‹ Pasquino et MarforioChapitre 79 sur 103 · DANS L'EGLISE DE L'ARA-CŒLI · texte numérisé non relu

DANS L'EGLISE DE L'ARA-CŒLI

Marforio ayant entendu sonner une messe entra dans l'église et s'assit à côté d'un banc où étaient placés deux bourgeois qui discouraient sur les affaires ecclésiastiques et politiques ; sa curiosité s'éveillant aussitôt il tendit l'oreille/ et entendit que l'un deux disait à l'autre :

Le ciel n'a jamais été si plein de miséricorde ni le monde si rempli de vices que depuis quelques siècles^ et notamment dans celui où nous sommes à présent ; car plus les hommes montrent leur ingratitude et leur malice en péchant, plus Dieu leur donne des marques de sa libéralité et de sa bonté en leur pardonnant. Les iniquités des hommes, qui sont comme un arbre qui élève ses branches au ciel, se sont élevées de même si

haut qu'il semble qu'elles aient voulu le braver, parce qu'elles le' voient fermé au châtiment des crimes et ouvert à la grâce et à la clémence ; mais pourtant la miséricorde de Dieu ne peut pas tellement aveugler, pour ainsi dire, l'œil de sa justice qu'il ne voie de temps en temps, je ne dis pas la fragilité humaine, mais les homicides impunis, les incestes permis, les adultères tolérés, le mal sanctifié, les larcins honorés et son nom saint blasphémé, non-seulement par la bouche des plus grands de la terre, mais par celle de la plus abjecte populace.

C'est pourquoi la justice divine n'a pas manqué, aux siècles passés, de tirer bien souvent cette épée de feu, qui a été forgée pour le châtiment des impies et pour la consolation des justes. C'est elle qui précipita cet orgueilleux Lucifer du plus haut du ciel dans les abîmes de l'enfer ; c'est elle qui bannit ce misérable Adam de ce délicieux paradis dans une vallée de misères ; qui réduisit ce fier serpent à avoir la tête écrasée par le talon de la femme; qui donna pour punilion à Eve, cette première mère des vivants, les douleurs de l'enfantement; qui chassa ce fratricide Caïn dans les montagnes et dans les déserts, où il endura la mort mille et mille fois, tantôt par la cruauté des bétes sauvages, tantôt par les remords de sa propre conscience ; qui ouvrit ces écluses du ciel pour noyer le genre humain dans un déluge universel ; qui alluma ce feu inextinguible qui embrasa Sôdome et Gomorre; qui ouvrit la terre pour engloutir Datan et Abyron :

qui lit passer Balthazar le sacrilège de la douceur du vin à l'amertume du poison, et de la vie de ce monde à la mort de l'autre ; qui jeta la peste dans cette puissante armée du roi David pour le punir de ses fautes ; qui lit surgir ces sauterelles en Egypte pour dévorer les fruits de la terre; qui punit enfin Pharaon, et qui mit entre les mains de ses ennemis le sanctuaire de Jérusalem.

C'est elle qui envoie aujourd'hui la guerre aux peuples, la peste aux villes et la faim aux mortels ; qui fait que les princes deviennent tyrans pour détruire les vassaux, et que les vassaux deviennent rebelles pour châtier les princes ; qui ensevelit des provinces entières sous les ruines des tremblements de terre; qui change les ruisseaux en torrents, et les fait déborder par dessus la cime des plus hauts arbres , comme s'ils étaient tenus d'essuyer et de souffrir la punition des fautes des hommes. C'est elle qui envoie des flots de maladies et d'afflictions; qui fait le riche pauvre et le pauvre riche, afin que l'un apprenne à souffrir patiemment sa disette et l'autre à ne pas mépriser son prochain. En un mot, cette épée 4e la justice divine est quelquefois retenue dans le fourreau par la miséricorde qui demande grâce et pardon pour les pauvres pécheurs ; mais pourtant elle ne manquera pas de punir et de frapper plus fort après un long délai. O que le monde serait toujours malheureux si elle ne se dégainait jamais pour frapper les méchants ! Les hommes vivraient comme des bêtes sans lois et sans religion,

chacun voudrait commander et personne ne voudrait obéir, car puisque le monde est si méchant devant la justice, que ferait-il s'il n'y en avait point? Ceux-là même qui sont tout à fait plongés dans les sensualités de la chair et dans les vanités du siècle, je veux dire les athées ne se souvenant pas d'être créés pour remplir ces places vides du ciel, et vivant comme s'il n'y avait point de vie après celle-ci , ne laissent pas pourtant d'avoir bien souvent quelque remords de conscience, soit par des inspirations secrètes de la nature, qui reconnaît son créateur pour juge, ou par la bonté de Dieu, qui ne manque pas d'inviter les pécheurs à la pénitence.

Il y a un livre dans le tribunal de la divine sapience, où les châtiments proportionnés aux péchés sont écrits, et là il ne se trouve aucune différence entre les grands et les petits, les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers, les princes et les sujets, les serviteurs et les maîtres ; mais chacun y est traité selon la qualité de son crime et non pas selon la qualité de sa personne (i^ .

Une seule chose y esta remarquer, qui est que ceux qui sont les plus favorisés de la cour céleste en sont aussi plus châtiés, lorsqu'ils deviennent ingrats et tournent le dos à leur bienfaiteur, en s'adonnant à toutes sortes de vices. Ainsi arriva-t-il à Lucifer, qui

(i) V"è un libro nel tribunal délia Sapienza increata dove si leggono i castighi che meritano le qualità délie colpe.

se voulut transformer de créature en créateur , et à Adam qui irangressa le commandement de Dieu pour devenir semblable à lui, et tous deux eurent un châtiment digne et convenable à leur offense ; mais avec cette différence qu'à l'homme il tendit la main de miséricorde pour qu'il ne pérît pas éternellement, et Lucifer fut privé de toute la grâce par laquelle il eût pu se repentir de son péché. Et pourquoi cela ? Parce que l'homme n'avait pas été aussi favorisé de Dieu que Lucifer ; ainsi sa chute fut remédiable, mais celle de celui-ci sans rémission. Si une personne de condition médiocre manque à l'obéissance qu'il doit à son prince il en peut espérer le pardon ou du moins quelque espèce de grâce ; mais si le favori du roi commet quelque rébellion, il n'en doit attendre aucune, parce qu'aux grandes fautes succèdent ordinairement des châtiments extraordinaires, le prince ne pouvant pas souffrir qu'une personne qui lui fut si chère devienne son ennemie et qu'elle oublie la familiarité qu'elle a eue avec lui.

Les potences des Mardochées se dressent bien souvent pour pendre les Amans qui sont assis aux tables somptueuses de leurs rois. Bélisaire, qui fut l'ornement de Rome, lui servit de jouet, et de moquerie à tout l'univers, et il devint si misérable qu'il fut contraint de demander l'aumône à ceux-là même qui avaient été autrefois ses plus chétifs valets.

Mais puisque nous avons parlé de Rome, demeurons-y, sans nous souiller pourtant de ses ordures et

de ses désordres, qui doivent être blâmés, non-seulement des théologiens pour ce qui touche la conscience, mais encore par les politiques en ce qui regarde l'état des Papes, des neveux, des cardinaux et des autres prélats.

Quand nous parlons de Rome, nous n'entendons pas cet amas de superbes éditices, bâtis tantôt en un quartier de la ville par le frère de quelque Pape, tantôt dans un autre par quelque neveu. Ce nom veut dire quelque chose de plus que ces marbres et ces porphyres qui sont muets ; Rome parle, et pour elle parlent ces Pontifes qui la gouvernent selon leur bon plaisir, lui commandent selon leur caprice chimérique, et l'identifient avec leur personne; de sorte qu'en disant le Pape on veut signifier Rome, et en nommant Rome on entend la domination des Papes, puisqu'ils la dominent avec une autorité plus absolue que les plus absolus monarques. Les Papes présument tellement de cette identification qu'ils l'étendent à l'Eglise, et bien qu'elle n'ait point d'autre chef que Jésus-Christ, le sauveur du monde, et par conséquent qu'elle dût être nommée chrétienne, ils veulent pourtant qu'elle soit appelée romaine, comme si Rome était la mère de l'Église et non l'Église la mère de Rome, ou plutôt encore comme si Rome était plus capable de communiquer de la grandeur à la religion chrétienne que la religion chrétienne à Rome.

Il est vrai qu'elle s'est vue cent et cent fois si élevée au comble de la plus grande gloire, dilatant son nom

de l'un à l'autre hémisphère, et poussée par cette ambition sans frein qu'elle avait de reculer ses bornes au delà des rayons du soleil, qu'après l'avoir inspirée à la république et ensuite à ses empereurs, elle l'a depuis communiquée à ses Papes, qui la portent à un bien plus haut degré, puisque non contents de dominer les choses sublunaires, ils prétendent encore usurper la domination des cieux (i).

Qui ne dira pas que cette ville ayant été favorisée pendant tant de siècles de si grandes prérogatives, ne doive pas être aujourd'hui l'unique bien-aimée du ciel ? Qui ne la nommera pas la sainte des saints, la reine des royaumes, l'impératrice de l'univers, l'immortelle, la pure, l'immaculée, l'innocente? Et toutefois, malgré cela, elle qui a été fidèle aux barbares est maintenant barbare aux fidèles, et voilà pourquoi elle n'a pu éviter sa part des châtiments, ayant été par eux réduite en cendres et saccagée par l'avidité des chrétiens qui, pires que les barbares mêmes, l'ont précipitée du plus haut degré de gloire dans le gouffre de l'ignominie et du mépris.

On voit bien sans doute qu'elle n'a fait jusqu'ici aucune réflexion morale sur les châtiments qu'elle a reçus pour ses crimes, non plus que sur les faveurs que le ciel lui communique journellement à sa plus grande

' (i) Ed hora dagli imperatori romani à Pontefîci, quali instrutti dagli esempi degli altri son divenuticosî esperti maestri, che non content! di dominai' sotto il sole, hanno prese anco il dominio del cielo.

confusion, et c'est pour cela que je ne m'étonne pas que Dieu, irrité contre elle plus que jamais, lui prépare de nouveaux tourments ; quoique d'abord cela semble fort étrange et difficile à croire, puisque l'apparence extérieure en est toute contraire ; mais si l'on v prend garde, on trouvera que ce qui semble être un bienfait au peuple romain est une grande punition pour lui, de sorte qu'il est le plus misérable de Punivers. Les autres nations portent envie aux Romains, parce qu'ils semblent être placés dans un paradis de pardons, d'indulgences, de stations, de solennités, d'autels privilégiés et d'offices divins ; à cause du Saint- Siège apostolique, qui leur communique plus de grâces qu'à qui que ce soit; mais pourtant ils n'en ont aucune raison, parce que ces avantages leur coûtent si cher qu'ils auraient plutôt sujet d'envier les autres nations éloignées, et, pour dire ainsi, oubliées des Papes, que Dieu semble avoir envoyés pour le châtiment de son peuple. Et pour vous montrer que cela est vrai, souvenez-vous que lorsque l'Éternel voulut châtier son peuple rebelle, il le menaça de ces paroles : Dabo vobis regem juvenem et effeminatum, sachant bien que le plus grand châtiment dont on pouvait frapper un peuple rebelle était de lui envoyer des gouverneurs jeunes et efféminés. L'effet de cette menace semble être tormbée sur Rome, qui se voit aujourd'hui contrainte d'obéir aveuglément à des maîtres jeunes et efféminés. Et quels sont ces neveux des Papes qui dominent le peuple ? Déjeunes tyrans sans expérience.

ignorants, malicieux, indiscrets, des princes efféminés qui violent des religieuses, forcent les filles, déshonorent les femmes et bâtissent des lieux de débauche (i). Après cet opprobre, quelle malédiction plus grande peut tomber sur les Romains, et quel châtiment peut être plus sévère que d'être sujet à de tels hommes envoyés comme des instruments de la vengeance du ciel pour tourmenter les peuples qui abusent ainsi de la bonté divine. Il faut que nous nous consolions dans nos misères, puisque Dieu veut éprouver notre constance en nous livrant entre les mains, je ne dis pas des Papes qui augmentent la gloire de leurs neveux, mais des neveux qui ternissent la gloire de leurs oncles. Et s'il faut croire que les persécutions et les afflictions servent de pierres de touche à la foi et à la persévérance chrétienne, Dieu les envoyant aux personnes qui lui sont les plus chères, on doit conclure logiquement qu'il aime bien les Romains, puisqu'ils sont tant tourmentés et persécutés par le changement d'une foule de maîtres, qui servent d'instruments pour affliger leurs corps et pour sauver leur âmes.

(i) E che altro sono i nipoti de' Pontefici che tirannegiano il popolo che prencipi giovani, prencipi effeminati, mentre violano le monache, stuprano le vergini, dishonorano le matrone e fabricano nuovi lupanari e nuovi bordelli.

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