? — Le sacrement est à la fois vérité et figure. « La figure c'est le signe de la
(V Ergo si veriis est cibus et vera caro : et si vere est potus, utiijuc et verus sanguis. IV, p. 392, A.
(-) Quia CliristQm vorari tas dentibus non est. VI, 1.
(*) Voluit in niysterio hune panem et vinum vere carnem suam et sangiiinem consecratione Spiritus Sancti potentiaUter oreari. IV, p. :J92 A.
C) Ex substantia panis ac vini niystice Christi corpus et sanguis consecratur. IV, 1. Sur le sens de potentiaUter, ûe mi/stice et de consecrare, voyez Riickert, op. cit., pp. :{o3, 350 et 352.
vérité que l'on per^'oit extérieureiuent , la vérité c'est tout ce que l'ou comprend et ce que l'on croit avec raison intérieurement, sur ce mystère (*). »
Christ, l'homme Dieu est lui aussi en même temps figure et vérité, nature humaine (figure ou empreinte de la substance de Dieu) et nature divine (reflet de sa gloire) (-),et cependant il n'y a qu'un seul et véritable Christ-Dieu {Christus Deus).
Kadbert compare l'humanité du Christ et les signes d'écriture : Par ceux-ci « nous arrivons d'abord à lire, puis à comprendre le sens des Ecritures, de même par l'humanité de Christ nous parvenons à la divinité de son Père. )) C'est ainsi que Christ « nous a laissé ce sacrement visible, figure et empreinte de sa chair et de son sang, afin que par lui notre esprit et notre chair soient nourris plus abondamment pour saisir par la foi ce qui est invisible et spirituel. »
Le sacrement est aussi vérité. ^( C'est la vraie chair du Christ qui a été crucifiée et ensevelie; c'est bien le sacrement de cette chair qui est offert par le prêtre sur l'autel.
Il ne faut pas rechercher ici l'ordre de la nature, mais il faut ne pas douter du fait de la présence réelle et marcher par la foi, non par la vue. (Chap. IV.)
Radbert cherche maintenant des preuves dans les symboles de l'ancienne alliance.
Plusieurs n'ont de signification que par la vérité de ce mystère. Saint Paul déclare que tous nos pères ont mangé
(') Si vcraciter inspicimus jure simul veritas et tit;ura dit'ilur, ut sil figura vel cliaractcr veritàtis (|uod extcrius sentitur, veritas vero quii'quiil de lioc mysterio intcrius rocto iiitelllgilur et creditur. IV, 1
(0 Hébreux I. :i.
la même nourriture spirituelle et bu le même breuvage spirituel. Pour ceux qui la recevaient spirituellement, la manne fut le type de la nourriture du corps de Christ, et l'eau qui coula du rocher, la figure du breuvage de sou sang. Tout cela était la figure de la vérité ('), maintenant le mj'stère de vérité est réalisé, et par la résurrection, l'eucharistie est devenue la chair de Christ, elle qui était auparavant représentée par un agneau ou par l'assemblée elle-même à ceux qui avaient foi en ce qui devait venir.
David a déjà chanté ce pain sacré qui vient du ciel. « L'homme, dit-il, a mangé le pain des anges (-). » Christ est la nourriture des anges, et ce sacrement est sa vraie chair et son sang, que l'homme mange et boit spirituellement. L'homme aussi vit de cela dont vivent les anges, parce que tout est spirituel et divin dans ce que reçoit l'homme (•').
Soupirant après la promesse, nos pères y participaient par la foi seulement, et comprenaient le sacrement de vérité par les figures. Mais nous avons reçu déjà depuis longtemps cette grâce promise aux pères, nous l'adorons, • et nous en mangeons et buvons, nous goûtons la vérité seule, non obscurcie par les symboles de la loi.
Nous n'y goûtons rien de charnel, mais comprenant spirituellement que tout est spirituel, nous demeurons en Christ (^).
Les pères obtenaient l'intelligence spirituelle de la
('j Necdum in re, sed m specie ac figura. V, 3. (2) Psaume LXXYII.
(^) Ac per hoc unde vivunt angeli, vivit et home, quia totum spiritale est et divinum in eo quod percipit home. Y, 1.
(*) Nos autem dum nihil carnale in eo sapimus, immo spiritale totum spiritaliter intelligentes in Ghristo manemus. V, 2.
vérité et les sacrements de la foi qiioitiue futurs ; en sorte (Itt'eii espi'it, ce qu'ils buvaient déjà par l'espérance, ne leur faisait pas défaut.
Nous aussi, nous buvons spirituellement et nous mangeons la chair spirituelle de Christ. Goûter selon la chair c'est la uioit, taudis que recevoir spirituellement la vraie chair de Christ, c'est la vie éternelle ('). (Chap. V.)
^"2. — L'ouchaiistie on tant quo sacrement ou communion.
A. — Le but de ce sacrement et dime digne communion ^ c^est r union avec le corps du Christ.
]l 3' a des conditions à remplir pour communier dignement : Il faut demeurer en Christ. « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. Diiilleuis, s'il ne demeure d'abord en moi et moi en lui, il ne peut manger ma chair ni boire mon sang (-*. »
De là résulte une dift'érence essentielle entre la communion du juste et celle du pécheur.
Qu'est-ce donc que nmngent les hommes (^^)? Voici,
(') Hil)imu.*^ (Hioqne et nos spiritaliter ae comedimus spiritalem Christi carnem, in qua vita .etern.a esse crcditur; alioquin sapere secunilum carnem mors est, et tamen verani Christi carnem spiritaliter percipere, vila ;elerna est. V, '^.
(-) Hoc est mandiieare iiliiis l'arnem et sanj;uiiiein liibert", si in Chrislo maneas, et (^lii istus iii illo (|ui percipit clique maiieie possit. Vi, i.
(•') Uiild est (pioii mariiliicaiit lioiiiiiics' Eccc omiu's iihlillciciiter quaiii sa'pe saeramenla aitaiis peicipiiiiit. l'ei cipiiiiil plane, sed ahus
tous reçoivent les sacrements à l'autel, mais que de fois avec indifférence; ils les reçoivent, cela est vrai : l'un mange la chair du Christ et boit son sang d'une façon spirituelle, mais non un autre, quoiqu'on le voie recevoir la bouchée de pain de la main du prêtre. Et s'il n'}^ a qu'une seule consécration, que reçoit celui-ci, s'il ne reçoit pas le corps et le sang du Christ? En vérité, puisqu'étant coupable il reçoit indignement le sacrement, il mange et boit sa condamnation, ne s'éprouvant pas lui-même premièrement et ne discernant pas le corps du Seigneur, comme dit l'apôtre saint Paul('). Voilà ce que mange et ce que boit le pécheur; il ne reçoit pas la chair et le sang avec profit, il reçoit la condamnation. ..(-) L'infidèle pense en effet que, quoique indigne, il peut recevoir une chose qui est digne de respect et sainte, parcequ'iln'attendrienquece qu'il voit, et ne discerne que ce qu'il perçoit avec la bouche. Il ne pense pas et ne s'imagine pas du tout recevoir une si grande condamnation ; et parce qu'il voit tous manger visiblement la même chose, il n'est pas suffisamment à même de sentir par la foi s'il s'y trouve quelque vertu supérieure. (')
carneni Cliristi spiritaUter manducat et sanguinem bibit, alius vero non, quann is liueellam de manu sacerdotis videatnr perripore. E. quid accipit, cuni una sit consecratio, si corpus et sanguinem Christi non accipil ? VI, 2.
(') Vere, (juia reus indigne accipit, sicut Panlus apostolus ait: .ludiciuin sibi manducat et biiiit. non probans sepiius, nec dijmlicans corpus Doniini. VI, -2, p. ;{<J7.
P)Ecce quid manducat peccator et (piid bibit ? Non utique sibi carncm utiliter et sanguinem, sed judicium, licet videatur cum <*eteris .sacramentum altaris percipere. VI, 2, p. 397.
(^) Xec si ahqua sit ultra virtus in eo satis e\ fide sapit. VI. 2.
C'est pourquoi l'efficacité du sacrement est détruite pour lui, et en même temps sa condamnation est doublée à cause de sa présomption.
Aussi que l'homme s'examine avec soin, pour qu'il sache s'il est en Christ. Qu'il discerne le corps du Seigneur, la grandeur et la puissance du sacrement, parce que celuici est divin et spirituel. Un exemple montrera combien cela est iiécessttire. Un jour que l'évêque Syrus distribuait la Cène, un Juif audacieux entra prendre le corps du Seigneur, se proposant de le jeter sur des ordures. Il se îjaêla à la foule des fidèles et reçut le corps du Seigneur dans une bouche impure. Il ouvrit la bouche pour le cracher, et se mit à pousser des ciis : il voulait fermer les lèvres et ne pouvait pas, il voulait prononcer des paroles, mais sa langue raidie ne lui permettait pas de parler. Il se tordait dans d'affreuses souffrances, comme s'il avait un serpent de feu dans la bouche. Toute l'église retentissait de ses cris et les fidèles se réjouissaient de l'efficacité d'un si beau miracle du Christ. Le Juif, en proie à une douleur atroce, ne cessait d'émettre des sons inarticulés ; il avait dans le gosier le supplice que méritait sa perversité. Ceux qui regardaient avec attention, voyaient le corps du Seigneur suspendu dans sa bouche par un équilibre merveilleux, en sorte qu'en bas il ne touchait pas les tissus de la langue, ni en haut son palais impur. Les fidèles intercédèrent en faveur du malheureux, et Syrus, tendant la main, enleva le mystère de la sainte eucharistie de la bouche de ce sacrilège. Le Juif se jeta à ses pieds déclarant qu'il croirait à Christ le Seigneur, si Syrus le baptisait et le recevait dans la sainte assemblée. Après son baptême, beaucoup d'autres Juifs furent ajoutés à l'Eglise. (Chap. VI.)
V expression « corps de Christ y a diverses significations.
Par « corps de Christ », l'Ecriture sainte désigne : 1° L'Eglise universelle du Christ. L'Eglise est le corps du Christ ; Christ est la tête de ce corps, et les élus en sont les membres. Celui qui fait du membre du Christ le membre d'une prostituée ou du diable, ne fait plus partie du corps du Christ. Il ne lui est donc pas permis de manger le corps du Christ dans le mystère, corps qui est consacré chaque jour par le Saint-Esprit pour être la vraie chair du Christ (M ; mais ceux-là seuls qui font partie du corps du Christ s'en nourrissent dignement (^).
2° Le corps que Christ a eu pendant sa vie et qui a été ciucifié; maintenant il est entré dans les cieux, et devenu pontife pour l'éternité, intercède pour nous. Mais comment se fait-il que la chair de ce corps ne diminue pas, que l'Agneau demeure vivant et intact ? (^)Radbert répond en citant l'exemple de l'huile et des pains qui n'ont pas diminué, tout en rassasiant un grand nombre de gens. Christ est le bois de vie dans l'Eglise, arbre dont celui du paradis fut l'image. De même que ceux qui auraient mangé de ce dernier
(') Idcirco ei jure non licet edere de hoc mystieo corpore Ghristi; quod sane corpus, ut vera sit caro Ghristi, pro mumii vità quotidie per Spirit. Sanct. consecratur VII, 1, p. 399 D. (mysticum = in mysterio.)
O Vescuntur eo condigne qui suut in corpore iilius, ut solum corpus Ghristi dum est in via ipsius carne reficiatur, et discal nihil aliud esurire quam Ghristum, nihil sitire nisi Ghristum, nihil aliud sapere quam Gliristuiii, non aliuiide vivere, non aUud esse quam corpus Clirisli.
O Licet ab ommibus Ghristi caro et sanguis quotidie comcdatur, ipse tainen agnus vivus et integer permanet. VII, 2.
— rw) —
arbre, en observant les ordres de Dieu, ne seraient jamais morts corporellement, de même tous ceux qui mangent spirituellement de cet autre arbre de son corps {ex hoc ligna corporis), seront immortels dans leur esprit.
Enfin 8" Par «corps de Cln-ist»,on peut entendre d'une façon typique la sainte Ecriture, l'enseignement de Jésus- Christ. (Chap. VII.) (1)
B. — Si Je hnt de ce sacrement est V union avec le corps (lu Christ, la communion indigne est une ahomincdion.
La communion indigne est le plus grand crime qu'il y ait. Judas en est un exemple terrible. Celui qui pense qu'il n'y a dans le sacrement rien de plus que ce que l'on voit, ne comprend pas que l'on ne reçoit dignement la chair du Christ que de sa main et de l'autel élevé où il se tient pour tous, grand-prêtre des biens futurs. Aussi le prêtre quand il commence l'immolation dit-il entre autres : « Ordonne que cela soit transporté par les mains de ton saint ange à l'autel élevé, en présence de la majesté divine. » Et si ce pain et cette chair sont présentés si subitement dans le ciel, lorsqu'ils sont toujours visibles dans la main du prêtre, c'est que c'est là un sacremenr, un mystère. «Si en eifettout devenait visible, il n'y aurait là aucun mystère ou secret, aucune foi, aucune force spirituelle, rien d'autre que ce qui est présenté à la vue et au goût (-). »
(M D'apW's Hiickort. Pascliaso distinguo: 1" nn sens fij^uré du terme «corps de (Christ», et (|ui désigne la sainte Relise de Dieu: f' le sens propre : le corps né de la Vierfre Marie: il" le sens mysti(|ue : le corps dt' la ('l'ue. ('c n'est pas clair. Hiickert. op. cit . p. îVii.