DIALOGUE VIII
Sujet: État primitif de l’homme; sa chute; cause et conséquences de celte chute; ce sont autant de vérités renfermées dans le Coran. — Les passages, où elles sont contenues, ne se concilient et ne s’expliquent que par le dogme catholique, qui les complète. — Le Coran reconnaît le mal sans indiquer le remède. — Les sacrifices en usage chez les Musulmans n’ont de raison d'être que par le dogme chrétien. — La mort de Jésus-Christ, terme explicatif de leurs incompréhensihilités.
Prêtre. L’Évangile, comme vous venez de le voir, Messieurs, présente le Messie non-seulement comme fils de Marie, mais encore comme fils de Dieu. Loin néanmoins d’envisager sa mort comme incompatible avec sa dignité, il la regarde comme son plus grand triomphe , comme son premier titre à nos hommages; et c’est dans le Coran que je trouve la cause rationnelle de cette mort.
Dziri. Dans le Coran! C’est impossible...
Prêtre. J’appelle votre attention , Messieurs , sur les passages suivants, que j’ai déjà rangés parmi ceux qui s’expliquent et se complètent par
l’Évangile : « Par l’âme et par celui qui l’a créée dans un état d’intégrité. » (Sourate le Soleil.)
« Nous avons créé l’homme dans le plus bel état. » (Sourate le Figuier.)
« Par celui qui a mis dans l’âme l’instinct de la malice et de la piété. » ( Ibid .)
« Nous l’avons rendu (l’homme) le dernier des êtres avilis. » ( Ibid .)
« Nous avons créé l’homme dans un état de misère. » (Le Pays.)
« Ne t’avons-nous pas ouvert la poitrine? est-il dit à Mahomet ; n’avons-nous pas éloigné de toi le poids qui pesait sur tes épaules ?» (Sourate la Dilatalion.) Verset ainsi expliqué dans la Sonna : Par ordre de Dieu , Gabriel ouvrit la poitrine au Prophète, et enleva de. son cœur la tache de sang noir.
Dans plusieurs sourates il est dit qu’Éblis porta Adam et Ève à la désobéissance , et qu’en punition de leur faute, Dieu les chassa du paradis en leur disant : Fous serez ennemis l’un de [autre; allez temporairement sur la terre ; vous y vivrez cl y mourrez .
Voilà, Messieurs, des passages qui ont entre eux une relation intime , relation que vos docteurs n’ont jamais saisie , du moins jamais expliquée. Isolés cependant les uns des autres, ces versets perdent de leur importance; pour mieux dire, ils n’ont pas de sens, ou constituent des contradictions. Nos Écritures, d’où ils ont été empruntés, viennent en aide au Coran, et sous ce rapport le complètent.
En voici l’enseignement dogmatique : perfec-
tion de l’état primitif de l’homme, sens obvie des deux premiers versets; déchéance de cet état, sens obvie des trois versets suivants ; la désobéissance de nos premiers parents, cause de cette déchéance. Conséquences : infirmités morales, infirmités physiques, tache originelle. Conséquences mystérieuses , Messieurs , mais incontestables : les maladies tant morales que physiques, décrétées comme punition dans le Coran, ainsi que dans nos Écritures, ne sont-elles pas des faits, faits dont vous ne pouvez cependant trouver la raison dans la sagesse du Créateur , sans remonter à une cause extrinsèque ?
La tache originelle insinuée dans le Coran, constatée par la Sonna dans Mahomet, n est-elle pas proclamée par vos plus grands docteurs comme flétrissant tous les individus?
Paroles de Djelal-Eddin : « D’après les traditions , aucun enfant d’Adam ne vient au monde, sans qu’au sortir du ventre de sa mère Chitan souffle sur lui. C’est ce qui explique les vagissements des nouveau-nés. Ont été exceptés de cette loi , Marie et son fils. C’est ainsi que deux anciens l’ont rapporté (i). »
Paroles de Coltada : « Toute créature , en sortant du sein de sa mère, est invisiblement percée au côté par le toucher de Chitan, excepté Jésus et Marie. Dieu mit un voile entre eux et le diable.
(0 Wa fi'lh'aditima min mouloudin iouladou ilia massaou «chcitanou h'ina iouladou faïestahallou çarikhan ilia mariania wa ibnalia raouahou schéikhani.
A L’ÉVANGILE
Le souffle de l’ennemi , arrêté par ce voile, ne put parvenir jusqu’à eux. Il nous a été raconté aussi que ni l’un ni l’autre ne commirent aucun péché, comme en commettent le reste des hommes (i). » Reconnaissez-vous ces divers passages, Messieurs?
Les interlocuteurs. Nous les reconnaissons, tant ceux du Coran que ceux de la Sonna.
§ II
Prêtre. Voilà, Messieurs , la clef pour initier à la connaissance de l’homme; voilà l’explication de l’énigme de ses tendances contradictoires. C’est le point de départ de quiconque se pose pour dire à son semblable ce qu’il est, d’où il vient, où il va : philosophes, moralistes. Ce point de départ est enfin la condition sans laquelle une religion ne peut se dire divine. Après la chute de l’homme, l’adoration de l’Etre suprême , pour être le principal objet de la religion , n’en est pas le premier; le premier, c’est de purifier le cœur, d’en rendre les affections dignes du Créateur.
Mahomet semble l’avoir entrevu. Après avoir parlé de la double inclination au bien et au mal qui se trouve dans le cœur de l’homme , il ajoute :
(1) Koullou ndamiin iouh'farou bitâniclichéitam fi tljanbihi li'ina iouladou ghairou aïça wa oummihi djouaïla béinahotima hidjaboû façabat cttanctou Ih'idjaba wa lam ianfed éléihima mitihou chëïoun kala wa dakerlana nnabouma kana la ioucibani mina ddounoubi kama ioucibouhou sâïrou bani adama.
« Heureux celui qui le purifie; malheureux celui qui le laisse languir sous le poids de l’infirmité. » (Sourate le Soleil.) Mais le moyen d’effectuer cette purification , l’auteur du Coran ne l’a point signalé.
§ III
11 paraît même avoir reconnu son impuissance à cet égard : « Nous avons placé l’homme à l’entrée de deux routes; mais il ne franchit pas l’obstacle qui se présente sur celle qui conduit au bien. Et qui fera comprendre ce que c’est que cet obstacle et le moyen d’en triompher?» (Sourate le Pays.)
Secrétaire. Le moyen indiqué par le Prophète, dans la même sourate, c’est «d’affranchir l’esclave; de nourrir, aux jours de disette, l’orphelin qui nous est proche, ou le pauvre qui n’a que la terre pour lit. »
Prêtre. Le moyen n’est pas exorbitant. Tel qu’il est, il se trouve néanmoins trop difficile pour les sectateurs de Mahomet. Affranchir l'esclave : nulle part l’esclavage n’est plus en vigueur qu’en pays musulmans. Il est permis de penser, sans manquer à la charité, qu’il en aurait disparu depuis longtemps, si les propriétaires avaient été fidèles à mesurer l’affranchissement sur les besoins de leurs consciences.
Nourrir T orphelin qui nous est pioche : c’est l’effet d’un sentiment de la nature; s’y refuser, serait une barbarie. Quel mérite expiatoire peut
A l/ÉVÀNGILE.
avoir une telle action ? Le précepte ou le conseil n’est pas même digne de Dieu , puisqu’il n’est pas, comme dans l’Évangile, au bénéfice de tous les orphelins du sang d’Adam.
Ou le pauvre qui n’a que la terre pour lit : c’est là juste autant de charité qu’il en faut pour retirer d’un fossé la bête de somme. La véritable charité sait qu’il n’y a pas que les pauvres vagabonds à secourir; son œil pénétrant discerne des misères plus respectables encore que celle qui est couverte de haillons.
Convenez , Messieurs , que vos moyens de forcer la barrière élevée par les maladies de lame ne sont pas transcendants. N’alléguez plus vos bonnes œuvres ; 11’alléguez pas même la prière. Les bonnes œuvres qui comportent sacrifice ou dévouement, et ce sont les seules qui soient vraiment dignes de ce nom , vous ne les obtiendrez jamais; et les obtiendriez-vous, qu’elles seraient insuffisantes pour purifier le cœur. La prière, dans son vrai sens, celle qui ne consiste pas à dire , Allah , Allah , mais à étudier et à faire sa sainte volonté , ce qui est bien différent de la résignation , vous n’y atteindrez jamais; et y atteindriez-vous, qu’elle serait insuffisante par ellemême pour vous purifier de la tache noire. Si vous pensez le contraire, pourquoi Mahomet a-t-il eu besoin qu’un ange lui ouvrît la poitrine ? Dire que vous connaissez d’autres moyens, c’est vous donner comme plus privilégiés que votre prophète. Ce n’est pas le secrétaire qui se rendra coupable de ce blasphème.
PASSAGE DD CORAN
Secrétaire. Devons-nous donc tous nous faire fendre la poitrine ?
Prêtre. Si le maître l’a fait, pourquoi les disciples ne le feraient-ils pas?
Secrétaire. Quand ce serait fait , qui viendrait nous boutonner ? Gabriel ?
Prêtre. Les docteurs doivent le savoir. S’ils ne le savent pas, ils doivent consulter le Coran.
Secrétaire. C’est une plaisanterie.
Prêtre. La plaisanterie ne vient pas de moi , Messieurs; elle vient de la défectuosité de votre système religieux. Comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, le Coran renferme quelques vérités fécondes, mais incomplètes. Elles ne peuvent se compléter que par l’Évangile. Ainsi, voilà bien prouvé, par le Coran et parla Sonna, qu’en naissant vous portez avec vous la tache noire; ni le Coran , ni la Sonna, ne vous offrent un moyen efficace pour l’effacer. Ce moyen , l’Évangile vous l’indique dans la mort d’Aïça : à lui salut! Encore un moment d’attention , Messieurs , et vous comprendrez, s’il plaît à Dieu.
§ iv.
Les interlocuteurs. Écoutez, écoutez!
Prêtre. Parmi les usages que j’ai remarqués chez vous, Messieurs, un a particulièrement attiré mon attention : c’est le sacrifice du bélier dans chaque famille à l’occasion du Beiram , extension des sacrifices qui , à la même époque , se pratiquent à la Mecque pour clore le pèleri-
A L’ÉVANGILE
nage. Que ces sacrifices soient un souvenir de celui d’Abraham ou soient d’origine païenne, ils ont un grand sens, à votre insu peut-être. Je vous félicite , Messieurs , d’être restés fidèles à ces pratiques; par là, vous n’êtes pas sortis du concert universel. Sur l’étendue du globe, ce sont des pratiques semblables; partout le sang des victimes arrosant les autels. Mais pourquoi ces sacrifices, Messieurs? Quelle en est la raison d’être?
Les interlocuteurs. Dieu en sait plus que nous. Nous le demandons à toi, ô babas! quelle en est la raison d’être?
Pjiétre. Sans doute Dieu en sait toujours plus que nous. Aussi veut-il que ses créatures raisonnables s’aident des moyens qui sont à leur disposition pour apprendre quelque chose, et rendre ainsi de plus dignes hommages à sa science infinie.
Eh bien! si vous consultez la raison, la raison vous répond qu’une pratique universelle , fût-elle une erreur, doit se rattacher à une vérité, dont elle peut n’ètre qu’une déviation. Où donc est cette vérité explicative du sang?
Si Vous interrogez la philosophie de la médecine , science dont le domaine s’étend sans usurpation sur cette matière , les médecins arabes vousrépondent : « Au-dessous de l’âme immortelle qui nous met en rapport avec Dieu , est l’âme naturelle placée dans le sang ; c’est le principe de la croissance. »
En cela vos philosophes ont pensé comme les anciens ; mais , mieux inspirés peut-être que les anciens , ils ont reconnu que le sang concourt à
former deux autres âmes : lame animale, placée dans le cœur , principe de la vie et des passions , et l’âme sensible, placée dans le cerveau, principe des sensations (i).
Par principe des passions et des sensations , j’ai nommé, Messieurs, les sources des beaux sentiments, des actions sublimes sans doute, mais aussi les officines du péché. Or le péché , comme Chitan dont il est l’œuvre, est homicide; c’est écrit. Le sang est donc à la fois principe de vie et homicide en principe. Tout homicide, c’est écrit, mérite la mort. Delà, nécessité qu’il y ait expiation par le sang , agent vicié du mal originel (2).
Le muphti. Tu es donc content de nos médecins , ô babas ?
Prêtre. Messieurs, si j’étais Arabe, j’aimerais mieux être compté parmi les médecins que parmi les historiens et les théologiens. — Je continue :
Caïn et Abel offrent à Dieu, celui-là les fruits de la terre , celui-ci les prémices de son troupeau. L’offrande du premier est rejetée, le sacrifice du second , agréé. C’est que, depuis la chute de l’homme, l’offrande, pour être agréable à Dieu, doit renfermer un aveu de l’âme pécheresse, un signe d’expiation par le sang d’une victime.
(1) El-Aïlaki. Voir aussi lben-Nalis-el-Karchi , Commentaire d’Hippocrate, ouvrage publié par l’auteur.
(a) Ceux à qui, pour une raison ou un système quelconque, ce raisonnement aurait le malheur de déplaire, voudront bien le pardonner à l'auteur en considération des interlocuteurs.
A l’ÉVAKGILE.
Voilà pourquoi , Messieurs, l’idée d’une chute primitive et le sacrifice marchent ensemble. Vous en trouvez les traces accouplées partout où les exilés d’Éden ont dressé leurs tentes. Ce sont comme des médailles qu’ils ont semées sur leurs pas: d’un côté est écrit Déchéance , de l’autre, Espérance par l’expiation.
Dzini. Si le péché demande l’expiation par le sang, la victime, ce devrait être le pécheur; et comme tout enfant d’Adam fait le mal ou en porte en lui le principe, le genre humain aurait dû s’immoler de ses mains.
Prêtre. La conséquence serait juste, si elle n’était contre nature, et que l’effet n’en eût été inutile. Voilà pourquoi l’homme, guidé par instinct ou par révélation primitive, a substitué le sacrifice des plus purs animaux, ses compagnons, à celui de sa personne. La substitution et la réversibilité, d’après le Coran même, sont admises par Dieu jusqu’au jour de la reddition des comptes : « Alors une âme ou une vie ne pourra plus satisfaire pour une autre. »
Dzuu. Qu’a voulu dire le babas en avouant que la conséquence serait juste, si l’effet n’en était inutile?
Prêtre. J’ai voulu dire que l’offense faite à Dieu , infinie à raison de la dignité qu’elle attaque, n’aurait pu être réparée par une mer de sang, pas plus qu’elle ne l’a été par un déluge d’eau.
Le toufan (déluge) a bien été une punition contre les coupables, mais nullement une satisfaction à la justice outragée. La justice de Dieu, comme sa miséricorde, a donc demandé le sacrifice par substitution.
Dziri. Le babas ne s’aperçoit donc pas qu’il tombe dans une énorme contradiction? Si le genre humain était incapable de satisfaire à la justice divine, de quelle valeur peut être auprès de la même justice le sang des chamelles, des génisses et des béliers?
Prêtre. Le dziri fait une observation très-sensée. Le Coran dit aussi, avec raison , que le sang des victimes ne monte pas au ciel, mais la piété des hommes. Aussi Dieu s’est-il choisi une victime d’agréable odeur, dont le sang montât à son trône avant la piété des sacrificateurs. Les autres sacrifices, impuissants par eux-mêmes, empruntaient leur vertu, s’ils en avaient une, du sacrifice par excellence dont ils étaient la figure.
Le Messie, victime théandrique, et à ce titre capable à la fois de satisfaire la justice et d’exalter la miséricorde , dit au souverain des mondes : « Le sacrifice et l’oblation ne sont pas de ton goût , tu m’as adapté un corps pour les remplacer; me voici. » Et Aïça, pour déclarer que les sacrifices de Moïse, figuratifs du sien, avaient fait leur temps, que les prophéties qui l’avaient prédit étaient accomplies, prononça en mourant
ces paroles : Tout est consommé !
C’est ainsi, Messieurs, que sur la croix la justice et la miséricorde se sont embrassées, le
A l’évangile.
ciel et la terre se sont réconciliés, le passé et l’avenir se sont compris. L’harmonie a été rétablie dans les temps, sur la terre et dans les deux. L’homme peut dire à Dieu : « Mon père. » Voilà , Messieurs , la cause et l’économie de la mort du Messie.
§ VI
Dzim. Quelques mots d’explication, je te prie, ô babas, sur ce dernier paragraphe. Que veut dire , la justice et la miséricorde se sont embrassées ?
Prêtre. La justice de Dieu ne pouvait, sans céder de ses droits, faire grâce aux hommes. Elle s’est trouvée surabondamment satisfaite par les mérites infinis du sang de l’Homme-Dieu , versé par miséricorde.
Dzini. J’ai compris. Que signifie, le ciel et la terre se sont rapprochés ?
Prêtre. Le ciel, par le péché, était devenu comme d’airain. Les enfants d’Adam en étaient exclus. Le champ de lame languissait sans pluie et sans rosée. En vertu des mérites de la mort consommée sur le Calvaire , le mur de séparation a été détruit; les prières des mortels montent efficaces au trône de Dieu, et en font descendre ses faveurs.
Déplus, la terre, avec tout ce qu’elle renferme , faite pour le service de l’homme , chargé d’en faire, par un digne usage, parvenir les hommages au Créateur, interrompue dans sa marche, gémissait étonnée, comme une mère féconde qui,
saisie par des douleurs prématurées, se croit menacée d’avortement. Par la réhabilitation du Calvaire, les choses ont repris leur cours.
Dziri. L’explication pénètre en moi par tous les organes. Quel est le sens de ces paroles : passé et F avenir se sont compris ?
Prêtre. Après le désordre introduit par Éblis dans le jardin d’Eden, Dieu, en déshéritant Adam et Eve avec leurs enfants, leur promit pour réparateur le Messie, auquel ils devaient, comme condition de salut, s’unir par l’espérance. C’est la plus sage interprétation que vous puissiez donner aux paroles que le Coran suppose adressées à nos premiers parents : « Un jour la direction vous viendra de moi. » (Sourate TH.)
De ce moment , le passé saluait l’avenir par des cérémonies figuratives. Les mérites du grand sacrifice, par un effet rétroactif, venaient au-devant de l’espérance. En montant sur l’arbre de la croix, le Messie fut donc comme un soleil dont les rayons ont embrassé les deux pôles du temps comme ceux du monde.