‹ Pasquino et MarforioChapitre 76 sur 103 · A JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

A JESUS-CHRIST

Seigneur, quoique je sois exempt de ces faiblesses liumaines que le corps des mortels est accoutumé de communiquer à l'esprit, et par conséquent libre des passions qui pourraient altérer la joie incompréhensible que je possède, en voyant les désordres qui arrivent journellement dans le monde, toutefois les intérêts de l'Église militante étant inséparables de ceux de la iriomphante, je me sens poussé par un zèle ardent à extirper une infinité de vices qui apportent aujourd'hui grand scandale à l'Église romaine. J'ai grand sujet de me plaindre à votre sagesse infinie, laquelle, bien qu'elle sache et voie tout ce qui se passe au monde universel, ne dédaignera pas pourtant d^écouter les prières des justes qui cherchent à l'en informer, et comme tous les

pécheurs sont obligés de confesser leurs péchés aux prêtres pour les porter à la justice de votre tribunal, quoique vous les connaissiez mieux qu'eux-mêmes, je vous supplie qu'il me soit aussi permis de vous raconter les péchés des Papes, afin qu'en les représentant à votre justice l'on connaisse ma passion extrême pour le bien de l'Église. Mais ne pouvant pas vous exposer toutes leurs fautes, parce qu'elles sont sans nombre, je vous représenterai seulement les principaux points des plaintes que j'ai envie de faire contre ces Pontifes qui gouvernent, je veux dire qui dominent à présent l'Église d'une manière si différente des ordonnances divines que les fidèles de la meilleure partie de la chrétienté sont en doute de leur salut. *

Peut-être, ô Souverain Rédempteur, que votre grande

miséricorde ne veut pas montrer au Père céleste l'énor-

mité des crimes des Papes et l'infinité des fautes qu'ils

commettent dans la domination tyrannique de cette

Église dont ils veulent être les chefs, les fondateurs et

les destructeurs tout ensemble; car autrement je ne

doute pas qu'ils seraient, il y a longtemps, exterminés

du monde, ce qui me semblerait fort à propos, vu que

beaucoup de royaumes se perdent par le caprice d^un

Pape qui règne aujourd'hui et par les intérêts d'un

autre qui viendra demain. L'Angleterre nous en donne

un malheureux témoignage. Ces clefs que vous m'avez

confiées sont si différentes de celle des Papes d'à présent,

que j'ai honte de les voir entre les mains des statues

que l'on a élevées à ma mémoire; c'est pourquoi vous

me feriez grande grâce s'il vous plaisait d'envoyer un ange les en ôter et mettre une croix en leur place, parce que celle-ci ayant par la vertu de votre sang le pouvoir de chasser les démons de la terre, elle me servirait à chasser ces Papes qui, mettant leur conscience à part et s''oubliant de leur devoir, deviennent de vrais démons. Ces clefs ne me servirent jamais d'instruments à l'iniquité, aux fourberies, aux ivrogneries, aux fornications et à de semblables crimes (i). Je ne me souviens point d'en avoir jamais ouvert les portes du paradis aux meurtriers, aux adultères, aux sodomites, aux blasphémateurs, aux superbes et à telle sorte de gens qui dépouillent l'Église et les autels de leurs trésors et de leurs meilleurs meubles pour se vêtir de pourpre. Avec ces clefsj qu'ils disent avoir reçues de mes mains (encore que je ne sache pas les avoir jamais données à aucun d'eux), ils exercent une autorité si grande qu'elle surpasse la tyrannie même, et ainsi les mortels intimidés par cette puissance usurpée adorent avec plus de révérence la personne des Papes que la Souveraineté éter* nelle de la Très-Sainte Trinité. Ils tyrannisent avec ces clefs les princes, mettent des impositions sur les peuples, introduisent la simonie dans les évéchés, fraient le chemin aux sodomies, commencent la guerre sans raison, rompent la paix mal à propos, troquent les vases sacrés avec les juifs, admettent les concubines au Vatî-

(t) Le chiavi nelle mie mani non servirono mai di stromcnto air iniquità, aile furbarie, aile crapule, aile libidini...

can, autorisent les péchés des ecclésiastiques, persécutent les innocents, déclarent leurs neveux princes, ôtent le pain aux pauvres pour le donner aux riches, mettent les choses saintes avec les profanes, contraignent les fidèles à les adorer, et enfin ils mettent les trésors de l'Eglise à sac et au pillage. Dites-moi, ô Sauveur de mon âme, si vous avez jamais «u l'intention de donner les clefs de la domination de la terre aux Papes pour faire du spirituel le temporel , et mêler l'Église avec le monde, la sainteté avec l'iniquité, les choses sacrées avec les profanes, la charité avec l'avarice, les prêtres avec les marchands, les églises avec les halles, la parole de Dieu avec celle des hommes, 1§ sanctuaire avec le mauvais lieu {bordello), ei enfin le ciel avec la terre.

J'entendis fort bien ces paroles, tout ce que tu lieras et délieras sur la terre sera lié et délié au ciel, et ne voulus jamais en abuser comme font ces Papes qui, après qu'on leur a donné un doigt, en prennent nonseulement la main, mais le bras entier, contraignant avec ce prétexte non-seulement les peuples de la chrétienté, mais encore les plus grands monarques du monde à rendre hommage à leur effrénée ambition, qu'ils masquent du respect qu^on doit aux choses spirituelles. Telle autorité, ou plutôt telle cupidité de commander usurpée par les Papes sans aucun fondement, n'apporte pas peu de préjudice au Ciel, en ôtant la révérence qu'on doit aux choses célestes, puisqu'il est très-véritable que ceux qui font profession de la religion romaine, au moins les simples et les idiots,, ne craignent

pas tant Jésus-Christ dans son paradis que les Papes dans Rome; car ils leur font accroire que personne n'y peut entrer qu'ils n'en aient ouvert la porte avec leurs clefs, en anéantissant ainsi la vertu de votre croix.

Toutes les fois que j'entends prêcher sur Timpeccabilité des Papes, et que je vois les théologiens en écrire avec si grand.e assurance pour avoir un chapeau de cardinal ou du moins un évêché, afin de pouvoir à leur aise traîner dans les rues une queue épiscopale en traînant les fidèles dans l'abîme de l'ignorance, j'en deviens si honteux que si la gloire que je possède me le permettait, je chercherais quelque endroit pour me si bien cacher que les Anges mêmes ne m'y pourraient trouver.

Mais quoi! ne me fait-on pas un grand tort et un grand affront en cela? Comment puis-je voir sans m'en affliger que les Papes de ces temps aient plus grande réputation de sainteté que moi ? Je vous ai suivi nupieds par tant de montagnes, et je serais moins privilégié que ces Papes qui, étant couverts d'or et de pierreries, ne peuvent pas seulement monter jusqu'au marchepied de l'autel sans les pieds d'autrui (i)? Je me suis vu dans les chaînes, quoique innocent, par la haine que portaient les princes infidèles à la religion chrétienne, et je vois que les princes chrétiens, quoique

(i) Che io che t'ho seguito sempre scalzo per H alpesti'i paesi, debba esser meno privilegiato di quei Ponteiici che cinti d'oro non sanno ne meno salir su gli altari che con gli aUrui piedi.

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innocents, sont enchaînés par la passion déréglée des Papes? Je vous ai renié lorsque je fus séduit par une chétive servante, quoique je fusse si proche de votre divine personne, et eux qui sont si éloignés de la vérité seront impeccables? Je n'ai trouvé personne qui ait voulu excuser mes fautes, et ils ont mille théologiens qui soutiennent avec effronterie leur impeccabilité. Que diront les dévots et pieux chrétiens après avoir lu les saints Evangiles, où éclate partout la faiblesse de mon humanité, en voyant dans les livres des théologiens c]ue les Papes ne sont pas sujets à pécher? Comment ne seront-ils pas scandalisés de Pierre et édifiés des Papes, s'ils croient que les Papes, qui sont successeurs de saint Pierre, ne peuvent pasf)écher, et que Pierre qui vous a succédé immédiatement soit pécheur?

Je vous en demande justice. Seigneur, et je vous prie de ne pas laisser votre apôtre en si petite estime auprès des théologiens, et d'ôter de l'Eglise le nom de Pierre ou d'effacer ce mot d'infaillibilité du nom des Papes.

Comment pouvez-vous endurer de les voir continuellement pécher, et qu'on ose dire qu'ils sont impeccables? Comment pouvez-vous souffrir qu'ils usurpent avec si grande arrogance et scandale ce titre qui ne convient qu'à votre Divine Majesté, sans leur donner le châtiment qu'ils méritent? Qu'il me soit au moins permis d'avoir compassion de ces brebis innocentes du troupeau que vous m'avez recommandé si tendrement en me disant : Pais mes brebis. Et pourquoi me les

— 2:)7 — recommander avec tant de soin, si elles devaientdan s la suite des temps être écorchées par l'avidité de ces Papes qui ne sont pas des pasteurs, mais des bouchers ; non pas des conducteurs, mais des dissipateurs; non pas des gouverneurs, mais des tyrans, se souciant fort peu qu^elles soient dévorées des loups et des chiens de l'hérésie, pourvu qu'ils puissent gorger la cupidité de leurs neveux?

Du temps que je gouvernais votre Église, les fidèles n'enviaient que la Croix, ils ne soupiraient que pour le Calvaire, s'estimant bien heureux de pouvoir parvenir à la gloire céleste par le moyen de la pauvreté, de^ afflictions et des tourments, et ce qui les induisait à cela était qu'ils voyaient que nos chers apôtres et disciples les enduraient si patiemment; mais il en est tout au contraire à présent que les chrétiens n'ont autre désir que pour l'or et pour les pierreries qu'ils voient briller sur les épaules des Papes, en s'imaginant que puisque ceux-là qui mènent une vie si différente de la pauvreté apostolique sont révérés comme saints, ils ne manqueront pas aussi d'être sauvés en menant une vie tout opposée à celle que menèrent autrefois les chrétiens de la primitive Eglise du temps des apôtres.

Les premiers chrétiens dans la religion naissante tâchaient de faire des bonnes œuvres, des pénitences, des jeûnes, des mortifications^ et de souffrir la mort et le martyre parce qu'ils voyaient leurs pasteurs ardents à répandre leur sang pour la foi et à mortifier la chair par l'abstinence, et que leurs ministres et prédicateurs ne

prêchaient autre chose que les croix et les souffrances; mais à cette heure que les Pontifes ont oublié la manière de vivre des apôtres, et qu'ils contraignent les prêtres et les curés à sacrifier l'argent des fidèles à l'avidité de leurs neveux, on ne recherche plus de croix ni de calvaire, mais seulement des trésors et des richesses pour acheter le paradis qu'ils vendent.

Je ne sais pas pourquoi, mon divin Maître, vous vous montrâtes si sévère contre moi lorsque je voulais châtier ces bourreaux qui osèrent mettre la main sur votre personne, en coupant l'oreille à ce Malchus, pour lui apprendre à porter respect au Sauveur du monde, et pourquoi vous laissez à présent impunis ces Pontifes qui tiennent de grandes armées sur pied, non pour venger le tort fait à l'Église qu'ils feignent de ne pas voir^ mais celui qu'ils prétendent avoir* été fait à leur famille, blessant ainsi les bons princes au lieu de frapper les Malchus (i).

Deux choses pourtant me consolent des outrages que je viens de vous dire : l'une est que quand je n'avais point de biens et point d'or ni d'argent, je donnais aux malades la santé en aumône, et aujourd'hui les Papes ne veulent pas donner un seul denier aux pauvres, de peur que l'argent ne manque à leurs neveux; en quoi l'on voit clairement que la vertu des miracles étant éteinte dans l'Église avec la mort des apôtres, ces Papes

(i) Troncando le membra non a Malchi scellerati, ma a' prencipi benemeriti.

ne se peuvent vanter d'être mes successeurs comme ils prétendent. L'autre est que non-seulement moi, mais que toute l'Église triomphante est obligée de procéder contre les Papes, puisque tous les fidèles en général demandent vengeance contre eux et contre leurs neveux, ne voulant pas reconnaître pour leur père celui qui les traite non pas comme ses enfants, mais comme ses vrais ennemis.

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