‹ Pasquino et MarforioChapitre 78 sur 103 · LE CAPUCIN · texte numérisé non relu

LE CAPUCIN

Il me semblait voir le Père éternel assis dans un trône majestueux, ayant entre ses mains trois dards qu'il tenait tout prêts à lancer sur le* genre humain.

Mais ce qui m'épouvanta davantage fut de voir approcher un ange envoyé de son Fils unique, non pas pour demander pardon en faveur des pécheurs, mais

(2) E gia proprietà de' Romani di credere i sogni de' frati pcr \isioni di\ine.

pour demander justice contre les mauvais gouverneurs de l'Église et la réformation des abus qui se commettent à Rome.

O Père céleste, dit-il, quoique votre très-cher Fils n'ignore pas que les mauvais actes des gouverneurs ou plutôt des tyrans de l'Église romaine vous sont trèsbien connus, toutefois il m'a envoyé ici pourvous les rappeler, tant pour la confusion des Papes qu'en témoignage du zèle qu'il a pour la gloire de votre Souveraine Majesté, afin que les hommes sachent que quand ils dorment ensevelis dans les vices, le ciel veille et forge des flèches pour les en châtier ; c'est pourquoi il désire que ces plaintes et le ressentiment qu'il en^ a soient manifestés à tout le monde. Il pourrait avec juste raison se repentir d'avoir racheté au prix de son précieux sang des hommes si iniques, à l'exemple de votre divine Majesté qui se repentit bientôt de les avoir créés et fut contrainte, à cause de leurs exécrables abominations, de lès détruire tout à fait, ainsi Ton peut dire véritablement qu'ils sont indignes d'avoir été rachetés à si grand prix ; cependant, quoi qu'ils se montrent tous les jours plus ingrats et que votre toute-puissance leur ait préparé de grands châtiments, il ne laisse pas d'avoir compassion de ceux qu'il a rachetés avec tant d'amour. Ce n'est pas son intention que le juste périsse pour le coupable ; il veut seulement que les méchants soient châtiés pour assurer le repos des innocents. Il se spuvient fort bien de vous avoir prié autrefois sur le trône de sa croix de vouloir pardonner à ceux qui le crucifiaient,

parce qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et que celui qu'ils crucifiaient n'était pas leur ennemi, mais leur rédempteur ; mais il ne peut pas intercéder à présent pour ceux qui le crucifient mille et mille fois le Jour, bien qu'ils le confessent des lèvres et le proclament hypocritement leur Père et leur rédempteur. Autrefois il vous demandait le divorce avec l'Église romaine, son épouse ; mais il vous prie maintenant de ne pas hâter l'exécution, de peur que le royaume céleste ne demeure désert, et que celui de l'enfer, qui est ennemi égal du ciel et de la terre, ne soit rempli. L'amertume de sa colère s'est radoucie par la ressouvenance de tant de patients martyrs, de tant de saints confesseurs et de tant d'innocentes vierges qui ont tâché de peupler le ciel par leur bon exemple, quoiqu'elle ait occasion de s'aigrir de nouveau en voyant que la plupart des mortels, et notamment les prélats, vivent comme s'il n'y avait ni ciel ni enfer (i).

Mais pour en venir aux pontifes qui lui donnent le plus juste sujet de ressentiment, il supplie Votre Majesté d'avoir la patience de considérer un peu leurs actions en particulier, comme ils vont chargés d'or, remplis de pierreries, ornés d'habits somptueux, adonnés à leurs plaisirs, et pleins de luxe et de vanité. Vos apôtres n'ont jamais été tels ni votre Église de leur temps. Les hérétiques se moquent des ressemblances qu'on établit entre

(i) Che scordati d'essere stati redenti vivono corne se non vi fosse ne inferno ne cielo.

le Christ et saint François stigmatisé ; mais que diront les catholiques de celle qu'il y a maintenant entre le crucifié et les Papes? On trouve quelque similitude entre lui et saint François, à cause de leur pauvreté, comme les hérétiques mêmes doivent l'avouer, mais entre lui et les Papes il n'y en a aucune qui les puisse rendre capables d'usurper l'autorité qu'ils prennent de porter le titre de Vice-Dieu sur la terre.

Quand Jésus-Christ laissa baiser ses pieds, c'était par cette pauvre pécheresse qui, se sentant indigne de paraître en la présence de son Dieu qu'elle avait tant offensé, eût voulu se pouvoir enterrer .sous les pieds des hommes, à cause de la honte et de la douleur qu'elle avait de ses péchés, et au contraire Je puis dire que pour surpasser l'humilité de cette femme, il se résolut peu après de faire la même fonction envers ses disciples en leur lavant et baisant les pieds : et les Papes (j'ai horreur de le dire) ont introduit dans l'Église la cérémonie du baisement de leurs pieds comme une loi fondamentale, dans laquelle consiste le salut des fidèles, et c'est pour cela qu'ils les donnent journellement à baiser, non pas aux pauvres (car ils ne les regardent qu'avec un œil de mépris), mais aux riches et aux plus grands princes et monarques de la terre, afin de leur faire voir l'autorité de leur prétendue domination sur eux et qu^ils ne les estiment pas plus que la lie du peuple.

Faut-il donc, Père Éternel, que les pieds d'un Pape pécheur soient plus vénérés que le corps innocent de Jésus-Christ? Comment est-ce que votre Fils ne se fa-

cherait pas, et contre ces indignes Pontifes qui ambitionnent de tels honneurs, et contre ces peuples et ces princes aveuglés par le bandeau des fausses doctrines qui adorent avec plus de révérence un homme qu'un Dieu (i).

Qu'il plaise à votre divine Majesté de Jeter les yeux vers Tautel sur lequel est exposé le très-Saint-Sacrement, et elle verra très-souvent les princes avec un seul genou sur quelques coussins de velours élevés sur des marchepieds dorés, qui sont quelquefois aussi hauts que l'autel même; mais ces mêmes princes se prosternent la face en terre pour adorer les pontifes qui les tyrannisent, montrant par là qu'ils les estiment plus que Dieu, et qu^ils se soucient peu du préjudice que reçoit la majesté de leur personne en s'abaissant ainsi aux pieds d'un homme mortel comme eux.

Mais comment les bons catholiques peuvent-il voir sans larmes leur Sauveur crucifié sur le tronc dur de la croix, et leurs Papes mollement assis dans un trône couvert d'or et de pierreries ? Jésus-Christ couronné d'épines par les mains de bourreaux infâmes, et le Pape couronné d'une tiare couverte de précieux diamants par les mains de ses cardinaux? Jésus-Christ avec les mains percées de clous, et les Papes avec des gants parfumés?

(i) Come potrà non sdegnarsi il vostro ligliuolo e conti-o quei Pontefici che ambiscono tali honori e contre quei popoli, anzi contro quei principi, quali acciecati da non so che falsa dottrina adorano un uomo, con rlverenza maggiore di quelia prcstano a Dio.

Jésus-Christ abreuvé de fiel et de vinaigre, et les Papes rassasiés des viandes les plus délicieuses ? Jésus-Christ allant prêcher pieds nus par la Judée, et les Papes demeurant au Vatican, adorés comme des rois ? C'est de cela, ô Père Éternel, que votre Fils unique se trouve bien offensé par ces Papes si ingrats et si indignes d'être vos créatures. Et n'est-ce pas se moquer de la Justice du Père et de la miséricorde du Fils que ces Pontifes soient plus révérés que Dieu même? Si le serpent a mérité si grand supplice pour avoir induit Eve à manger une pomme, quel châtiment se 'doit donner aux Papes qui contraignent des milliers de personnes à l'idolâtrie, sous prétexte de quelque divinité, en disant avec Satan : Hœc omnia tibi dabo si cadens adoraveris me ? Les fidèles sont séduits par les Papes, et ceux-ci par leurs théologiens,. qui, pour avancer leur fortune, écrivent et prêchent que ces grandeurs et ces pompes ne leur sont pas seulement permises, mais nécessaires, encore que Jésus-Christ ne les ait pas seulement refusées, mais bien expressément défendues à ses apôtres. Lucifer fut condamné aux flammes infernales pour avoir conçu la pensée de mettre son trône aussi haut que le vôtre, et Adam fut banni du paradis terrestre en 'une vallée de misères pour la présomption qu'il eut de pouvoir devenir semblable à celui qui l'avait créé ; et les Papes, plus orgueilleux que Lucifer et plus vains qu'Adam, seront exempts du châtiment ? Eux qui de leurs personnes viles et pécheresses en font une divine et très-sainte, et contraignent par le fer, non-seulement

leurs propres sujets, mais aussi ceux des autres princes, à la croire telle? Quelle rébellion, quel crime peut être plus exécrable que celui d^n vassal qui veut être plus grand que son Seigneur? Que ces Papes soient donc châtiés, qui veulent que leurs pieds portent le titre de très-saints, aussi bien que le corps de Jésus-Christ dans le très-Saint-Sacrement de l'autel. Ils veulent être appelés ses Vicaires, et je ne sais comment les fidèles peuvent être si aveuglés que de les croire tels, voyant que dans leur majesté extérieure, dans leurs habits, dans leurs titres, ils se montrent beaucoup plus grands que lui. Qu'un vice-roi veuille être plus grand que son roi, un gouverneur que son souverain, un capitaine que son général et un écolier que son maître, comment cela se peut-il faire sans une manifeste rébellion? Et néanmoins ces Papes, qui se disent vicaires de Jésus-Christ, ne sont point honteux d'usurper le plus grand honneur qu'on pourrait lui faire s'il revenait au monde, qui est de lui baiser les pieds, puisque ce serait la plus grande soumission qu'on lui pourrait rendre.

Je ne veux pas parler à Votre Majesté de la dissipation que les Papes font de la substance de votre Fils unique, puisqu'il est accoutumé de' souffrir qu'ils lui déchirent sa tunique, c'est-à-dire tout ce que les anciens chrétiens lui ont donné pour l'entretien du corps mystique de son Église, pour satisfaire l'orgueil de leurs neveux, la tyrannie de leurs parents et Tavarice de leurs flatteurs.

Mais, ô grand Dieu, votre cher Fils ne se plaint pas

tant des Papes qui dissipent mal que de ces chrétiens, qui, sous prétexte de zèle, nourrissent le luxe des ecclésiastiques, exposant leurs biens pour être volés et mangés, tout ainsi que ceux qui donnent à d'autres la commodité de voler pour le plaisir de les voir pendre. Cest une chose prodigieuse de voir tant de chrétiens qui appauvrissent leurs propres parents pour enrichir les autels et les églises, qu'ils voient tous les jours dépouillés par les neveux des Papes. C'est pourquoi un hérétique étant interrogé par un catholique^ s'il ne croyait à aucun de ces miracles qui se voient tous les jours dans l'Eglise romaine, il lui répondit avec ces paroles facétieuses en apparence, mais en effet bien douloureuses ilagrimevuli)^ que c'était un grand miracle de voir tant de catholiques se mortifier et devenir cruels envers leur propre chair pour donner tout à l'Eglise qu'ils voient tous les jours saccagée et pillée par ses propres gouverneurs qu'ils adorent. Les apôtres murmurèrent contre la sœur de Lazare, à cause d'un peu de parfum qu'elle jeta sur les pieds sacrés de leur Maître ; mais les cardinaux, bien qu'ils se parent du même nom, puisqu'ils appellent leur collège apostolique, n'osent pas dire un mot en voyant pîendre des millions hors de la bourse des pauvres pour les dépenser mal à propos, à cause de l'appréhension qu'ils ont qu'étant parvenus au Saint- Siège, on ne les paie de la même monnaie ; c'est pourquoi ils se montrent plutôt ennemis qu'apôtres de l'Eglise, ils défendent ceux qui la volent, en recevant leur part pour se taire. La Madeleine avait pris tout ce

qui lui appartenait pour le présenter à Jésus-Christ, qui avait travaillé tant de temps à la conversion des âmes, et les Papes prennent ce qui appartient à l'Eglise de Jésus-Christ pour le donner à leurs propres neveux, qui, comme des loups affamés, ne cherchent qu'à la détruire, et à réduire les fidèles au désespoir par l'imposition de tant de gabelles et tant de nouveaux droits (i).

Si je voulais, ô Père céleste, vous dire le nombre des royaumes que les Papes ont fait perdre à l'épouse de votre Fils et les étranges raisons de leur perte, vous en auriez de l'étonnement, si votre Divinité en était capable. La mémoire en serait trop fâcheuse et le récit trop long ; c'est assez que je vous dise que les apôtres prêchaient au commencement l'Evangile aux Hébreux et aux païens, mais qu'à présent les hérétiques le prêchent aux catholiques, puisque ceux-ci étant tourmentés dans leurs corps et dans leurs âmes, trouvent plus de consolations à entendre les raisons des hérétiques qu'à lire les bulles des Pontifes.

Les Romains, qui remarquent mieux que les autres le mal que les neveux causent à l'Église, voudraient quelquefois venger les armes au poing le tort que Jésus- Christ en reçoit ; mais ils n'osent bouger, à cause des édits rigoureux des Papes, lesquels défendent, sous

(i) Peggiori di lupi famelici, altro non cercano che a smarrir ie pecorelle dalT ovile délia chiesa, mettendole in dispei-azione con l'imposte di tante insupportabili gabelle, datii e contributioni.

peine de la vie, de prendre les armcs^ même pour la défense naturelle. Ainsi il suffirait, pour être sacrifié à la rage papale, de dire la moindre parole contre tant de milliers de vices qui régnent chez les Papes, chez leurs parents et chez les autres ecclésiastiques. Et c'est bien le pis qu'il faille respecter leur larcin comme des effets d'un bon gouvernement, pour n'être pas victime de cette cruelle et barbare inquisition; mais, ces rigueurs ne laissent pourtant pas de délier les langues des clairvoyants qui profèrent mille murmures contre les Papes et leurs parents, en les appelant les antechristsde l'Evangile, les bouchers des tidèles, les marchands de l'iniquité, les vendeurs des justes, les acheteurs des pervers, et l'Église romaine, le nid de l'hypocrisie, l'avare Babylone et l'impie Sodome. Votre Majesté sait très-bien que votre Fils unique n'a jamais voulu déroger à l'autorité des princes ; mais au contraire qu'il a ordonné à ses apôtres qu'ils payassent le tribut, quoiqu'ils le dussent gagner de leurs propres mains, comme saint Pierre, qui fut contraint de pécher pour avoir de quoi l'acquitter ; or les Papes ne s'exemptent pas seulement des contributions, mais ils obligent les princes à donner de grosses sornmes pour rassasier leur avidité et celle de leurs neveux. Mais que dis-je ? votre Fils fut tellement ennemi de ce mélange de dignités temporelles et spirituelles dans les gouverneurs de l'Église qu'il ne l'a jamais voulu admettre dans sa propre personne ; c'est pourquoi quand les peuples vinrent pour le couronner roi. il laissa bien vite la ville pour s'enfuir au sommet d'une

montagne. Mais les Papes, ne se contentant pas de tant Àe provinces, tâchent, par toutes sortes de moyens, de joindre de nouveaux royaumes à leur triple couronne, et c'est pour cela qu''ils ont essayé si souvent de s'eml>arer du royaume de Naples et de la Sicile, se souciant ort peu de ^troubler le repos de la chrétienté, en gueroyant contre tant de princes pour se faire craindre, oien qu'ils excusent leur ambition d'un texte que Jésus- Christ n'est pas venu pour apporter la paix, mais la guerre, comme s'ils ne savaient pas qu'il voulut que sa naissance fût le signal de paix dans tout le monde sous le règne d'Auguste,

Les Papes ne montrent quelque raison qu'en ceci ; car comme ils observent qu'à mesure que la sainteté de vie leur va manquant, la révérence des princes envers le Saint-Siège et la dévotion envers l'Église va diminuantj ils tâchent de les y forcer par l'intrigue et les menaces. L^intention de votre Fils fut d'ériger un royaume pacifique sans bruit de trompettes et de tambours, afin que les Gentils et les Juifs n'eussent pas occasion de dire que le monde eût été induit à s'y soumettre par la cruauté de ses armes ; mais les Papes, accoutumés à prendre le contre-pied des ordonnances sacrées de l'Évangile, s'en servent avec tant de rigueur que la plupart des chrétiens, et les Romains surtout, épouvantés des flammes et du fer dont ils menacent ceux qui servent Dieu hors du cercle de leurs caprices, affectent pour le Saint-Siège un respect qui n'est point dans leur cœur.

Si votre divine Majesté par sa toute puissance ne guérit pas les plaies de l'Eglise, elles deviendront incurables. Vous seul y pouvez donner remède, si vous y mettez la main, en exterminant tous ceux qui l'ont ainsi corrompue et qui la corrompent tous les jours de plus en plus. Il y va de votre gloire et de celle de votre Fils et du Saint-Esprit, qui serviront de jouet et de risée au monde, si Votre Majesté veut plus longtemps supporter cette insolence des Pontifes romains. Ils persuadent au peuple qu'ils sont guidés par le Saint- Esprit en tout ce qu'ils font, encore qu'ils ne fassent que des méchancetés. Il persécutent les fidèles, écorchent les vas«aux, engraissent leurs neveux, volent les autels, excommunient les princes, corrompent PÉvangile, et malgré tout cela il faut croire qu'ils sont inspirés par le Saint-Esprit, comme si le Saint-Esprit n'était pas celui-là même qu'il a été du temps qu'il guidait les apôtres dans le gouvernement de l'Église. Les crimes des Papes sont excessifs, et il y a urgence pour l'Eglise d'en être délivrée. C'est pourquoi, ô Père céleste, votre très-cher Fils vous supplie de vouloir remédier à ces désordres, de peur qu'ils ne deviennent plus grands, le temps y semblant fort propre à cette heure qu'est mort Alexandre VII, dont l'histoire manifestera les fautes des autres et vous fera peut-être résoudre à n'admettre plus de Pape à Rome (i).

(i) E forse farla risolvere a non ammettere più ^Pontelici in Roma.

DIALOGUE

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