LE PROCES D'ALEXANDRE VII
Le i" juin 1667, les conservateurs du Capitole en grand costume, après avoir choisi Marforio pour secrétaire, Pasquin pour procureur-fiscal et Don Gregorio pour huissier, ouvrirent une enquête publique sur les faits et gestes du Pape défunt Alexandre VII.
Le premier qui se présenta fut le cardinal Pallavicino, auteur de l'Histoire du Concile de Trente; il vantait son propre mérite en termes magnifiques et commençait à déchirer le Pape mort au sujet de son népotisme, quand Don Gregorio, indigné, l'interrompit, et d'une voix de crieur public :
« O statue vivante, argousin de pierre, dit-il, mauvais chrétien, disciple de Jésus de nom et de fait compagnon du diable, oses -tu venir insuher ici à la mémoire d'un bienfaiteur qui t'a retiré de la fange monacale pour t' élever au cardinalat!
— Assez! s'écria Pasquin à ces paroles, nous savons
tous à quoi nous en tenir sur ce chapitre, écoutons plutôt monsignor Ugolino. »
Celui-ci, la face noire de colère^ les yeux étiiTCelants et le front plissé, se mit à crier de toutes ses forces: « Hélas ! hélas ! qui a plus de motifs de se lamenter que moi, à qui Alexandre avait promis le chapeau et qui me vois sacrifié à ce mécréant de Celsi !
— Ah ! par exemple, dit alors Pasquin tout en colère, voilà qui est trop fort! Veux-tu sortir d'ici, vil scélérat; dans ton ambition effrénée, tu rêvais la pourpre, toi qui n'as pas plus de talent qu'un mulet. Est-ce donc pour avoir durant tant d'années entretenu des concubines? pour avoir rempli non pas seulement Rome, mais tous les États du Saint-Siège de bâtards? ou pour avoir avec tant de zèle pris et inoculé le mal français ? Il ne te suffisait donc pas de t'être saisi, au préjudice de ceux qui les méritaient et au grand scandale de Rome, des charges les plus fructueuses ?
Le monsignor n'en demanda pas davantage et sortit tête basse. Voici qu'un jésuite le remplace aussitôt, soufflant, frappant du pied, reniflant et suant à force de crier et de se plaindre du cardinal Ravizza.
— Quel est donc ce Ravizza ? demanda Marforio.
— Le fils d'un maçon, devenu colporteur, marchand, valet de procureur, et puis enfin noble d'Orvieto. Courtisan des plus déliés, il possède si bien l'art de faire son chemin, que si cet art était jamais perdu, on le retrouverait dans son cerveau. Pasquin se mettait en devoir de raconter ses actes odieux depuis qu'il est au service
des Chigi, de dérouler la liste de ses complaisances honteuses pour le cardinal-patron et de ses marchés simoniaques. Il voulait rappeler les conseils qu'il avait donnés à Don Mario pour mieux dépouiller le peuple et mater les prélats; mais le Jésuite faisait tant de bruit, qu'il dut se borner à lire aux conservateurs le sonnet suivant, qu'une niain inconnue avait glissé dans sa bourse :
La Fortune en somme, est une grande sotte,
Hier elle vous vendait comme cardinal de poids,
Aujourd'hui elle vous menace d'un de ces coups de griffe
Qu'on ne donne bien qu'à la cour.
Cher Monseigneur, pour la race des Chigi
Vous avez commis mille scélératesses,
Et vous en voyez maintenant les fruits.
Elle vous abandonne et vous laisse sur le pavé.
Ainsi va le monde. On ne lutte pas contre le sort.
Si le droit prévalait un jour ici-bas,
On verrait les Chigi sans tête ;
Tandis que paisible et sans remords.
Vous serez tou)ours,à moins que le bourreau ne vous serre
L'illustre Monseigneur Ravizza (i).
In somma la Fortuna è una gran pazza, Hier vi spacciô per cardinal di pezza , Hoggi poi vi minaccia una ca pezza Ch' èquanto 'dalla corte si rampazza.
Monsignor mio, vol, per la Chigia razza Havete fatto ogni scélérat ezza E pur vedete qui quanto vi apprezza, Vi lascia allô scoperto in su la piazza.
Ce sonnet plut beaucoup aux conservateurs, qui le trouvèrent conforme à la réputation du personnage. Ils en riaient encore entre eux, lorsqu'ils virent entrer un homme vêtu à l'allemande, mais tout déguenillé. Cet homme avait une cinquantaine d'années, était de Venise et se nommait Lorenzo. Chacun, surpris de cette apparition, se demandait ce qu'un tel personnage pouvait avoir à dire contre le Souverain-Pontife; mais lui, pliant les genoux, se mit à parler en ces termes :
« Je suis, Pères conscrits, un pauvre et malheureux religieux de l'ordre des Crociferi; enfermé malgré moi dans le cloître, j'y passai quinze années bien dures, luttant contre les tentations, et je fus l'un de ceux à qui la bulle d'Alexandre, en abolissant l'ordre, rouvrit les portes du siècle. On m'avait assigné une rente annuelle de soixante écus, avec laquelle je pouvais vivre, si le changement d'état ne m'eût précipité tout à coup de la paix de la religion dans la liberté la plus effrénée.
a En quittant l'habit religieux, j.e. pris d'abord celui de prêtre, conformément à la bulle du Pape, et allai m'établir dans le quartier de Sainte-Catherine, chez une dame qui louait des chambres garnies. Là venaient tous les jours des donzelles pour trafiquer de leur corps au
Cosi va, contro il fatto non si cozza.. E se un giorno il mondo si radrizza Vedransi i Chigi con la testa mozza.
In tanto voi senza pigliarvi stizza
Sarete sin che il boia non vi strozza Monsignore illustrissime Ravizza.
bénéfice de la patronne, qui retirait cent pour cent de leur prostitution. La liberté dont je jouissais éveilla dans mon sein la luxure, et celle-ci me jeta dans les bras d'une Trévisane, qui m'accepta faute de mieux. Nous vivions ensemble, comme mari et femme, dans la plus crapuleuse débauche. Les soixante écus, à ce train-là, furent bientôt mangés. Pour me procurer de l'argent , je m'arrachais tous les matins aux délices amoureuses; et, sans me confesser autrement qu'à ce démon qui tenait les clefs de ma conscience, j'allais célébrer la sainte messe. Tel était l'excès de ma frénésie et de ma jalousie, que je me faisais suivre jusqu'à l'autel par'ma maîtresse, qui occupait bien plus ma pensée que le saint sacrifice.
« Oh! Dieu! que dépensées impies et que de sacrilèges! pour rassasier l'avidité de cette femme. J'en vins à dire deux et trois messes par jour dans des quartiers différents; j'emportai le corporal pour lui servir de mouchoir: des nappes même de Tautel, nous nous taisions des chemises. J'allai jusqu'à voler un jour, dans la sacristie de San-Cassano, une chape neuve, dans laquelle elle se tailla un jupon. Malheureusement, malgré mes vols, elle devint si exigeante qu'il me fut impossible de la satisfaire. Voyant alors que son amour s'était envoie avec mes présents, et qu'elle se refroidissait à vue d'oeil, je résolus de briser cette chaîne inftîme et de me rendre à Rome, Dans ce séjour de sainteté, me disais-je, tu trouveras la paix de la conscience et l'oubli de tes débauches de Venise; quelle illusion profonde !
Oh! Dieu! je tombais de tièvre en chaud mal, caria charité et l'aumône même sont inconnues à Rome, on n'y récompense que le mal et les actions illicites.
« Je me vis donc forcé de suivre les usages du pays et de me faire espion et maquereau (i). Mais j'avais beau conduire les adolescents dans les palais de Prélats et dans les couvents, comme on ne paie un amant qu'un demi- Jules, ce qui est peu pour un si grand péché, ma fortune n'avançait guère, et je serais retombé dans ma misère de Venise, si je n'avais eu l'idée de m'adresser à la noblesse de campagne pour exercer mon industrie. Sous prétexte d'enseigner l'histoire romaine, je procurais à juste prix des filles et des petits garçons. Ce métier est si lucratif, que je m'y enrichis, prenant de toutes mains et avec une rapacité telle, que l'habit même que je porte est celui d'une dejmes dupes, un Allemand dépouillé jusqu'à la chemise par moi et une courtisane de la rue del Popolo.
« Aussi tout cela me pèse sur la conscience, et je viens accuser Alexandre VII. qui, en me tirant de mon couvent, m'a ouvert le chemin de ces scélératesses »
Quand il eut fini de parler, Pasquin le reprit sévèrement à cause de sa mauvaise vie, puis, en considéraration de son repentir, il le renvoya consolé par la promesse d'une bonne place. Les conservateurs se dis-
(i) Per quesîo mi vidi obligato à seguir l'uso del paese, col far la spia a questo, ed a queilo ed il roffiano.
(// Sindicato di Alessandro VII, p. i3o.)
posaient à lever la séance pour aller déjeuner au moment où un gentilhomme entra tout botté et éperonné, et fit tant d'instances pour être entendu qu'à la requête de Marforio les magistrats du Capitole se rassirent.
C'était un ambassadeur de Sienne^ qui dit d'une voix larmoyante :
« Je viens, très-illustres seigneurs, au nom de ma patrie, protester contre une accusation injuste. On lui attribue tous les maux qu'a soufferts le monde chrétien, parce qu'elle est la mère d'Alexandre; mais la faute n'en est point à Sienne. Si elle Ta fait homme, c'est Rome qui a voulu le faire Pape et l'adorer comme vice-Dieu de la terre. Quel profit en a retiré la ville? Aucun. Il l'appauvrissait, au contraire, en appelant à Rome les contribuables du grand-duc pour en faire des princes; et cependant on nous accuse, on murmure partout contre nous^ comme si nous étions les auteurs du mal. De grâce, seigneurs, rendez-nous .justice et reconnaissez à la face de l'univers l'innocence de ma patrie.
— Seigneur ambassadeur, lui répondit Pasquin, nous n'avons que trop de sujets de plainte et de ressentiment contre elle. Sienne, qui ne produit que des fourbes et des hypocrites, nous envoie toute cette lie de sa population pour gouverner chez nous. Elle a péché en engendrant cette méchante race, et nous n'avons pas été moins coupables de l'adopter aveuglément. Donc, puisque la faute a été commune, commun aussi doit être le châtiment. Nous exposerons les raisons de Sienne;
mais ce tribunal aura grand soin de laisser un jugement en forme authentique pour qu'à l'avenir on ne se fie plus aux Siennôis. Il sera en outre nécessaire que Sienne, pour se disculper, proteste publiquement et par écrit. •
— C'est ce qu'elle vient de faire, reprit l'ambassadeur, en tendant à Pasquin la pièce suivante :