‹ Pasquier: ou, Dialogue des advocats du Parlement de ParisChapitre 64 sur 92 · PRONONCÉ · texte numérisé non relu

PRONONCÉ

A l\udience de rentrée de la cour de cassation

dn 6 novembre 1843, Par M. DUPINI*

PROCUKEOR-GÉNÉRAL.

« H aimait le roi ; mai* c'était d'un amour de magUlrat, R et non pas d un amour du courtif'an. ■

Messieurs 9

Je poursuis le dessein que je me suis dès long-temps proposé , de chercher dans Tétude des temps anciens et dans la ^ie des hommes célèbres qui nous ont précédés, des souvenirs qui intéressent, des enseignements qui profilent, des exemples qui instruisent par les faits mieux que ne le feraient de stériles généralités.

J*ai déjà évoqué devant vous beaucoup de grands noms; mais (et cela fait également honneur à la Magistrature et au Barreau) je suis loin d'avoir épuisé la riche nomenclature de ceux qui ont illustré ces deux nobles carrières.

Le personnage dont je veux vous entretenir principûJcment avjourd*hm ^si Etienne Pasquier, dont le

nom brille encore dans la sphère la plus élevée de nos Magistratures, et qui fut également recomraandable comme avocat, comme homme public, et comme écrivain.

Etienne Pasquier est né à Paris en i 529 , au commencement de ce xvr siècle où se pressent tant de grands événements , où Ton voit paraître sur la scène du monde tant d*hommes de science , et ce qui , sous un autre point de vue , peut être mis au-dessus de la science même , des hommes d'un caractère mieux dessiné et plus énergique que ceux des âges suivants.

Pasquier fit ses études dans Tanlique et célèbre Université de Paris. L'enseignement était alors moins complet et dirigé par un goût moins pur et par une critique moins éclairée que de nos jours; mais on était plus laborieux et moins distrait , et Ton professait avec ferveur le culte de la science et de l'antiquité.

Les parents du jeune Pasquier le destinaient au Barreau; c'était le point de départ de toutes les carrières civiles. Loisel en a fait la remarque en termes assez piquants, dans son Dialogue des Avocats^ lorsqu'il dit sous le nom de Pasquier dont il fait l'un de ses interlocuteurs: a Bref, l'estat d'advocat estoit » alors si honorable que toute la jeunesse la mieux ins- » truite, voire des meilleures maisons de la Ville (Paris) » tendoit à {aire montre de son esprit en cette charge , » avant de se mettre aux offices de Conseillers ou autres ; » et n'y avoit quasi que ceux qui se défioiefit de » leur industrie et capacité qui en acfieptassent ; » car , de vérité , on commençoit dès-toTà%iVK&'^^^x^\

214 ÉLOGE D*ÉTI£IIN£ PASQUIER.

» OU , pour le moins , à prêter de l'argent au Roi , qui , » par après , promettoit de le rendre *. »

Pasquier nous a laissé dans ses écrits le récit de ses études de droit : « L'un des plus grands heurs que je «pense avoir recueillis dans ma jeunesse, dit-il, fut » qu'en l'an 15A6 , Hotoman et Balduin commencèrent » leurs premières lectures de droit aux écoles de cette 9 ville de Paris, en un grand théâtre d'auditeurs ; et ce » jour même, sous ces deux doctes personnages, je com- » mençai à étudier en droit. £t l'an d'après, dans la ville » dé Toulouse, je fus à ta première leçon que Cujas » fit en l'École des Institutes, et continuai mes leçons » sous lui, chacun le trouvant d'un esprit fort clair, et » qui ne promettoit pas peu de choses ! »

On aime à voir l'élève saisir entre toutes les qualités du professeur celle qui donne du prix à toutes les autres, la clarté (À) ! Pasquier ne parle ici que de la première leçon de Cujas , et des espérances qu'elle faisait concevoir. Depuis , il a mis ce grand maître au rang qui lui appartient, lorsqu'il a dit de lui: «Cujas, qui n'eut, » selon mon jugement, n'a et n'aura , par adventure, «jamais son pareil!»

Cependant , quoiqu'il y eût en France de si habiles professeurs, tel était le préjugé en faveur de l'Italie , qu'un élève de quelque distinction n'aurait pas regardé son éducation comme complète, s'il n'eût fréquence les Universités au delà des monts. Pasquier se rendit à Bologne, et il y suivit les cours de Marianus Socin, « qui,

ÉLOGE D'ETIENNE PASQUIER. 2i&

» selon son témoignage, avoit acquis tant de renom» » que la plupart des Italiens venoient se vouer à ses » pieds l'espace de cinq ou six mois , pour tirer de loi » consultation. »

Après avoir pris ses grades , Pasquier fut reçu avocat au Parlement de Paris, en 15/^9. Il avait vingt ans. Il fallait se faire jour au Palais; effort difficile en tout temps, plus difficile encore au milieu de tous les grands talents qui, à cette époque, illustraient la profession d*avocat — Un jeune stagiaire devait être effrayé de la concurrence. « Quand je vins au Palais, » dit Pasquier S » qui fut en Tan 15/^9, sur le commencement du r^e n du roi Henri II, Testât d'advocat étoit principalement » en honneur comme estant Teschelle par laquelle on » montoit aux plus grands estats et dignitez du royaume » (B).... Entre les advocats, celui qui tenoit le premier 9 rang parmi les consultans estoit feu Matthieu Char- » tien... Estant en mon jeune âge , il estoit fort ancien 9 advocat, et ne venoit guère au Palais ; mais le Palais, » s*il faut ainsi dire , alloit chez luy, car il estoit comme » l'oracle de la ville , à cause tant de son savoir , expé- » rience et long usage, que de sa prud'hommie et intégrité de sa vie. »

Telles sont, en effet , Messieurs, les énfinentes qua-

\és qui faisaient jadis la réputation des avocats con-

Itants. Tels, de nos jours, ont été MM. Férey, Poî-

Ty Delacroix-FrainviUe , mes doctes Patrons : tels on

Cett Loiiel qui le fait parler ainsi, dans son Dialo(pie àt$

316 ÉLOGE D'ÉTlENNE PASQUÏER.

n'en verra guère à Tavenir , n*y ayant plus , à proprement parler, de consultations.

M Quant à ceux qui tenoient le Barreau et paroissoient » le plus en la salle du Palais , » j 'abrège la nomenclature qu'en donne Pasquier, me bornant à prendre parmi eux Pierre Séguier, Christophe de Thou et Charles Dumoulin....

C'étaient là les Anciens, et comme les chefs de l'Ordre. Ceux de l'âge de Pasquier, et avec lesquels il allait entrer en lice» étaient principalement François de M(hitholon, Pierre Yersoris (contre lequel nous le verrons plaider sa plus grande cause), Jean Bacquet; suivis bientôt après de Barnabe Brisson, de Loisel et des frères Pithou, comme lui élèves du grand Cujas.

Pasquier débuta dans la plaidoirie. Il le Gt sans produire grande sensation ; et cependant sa clientèle commençait à se former, lorsqu'une maladie grave et tenac( le força de quitter Paris, et l'en retint éloigné pendant près de deux ans. On oublie vite au Palais! Tant de gens sont intéressés à s'établir sur les ruines d'autrui, Qili prendre défaut contre les absents! Pasquiei s'en aperçut lorsqu'il y revint ; et il est curieux de l'entendre lui-même conter son désappointement... «• Retournant à Paris, je voulus reprendre mes anciennes » brisées du Palais, et me trouvai si éloigné de mes » premières intentions , que nul procureur presque ne » me rcconnoissoit. Ce peu de racines que j'y avois » auparavant se trouva du tout amorti. Je voyois cepen- » dant plusieurs avocats de ma volée avancés, que je » passois auparavant d'un long entrejel. Je me promène

ÉLOGi: D'ÉÏJENNK PASQUHSR. 217

» doux mois dedaus la salie du Palais sans rien faii^ ; » «t croyez que c'éioit un crève-cœur admirable* telle- » ment que, de dépit, il nie |)rit opinion de m'en bannir

• loat à fait K »

An milieu de ce découragement, Pasquter avait par bonheur une ressource toute prête dans les fortes études qo'il avait faites, et dans son amour pour les lettres. Il y revint avec prédilection. Cette disposition de son eupFÏi s'affeitnit encore par la liaison intime qu'il avait eoatractée avec deux hpbiles maîtres de TUniv^sité de P-aris, nommés Béguin et Levasseur ^. A eux trois, ils formaient une espèce d'académie qui rappelait le genre de vie des anciens philosophes de la Grèce. « Nous nous » voyions diversement , dit Pasquier , et d'ordinaire V allions nous promener aux fauxbourgs en quelques

• jardins , pendant lequel temps nos propos estoient 9 ores de la saint» Ëscriture , ores de la philosophie et » ores de l'histoire ^ » Si tels étaient leurs délassements, je vous laisse à penser, Messieurs, ce qu'étaient leurs études!....

Pasquier s'était surtout attaché à celle de notre histoire nationale ; et ses travaux en ce genre ont une valeur réelle. En général on s'est trop persuadé que l'histoire ne pouvait être écrite que par des gens de lettres, et qu'il suffisait de raconter avec une cer-

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