DIALOGUE X
Sujet : Réfutation de l’objection précédente. Le récit 11’est fonde sur rien. — Il est détruit par un fait à la fois géographique et historique. — C’est un tissu de bévues, de contradictions, et d’erreurs en histoire. ,
Prêtre. Messieurs, j’ai prêté toute mon attention, et m’empresse de vous dire : Ce que je viens d’entendre, loin d’infirmer le fait de la mort d’Aïça , le confirme. Comme chrétien et comme marabout , je dois donc des remercîments au secrétaire. Mais le récit m’afflige comme ami des Arabes. Voilà, dira-t-on, après en avoir fait ou entendu la lecture, voilà comment les Musulmans écrivent l’histoire et établissent les preuves de leur religion! Quelques observations vont suffire pour vous convaincre de la justesse de ce que j’avance.
Il y aura bientôt treize siècles, Mahomet mourut, et reçut les honneurs de la sépulture à Médine. C’est la conviction générale. Que diriezvous, Messieurs, si aujourd’hui je disais ou écrivais que le mort dont on vénère la mémoire, ce n’est pas Mahomet, mais un autre, la Juive
Zaïnab, par exemple, qui l’avait empoisonné; que Dieu revêtit la jeune traîtresse de l’extérieur du prophète , et la fit mourir à sa place entre les bras du fidèle Ali, et sous les yeux d’Aïcha désolée, tandis que Mahomet, personnage trop digne pour goûter la mort, fut transporté au ciel? Vous commenceriez par me rire au nez. Si, malgré cette réponse, qui en vaudrait bien une autre, je persistais dans mon aveugle obstination , par pitié ou par condescendance, peut-être me répondriez-vous que la mort de Mahomet est un fait attesté par l’histoire, par les monuments, par la tradition, confirmé parla croyance commune; que mon assertion de nouveau venu, fondée sur rien , n’est qu’un titre irrécusable pour entrer aux Petites-Maisons. La réponse serait juste, Messieurs.
Changeons les rôles. La mort d’Aïça est attestée non-seulement par l’histoire contemporaine, écrite par les quatre évangélistes, dont deux témoins oculaires, parles épîtres des apôtres, par le rapport de Pilate adressé à l’empereur Tibère, qui proposa au sénat de placer le Sage parmi les dieux du Panthéon, par les monuments, mais par un fait qui a converti le monde, sa résurrection. Les Musulmans viennent, six cents ans après, reprocher aux siècles de s’être trompés sur un fait de notoriété publique, et, pour appuyer cette protestation paradoxale, ils débitent des récits qui en mille manières apportent leur réfutation.
Secrétaire. De mille manières, un tel langage
PASSAGE 1)0 CORAN
est le propre de ceux qui, voulant trop prouver, ne prouvent rien. Une seule manière, mais biei» démontrée, serait suffisante à la cause du babas.
Prêtre. Chacun des défauts que je vais faire ressortir, serait en effet suffisant pour réfuter vos récits. Mais, pour l’honneur de la vérité, j’userai de surabondance de droit. D’abord, les récits ne sont fondés sur rien.
Secrétaire. Fondés sur rien !
Prêtre. Sur quels témoignages oculaires, sur quelle histoire contemporaine, sur quels monuments s’appuient-ils? Le secrétaire pourrait-il me le dire?
Secrétaire. Ceux qui les ont écrits doivent le savoir.
Prêtre. Le secrétaire, qui se constitue leur champion, devrait le savoir aussi. Auteurs et lecteur, vous paraissez ignorer les premières conditions d'un témoignage historique. Je prie le secrétaire de vouloir bien répondre à cette question : A qui appartient cette maison ?
Secrétaire. A sa seigneurie le dziri; c’est pour cela qu’elle est honorée du nom de Chérifa ( ennoblie).
Prêtre. Si je me présentais pour en disputer au dziri la propriété, que répondrait son secrétaire?
Secrétaire. Je répondrais que mon maître a des titres.
A L’ÉVANGILE
Prêtre. Moi aussi, j’en ai.
Secrétaire. Montrez-les. S’ils détruisent ceux démon maître, vous entrerez en possession. Jusque-là , vous êtes évincé de vos prétentions.
Prêtre. Si le dziri ne pouvait montrer des titres, ni moi non plus, ou que je n’en montrasse que de faux ou dénués d’authenticité?
Secrétaire. Je dirais : Par cela même que mon maître est en possession , la présomption est pour lui. Vous n’avez rien à y voir. Ses titres, pour n’être pas écrits , n’en sont pas moins supposés exister.
Prêtre. Eh bien ! le monde chrétien, pour motiver sa croyance, est en possession de titres délivrés par des témoins oculaires : pour détruire ou contre-balancer ces titres, vous devez montrer sur quoi sont basés les vôtres. Si vous ne le pouvez, et vous ne le pouvez pas, je vous conseille, en ami , de renoncer à les produire. 11 est plus facile de cacher une mauvaise pièce que la rougeur qu’elle peut faire monter au front.
Le secrétaire tousse, et fait du mouchoir un usage forcé.
§ III
Prêtre. Les récits que vous avez cités sont démentis par un fait géographique en même temps que par l’histoire avouée de tout le monde.
Dans la plaine d’Ennon , au sud de Jérusalem, se trouvait un mauvais coin de terre qui servait de cimetière aux pèlerins. Ce champ s’appelait Hakeldama (prix de sang). D’où lui venait ce nom.
PASSAGE DG COBAN
Messieurs? C’est que cette terre avait été achetée avec les trente pièces d’argent, prix du sang de Jésus , lesquelles on refusa de verser dans le trésor du temple, après que Judas se fut pendu de désespoir pour avoir trahi son maître. Cette particularité, providentiellement consignée dans l’Évangile, serait suffisante pour démontrer que la substitution de personne est une supposition mensongère.
Écoutez le récit évangélique : a Alors Judas, qui avait livré Jésus , voyant que son maître était condamné, fut touché de repentir; et reportant aux princes des prêtres et aux sénateurs les trente pièces d’argent, il leur dit : J’ai péché en livrant le sang du Juste. Ils lui répondirent : Que nous importe? c’est ton affaire. Alors Judas jeta l’argent dans le temple, se retira, et alla se pendre. Les princes des prêtres ayant pris l’argent, dirent: Il n’est pas permis de le mettre dans le trésor, parce que c’est le prix du sang. Après avoir délibéré entre eux, ils en achetèrent le champ d’un potier pour la sépulture des étrangers. C’est pour cela que cette terre porte encore aujourd’hui le nom de Hakeidama. » (Saint Matthieu, ch. 27.)
Sfxrétaire. Reconnaît- on ce champ de nos jours, et conserve-t-il son nom?
Prêtre. On le reconnaît, et il conserve son nom. Depuis ce temps, il a servi de sépulture aux pèlerins chrétiens ( saint Jérôme ); aujourd’hui il est au pouvoir des Arméniens ( Poujoulat ).
Dziri. Trente pièces d’argent, petite monnaie, pour acheter un champ , me paraîtraient insuffi-
A L’ÉVANGILE
sautes, si je ne faisais attention à deux choses : ia première, qu’un coin de terre, rouge apparemment, couverte de débris de poterie, ressemble pour sa fertilité à un champ couvert de sel; la seconde , que ces sortes de cimetières n’ont ordinairement que très-peu d’étendue. Celui qu’un babas espagnol avait acheté en se constituant esclave, près du fort des Vingt-Quatre-Heures , à Alger, pour la sépulture des esclaves, lequel a servi plus tard à celle des consuls, n’avait pas deux fois l’espace de cette chambre.
Prêtre. Rien, jusqu’au plus minutieux détail , n’échappe à la sagacité du dziri. J’appelle son attention sur un autre passage pareil à celui de l’Evangile que je viens de citer; c’est l’élection de Mathias à l’effet de remplacer Judas.
« Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre de cent vingt environ, et leur dit : Mes frères, il faut que ce que le Saint-Esprit a annoncé dans l’Ecriture par la bouche de David , au sujet de Judas , le conducteur de ceux qui ont arrêté Jésus, soit accompli. Il était au même rang que nous; il avait été appelé aux fonctions du même ministère. Un champ a été acquis par la récompense de son crime. Lui, il s’est pendu, a crevé par le milieu du ventre, et ses entrailles se sont répandues. Ce fait est si connu de tous les habitants de Jérusalem , que ledit champ a été appelé en leur langue Uakeldama , c’est-à-dire champ du sang..... Il faut donc que, parmi ceux qui ont été en notre compagnie durant tout le temps que le Seigneur a vécu parmi
nous, à commencer au baptême de Jean jusqu’au jour où il est monté au ciel , on en choisisse un qui rende témoignage avec nous de sa résurrection. » ( Act . des Ap., ch. i.)
Remarquez, Messieurs, je vous prie, ces mots: Ce fait est si connu de tous les habitants de Jérusalem... choisir un qui rende témoignage de sa résurrection. Dans une réunion de cent vingt personnes, en appeler au témoignage des habitants d’une grande ville, choisir le remplaçant du traître parmi les témoins de la résurrection de Jésus, peut-on demander une plus forte preuve que c’est lui qui est mort, et non un autre à sa place? Que deviennent donc, je vous le demande, que deviennent vos récits?
Secrétaire. Voir démolir de si belles pages!
§ IV
Prêtre. Faut-il vous faire remarquer, Messieurs, à quelle petite supercherie ont eu recours les rédacteurs des récits, et comme ils sont restés pris dans leurs filets? Le traître, d’après l’Évangile, c’était Judas. Pour désorienter le lecteur, vos auteurs ont changé les rôles. Judas, selon eux, était l’émir des Juifs. Notez qu’à cette époque les Juifs, qui se trouvaient sous la domination romaine, n’avaient d’autre émir que le sultan de Rome ou son pacha. Après avoir écarté le nom du traître, il a bien fallu le remplacer: ils l’ont trouvé parmi les Juifs. C’est Tatianus, nom parfaitement latin et nullement juif; nom bien connu pour ses
A L’ÉVANGILE
méfaits (i), sans être pourtant devenu aussi proverbial que celui de Judas parmi nous. D’autres placent le traître de leur invention parmi les apôtres; mais sans le nommer. Ceci est plus sage.
Autre article : Dieu, pour donner le change aux Juifs, aurait revêtu le traître de l’extérieur d’Aïça, et enveloppé la terre de ténèbres par une éclipsé de soleil. Mais tant d’appareil est du superflu : si le traître est métamorphosé, pourquoi faire intervenir l’éclipse? Si la terre devait être couverte de ténèbres, pourquoi avoir recours à la métamorphose? Dieu, prudent et sage, ne multiplie pas inutilement les miracles, et ne les fait pas à demi.
De plus, d’après vos récits, Messieurs, comme d’après le récit évangélique, l’arrestation du patient du Calvaire s’est faite pendant la nuit : Avant que le coq chantât. Que dites-vous donc, Messieurs, de cette petite distraction qui fait éclipser le soleil pendant la nuit?
Secrétaire. Il faut qu’il y ait du plus ou du moins. Ce serait une folie.
Prêtre. Ne recourez pas aux gros mots contre les respectables pères de la Sonna : leur erreur n’est ni plus ni moins que l’effet d’une distraction. Voici comment elle s’explique : les auteurs ont lu dans l’Évangile, ou entendu raconter, qu’une éclipse accompagna la mort de Jésus. Une éclipse! se seront-ils dit, voilà, par la tète du
(i) OTite, (nie, Tati, Ubi tanla, lyranne , tnlisti!
(Ess.)
Prophète! un excellent moyen de rendre plausible l’erreur de personne dans l’arrestation du justiciable. Émerveillés de la trouvaille, ils ont perdu de vue le temps où se passait la scène à laquelle ils l’ont appropriée.
Secrétaire. Les auteurs auraient, dans ce cas, négligé de se prémunir auprès de Dieu contre Chilan le lapidé. Ce n’est pas vraisemblable.
Prêtre. Le secrétaire en dira tant, qu’il finira par confondre le rôle de Dieu avec celui de Chitan. Passons à un autre passage de vos récits, contredit par l'histoire. Les Juifs, y est-il dit , décidèrent en conseil de mettre à mort Aïça, arrêt exécuté sur le métamorphosé. Mais les Juifs, comme c’est constaté par l’histoire , et que nous l’avons rappelé il n’y a que quelques instants, n’avaient plus à cette époque le pouvoir du glaive. Ils en firent eux-mêmes l’aveu au gouverneur romain, qui, ne pouvant se résoudre à condamner un innocent, leur avait renvoyé la cause de Jésus. Il ne nous est permis , dirent-ils, de tuer personne.
Dziri. Je me rappelle d’avoir cependant lu dans l’histoire des apôtres, répandue à Alger par un babas anglais, que les Juifs lapidèrent un disciple d’Aïça , nommé Stefanous, si je ne me trompe. Je crois même que Baoulo, apôtre plus tard, fut pour quelque chose dans celte affaire.
Prêtre. Ce que dit le dziri est parfaitement exact. Mais le disciple dont il parle fut victime d’une émeute populaire, nullement condamné par l’autorité du divan.
A L’ÉVANGILE
Dziri. J’ai compris.
Prêtre. Une autre assertion, Messieurs, démentie par l’histoire, et je finis par là. Le corps du crucifié, est-il rapporté dans le récit du grand cadi, fut remis à Joseph (je retranche menuisier , c’est une erreur); fut remis, dis-je, par le commandant des Juifs, qui s’appelait Pilate, surnommé Hérode. Un fait connu chez nous , par l’enfant du barbier comme par le premier académicien, c’est que Pilate et Hérode étaient deux personnages bien distincts : le premier, gouverneur de la Judée; le second, tétrarque de Galilée. Celuici fut exilé à Lyon , et alla mourir en Espagne ; celui-là eut pour lieu d’exil Vienne, en France, où il mourut misérablement.
Ce sera, je crois, assez, Messieurs. Chacun peut juger de la valéur de vos récits sur la prétendue substitution relative à la mort d’Aïça. Afin de ne pas dire en face des choses désagréables à des personnes que j’estime, je ne me prévaudrai pas de mon droit pour tirer les conséquences sur le reste de vos écrits en semblables matières. L’âme la plus vulgaire est en mesure de comprendre que ces conséquences doivent être immenses.