PARAPHRASE DU MISERERE MEI
PAR PASQLIN (2) i538
Miserere mei, Faille, aye pitié de moi, 6 Paul, mais non pas avec ta miséricorde de Ravenne !
Ne m'écrase pas selon ta coutume.
Réintègre-moi plutôt dans ma dignité et rends-moi mon secrétariat.
(i) Liber generationis anti-Christi filii diaboli. Diabolus genuit Papara, Papa vero genuit bullam , bulla vero genuit ceram . deindè cera genuit plumbum, plumbum vero indulgentiam. Ea vero carenam , caréna vero genuit quadragena, ex quâ tandem orta fuit simonis, ex quâ fuit superstitio. .
(i) Psalmus Miserere mei, secundum Ambrosium, Pasquillo paraphraste.
Car je connais mon esclavage, et mon argent s'élève toujours contre moi.
Ce n'est pas envers toi seul que j'ai péché, j'ai fait du mal à tout le monde afin qu'il te fût donné d'enrichir tes neveux et de vaincre dans les combats.
Et voilà pourtant que je suis accusé d'infidélités, car ma mère me conçut dans le vol et dans la rapine. Tu as craint la trahison et m'as révélé les pensées les plus cachées de ton âme.
Lave mon dos avec une écuelle, Seigneur, et je serai propre; purifie-moi, Seigneur, et je paraîtrai plus blanc que la neige.
Tu donneras joie et allégresse à tes neveux, et les ossements de Marcel humilié tressailliront au fond de sa tombe.
Préserve ta famille et méprise mes abus d'autorité.
Conserve-moi ton cœur et les écus^ Seigneur, afin que les loups ne dévorent pas mes entrailles.
Ne me chasse point de ton palais et ne m'enlève pas la faveur des saints.
Je tiendrai tes sujets dans la pauvreté et toutes les richesses continueront à refluer vers toi.
Délivre-moi des bourreaux, Seigneur, et sauve mon cou de la hache, et mon cœur se réjouira dans ta fin.
Ouvre ma prison. Seigneur, et mes lèvres ne découvriront pas tes fraudes.
Si tu avais voulu un sacrifice, je l'aurais fait; mais n'ayant plus rien, je ne pourrais t'être agréable.
Dieu aime qu'on lui offre en sacrifice un cœurcontrit;
— ibg —
mais loi m ne dédaignes pas les offrandes sonnantes.
Montre-toi doux, Seigneur, et de bonne volonté, atin qu'bn élève les murs de tes châteaux de Jérusalem.
Alors tu recevras à ta table le duc (i), ton fils et ses oblations.
Alors on vous servira les chapons et les veaux dans une vaisselle d'argent.
Gloire au père, au fils et au chœur des neveux (2).
Ainsi qu'il fut à Ravenne, inaintenant et toujours, jusqu'à la mort des cardinaux. Amen.
(1) Le duc de Paliano, Jean, comte de ^îontorio, fils Je son frère.
(2) Gloria Patri el Filio et nepotum tuorum choro.
' L'EXTASE DE PASQ U1N
MARFORIO, PASQ.UIN
Quoi de neuf, Pasquin ? Tu es magnifique et tout radieux aujourd'hui.
PASQUIN
Comme tous ceux qui viennent de voir le Roi du ciel, Marforio. Ne te souvient-il plus qu'après ses colloques avec rÉternel, Moïse était tout rayonnant ?
Je ne l'ai pas oublié : mais, que dis-tu là? est-ce que les pierres vont au ciel maintenant?
PASQUIN
Pourquoi t'en étonner? quand on y voit monterions les jours tant de moines, de prêtres, d'abbés,^ d'évêques
et de papes dont les ventres , dix fois plus lourds que moi, feraient fléchir des éléphants !
Ce sont des hommes, au moins, et point des pierres.
PASQUIM.
Tu ne sais donc pas que ceux qui goi^vernent le monde et l'Église ont l'oreille dure , qu'il faut des pierres pour la frapper, et surtout pour chasser cet essaim de flatteurs bourdonnant comme des mouches?...
Et qui t'a chargé de ce soin? As-tu la permission du Pape?
PASQUIN
C'est la nécessité des temps qui me force à parler. Nos contemporains ont grand besoin d'entendre la vérité : ceux qui la pourraient dire se taisent; il faut donc, ainsi que l'ordonne l'Évangile, que les pierres prêchent.
Soit! mais tu ne me dis pas comment tu es monté aux cieux?
PASQUIN
Comme ceux que l'Esprit ravit en extase.
Ou qui ont bu,de l'opium; continue, ami !
PASQUIN
Figure-toi que j'étais dans une grotte, à deux pas du Colysée, où je vais quelquefois me livrer à la méditation. A peine avais-je commencé à me plonger dans la métaphysique et les rêveries transcendantes, qu'un sommeil aussi profond et aussi doux que celui d.i printemps vint me fermer les yeux. Il me sembla que la terre ne faisait plus qu'un avec le ciel, et que tout retombait dans le chaos; ma mémoire s'oblitéra au point que je ne me souvenais plus même d'être Pasquin. Pendant que mon cerveau tournait ainsi, je vis arriver un globe de feu tourbillonnant à grand bruit dans l'espace au milieu des éclairs. En passant auprès de moi, il s'ouvrit et déploya ses rayons dans la forme circulaire que les peintres donnent au soleil. Au centre se tenait un vieillard vêtu de blanc, qui, me saluant avec politesse, me demanda ce que je lui voulais: cette double apparition m'avait tellement troublé que j'eus à peine la force de lui répondre.
Que lui dis-tu?...
PASQUIN
Je lui demandai d'abord, en frémissant, qui il était ? — Hierosathaniel, le chef des vrais et saints vovants,
lO.
répondit-il. Si tu désires quelque chose, parle! — Un peu interdit d'abord, et tout en m'excusant de ma témérité, j'essayai de lui faire comprendi-e combien il importait que Pasquin, qui cherche avec tant d'ardeur la vérité, pût jeter un coup d œil dans le ciel. Il paraît que mon éloquence le toucha, car ses traits s'adoucirent , ce qui me releva le cœur. Alors, me regardant d'un air bienveillant : — Quel est le ciel que tu veux voir? dit-il.
— Mais, lui répondis-je, celui où brillent les étoiles.
— Mon enfant, reprit-il, aujourd'hui il y a deux cieux : l'un éternel, où le Christ monta, où iront les fidèles, où Dieu, entouré de ses anges, nous jugera tous, et un autre, fait de main d'homme, et fabriqué, assez mal même, par les Souverains-Pontifes. — Ces paroles m'enchantèrent, car j'y vis une occasion admirable de découvrir la vérité. Aussitôt je me mis à le supplier de me montrer les deux, si ce n'était pa^ impossible. Il y consentit. Voilà que le char de flamme avec lequel il voyageait, à la mode d'Élie, s'élargit; tout à coup il y monte, me fait asseoir à ses côtés, et nous roulons d'une traite jusqu'à la lune, où est le premier relai. Après avoir changé de véhicule, mon cocher céleste se dirige vers le nord, le plus loin possible du soleil. — Où allons-nous donc, Seigneur? lui dis-je tout tremblant. — Au ciel des Papes, fépondit-il, qui se trouve dans ces régioni; celui de Dieu est au midi et dans la zone la plus élevée ; l'autre, son antipode* s'ouvre au contraire au fond de l'univers.
Comme il parlait encore, j'aperçois de loin une ville immense, couvrant autant d'espace que Venise, Constantinople , Rome, le Caire, ou Babylone et Paris réunis. Bâtie comme un labyrinthe, elle déployait en amphithéâtre ses rues tortueuses, et était couronnée par une vaste citadelle d'où on pouvait embrasser l'ensemble de la ville d'un coup d'œil, mais sans voir personne, à cause de la hauteur excessive des murs. Ses grands remparts étaient flanqués de tours, et chaque tour avait une porte offrant, dans sa construction, les mêmes difficultés que le labyrinthe. Tu aurais vu là entrer et sortir, en volant, une multitude de mauvais anges qui seuls connaissaient les détours de ces portes,
C'est un colombier que tu me décris là, Pasquin, et non pas un ciel. Mais quel négoce y font ces anges?...
PASQUIN
Ceux qui entraient étaient chargés comme des abeilles. Les uns portaient des requêtes et des supplications, les autres des couronnes et des rosaires ? ceux-ci de la cire pour les bulles, ceux-là de l'argent et de l'or, des cachets, des images, des anneaux, des scapulaires, des pierres précieuses. Ceux qui sortaient remportaient sous leurs ailes la paix, la guerre, les orages, la foudre, les vents, la grêle, et tout ce que dans leur crédulité aiment et redoutent les hommes.
MAKFORIO.
Emportait-on de l'argent?
PASQUIN
Je ne lo vis pas.
MARFOIUO.
O ciel avare ! Je pensais, moi, que les demeures éternelles n'avaient qu'une porte, celle où est assis saint Pierre.
PASQUIN
Comprends-moi bien; toutes les portes des tours se ressemblent, à l'exception d'une qui est énorme et à l'usage exclusif des mortels. Faite d"un marbre fruste et grossier, elle a pour ornements la fausse donation de Constantin et les premiers trophées des Papes. On voit là comment ils humiliaient les rois et les empereurs et les forçaient à baiser leurs sandales. J'y reconnus cet insolent Pontife, qui frappa et courba du pied la tète d'un empereur d'Allemagne, à genoux devant lui (i); quand nous eûmes assez admiré mille emblèmes du même genre, l'Ange heurta, et un certain vieillard, à voix rauque, demanda fièrement qui j'étais. « C'est, répondit mon conducteur, un citoyen romain qui désire visiter la cité sainte. — Comment s'appelle-t-il ? —
(i) Célestin III.
Pasquiii. » A ce mot, le vieillard me regarda d'un air farouche, a N'est-ce pas toi, dit-il, qui railles notre autorité?... y> Et comme il vit bien à mon air que j'étais le coupable,, il me chassa en murmurant cet anathème : « Notre ciel n'est pas fait pour les mimes et les bouffons. » A quoi je répondis , non sans sourire , qu'il fallait qu'on y fît des choses bien ridicules ou bien criminelles puisqu'on avait peur des satiriques.
Mon guide, me voyant pourtant fâché de ce refus, s'empressa de me consoler en disant qu'il connaissait une mine secrète, que Martin Luther et Ulrich Zwingle avaient commencée d'après les préceptes de Paul, pour renverser ce ciel. A l'entrée flottaient deux petites bannières, portant inscrits en lettres d'or ces deux versets de l'Évangile :
Dans le silence et l'espérance sera votre force. Vene:{ à moi vous tous gui souffre\ et qui plie^ sous le fardeau et je vous aiderai.
Nous nous approchons du souterrain, dont l'entrée, assez difficile à découvrir, était obscure et fort étroite, et voilà qu'il se présente à nous d'abord un Germain à longue barbe, sur la tunique duquel étaient brodées ces cinq lettres : V. D. M. I. M (i). Il me demande qui je suis. Je réponds que j'habite Rome et qu'on m'appelle Pasquin. Mon homme, souriant ajors : u Personne, dit-il, n'entre ici qui ne soit de mon sentiment. Voyons,
(i) Verbum Dei Manet In .(Eternum ; la parole de Dieu prévaudra dans l'éternité.
Pasquin, quelle est la tête de l'Église, à ton avis? Est-ce Christ ou le Pape?...
— Tous les deux, répondis-Je.
— L'Eglise est donc bicéphale, à ton sens?
— Non, non. Je plaisantais; elle n'a jamais eu et n'a pu avoir qu'une tête, Jésus-Christ, qui lui met sur les épaules ; celle du Pape en fait un monstre de l'espèce de Cerbère. Ces membres postiches sont la tête et le corps de l'Antéchrist.
Que te dit-il alors ?
Il me prit dans ses bras, me baisa et me conduisit vers les autres en m'appelant son frère.
MABFORIO.
y avait-il là des gens de toi connus ?
PASQUIN
Certainement, Frédéric, duc de Saxe, d'abord, cet excellent prince qui ouvrit toutes les portes à l'Évangile. Il avait auprès de lui Zwingle, Œcolampade, Fabrice Capiton; beaucoup d'autres Allemands et une quantité considérable de Suisses. Je distinguai aussi bon nombre de Français, assez d'Italiens et même quelques Espagnols. Parmi les Français étaient Lambert et Lefèvred'Étaples; parmi les Italiens, GeronimoGalatei, de Venise, qui souffrit onze ans avec constance et mourut pour l'Évangile dans les ténèbres d'un cachot. J'y vis
également un Espagnol, noble chevalier de César, mais chevalier du Christ plus noble encore...
Qu'on appelait ?
P\SQUIN.
Valdez. Tous ces illustres nous précédaient dans le souterrain, qui allait s^élargissant à mesure que nous avancions. Les murs me semblaient si bien minés que tout l'édifice pouvait s'écrouler à la fois.
MAUFORIO.
Et aucun de ces moines qui gardent les murs ne s'a-' percevait du travail ?
Aucun Ils ne veillent que sur les remparts et aux portes, et n'ont aucun soupçon de ce qui se fait sous terre.
Cela m'étonne de la part de gens si méfiants; mais l'antre dont tu me parles-là doit présenter quelques dangers.
PASQUIN
Je le crois bien. Ceux qui minaient me montrèrent les matériaux des murs, qui sont si légers que tu en serais stupéfait si tu les voyais toi-même.
De quoi sont-ils donc faits?
PASQUIN
De capuchons, de rosaires, de chapelets, de tonsures, de barbes de capucins, de ceintures monacales, de sandales, de poissons, d'œufs, de fromages, de mitres, de peaux de chèvre, de cierges, de cire et de plomb, de bulles et d'une foule d'écrits, le tout cimenté avec de l'huile et de la soie! Voilà de quoi se composent les quatre murs qui ceignent la cité des Papes. Elle a quatre portes appelées : la première, porte de la Superstition; la seconde, porte de Tlgnorance; la troisième, porte de l'Hypocrisie; la quatrième, porte de l'Orgueil. Mais on les a si profondément minées et atta-"" quées de tant de façons, que je ne pense pas qu'elles puissent durer longtemps (i).
Pauvre ciel, que ta chute m'affligera! Mais que fitesvous ensuite?
Nous entrâmes dans la partie inférieure de la cité abandonnée aux moines et aux ermites.
(i) Cuculla rosaria, detonsi crines, barbce, vêla vestalium, nodosi funes, zonœ scorteae, calcei lignei... (Pasquillus, Ecstaticus, P- 39.)
Je gage que les vénérables n'y manquaient pas !
PASQUIN
Ah! tu peux le dire, cousin! Il y avait là tous ceux qui sont dans un mauvais état mental. Les menteurs, non, les mensongers, au diable! Je veux dire les mendiants Augustins, Charnels, non Carmes, Démonicains, eh point! Dominicains, Fraudiscains, je prononce mal Franciscains ; les Servîtes, les Benebibites, les Caprutiens et six cents ordres tout aussi respectables.
C'est beaucoup; mais il en tant pour nous sauver et tirer lés âmes du Purgatoire.
PASQUIN
A cette besogne, en effet, ils s'entendent au mieux» comme on l'a vu à Orléans.
Que s'est-il passé? conte-moi cela.
PASQUIN
A Orléans, qui est une ville de France, mourut, il y a quelques années, la femme du lieutenant criminel. Quoique fort riche, la dame avait voulu être enterrée s-uis pompe et sans messes; on Tensevelit comme elle le
demandait en son testament, dans le caveau des Franciscains. A peine son corps fut-il déposé dans les caveaux des bons Pères, que des bruits effrayants se firent dans l'Église. Toute la ville y accourut et s'en émerveilla. On avertit l'époux de la morte,, qui s'y rendit aussitôt et y trouva l'exorciste. Celui-ci, armé du Missel et de l'aspersoir, conjure l'esprit malin et lui demande s'il vient des cieux. — Profond silence. — Es-tu de l'enfer? ajouta-t-il avec un frémissement d'efîroi. — Les voûtes restèrent muettes. — Donc, reprit Fexorciste, tu habites le Purgatoire?... — L'esprit, à ces mots, frappa un grand coup sur le mur. L'exorciste déroula successivement la liste des morts enterrés dans l'église et rien ne bougea; mais quand il en fut à la femme du lieutenant-criminel,l'esprit frappa deux fois violemment.
Le mari de la morte était un homme sage et fin. Après avoir tout observé, il compose son visage, exprime tout haut sa surprise, sa douleur et ses regrets, et ajoute que pour délivrer cette âme" qui lui est si chère, il veut faire dire cent messes et donner un festin . magnifique aux moines'. Le lendemain, en effet, les cierges s'allument, d'innombrables messes sont expédiées en enfer, les chantres hurlent leur latin, l'église est remplie de parfums et d'encens, et le caveau inondé d'eau bénite. Puis, les moines se hâtent d'aller dîner chez le lieutenant-criminel. Tandis qu'ils se gorgeaient de mets délicieux et de vins, le magistrat avait envoyé ses limiers explorer les caveaux. Les archers y découvrirent sur-le-champ les trois esprits frappeurs.
Et ils osèrent les saisir?...
Bien mieux, ils les menèrent au festin, et tu peux te figurer la contusion des moines en voyant leur fourbe découverte par la capture des novices qui avaient joué les rôles de diables. Mais revenons à nos moutons. Après les moines et les capucins qui pullulent comme les sauterelles, je vis le troupeau des béguines.
Comment, il n'y en a qu'un ?
PASQUlN.
Per Bacco ! qui les compterait?... Célesiines, Vestalines, Clairines, Martyrines, Brigitines* Barbarines, Lucianes, Mariannes, Marthanes, Franciscaines, Dominicaines, Carmélites, Servîtes, Augustines, Bénédictines, j'en ai l'oreille pleine encore de ces béguines.
Et que faisait là tout ce sexe ?.,..
PASQUIN
H se gloriiiait d'avoir méprisé le mariage!
MAIîKOKIO.
As-tu VU Judith, Anne et Sarepta, parmi elles !...
PASQUIN
Non, il parait qu'elles sont dans un autre ciel.
MAKFORIO.
Puisque la nuit est longue, dis-moi ce qu'il y avait ensuite.
Une nuée de confesseurs de toute espèce et de toute figure, portant, les uns trois couronnes, d'autres à. peine tonsurés, quelques-uns coiffés de mitres, une partie d'entre^eux de tiares. 11 y en avait là d'entièrement rasés, plusieurs qui ne l'étaient qu'à demi, quelquesuns ressemblant aux castrats du Saint-Père. Ils étaient vêtus de rouge, de vert, de bleu, de jaune, de blanc, de gris, de noir, et formaient, tu peux bien m'en croire, un innombrable bataillon!
Et que faisait là tout ce monde?
PASQUIN
Je ne sais pas au Juste; mais ils paraissaient grandement affairés !
MAUFORIO.
Et pourquoi les appelle-t-on confesseurs?
PASQUIN
Parce qu'ils ont passé leur vie à entendre la confession d'autrui.
Tu ris, Pasquin?
PASQUIN
11 est vrai; mais ne peut-on pas dire la vérité en riant.
Je croyais qu'on n'appelait confesseurs que ceux qui moururent en confessant la foi du Ciirist.
PASQUIN
Que parles-tu du Christ? 11 s'agit bien de lui, vraiment. C'est la foi absolue dans la toute-puissance du Pape qu'il faut confesser aujourd'hui pour être sauvé. L'Eglise, mon ami, ne connaît pas d'autre symbole.
Bone Deus! Que me dis-tu?... et quelle était l'occupation de ces grands docteurs?
PASQUIN
Ils travaillaient à peupler le ciel à l'aide du vieux et du nouveau Testament. Je vis parmi eux saint Grégoire et d'autres Papes fort occupés à transporter dans quatorze besaces les dîmes de l'ancien Testament dans le nouveau, et puis les mitres, les fioles, les cierges, Pencens, les oblations et les sacrifices des Lévites (i).
Y mettaient-ils aussi leurs femmes?
PASQUIN
Non, leurs concubines seulement. Ils prétendent que la loi nouvelle ne permet pas le mariage aux prêtres.
Comment ! il ne leur permet pas le mariage et il leur permet le concubinage et la pédérastie ?...
PASQUIN
Je le pense.
A ton aise; pour moi j'ai grand'peine à me persuader que cette voie soit celle du salut.
(i) Omnes satagebant ut ex utroque Testamento eorum cœlum impleretur. (Pasquillus, p. 98.)
PASQUIN
Il se pourrait bien, en effet, qu'au jour du jugement, Dieu nous interrogeât sur ses commandements et oubliât de nous demander si nous avons entendu souvent la messe? si nous savons les oraisons de sainte Brigitte? si nous avons bien observé la règle de saint François?
Et tu ne me dis rien des apôtres. Les as-tu vus?
PASQUIN
Non ! il n'y en a pas un seul dans le ciel des Papes.
Et qui tient leur place ?
PASQUIN
Les cardinaux.
Cela se fait ainsi à Rome; mais je croyais que dans le ciel il en était tout autrement.
PASQUIN
Non, par malheur : dans celui-là du moins. J'y cherchais les Évangélistes, et, au lieu des quatre historiens de Jésus, sais-tu ce que je rencontrai, une multitude innombrable de docteurs et de rédacteurs de décrets, de
décrétales et de bulles, toutes établissant la suprématie et l'infaillibilité des Papes.
Étaient-ils seuls?
PASQUIN
Il y avait tout proche une autre foule mél^e et en désordre, dans les rangs de laquelle, à côté des chanoines, des chapelains, des archidiacres, des archiprétres, des prêtres et des chantres, tu aurais vu plus de six cents autres ministres des autels portant chacun un nom différent.
Et que faisaient-ils tous ensemble ?...
PASQUIN
Ils s'entretenaient vivement du temporel.
Découvris-tu saint Dominique?
PASQUIN
Il n'était pas difficile de le reconnaître à la voix. « Imitez-moi, criait-il à pleins poumons: brûlez les hérétiques; recommencez les tueries de Toulouse! «
Et puis, Pasquin?
PASQUIN
Et puis, quand j'eus vu tout cela et beaucoup d'autres clioses qu'il est assez prudent de taire, je remerciai l'Ange mon guide et le priai de me ramener ici-bas. Il voulait me montrer l'enfer, mais je pensai qu'il suffisait d'avoir visité le ciel des Papes,