ATTULIT
secours du barreau n*a point manqué à la plus illustre des infortunes....
Relisez aussi, croyez -moi , nos vieux jurisconsultes : ils sont trop négligés. Gardons-nous de les oublier, et de les laisser tomber en désuétude. Au mérite d*un style qui , dans sa franchise , a souvent toute l'énergie et la précision des langues anciennes ; à la naïveté qui n*exclut pas la finesse , et qui place plusieurs d*entre eux , tels que Loysel et Pasquier , sur la ligne de Montaigne et d'Amyot , ils joignent la solidité des principes , la rectitude des raisonnements, une érudition, j'en conviens, excessive alors , comme elle est trop faible à présent; mais, en tout, une connaissance approfondie des sujets qu'ils traitent , et une source féconde pour quiconque y saura puiser avec discernement. Dans cette partie de vos études , ne craignez pas de vous égarer en rebroussant chemin. Pour arriver aux mines d'or , il faut percer les entrailles de la terre. De même, traversez, s'il le faut, plusieurs siècles, et pénétrez jus€[u'aux temps où écrivaient Bodin , Coquille , Loyseau et Dumoulin.
Bodin , il est vrai, malhabile à la plaidoirie et même à la consultation , mais savant publiciste , député indépendant aux États de Blois , et qui sut sacrifier à son devoir la faveur dont il jouissait à la cour de Henri II. Ce jurisconsulte connaissait à fond l'ancienne constitution de la monarchie française , et il a consigné , dans les six livres de sa RépuMique , desfaits, des maximes et des recherches que l'on consultera toujours avec fruit.
Guy Coquille de r>9ivemais, son collègue ^wktûi^^xsi^^
États, animé du même amour de la patrie, jurisconsulte exact et profond, que d*Aguesseau n'appelle jamais que \^ judicieux Coquille; auteur également remarquable, soit qu'il explique les origines de notre droit dans ses Institutes coutumieres, soit qu'il éclaircisse plusieurs points importants de notre histoire politique et de notre droit puMic^ soit qu'il expose dans un traité ex professo les Libertés de l'église g aiiicane défendues par lui au milieu des fureurs de la Ligue *, soit qu'il annote et commente les édits et ordo^inances rendus à là demande des États-généraux auxquels il avait assisté \
Loyseau^ si profond, si net en traitant les matières les plus abstraites du droit; historien et publiciste au-
1. « Ce traité lui avait été dérobé de son vivant, et on ne le re- » trouva que vers le milieu du dix-sepiième siècle. ■ (Biogr. univ.)
2. Comme rapporteur des Cahiers du tiers-état aui seconds États de Blois, Coquille avait rassemblé des matériaux précieux que Guil-
' lanme Joly, éditeur de ses œuvres, a malheureusement retranchés de son édition : « Elstant, dit cet éditeur dans -sa Préface, des ma-^ » libres d* estât qui sont au dessus de la portée de notre jugement^ » nous avons pensé qu'il valait mieux supercéder.,.. » Il eu est résulté que ces manuscrits se sont perdus. Celte perte est d'autant plus à re{{retter que, dans l'Avertissement place en (été de ses Œuvres posthumes, imprimées in-i'' en 1650 , on lit que probablement Coquille « n'avoit pas omis d'observer plusieurs choses secrètes et di- » gnes d'être sçues, et particulièrement les artifices que l'on apporta V auxdits Estats, afin d'éluder l'effet pour lequel ils avoieut été ask semblés. » — Et en effet, Coquille a laissé percer dans une de ses épigrammes latines le chagrin que lui causait la corruption à prix d argent et de places, exercée au sein même des États, oit plusieurs avaient fait leurs affaires au lieu défaire celles de la France.
Maximapars temo quœ regnut in Ordine, nummos
Largita, ad summns pertigit nsque gradus.
Omnibus lus Populi cotnmissa est causa ; veremur Ne, pro re populi, rem sibi quisquc gerat.
tant C[ue juriscoDsulte, dans son Traité des Offices et des Seigixeuries ; écrivain libéral et d'un style si piquant dans l'opuscule où il attaque , par le ridicule , le criant abus àe:& justices de village et des juges guêtres des seigneurs , avec une verve et une liberté d'expressions qu'on n'eût pas tolérées du temps de nos tribunaux de district.
Ayrauity lieutenant criminel au présidial d'Angers, contemporain des immolations de la Saint-Barthélémy, écrivait sons Charles IX, mais avec indépendance, avec amour de l'humanité , respect pour le malheur et pour la défense des accusés. « Dénier cette défense , dit-il, serait un crime. La donner, mais non pas libre, c'est tyrannie. » Qu'a-t-on dit de mieux depuis cin* quante ans 7
Enfin, étudiez Dum,oulin, le plus grand de tous les jurisconsultes français , non-seulement par sa profonde dialectique et son immense érudition, mais aussi par l'élévation et la force de son caractère ; ayant pris pour devise Veritas vincit^ luttant corps à corps avec une constance inébranlable en faveur de l'ordre civil et politique contre les entreprises des ultramontains ; défendant le roi et le royaume contre l'invasion du concile de Trente; résistant, comme à un impét itiégai, aux tarifs et aux exactions de la cour de Rome ; bien supérieur en cela au timide Gujas, qui, pour éluder de répondre sur ces matières épineuses, disait prudemment à ceux qui le consultaient à ce sujet : Nil hoc ad Mdicium, prœtorisy cela ne tient pas à l'édit du préteur. Dumoulin , il est vrai , fut qudque temps calomnié et
persécuté (calomnie et persécution sont les compagnes inséparables du génie !) ; mais sa gloire , achetée même à ce prix , n'en est demeurée que plus éclatante aux yeux de la postérité; et, même de son vivant , il mérita cet éloge que fit de lui le connétable de Muntmoreuci , en le présentant au roi Henri II : « Sire, ce que » votre majesté n'a pu faire et exécuter avec trente » mille hommes, de forcer le pape Jules à lui deman- » der la paix , ce petit homme (car Dumoulin était de » petite stature) l'a achevé avec son petit livret. » C'est son commentaire sur YEdit des petites dates, qui avait porté la conviction dans tous les esprits contre les abus et les malversations qui se pratiquaient alors dans la chancellerie romaine. Doit-on s'étonner après cela que les livres de ce jurisconsulte aient été mis à V index ?
Le souvenir de ce trait historique me fait insister auprès de vous sur la nécessité de reprendre une étude jadis fort cultivée, et qui, depuis, a malheureusement cessé de faire partie de l'enseignement universitaire : je veux parler du droit canonique. Sans doute il ne s'agit plus des matières hénéficiaies, dont la connaissance serait aujourd'hui sans utilité. Mais ce qu'aucun avocat ne doit ignorer , ce qu'il ne lui suffirait pas de savoir imparfaitement, ce sont les principes sur la nature , le gouvernement , la hiérarchie de l'Église et sa discipline ; l'histoire des usurpations toujours croissantes de la cour de Rome, et l'histoire corrélative des obstacles et des barrières que nos pères y ont apportés. Il faut qu'il connaisse ce que la loi civile ne saurait entre-
prendre sans porter atteinte à la liberté religieuse ; et réciproquement qu'il sache bien ce qu'un roi , eût-il la piété de saint Louis, s'il a en même temps sa sagesse et sa fermeté, ne saurait négliger ni souffrir sans manquer à sa propre dignité, à l'indépendance de sa couronne et à la protection qu'il doit à ses sujets. Ces principes importants, souvent controversés, rarement bien connus, doivent être étudiés, médités à l'égal de nos autres lois politiques , sur lesquelles ils exercent tant d'influence. Une connaissance exacte du droit sera toujours le meilleur moyen de confondre Vusurpation et de lui résister avec succès.
Je sais qu'une philosophie qui en cela se montre avec trop de présomption , et dont toutefois je ne prétends point médire, croit suffire seule à repousser les attaques de l'ordre ecclésiastique contre l'ordre civil, et à maintenir la paix des religions dans l'État ; mais en cela évidemment elle s'abuse. Les arguments purement philosophiques, irrésistibles aux yeux des philosophes, n'ont pas la même puissance sur les hommes qui, par conviction, par habitude, ou même par respect humain, tiennent davantage aux croyances et aux pratiques de leur culte. L'ignorance ou la mauvaise foi accusent bientôt la pinlosophie d'athéisme, et ses seules doctrines ne font point autorité. En effet, je n'appelle autorité que ce qui est capable de faire impression sur l'esprit de eeux que l'on prétend convaincre. Or, tel est l'avantage que procure la doctrine toute faite des libertés de VÉglise gallicane. Ces libertés ne sont pas une in- TentioQ- moderne; elles sont aussi anciennes que le
christianisme parmi nous : elles ne constituent pas un privilège ou une exception^ elles ne sont qu'un vestige de ce qui, dans Torigine, formait le droit commun de la chrétienté : elles ont pour elles la sanctkm du temps et celle des plus grands rois et des plus grands hommes que la France ait produits. Ldu d'êlre opposées à la religion, elle&en font en quelque sorte partie. Sachez donc les connaître afin de pouvoir les invoquer. Les tartufes ne pourront point vous appeler athées ni même hérétiques, quand, démasquant Fhypocrisie et résistant à des entreprises menaçantes pour nos li* bertés et pour notre régime intérieur, vous pourrez dire à vos adversaires : Ce n'est pas un ennemi de la religion qui s'exprime ainsi, c'est Arnauld et Pascal, c'est Nicok et Bossuet , c'est toute l'Église galticane de 1682 , qui vous dit : « Conservez ces fortes maximes de va^s » pères 9 que TÉglise a trouvées dans la tradition uni- » verselle. »
Sur cette ligne imposante vous rencontrerez les plus saintes lois du royaume , tous le^ actes de la magistrature française , les réquisitoires des avocats-généraux ; vous marchez avec la puissance qui s'attache à cinq siècles de précédents ! Dans cette carrière , tel d'entre vous peut se montrer encore comme autrefois Pithou, Loysel et Pasquier, et réveiller parmi ses juges, avec l'ancien esprit parlementaire, le désir d'en continuer les nobles traditions. Entrez donc dans cette étude, je vous y convie. Elle est d'ailleurs pleine d'attraits, puisqu'dle se lie aux faits les plus curieux de notre histoire , aux questions les fiu& élevées de notre droit public, k celles
qui influent le plus puissamment sur ia marche politique des affaires et sur la constitution de l'État.
Connaissez à fond la législation criminelie, afin de ne pas risquer, dans une défense mal présentée, la considération de votre Ordre, votre propre réputation, et le sort de l'accusé, qui a cru prendre un avocat.... Cherchez dans cette étude les moyens de venger Tinnocent» de soutenir le faible, d'adoucir le sort des malbeoreox : le criminel même a droit à votre pitié. Apportez à cette partie de votre profession tout le zèle que comp(»*te le devoir de votre état, mais aussi toute la circonspection que peuvent réclamer les circonstances. C'est dans votre intérêt que je vous en avertis ; qu'un dévouement, louable dans son principe, ne dégénère point en une folle témérité. En matière politique surtout, ne vous exposez point à être mal compris!... Que sous la robe du défenseur on sente toujours battre le cœur du citoyen ! Patronage difficile , mais bien honorable; source, hélas! trop féconde de calomnies, de censures, et quelquefois d'inimitiés! mais qui laisse après soi des souvenirs et des consolations. — Regardez en arrière, et jugez ! Les accusations passionnées..., les condamnations de circonstance..., ontUen souvent entrainé des remords ! La défense , jamais !
Aux études supplémentaires que je viens de vous re-* commander, il faut joindre, si je puis m'exprimer ainsi^ V école d' appUcation. Soyez assidus aux audiences « rartout aux audiences solennelles, et à toutes celles où vous saurez que de graves questions doivent être agitées. FormesK-voua à l'exercice de la parole , en vous atta^
chant, à mesure que vous vous en sentirez capables, à ces réunions particulières de jeunes avocats où, devant un tribunal simulé et devant des causes fictives, vous essaierez vos forces contre des rivaux de votre âge. Enfin, venez à nos conférences ; elles sont instituées pour vous : apprenez à discuter nettement et brièvement, comme aussi à délibérer et à rédiger ces consultations que nous sommes en possession de donner aux indigents, en y apportant tout à la fois cette sollicitude qu'attend de nous le malheureux qui implore notre patronage, et cette attention que nous devons mettre à ce que nos consultations ne servent point à entretenir de vaines illusions.
Enfin, Messieurs, profitez de vos années de stage pour étudier les règles de notre profession, pour en prendre les mœurs , pour en recueillir les traditions. Vous les trouverez en partie retracées dans le Dialogue des Avocats, de Loysel. Cet historien de notre Ordre nous montre les avocats tels qu'ils furent dans des temps bien anciens, et tels néanmoins qu'il importerait qu'ils fussent encore aujourd'hui. Vous y verrez leurs habitudes et leurs occupations décrites avec une attrayante simplicité ; comment ils passaient leurs après-diners, se réunissant entre eux pour deviser sur les objets qui intéressaient leurs. études et leur profession; comment les jeunes y donnaient leur avis et recevaient la leçon des anciens.
Les avocats vivaient principalement entre eux et dans Tintimité de quelques magistrats sans morgue, mais non pas sans vertu çt sans amour de la science, qui venaient
PROFESSION D'AVOCAT. Iî»5
se mêler à ces doctes entretiens, dont la solidité rapi)cîle ces graves dialogues que nous a transmis Fantiquité.
Dans cette vie commune et plus rapprochée , moins dissipée que celle d'aujourd'hui , on voyait se resseri er incessamment les liens de cette confraternité si justement célébrée au milieu de vous par un de mes prédécesseurs ^ ; doux sentiment où chacun se trouvée Taise, et qui a tant de charmes pour ceux qui savent s*y abandonner avec confiance, sans détour et sans vanité.
C'est la confraternité, Messieurs, qui nous impose le touchant devoir de jeter un dernier regard sur la tombe de ceux de nos confrères que la mort nous a ravis , et de payer un juste tribut d'éloges à ceux qui ont marqué leur passage au milieu de nous par une exacte observation des règles de leur profession. — Tel fut notre confrère Gautier, mort si jeune encore et si plein d'une dévorante activité. Je retracerais devant vous en cet instant les principaux traits d'une vie digne d'être racontée, si en me faisant, à la demande de sa famille, l'éditeur de l'ouvrage posthume qu'il nous a laissé sous le titre modeste d'Études du Droit commercial y je ne lui avais déjà payé ce tribut de l'amitié.
Tel apparut encore au milieu de nous notre jeune confrère Yulpian^ sitôt enlevé à sa profession, qu'il honorait également par les qualités de son cœur et par son talent ! Spirituel auteur d'ouvrages et d'écrits qui nous faisaient déjà pressentir jusqu'où son mérite aurait pu s'élever ; Fuipian aim4 et regretté de toits !