XII
Au demeurant, j’ai une question à faire au babas au sujet des paroles qu’Aïça doit prononcer
(i) Épître de saint Paul aux Romains, c. n.
PASSAGE DG CORAN
pour motiver son jugement. Pourquoi se considère-t-il dans la personne des pauvres ?
Prêtre. Comme Créateur, il voit dans les hommes son image, selon laquelle ils ont été faits. En tant que Rédempteur, il les envisage comme ses membres, puisqu’ils ont été rachetés au prix de son sang précieux.
Voilà, Messieurs, pour le dire en passant, voilà le dernier mot de la civilisation chrétienne. Cet enseignement de Jésus est le principe du sentiment de dignité dans l’homme; et le sentiment de dignité, le fondement des vertus privées, domestiques et sociales.
Secrétaire. Si tant on veut de cette civilisation , est. -il donc nécessaire de devenir chrétien pour se la procurer? Dans les temps et les milieux où nous vivons, l’imitation est facile, et, comme le babas lui-même l’a dit, presque inévitable.
Prêtre. Notre secrétaire est un peu bédouin : sa soumission ne paraît pas des plus solides.
Oui, l’imitation est facile, à peu près comme il est facile de garnir la bouche de dents postiches. Vous aurez des râteliers sans racines. Au jour de l’épreuve, il ne vous restera que des mâchoires.
Vous pouvez tout copier, sauf le sentiment de dignité, conscience de ce que l’on est; sentiment qu’il faut bien se garder de confondre avec la présomption, la vanité, l’orgueil, indices de ce qu’on se figure être, et de ce que l’on n’est pas.
Couvrir ou pallier ses défauts'et ses faiblesses, trop souvent ses scélératesses, c’est le plus haut
A L’ÉVANGILE
point où l’homme qui ne change pas de taille puisse atteindre. S’il est assez heureux pour y parvenir, il a assez fait pour mériter qu’il soit dit de lui : Cet homme a de la dignité; il n’en a cependant que les apparences. Quel fécond principe de civilisation trouvez-vous sous ce masque trompeur? Un tel homme, ne pouvant raisonnablement croire que ses semblables vaillent plus que lui, 11e voit aucun motif de s’en occuper.
Le vrai sentiment de dignité personnelle, ne croyez l’avoir jamais conquis tant qu’il ne se manifestera pas à l’égard des autres. L’estime que nous faisons de nos semblables , est la mesure de celle que nous avons pour nous-mêmes. Aussi la véritable civilisation doit-elle commencer, non par les apparences du dehors, mais par le cœur; et établir son premier centre d’action au centre de nos affections, le foyer domestique.
Là, celle que Dieu vous a donnée pour compagne inhérente à votre personne, comme à Adam la côte dont elle a été formée, serait le premier objet de votre constante sollicitude, si elle l’était d’un véritable amour. Où en êtes-vous sur ce point, Messieurs? Le seul profond sentiment que vous nourrissiez à son égard, c’est une sombre jalousie. Vous ne croyez ni ne pouvez croire à sa vertu, parce que vous ne croyez ni ne pouvez croire à la vôtre.
Et vous vous figurez aimer votre femme !
Comme si l’ou pouvait aimer ce qu’on n’estime point! Comme gages de votre amour, vous montrez l’or et les pierreries qui rehaussent les grâces de votre bien-aimée; mais pour garant, je vois
une grille, un verrou; et, tout près, une cave ou un grenier où celle que vous avez embrassée le matin sait que, sur le moindre soupçon, vous pouvez l’étrangler le soir... Sublime sanction de l’amour conjugal !
Approche, fidèle eunuque, reçois de la main de ton maître reconnaissant quelqu’une de ces dépouilles opimes, juste récompense de tes services. Conserve-la avec respect, montre-la avec orgueil : c’est un des joyaux de noces de la première femme de ton maître.
Voilà donc à quoi se réduit votre amour pour votre amie. Quel bien pouvez-vous souhaiter, de quel dévouement pouvez-vous être capables à l’égard des autres? Je ne vous le dis que parce que votre franchise m’y autorise : tous les Musulmans sont tyrans ou esclaves, ou à la fois esclaves à l’égard des uns et tyrans à l’égard des autres; et le plus tyranique, ce n’est pas le souverain, mais le dernier des esclaves, s’il pouvait avoir quelqu’un sous lui.
Les conséquences des mauvais comme des bons principes ne se bornent pas à la famille ; elles s’étendent à la société. J’élevais des troupeaux , et d’autres les tondaient; je cultivais ces oliviers, et d’autres en cueillaient les fruits; j’exploitais cette ferme, et d’autres en percevaient le revenu. J’ai tout abandonné : voilà l’expression sur l’état de votre agriculture et de votre économie sociale (x).
(i) Parmi les administrations qui font exception à ce système , c’est justice que de rendre hommage à celle de Sidi Mohammed Bacha, bey actuel de Tunis.
a l’évancile. 223
Cet état de choses a moins sa cause dans les personnes , généralement bonnes , que dans leur éducation défectueuse : elle ne donne des idées exactes ni sur ce que vous devez à Dieu, ni sur ce que vous devez à vos semblables, ni sur ce que vous devez à vous-mêmes, parce qu’elle vous laisse ignorer ce que vous valez ou ce que vous êtes susceptibles de valoir.