‹ Pasquino et MarforioChapitre 77 sur 103 · CARME DECHAUSSE · texte numérisé non relu

CARME DECHAUSSE

AU SEIGNEUR PASQUIN (i)

Je confesse devant Dieu, qui est le Père de'notre ordre, devant la bienheureuse Vierge, notre Mère, devant saint Elysée, qui porta le premier le manteau blanc, et devant toi^ seigneur Pasquin, que j« n'ai pas suffisamment rendu grâces à Dieu pour tous les biens dont il m'a pour ainsi dire accablé.

Il m'a donné, en effet, bien plus que les trente talents de l'Evangile. J'ai reçu de lui, d'abord, une sagesse supérieure à celle de Salomon, un esprit que n'ont pas les anges, et une si large face de révérend, que tout le monde devinerait que Je suis moine, quand même Je ne porterais pas le capuchon. 11 m'a donné ensuite d'excellentes couleurs, surtout après dîner, couleurs utiles, 'car elles m'ont toujours empêché de rougir.

Il m'a donné tant de zèle pour la prédication de sa

(i) Confessio R. P. Nicolai Pasquillo facta et per eum posteà ob insignem illius imitandamque devotionem in litteras relata.

parole, que je monte en chaire plein de vin et de viandes, ne sachant parfois si je dors ou si je veille, d'où vient que le peuple sort souvent de i'église en disant :

Allons-nous en! allons-nous en! ce prédicateur est ivre (i) ! Aussi, comme tu vois, je pèche par excès de zèle.

Je confesse en même temps que je suis en cet état indulgent et doux contre ma nature, et si tolérant que l'autre jour en chaire j'ai approuvé la poésie.

Je confesse que je n'ai jamais assez remercié Dieu des excellents repas qu'on m'offre en ville tous les jours, ce qui me dispense de goûter à la cuisine du couvent. Dieu m'a fait deux grâces spéciales, l'une que j'ai manqué rarement d'être invité ou de sentir le bon plat qu'on voulait cacher (2); l'autre, que je peux prêcher, sans préparation et plaire si vite, qu'à peine ai-je ouvert la bouche que je vois les auditeurs rire. Nul doute qu'ils ne soient en admiration devant l'Esprit saint qui parle par ma bouche (3).

Que pourrai-je dire de plus ? Mes écoliers, quand je

(i) Ut populus exeat de templo dicens : Eamus, eamus, hic prosdicator ebrius est.

(2) Un moine étant entré dans une maison où l'on retirait du four un pâté, que la maîtresse s'empressa de caclier, refusait le pain et les oignons mis devant lui, en disant : Opportet pati ! (Il faut souffrir!) Ne sachant pas le latin et croyant qu'il disait apportas pastis, c'est-à-dire en patois apporte^ le pâté, la maîtresse de la maison s'exécuta en maugréant et le lui fit servir.

(3) Necdubito quin ob admirationem Sancti Spiritûs loquentis per os meum.

monte dans la chaire de l'Université, applaudissent et me montrent au doigt. Je suis honoré de tous, appelé pasteur, maître et révérend Père. Je n'ai rien à payer; je n'ai aucun souci que celui de mon ventre, aucun trouble d'esprit, car je ne crains ni Dieu ni diable. Dieu m'aime, c'est clair comme le jour. J'espère bientôt être évéque, et en reconnaissance de tous ces bienfaits de Dieu, je lis souvent le psaume Laudate Dominum, omnes getites, que toutes les nations louent le Seigneur (i).,

PASQUIN

Tu m'as fait ta confession, moi je vais taire ton épitaphe :

Hic jacet Ecmundus, telluris inutile pondus, Dilexit rabiem, non habeat requiem.

Ci-gît, Immonde, poids inutile de la terre.

Il vécut dans la rage, qu'il ne trouve point de repos.

()) Pro tantis bonis Dei, saepè lego psalmum laudate Dominum omncs gentes...

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