PETRUS
Sacra doctrinâ.
JULIUS
Obtundis.
SAINT PIERRE
Par la pureté de sa doctrine ?
JULES II
Quel être obtus!...
SAINT PIERRE
Par le mépris du monde?...
JULES II, très-haut.
En élevant des palais somptueux, en attelant à ses carrosses les plus beaux chevaux et les plus belles mules, en s'entourant de courtisans, de valets, de janissaires...
l'ange.
De courtisanes et d'hommes complaisants.
C'est dans l'or et la pourpre, et par les dons et par les tributs que l'Église a grandi. Le Souverain-Pontife doit être le plus riche des potentats pour en être le plus respecté.
saint PIERRE.
Fais-moi connaître le premier qui déprava ainsi l'Église, pauvre et pure tille du Christ.
JULES II
Saint Sylvestre, à qui l'Empereur Constantin donna tout l'univers, toutes les couronnes et tous les trésors d'ici-bas.
SAINT PIERRE
Et OÙ sont les preuves de cette donation ?
JULES II
Nulle part !
SAINT PIERRE
C'est une fable alors.
JULES ir.
Je le pense; mais la terreur et les menaces imposent la foi aux téméraires et le silence aux incrédules.
SAINT PIERRE
Quel singulier apostolat !
JULES II
Tu ne le comprends point, parce que tu rêves toujours cette Église des premiers jours où de faméliques prélats exerçaient le Pontificat à la sueur de leur front, à travers mille périls et mille misères. Le temps a changé tout cela en mieux. Tu étais Pontife de nom seulement; je le suis de fait et monarque. Si tu voyais à Rome les
palais admirables de tes successeurs, les milliers de prêtres qui les remplissent, ces évêques glorieux comme des rois, ces cardinaux vêtus de pourpre et escortés d'une légion de valets montant des chevaux de prix ferrés d'argent et des mules dont les housses resplendissent de pierreries (i); si tu apercevais le Souverain-Pontife porté dans sa chaise dorée sur les épaules des soldats au milieu des foules prosternées ; si tu entendai-s le fracas des canons, le bruit des bombes mêlés aux sons éclatants des trompettes et alix applaudissements d'un peuple immense ; si tu voyais les grands baiser humblement nos pieds et le Pontife romain couronner l'Empereur, que dirais-tu donc ?...
SAINT PIERRE
Que c'est une tyrannie mondaine et une peste, non , rÉglise du Christ.
JULES II
C'est l'envie qui te fait parler. Devant l'éclat de mon Pontiticat, tu rougis de la stérilité du tien.
SAINT PIERRE
Oserais-tu bien, impudent, comparer ta gloire à la mienne! J'ai gagné des millions d'àmes au Christ !
(i) Praecipui vero si Romà videas tôt purpuratos cardinales legionibus famulorum stipatos, tôt equos plus quam regios, tôt mulas bysso, auro, gemmis ornatas aliquot, soleis ctiam aurais et argenteis calceatas...
Et moi, j'ai enrichi l'Église !
SAINT PIERRE
Veux-tu que je te donne un bon conseil? Emploie toutes ces richesses à te construire un paradis; car celui que nous habitons t'est fermé à jamais!
JULES II
J'en vais alors faire le siège et le saccagerai^ si vous ne vous rendez à composition. J'attends justement un renfort de soixante mille hommes qui ont péri dans mes batailles.
SAINT PIERRE
Quel fléau que cet homme ! ô malheureuse Église ! — Mais dis-moi, bon ange gardien, car je ne veux plus écouter ce monstre, est-ce que tous les évéques ont ce caractère et ces moeurs?
l'ange.
Hélas! j'en connais un grand nombre qui ne valent pas mieux.
SAINT PIERRE
C'est toi qui as perverti ce scélérat?
l'ange.
Non, car il arrivait le premier au mal, quoique j'aie des ailes.
Je ne m'étonne plus qu'il nous vienne si peu de monde depuis que ces mains pestiférées tiennent le gouvernail de l'Église (i)!
(l) PETRUS.
Sanè non miror si hùc tam pauci adveniunt cum hujusmodi pestes Ecclesias gubernaculi assideant.