‹ Pasquier: ou, Dialogue des advocats du Parlement de ParisChapitre 89 sur 92 · Groftley, t. I, p · texte numérisé non relu

Groftley, t. I, p

La ville de Troyes entière concourut à ses obsèques.

Pithou reproduisait en sa personne toutes les vertus qui peuvent recommander un grand avocat à Festime de ses contemporains et au souvenir de la postérité.

LoiSEL , après avoir établi une manière de parallèle entre Pithou et Socrate , voulant donner une idée de ses mœurs et de son caractère , continue en ces termes , p. 275 :

« Au demeurant , il estoit fort bon mary, bon père » de famille , et si bon ami qu*il prevenoit toujours ceux » qu*il aimoit , sans attendre d*estre requis par eux de » ce dont il pensoit qu'ils pouvoient avoir besoin de luy, » les visitant souvent en leurs maisons ; et il estoit si » charitable envers les pauvres , qu'outre les aumosnes » ordinaires de sa maison , il réservoit pour eux Fargent » qu'il gagnoit les jours de festes et dimanches »

P. 276. « Pierre Pithou avoit la façon assés grave et severe, et neantmoins estoit humain et gracieux en particulier , et d'un naturel assez gay ; de peu de propos, véritable, mauvais courtisan, et sur tout euvieux de conserver son honneur, non senlement durant le temps de sa vie , mais principalement pour V advenir ; d'un jugement si ferme et si asseuré, qu'il ne se trompoit guères aux affaires ; si bon François et ennemi de la tyrannie , que je lui ay souvent ouy désirer la mort, voire violente, pourveu qu'etle servist à délivrer ie royaume des maux et des divisions oit il ie voyoit plongé. »

Les principaux amis de Pithou furent messieurs de Foix, de Valence, de Pybrac, de Bellièvre, le marquis

de Pisani , les trois présidents de Thou , et surtout le S. d'Aymeri « pour la grande cognoissance qu'il avoit de sa valeur ; » messieurs de La Guesle et Servin, (Procureur et Advocat généraux) ; messieurs du Puy, de Thuraeri, Mole, Cocqueley, Gillot, Du Yair, et Houllier (Conseillers); Pasquier, Choûard, Du Lac, Holmân , Lefébvre et Loisel (Advocats).

Voici un trait bien propre à peindre la générosité de P. Pithou. Il est rapporté par Loisel :

« £s années 1595 et 1596, on fit comme la guerre aux jésuites de Paris, à cause des dangers où le Roy et le royaume s*estoient trouvés exposés et des maux que les factieux dfentr*eux nous avoient fait souffrir. Toutesfois ils seront eux-mêmes témoins et signamment les pères Sirmond et Fronton du Duc, et autres hommes de lettres, qu'ils reçurent beaucoup de bons offices de sa courtoisie et humanité par lesquels il montra qu'il étoit ami des hommes, et surtout des affligez et non de la fortune *. » Loisel, p. 272. — Voyez encore sur ce point Grosley, t. 1, p. 336, et la Biographie universeUe, p. 535.

M. DE Thou a fait aussi dans plusieurs de ses ouvrages réloge de P. Pithou. Dans une lettre à Nicolas Lefebvre du 4 décembre 1596 (un mois après sa mort), il rappelle un héros ; et ce jugement d'un magistrat historien si capable d'apprécier les hommes après avoir si profondément connu et raconté les faits au milieu

l, c'est aussi ce que disait Pasquier: «. non par hayne que je » leur aie vouée, mais pour l'uuiour que je porte à mu patrie. •• Voyez ci-dessus p, 2()2.

d(!squels ils avaient vécu, mérile loute la confiance de la postérité. « Oui, un héros, dit M. de ïhou, car en qui » jamais fut plus grande tout ensemble la jonction de » toutes les perfections qui peuvent, chacune à part, » rendre les hommes grands? Ce général et exact » sçavalr de toutes choses, ce jugement, cette pru- » dence admirable aux conseils, cette grandeur d*esprit » éloignée de toute ambition et vanité , ce courage » veillant perpétuellement et tendu au bien pu- » hlic, en qui ont-ils esté jamais pareils?... »

Dans les Mémoires qu*il a laissés sur lui-môme, M. de Tlïou dit que P. Pithou lui avoit donné ta première idée de son histoire. Il en parle comme « d*un ami » dans les lumières duquel il trouvait tons les secours » nécessaires pour cette grande entreprise. » Tellement, qu'après la mort de Pithou et dans les premiers instants de sa douleur ic il fut sur le point de déchirer » ce qu'il avait déjà composé et d'abandonner son ou- » vrage sans retour, opus om,nino reiinquere. » H ne voyait personne qui pût remplacer ce guide éclairé de ses études et de ses travaux : ducem, studiorum,.

En effet , continue M. deThou, « Pithou 'avait une » connaissance parfaite des affaires et des intérêts de la x> France : personne n'en jugeait plus sainement que » lui. Il joignait dans nn égal degré la modération et » l'impartialité à un amour à toute éprenve pour la vé- » rite. Où M. de Thon aurait il pu tronver tant de se- » cours réunis ? »

Dans une autre lettre adressée à Gasaubon, M. de Thou ajoute ce qui suit : a Les grands de l'État, les

» premiers magistrats Thonoraient d'une égale con- 9 fiance ; tout ce que Tamour de la patrie leur faisait » résoudre dans le particulier pour le bien public, tout » ce qui était agité dans leurs plus importantes délibé- » rations avait été auparavant examiné, pesé, » discuti dans le caéinet de M, Pithou. Voilà ce » que ne peuvent savoir ceux qui l'ont connu » sans » l'avoir vu de près. »

« Pour vous achever en un mot le portrait dé

» cet homme né pour le bien public : jamais une plus n belle âme ne fut unie à un plus rare génie ; jamais la » science universelle ne se trouva alliée dans le même » homme avec des vues aussi justes, aussi nettes, aussi n étendues. — Tirer de la poussière, illustrer de ses » remarques et de ses corrections les monuments de » l'antiquité; exciter, soutenir, animer les travaux et » les efforts qui avaient l'utilité publique pour objet; y » concourir par ses avis, par ses lumières, par ses con- » seiLs : telles furent les occupations qui remplirent tous » les instants de sa vie. H est du hien public que ce » grand homme soit connu de son siècle, que son » nom passe à ia postérité , et que ce zèle dont il » brûlait pour sa patrie, soit toujours devant les yeux de » ceux aux talents desquels elle a droit. »

Enfin dans le corps même de son Histoire, au livre 17% M. de Thou donne un abrégé de la vie de Pithou et reproduit les mêmes éloges , il atteste de nouveau la «coopération de Pithou dans les grandes questions qui à cette époque embarrassaient le plus le gouvernement ; et , mettant en regard ses services réels en

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opposition avec les refus des dignités , des honneurs et des titres qu*on lui avait offerts, il conclut en disant : « Ainsi M. Pithou, homme d'État dans une candi- » tian privée, sans titre et sans aucune de ces marques » qui annoncent le magistrat, exerça une magistra-

» ture perpétuelle lia ut privatus puhlicum

» negotium et ahsque clamyde et prœtexta per- » petuum magistratum gessisse videatur. »

Vun des interlocuteurs du Dialogue des Avocats,

PiTHOU (François), sieur deBierne, frère puîné de Pierre, naquit à Troyes, le 7 septembre 15/13. Il trouva dans son père les mêmes secours que son frère pour ses études. Il suivit les leçons de Gujas, et adopta les doctrines de Calvin. — Il s'exila d*abord pour éviter la persécution ; il se convertit ensuite au catholicisme, et fut reçu avocat au Parlement de Paris en 1580. — Mon dessein n'est pas d'entrer dans tous les détails de sa biographie. Ceux qui voudront les connaître peuvent recourir au tome 2 de Grosley. — Ce n'est pas que François Pithou n'ait été un savant très-recommandable. Ses études ont été les mêmes que celles de son frère. Ils se sont occupés des mêmes objets, en jurisprudence, en droit ecclésiastique, en littérature ancienne. Ils ont travaillé aux mêmes collections, souvent aux mêmes ouvrages (par exemple le Recueil des Ca-

nons, le Corps de Droit canonique, les Observations sur 1^ Code et les Novclles). Ils se sont mutuellement dédié plusieurs de leurs ouvrages ; il est fréquemment arrivé que Tun a été Téditeur de ce que Tautre avait composé ; le manuscrit de Phèdre que Pierre a annoté et publié, lui avait été donné par François ; et le Pétrone, que François avait commenté , a été publié par Pierre, à son insu. — Tout atteste ainsi Fintime union des deux frères, et sert à réfuter ce que, dans un retour de mauvaise humeur, J. ScaUger s*est permis d'affirmer de contraire.

Mais Pierre Pithou n'était pas seulement un savant à l'égal de François. Il était de plus un grand publiciste, un citoyen constamment préoccupé des intérêts de l'État, et tourmenté de l'amour du bien public. — Il a plus influé que son frère sur l'esprit et les affaires du temps. En un mot, quoique François Pithou ait aussi, par ses travaux , servi son pays , et montré du patriotisme, par exemple dans son traité de ta Prééminence de ta France sur i* Espagne; dans son traité plus général de la grandeur, droits , prééminence et prérogatives des Rois et du Royaume de France, et enfin dans ce qu'il a écrit sur les Bornes de la ]9m«^ance ecclésiastique , et sur la Loi salique; il est, dans l'opinion générale, resté inférieur à son frère. Lui-même en convient dans la lettre qu'il a placée en tête de l'édition du Commentaire de son aîné sur la Coutume de Troyes, qu'il avait aussi revu et augmenté, « Mon » intention, dit-il dans cette lettre, ne fut oncques d'en- » treprendre sur P. Pithou, mon frère, duquel je ne

» me suis jamais reconnu digne de baiser les pas. » -^ (i*est aussi trop de modestie * ; et Pierre Pithou, s'il eût entendu son frère s'exprimer ainsi, l'eût bien vile contredit. Mais enfin il y a là un sentiment dont le fond est vrai, quoique l'expression en soit exagérée.

François Pithou n'avait pas pour les jésuites les mêmes ménagements que son frère. Ils pensaient à leur égard de la même manière; mais P. Pithou était d'un caractère doux et conciliant, et François, au contraire, d'un caractère roide et peu flexible. Cette différence est très-bien marquée par Grosley, t. 2, p. 213.

Ainsi quand les jésuites voulurent s'établir à Troyes et y planter leur étendard , François Pithou s'y opposa ouvertement, en publiant contre eux un Discours « sur les poursuites faites par les jésuites pour » s'étaMir en cette ville, depuis l^a/n 1603 , jt^- » qu*au mois de juillet 1611. » Ce discours a eu k éditions.

Il mourut à Troyes, le 25 janvier 1621 , âgé de 77 ans li mois 17 jours, ayant vécu vingt ans plus que son frère. Dans son Testament olographe, du27 novembre 1617, après quelques legs pieux, on trouve la disposition suivante : — « Je veulx et entends que en ma maison » où je demeure et es environs d'icelle, soit dressé un » Collège pour enseigner la jeunesse, sans estre employé » ailleurs, et sans que les jésuites y soient aucu-

1. Cette modestie était d'ailleurs sincère; car on a remarqué qne a François Pithou a acquis presque malgré lui la réputation M que lui tirent ses ouTiaues : aucun d'eux ue porie son uom. » Gkosley, t. 11, p. 214.

» iiement reçtis; autrement je désire que le tout soit » vendu pour estre employé aux pauvres. — Je lègue » audit Collège toute ma bibliothèque et tous les livres a qui se trouveront en ma maison, » etc.

Cette bibliothèque méritait en effet que François Pithou veillât à sa conservation. Elle s*était enrichie en grande partie de celle de son frère. Elle était surtout riche en manuscrits précieux , dont Grosley donne le Catalogue au tome 2, pages 275 et suivantes.

Il est bon de voir aussi ce qu*il dit, à la page 2^7, de la spoliation reprochée à Dupuy, lorsqu'il fut commis par le gouvernement pour rechercher quelques titres que François Pithou avait tirés de la Chambre des Comptes et du Trésor des Chartres, pour se mettre en état de travailler au règlement des limites de ta France et des Pays-Bas^ dont il avait été chargé. Est-il vrai que Dupuy profita de l'occasion pour s'emparer, notamment, des collections de pièces réunies par P. Pithou pour servir de preuves à ses libertés de l'Église gallicane? Tellement que ces preuves publiées ensuite par Dupuy, comme le résultat de ses recherches, seraient tout simplement le grand travail de P. Pithou? — Voyez aussi ce que dit Grosley, pag. 272 et 273, sur la manière un peu barbare dont les Oratoriens du Collège de Troyes exécutèrent le legs de la bibliothèque de F. Pithou, en classant les manuscrits, non par ordre de matières, mais en raison de la hauteur des cahiers, et en faisant rogner impitoyablement par le relieur ceux qui , réunis ensemble dans le même volume, n'étaient pas exactement de même format....

ANTOINE LOISëL. 341

Le nombre des ouvrages de François est moins considérable que ceux de Pierre : et néanmoins ses travaux ont été immenses.

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