‹ Pasquino et MarforioChapitre 74 sur 103 · IL PIANTO (LAMENTATION) DE SIENNE · texte numérisé non relu

IL PIANTO (LAMENTATION) DE SIENNE

:UU LA MORT d'aLEXAN'DRE VM

Je déplore, mère infortunée, Non pas la mort, mais la naissance d'un mien fils,

Mes yeux baignés de pleurs Et mes traits voilés disent assez la grandeur de ma peine;

J'avoue que l'angoisse me brise

Et que mes forces sont éteintes.

J'ai vu sur le trône papal Un Alexandre III, dont la main énergique

Dompta l'orgueil de Frédéric,

Et j'y vois un Alexandre VII

Qui s'endort dans une lâche paix ,

Ne songe qu'à ramasser de l'or Et à donner le six pour cent à Mario.

Son gouvernement insensé

Met en fureur le roi de France,

Et lui, pour aider sa démence,

Ecrase le peuple d'impôts

Et implore dans sa détresse

Le secours même de l'enfer.

Voyez-le vendre les canonicats,

Dépouiller les autels,

Ruiner l'Église pour faire baiser Aux dévots étrangers des croix en diamants

Et s'éloigner de plus en plus des traces de saint Pierre,

Ne respirant que vaine gloire,

Il exalte par dessus les nuées

L'orgueilleuse maison de Chigi, Après avoir, le fourbe, juré aux cardinaux

De ne jamais recevoir ses parents.

N'avait-il pas aussi promis, par serment solennel, De dépenser tous ses trésors pour Dieu :

Et quand ses coffres furent pleins,

11 oublia sa promesse et les enfouit •

Dans les champs de La Riccia et de Campagnano.

D'une ignorance profonde Et bon seulement à tenir une école de grammaire.

Il ose se vanter de connaître les lois

Et les décisions des docteurs.

Mais il n'est expert qu'en malice et injustice.

La luxure règne dans sa famille:

Rebuter les gens de bien

Et attirer les ruffiens et les gitons,

Voilà l'unique soin de ses ministres.

Voilà le premier souci de Ravizza, Qui, au lieu d'être secrétaire de la Consulte, Devrait être secrétaire de la débauche.

Quant aux parents d'Alexandre,

Ils ne songent qu'à s'engraisser,

Et le plus affamé de tous Est le cardinal-neveu, bien qu'il regorge d'or; Car, dans la crainte que cette vieille âme

Aille trop promptement au diable, Il a mis tellement à sac, avec son père,

Le Siège apostolique.

Que le successeur d'Alexandre Ne trouvera même pas les clefs de saint Pierre. En somme, ce Pape commença bien.

Mais l'agneau se changea si vite en loup,

Que pour Albano il eût troqué

L'Evangile contre l'Alcoran.

Arrivé au Pontificat en tordant le cou, Comme les hypocrites, il s'y comporta en athée

Et n'eut pas un zéro de foi.

Sur la fin de sa vie.

Pour faire croire qu'il pensait au ciel,

Tantôt il demandait un bernardin,

Tantôt un jésuite;

Mais sitôt qu'il se sentait mieux

Il les envoyait dîner à leur couvent.

Personne ne peut dire, puisqu'on ne revient pas de l'autre monde,

Si son âme est en haut ou en bas,

Mais il me paraît très-probable Que le ciel n'en aura pas voulu plus que la terre (i).

Les conservateurs se levaient lorsque de la foule de personnes de tout sexe et de tout âge accourues pour

(i) Se r ah-na in paradiso

Volata sia, ô pur la giù nel fondo,

Nessun ritorna al mondo, Che ce ne possa dar sicuro avviso.

Ma se'l commun parer forsa non erra Non r hà voluta, il ciel, ne men la terra (PJanto di Siena, per la Morte di Alessandro settimo.)

avoir audience, il sortit deux pauvres prêtres plus maigres que -des chiens et qui pleuraient comme des enfants. Le premier s'essuyait les yeux et se mouchait avec un pan de sa soutane criblée de tant de trous qu'on eût dit qu'elle avait servi de but pour tirer à l'arquebuse.

Mais ce qu'il y eut de plus triste, c'est qu'en se levant il montra ses cuisses rongées de vermine ; car ses chausses 'étaient en lambeaux. L'autre avait un rabat cousu au pourpoint, afin d'éviter la peine d'en ôter les épingles, ce qui était un soin bien inutile, car il ne pouvait le faire blanchir faute d'argent, la graisse y faisait croûte et il était couvert d'un régiment de petits rongeurs (i).

Marforio fut tellement ému à ce spectacle que les larmes lui vinrent aux yeux; mais Pasquin s'en apercevant :

« Eh quoi ! Marforio, dit-il, cela t'étonne. Ne saistu donc pas que ce sont les effets de la conduite des Papes d'aujourd'hui qui, pour enrichir leurs neveux, vident les troncs des âmes du purgatoire destinés à l'entretien des pauvres prêtres de Jésus-Christ? Les impôts qu'Alexandre a mis sur les bénéfices ecclésiastiques ont forcé la plupart des prêtres de Rome et des Etats de l'Eglise de se faire espions, maquereaux et

(i) Nel di cui mezzo vi erano più di quattro nidi délie besticciole...

(// Sindicato di Alessandro VII.) H.

d'exercer mille vils métiers pour vivre. Aussi ceux qui n'ont pas voulu se souiller de ces infamies sont contraints de mendier leur pain et de coucher sur la paille des écuries. Ma che dico ; mais que dis-je? Si tu allais par les sacristies de Rome, tu serais surpris de voir la misère de ceux qui font queue des demi-journées pour attendre l'heure de dire la messe et gagner un pauvre Jules, et bien souvent après qu'ils ont attendu six ou sept heures, le sacristain vient qui en congédie les deu]{ tiers en les remerciant pour ce jour-là, et les malheureux sont obligés de s'en retourner en blasphémant ciel et terre, parce qu'ils n'ont pas de pain pour mettre sous la dent. '■'

Après ces pauvres diables, qui pleuraient à fendre le cœur, le premier qui se présenta fut un Français. On le reconnut pour tel à ses habits et puis à sa façon d'agir; car il était entré librement, sans être annoncé.

« Il n'y a personne parmi vous. Messieurs, qui ne sache, dit-il, la torte inclination qui est comme naturelle et héréditaire aux rois très-chrétiens envers le Saint-Siège et envers les Papes; mais ils se sont toujours montrés si ingrats pour leurs bienfaiteurs {\)^ qu'après leur avoir donné tant de villes et provinces ils n'en ont pas même pu obtenir ce qui leur était légitimement dû. Sans vous parler de l'assassinat commis le 20 août 1662 dans la personne du duc de Créqui, am-

(i) Questi ad ogni modo sempre ingrati si sono mostrati verso i loro benefattori... [Il Sindicato, etc.)

bassadeur extraordinaire, n'est-ce point un scandale qu'un grand monarque dont les ancêtres ont donné tant de provinces au Saint-Siège ne puisse obtenir la restitution d'un village tel que Castro? N'est-ce pas une étrange chose qu'un Pape ait osé manquer de parole à Louis XIV dans une affaire si juste? »

— Ce n'est pas notre faute, dit Pasquin, si le roi n'est pas satisfait; et nous ne manquerons pas de faire notre devoir auprès du successeur d'Alexandre, afin qu'il traite avec plus d'honneur et de raison un roi qui, étant son ami, peut servir d'ornement au Saint-Siège et qui le pourrait détruire entièrement s'il devenait son ennemi (i).

Il serait vraiment trop long d'énumérer les'mécontents qui comparurent encore pour déposer leurs plaintes. Les conservateurs auraient eu de la besogne pour quelques jours, mais les clameurs du peuple impatient les obligèrent à rendre la sentence. La grosse cloche du Capitule fut donc mise en branle, et la population entière étant accourue, les conservateurs m.ontèrent sur leurs sièges et dirent à don Gregorio de lire de sa voix la plus éclatante le jugement suivant :

Après avoir mûrement et diligemment examiné les actes du pontificat d'Alexandre VII, les seigneurs conservateurs, désirant concilier leur devoir de juges avec le respect dû aux morts, ont arrêté et arrêtent :

(i) Un Rè che come amico potrà servire d'ornamento alla corte Romana, ecome nemico di distruzioneàRoma.(//5/H^/ca?o,etc.)

Premièrement, que tous les citoyens qui savent lire, et les lettrés surtout, auront chez eux un exemplaire de l'histoire romaine, afin de se rappeler les grands faits de nos pères, de bien se pénétrer de leur amour de la liberté et de se souvenir qu'ils chassèrent les Tarquins de leur ville ;

Secondement, qu'ils seront tenus de lire avec le même soin l'histoire primitive de'l'Église, de noter le droit que possédait alors le peuple d'élire ses Papes, la part qu'il avait au gouvernement temporel et le devoir que lui impose son origine de ne pas dégénérer de ses aïeux;

Troisièmement^ qu'au lieu de fermer, comme par le passé, les yeux et les oreilles aux désordres des ecclésiastiques, on les surveille avec une Juste rigueur, on les reprenne avec sagesse ;

Quatrièmement, que tout le monde se moque des bulles fabriquées pour avilir le peuple et soumettre les laïques aux prêtres;

Cinquièmement, que le peuple soit uni par les liens d'une sainte fraternité, parce que ce n'est que sur ses discordes qu'on a fondé son esclavage;

Sixièmement, que tout respect et toute obéissance soient rendus au Pape en tant que souverain spirituel;

Enfin que le peuple se garde bien de payer des soldats, si le Pape veut faire la guerre et s'avise de changer en glaive la croix pacifique de Jésus (i).

fi) Si guardino i popoli di pagar soldati in tempo che i Pontefici volessero far guerra e cambiar la croce in spada... (// Sindicato, etc.)

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