DIALOGUE II
Sujet : Le matin , tous les interlocuteurs font visite au Dziri. — Celui-ci se déclare déiste. — Il finit par se retrancher dans le doute, en cherchant à entraîner les autres dans cc parti.
Du haut du minaret de Sidi-Boussaïd (i), la voix régulatrice du muedzin a déjà invité les croyants à la prière de l’aurore. Le phare du cap Carthage ne laisse plus apercevoir qu’une faible et pâle lueur , la provision de nuit touchant à sa fin : il va être jour. La porte s’entr’ouvre : un domestique vient annoncer au dziri, le cadi, le muphti et le babas, qui désirent savoir comment sa seigneurie a passé la nuit. L’humeur du docteur est d’abord contrariée de cet empressement. Mais son amour-propre ne tarde pas à se montrer sensible à tant de prévenances. Les visiteurs sont introduits. Saints réciproques.
Dziri. Ah! voilà le babas de retour enfin. Qu’avec lui soit revenue la bénédiction.
(i) Principal des trois villages qui se trouveut sur les ruiues de Carthage.
Prêtre. Que Dieu la donne bonne au maître de la maison et à tous ses hôtes... Il m’en a bien coûté hier de me séparer de votre honorable et aimable société. Mais avant le plaisir, le devoir: j’avais des malades à consoler. Après avoir, par le secours de Dieu, ramené la paix dans leurs âmes, je me suis empressé de venir rejoindre votre seigneurie.
Dziri. Ramener la paix dans l’âme!... Le babas voudra bien, en temps opportun, me parler de cet art.
Prêtre. S’il plaît à Dieu.
§ II
Cadi. Eh bieu ! cher collègue , la nuit t’a-t-elle porté conseil?
Dziri. C’était inévitable.
Cadi. Tu as donc trouvé une solution à tes difficultés?
Dziri. Solution complète.
Cadi. Louange à Dieu!
Secrétaire. Ne vous y trompez pas , Messieurs , mon maître est du nombre des obstinés.
Le dziri, en haussant les épaules, jette un regard de dédain sur son secrétaire, et dit : Messieurs, je suis avec des hommes chez qui se trouvent réunies la science, la sagesse et la vertu; je vais vous faire franchement ma profession de foi. Libre à chacun de placer ses observations.
Par l’examen que nous avons fait du Coran, et,
il faut le dire, par l’entretien que je viens d’avoir avec mon secrétaire, j’ai vu, clairement vu, que ce livre n’est, comme le disaient les Meequois, qu’un tas de rêveries; que Mahomet a puisé dans son cerveau ou emprunté à d’autres livres ce qu’il dit avoir reçu de Dieu par l’entremise de l’ange Gabriel. La vérité n'est point dans le Coran.
Dans l’impossibilité de soumettre les autres livres à un semblable examen, et persuadé d’avance que j’aboutirais au même résultat , je m’en tiens au livre que j’ai apporté avec moi en sortant du sein de ma mère : ma rai son et ma conscience, voilà mon guide, voilà mon code.
Le secrétaire se voile la tête avec le bernous.
§ III
Cadi. O collègue bien-aimé! Oui, la raison est comme un rayon de la Divinité; la conscience, un livre où sont écrits en lettres d’or les principes de la loi éternelle. Mais entre la raison et la conscience est placé le coeur. Qui n’en connaît l’influence? Peu soucieux d’obéir, enfant tour à tour rebelle , folâtre et badin , il ne tarde pas à séduire ses maîtresses. Bientôt, tyran impitoyable, il exerce son empire sur ces vierges déflorées , les traînant à sa suite sans écouter les remontrances de l’une ni les cris de l’autre. Façonnées enfin à la servitude , la raison et la conscience deviennent les zélées auxiliaires de leur séducteur devenu leur maître.
C’est de connivence avec le cœur, la raison et la conscience, que les enfants de Caïn ont opté
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pour le titre d’enfants de la terre, de préférence à celui d’enfants de Dieu.
C’est de connivence avec le cœur, la raison et la conscience, que les contemporains de Noé se sont abandonnés à des désordres qui ont provoqué la colère divine et amené leur extermination.
C’est de connivence avec le cœur, la raison et la conscience, que dans la plaine de Sennaar de téméraires mortels ont osé défier le ciel par un monument gigantesque.
C’est enfin de connivence avec le cœur, la raison et la conscience, que les descendants de Katau (Jeccat, fils de Sem) et d’Ismaèl ont peuplé d’idoles le temple de la Mecque.
L’histoire du paganisme donne la mesure de ce que peuvent, abandonnées à elles-mêmes, la raison et la conscience. Puisque les hommes sont tombés dans des erreurs aussi grossières , vouloir entrer dans la route qu’ils ont suivie, c’est une grande imprudence. Si tu sais , ô lumière du Magreb, ce que nos aïeux ignoraient, c’est à la révélation que tu en es redevable : faire un complet divorce avec les Écritures en se prévalant des lumières qu’on y a puisées , c’est une noire ingratitude.
Dziri. Si c’était de gaieté de cœur que je rejetasse les livres dits révélés, les observations du cadi auraient leur application. Je ne m’en détache que pour échapper au mensonge. Que ma raison ne soit pas infaillible, j’en conviens; mais que suivre à sa place?
PASSAGE OU CORAN
§ iv.
Cadi. Il est un fait qui domine les temps anciens, comme un phare s’élève au milieu des vagues de la mer pour signaler les écueils et indiquer le port aux nautoniers désorientés. Ce fait, c’est la vocation d’Abraham : Musulmans, Juifs, Chrétiens, tous révèrent Abraham comme père des croyants. Attache-toi, ô collègue bien-aiiné, attache-toi à cette page des Ecritures comme à une ancre de salut, si tu ne veux périr dans le naufrage.
Dzir). Tu ne m’engages pas à grand’chose, ô cadi ! toute la religion d’Abraham consiste à peu près en l’adoration du Dieu unique et la croyance au jour dernier. C’est aussi ce que ma raison me suggère. Qu’est-il besoin de révélation pour connaître ces vérités? Qu’est-il besoin de livres pour en conserver la connaissance?
Cadi. Doucement : les parents d’Abraham , grâce aux traditions de Noé, connaissaient ces vérités et bien d’autres. Insensiblement, les traditions s’affaiblirent sous l’empire des passions. La vérité céda le pas à l’erreur. Le culte des idoles remplaça celui du vrai Dieu. Ce ne fut que par une faveur particulière qu’Abraham échappa à la contagion générale. Rappelons-nous en famille ce passage familier à chacun de nous : « Voici comment nous montrâmes à Abraham le Roi de la terre et des deux, pour établir une foi solide clans son âme : au milieu des ténèbres de la nuit il vit paraître une étoile, et dit : Voilà mon Dieu.
A L’ÉVANGILE
L’étoile fit sa course et disparut. Abraham dit alors : Je n’aime pas les dieux qui disparaissent. Il vit la lune se lever, et dit : Le voilà mon Dieu. La lune se coucha, et Abraham de s’écrier : Si mon Seigneur ne m’eût pris sous sa direction , j’aurais été du nombre des égarés. Il vit paraître le soleil, et dit : C’est celui-ci qui est mon Dieu; car il est plus grand que tous les autres. Le soleil se coucha, et Abraham dit : O mon peuple , je suis pur de polythéisme; je tourne mon front vers celui qui a disposé en ordre les deux et la terre. Je suis orthodoxe, et me sépare de ceux qui associent plusieurs divinités.» (Sourate le Bétail .)
Peux-tu espérer, ô dziri , que, laissés à euxmêmes, tes neveux soient, plus sages que les parents d’Abraham ? La révélation est nécessaire à l’homme. Celle d’Abraham est un fait permanent; n’en dévie pas, et la donne pour guide à tes enfants.
Dziri. Il n’y a pas danger aujourd’hui que nous retombions dans l’idolâtrie.
Cadi. Pourquoi? Parce que les Écritures servent de gârde-fou à ceux-là mêmes qui prétendent les rejeter. Certainement, si, par un châtiment dont Dieu n’usera jamais , les livres révélés disparaissaient de la surface de la terre, il ne se passerait pas beaucoup de générations sans que l'idolâtrie reparût dans les pays d’où elle a été bannie.
Dziri. La philosophie ne possède-t-elle pas le domaine de la vérité?
Cadi. Hommage à la philosophie! Il ne lui manque que des philosophes, comme à la médecine ne manquent que des médecins : Dieu seul est vrai philosophe, Dieu seul est vrai médecin. La révélation est le complément de la philosophie humaine, et elle ne serait pas de trop pour la médecine , témoin le choléra.
Sous les Socrate et les Platon a été donnée la mesure de ce que peut et de ce que ne peut pas la philosophie par les philosophes , pour les philosophes et pour l’humanité. Sans entrer dans d’autres détails, en dehors delà révélation presque tous les philosophes tant anciens que modernes, tout en reconnaissant l’existence d’un Etre suprême, ont refusé ou refusent de le reconnaître comme créateur des mondes, ce qui est la plus large idolâtrie en principe. C’est une grande inconséquence de leur part, s’ils n’adorent pas la matière supposée coexistante, coéternelle avec Dieu, la matière qui est à elle-même son principe. C’est une grande inconséquence de leur part, s’ils 11e s’adorent pas eux-mêmes. Que dis-je ! la plupart ne le font que trop : c’est par infirmité de cœur; mais le cœur, dans ce cas-ci, se trouve plus logique que l’esprit.
Dziri. Je ne croyais pas le cadi à tel point siropise de philosophie. Il paraît que Tunis a possédé
a l’évangile.
de plus savants esclaves qu’Alger. Pour moi , j’ignore la croyance des philosophes tant anciens que modernes ; mais ce que dit mon illustrissime collègue, se trouve en partie confirmé par les doctrines ou par la conduite des plus célèbres qui ont surgi parmi nous. Abou-Aly-Hocein (Avicenne) et Abou-WalicLMohammed-lben-Ahmed-lben-Mohammed-lben-Roschd (Averroès) se sont jetés dans la philosophie, et ont traduit les ouvrages d’Aristote Lliaounani (le Grec) , mais sans être pour cela devenus plus sages. Le premier, à en juger par la moralité de sa conduite , a perdu la crainte de Dieu ; le second a nié la création de la matière.
Cadi. Si ces grands hommes, dont la science et le génie ont dominé l’enseignement durant plusieurs siècles, et que le monde chrétien nous enviera toujours, n’ont pu échapper à l’erreur, qui oserait espérer de marcher d’un pas plus sûr qu’ils ne l’ont fait, dans le champ de la philosophie? Non, en dehors de la révélation on ne peut faire un pas sans courir risque de s’égarer. Attachons-nous donc à la religion d’ Abraham.
§ VI
Dziri. C’est bien; mais où chercher aujourd’hui la religion d’Abraham? Elle ne s’est pas transmise par la postérité d’Ismaël , esclave de l’erreur : cette descendance ne nous a légué qu’un temple d’idoles. Si la religion d’Abraham s’était perpétuée, ce serait par les enfants d’Isaac ; mais elle n’a dû
passer aux Juifs et aux Chrétiens que pour s’y corrompre et s’y perdre. Nous ne sommes donc pas plus avancés. Jusqu’ici, rien de certain. Je resterai dans le doute jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de m’en retirer.
Cadi. Le doute permanent est une chose anormale, un état violent dans l’homme. Dieu n’a pas déposé en son âme la soif de la vérité pour la laisser s’étioler dans l’ignorance ; il ne lui a pas donné le jugement pour vivre dans le doute.
Dziri. Vous avez l’air. Messieurs, de vous constituer mes juges , et vous ne prenez pas garde qu’à votre jugement même , le doute est le seul parti raisonnable. La raison n’est pas un guide qui nous mette à l’abri de l’erreur; les livres, dits révélés, sont faux ou dénaturés. Vous, Messieurs les docteurs, mis en demeure de m’éclairer, vous gardez le silence, ou ne répondez rien de satisfaisant. Vous n’en savez pas plus que moi. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous réfugier avec moi dans le doute. Abstenons-nous de tout jugement en matière de religion. Si dans cet état nous ne pouvons aspirer à la récompense attachée à la profession de la véritable doctrine, Dieu n’aura pas à nous infliger le châtiment attaché à l’erreur.