‹ Passage du Coran a l'Evangile, faisant suite aux Soirees de Carthage, et a la Clef du CoranChapitre 33 sur 38 · DIALOGUE XVIII · texte numérisé non relu

DIALOGUE XVIII

Sujet : Prophétie de Zacharie relative à Mahomet. — Les traditions des Arabes sur la fin du monde et les signes avantcoureurs se trouvent en défaut. — Jésus-Christ jugeant les hommes. — Réflexions salutaires sur les paroles qui motivent sa sentence. — Conclusion.

Secrétaire. Les Chrétiens ont lieu d’être con- • tents de moi : ils me sont redevables oa développement d’une preuve concluante en faveur de la divinité et de la mort du Messie. Prophéties, contrôle de l’exactitude entre les promesses et l’événement, tout est de nature à satisfaire l’esprit le moins bien disposé.

Si les Chrétiens n’avaient mis à faire disparaître les prophéties relatives à Mahomet le même zèle qu’à conserver celles qui regardent Aïça, nous ' pourrions, nous aussi , enrichir d’une belle frange le manteau du prophète.

Dziri. Pauvre manteau ! il en traîne assez de franges!

Prêtre. Les récriminations sont toujours des entremets peu ragoûtants ; le palais en demeure lésé, quand elles sont foncièrement injustes. Le

secrétaire est aussi loin de la justice que de la vérité. S’il voulait se réconcilier avec l’une et l’autre, il reconnaîtrait que les Chrétiens ont mis plus de soin que les Musulmans à conserver les prophéties relatives à Mahomet.

Dziri. Est-ce qu’il en existe, tout de bon?

Prêtre. Certainement. Mahomet a joué un assez grand rôle sur la scène du monde pour avoir mérité d’être signalé d’avance, comme les Cyrus et les Alexandre.

Secrétaire. Vous admettez donc ces paroles du Coran : « Je suis l’apôtre de Dieu, disait Jésus, fils de Marie, à son peuple; je viens confirmer le livre qui m’a précédé, et vous annoncer le prophète qui me suivra, dont le nom est Ahmet, » nom que les Chrétiens traduisent par Pariclylos ?

Prêtre. Les Chrétiens vous conservent quelque chose de bien mieux que cela. Quant à ces paroles, le Messie a tenu en effet un langage à peu près équivalent, sauf la différence du tout au tout relativement au personnage promis. Le muphti et le cadi sont édifiés là-dessus ; le secrétaire peut s’adresser à leurs seigneuries. Entendue de leur bouche, la vérité sera plus persuasive.

Muphti. La question a été examinée dans une réunion de doux souvenir, le compas et la balance à la main. L’Evangile dit Paracletos , Consolateur; et non Pariclyios, Célèbre, comme le supposent les Musulmans. Ni l’un ni l’autre de ces mots ne se trouvent exactement traduits par celui de Ahmet, qui veut dire louable.

Cadi. 11 y a quelque chose de plus tranchant

et de moins monotone que les disputes de mots; ce sont les faits. Or, le personnage promis par Aï ça devait arriver du temps des apôtres : Je vous enverrai le Paraclel, gui vous consolera et vous fera comprendre toute vérité. Le Paraclet est en effet descendu du ciel dix jours après que le Messie y fut monté, tandis que Mahomet n’a commencé sa mission que six cents ans après (i).

Secrétaire. Uenvqyé promis devait venir du temps des apôtres ! Est-ce que l’Evangile le dit?

Cadi. Oui, celui qui se trouve dans nos bibliothèques , comme celui qui est entre les mains des Chrétiens.

Prêtre. Les Musulmans n’ont que faire d’une prophétie qui ne leur appartient pas. Mahomet se trouve assez clairement promis ailleurs.

Secrétaire. C’est que je n’en connais pas d’antre. '

Prêtre. Apprends, ô secrétaire, à connaître vos richesses. Dieu, après avoir annoncé par la bouche de Zacharie, fils de Barachie, l’avénement et la mort du Messie, ajouta : « Prends maintenant les marques d’un autre pasteur; car je susciterai sur la terre un pasteur qui ne visitera point les brebis abandonnées, ne cherchera point celles qui auront été dispersées, ne guérira point les malades

(1) Voir les Soirées de Carthage , dixième et douzième dialogue.

a l'évangile. 207

et ne nourrira pas les saines. Il mangera les plus grasses, et leur rompra la corne des pieds.

«O pasteur, ô idole, qui abandonne le troupeau ! L'épée tombera sur son bras et sur son œil droit. Son bras deviendra sec; son œil droit s’obscurcira et sera couvert de ténèbres.» (Zach., xi, i 5 , 16, 17.)

Secrétaire. Qu’est-ce qui autorise à faire l’application de cette prophétie à Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui?

Prêtre- Ce sont d’abord les circonstances de temps. La prophétie parle du premier envoyé qui devait venir après le Messie. Or, les Musulmans, comme les Chrétiens, reconnaissent qu’il n’a pas paru de prophète dans l’intervalle des six cents ans qui se sont écoulés entre Jésus et Mahomet.

Muphti. Oui; et le nom de fatra, par lequel nous désignons ce laps de temps, l’indique; il signifie intervalle entre deux prophètes.

§ ni.

Prêtre. Quant à l’accomplissement des autres parties delà prophétie, c’est à vous, Messieurs, d’en faire la vérification. Vos affaires vous sont naturellement plus connues qu’à moi.

Dziri. S’il est permis déjuger du système du maître par celui des disciples, les premières paroles de la prophétie se trouvent littéralement accomplies. Dans l’étendue des pays musulmans, sauf de rares exceptions, vous voyez des émis-

saires courir à ia recherche des brebis, les charger sur les épaules après les avoir trouvées. Ce n’est pas pour les arracher de la gueule du loup, mais pour les tondre, pour manger les grasses en leur rongeant jusqu’à la corne des pieds.

Que tel ait été aussi le système de Mahomet, c’est ce dont ne permettent pas de douter ses querelles avec les riches Abou-Djahal, Walid, Abou- Lahab, etc. (i), ni les ordres réitérés avec menaces auprès des populations appauvries , à l’effet d’en obtenir le dernier grain d’orge pour subvenir aux frais de la guerre.

Secrétaire. C’était pour faire la guerre sainte.

Dziri. N’importe. Cela n’en explique pas moins le système de spoliation de la part du pasteur, comme la prophétie l’avait annoncé.

§ IV

Mupiiti. La prophétie parle d’un envoyé armé de l’épée. Mahomet est en effet le seul prophète qui se soit présenté ainsi.

Prêtre. N’oubliez pas non plus que lepée devait tomber sur la main de ce prophète guerrier, et sa main sécher de cette blessure. Or, l’épée de Mahomet, après avoir été promenée victorieuse et teinte de sang en Asie, en Afrique, en Europe, à l’heure marquée par la Providence, s’est brisée en blessant de ses éclats la main qui la tenait. Cette main engourdie dès lors a insensiblement

(i) Sourates Elalaq, le Tonnerre, Abou-Lnhab.

A L’ÉVANGILE

séché. Rappelez-vous les défaites successives depuis l’expulsion de Grenade ; ouvrez les yeux sur l’état actuel des Musulmans : s’ils se soutiennent encore, ou, mieux, s’ils ne glissent pas plus rapidement sur la pente de leur ruine , à qui en sont-ils redevables?

Secrétaire. Mais! à Dieu...

Prêtre. ...Dont les chrétiens, généreux et oublieux des injures comme leur Maître, sont les dociles et fermes instruments.

L’épée devait tomber aussi sur l’œil droit du personnage promis. Qu’est-ce que c’est, Messieurs, que l’œil droit d’un législateur ou de son peuple?

Muphti. C’est évidemment son livre.

Prêtre. Comprenez-vous que l’épée soit tombée aussi sur le Coran?

Dziri. Loin de comprendre qu’elle y soit tombée, je crois, au contraire, que c’est à l’épée que ce livre est redevable de sa propagation et de son existence.

Mupiiti et Cadi. En effet.

Secrétaire. L’indifférence de mes maîtres explique leur aveuglement. Vous ne comprenez donc pas, ô Seigneuries, le coup mortel qu’Aboul- Abbas a porté au Coran en s’emparant de l’autorité spirituelle? Par la réunion de l’imameth au kalifat, l’autorité dirigeante a été subordonnée à celle qui devait être dirigée : renversement de tout ordre! Les Abassides, grâce à leur génie, ont

donné un lustre passager à la religion du Coran, il est vrai ; mais le fait de l’usurpation n’en est pas moins fatal; il a détruit un principe conservateur. Après eux, les indignes ont suivi la voie tracée. Trop souvent la loi de Dieu a été sacrifiée aux caprices ou aux faiblesses de l’homme. Jamais, par exemple, si nos souverains, sultans ou pachas, s’étaient inspirés du Coran , jamais ils n’auraient permis aux infidèles de poser le pied sur la terre des croyants. Les conséquences de cette infraction sont incalculables, c’est un coup d’épée à notre œil droit.

Dziri. Interdire l’entrée aux Chrétiens ou les expulser, c’est bientôt dit.

§ VI

Prêtre. Le secrétaire prend les choses de bien loin, sans autre résultat que de faire une mauvaise querelle aux autorités musulmanes, que le Coran lui fait un devoir de respecter; sans autre but que de lancer en passant une insulte au front des Chrétiens, les sauveurs des Musulmans, si ce peuple peut être sauvé.

Mais il n’est pas remonté assez haut pour trouver la cause de la tache de l’œil. C’est tout simplement une tache originelle. L’épée n’a fait que déchirer le voile qui la couvrait : le seul fait de la propagation du Coran par les armes en révèle aux yeux mêmes du vulgaire l’origine humaine, et montre à nu un borgne-né.

De là le discrédit au dehors joint aux ténèbres

a l’évangile. 21 l

du dedans. Ces ténèbres, vous l’avez vu, Messieurs, sont immenses. Elles font du livre un corps opaque, qui plonge cependant par un bout dans un cône de lumière. Ne perdez pas de vue, Messieurs, ce côté lumineux.

Dziri. C’est notre œil gauche. Nous devons nous estimer heureux de n’être pas en état de cécité complète. Borgnes et manchots, par l’exact accomplissement de la prophétie, nous y voyons néanmoins assez pour discerner dans l’Evangile notre œil droit, comme nous avons sagement reconnu dans les Chrétiens notre main droite.

§ VII

Secrétaire. Puisque les Chrétiens sont si riches en prophéties , en ont-ils quelqu’une où soit prédite la fin prochaine du peuple musulman?

Prêtre. Il en est d’après lesquelles on peut former des conjectures; mais les conjectures n’avancent pas à grand’chose. Je ne vois aucune utilité à en grossir le nombre chez vous. D’ailleurs, Messieurs, autant il m’est agréable de servir d’interprète à la vie, autant il me répugnerait d’être celui de la mort.

Le peuple musulman devrait moins se préoccuper de sa fin que d’une transformation en mieux, en acceptant comme condition d’existence le complément de sa religion offert par la religion chrétienne.

Secrétaire. Nous sommes bien loin de compte; *

je vais à l’orient , le babas à l’occident.

212 l’ASSAGE DU COlt AN

Prêtre. Il y a longtemps que le secrétaire suit obstinément cet itinéraire, l’opposé du mien. Mais n’importe; comme la terre est ronde, ainsi que la vérité est une, nous finirons par nous rencontrer.

Secrétaire. D’après la révélation, transmise par la voie traditionnelle, le peuple musulman ne doit pas avoir plus de quinze cents ans de durée; il en a déjà douze cent soixante et onze : nous touchons donc à la fin. C’est le grand Sciouti qui a fait ce calcul sur les traditions les plus authentiques (x).

Prêtre. Si Sciouti vivait encore, il s’empresserait de rétracter son calcul, contredit par les événements. Il verrait que le raisonnement par lequel il a assigné le quinzième siècle comme terme extrême de la durée de son peuple, est renversé par celui qu’il a fait pour réfuter ses devanciers qui l’avaient fixé à mille ans.

Votre célèbre auteur disait, en l’an 876 de l’hégire, que, puisque les signes avant-coureurs de la fin, comme: arrivée d’Elmahedi, ou père de l’heure, d'Eldadjal (Antéchrist), second avènement du Messie, devaient comprendre plus de deux cents ans à compter du commencement d’un siècle, et qu’aucun de ces signes n’avait encore paru , le monde ne pouvait finir ni dans ni avec le mille après l’hégire, comme le prétendait le commun des docteurs, interprètes de la tradition.

(1) C’est dans son ouvrage intitulé EUttchfou an motuljaouzati nadi’lammati ’lalfi. (Relation sur la prolongation de ce peuple au delà de mille ans.)

A l’évangile. 213

Sciouti concluait en même temps que le terme ne pouvait dépasser quinze cents ans.

Aujourd’hui, nous sommes en 1271. On n’a encore vu aucun des signes avant-coureurs. 11 11’y a donc plus le temps matériel pour qu’ils arrivent avant la fin du quinzième siècle; ils auraient dû commencer avec le treizième. Le raisonnement de Sciouti est donc sans fondement, ainsi que les traditions qu’il a prises pour guides.

Le sage doit s’en tenir à la parole du Messie : Personne ne connaît ni le jour , ni F heure, pas même les anges. Dieu seul le sait.

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