PASSAGE BU C01UN
Cadi. A l’égard de ceux mêmes qui ne sont pas de sa religion.
Prêtre. Pour le ministre de l’Évangile et pour les véritables Chrétiens, il n’y a ni étrangers , ni Juifs, ni Musulmans. Tous les hommes sont frères. Nous ne disons jamais des autres ce que nous ne voudrions pas qu’on dît de nous-mêmes.
§ IV
Passons au témoignage d’autres Musulmans en faveur de la divinité d’Aïça; je veux parler des h’adjétieus et des h’amédiens (i). C’est d’eux qu’Ismaïl-ben-Aly a dit : « Ils eurent trois principales opinions, dont la première était la croyance à la divinité d’Aïça , qu’ils regardaient comme le juge des créatures au jour dernier. »
Abou’lpharadj rend le même témoignage en ces termes : « Ahmed, fds de h’adjet, affirme que le Messie a revêtu la nature humaine, qu’il est le Verbe éternel fait homme, comme disent les Chrétiens. »
Secrétaire. Les h’adjétiens et les h’amédiens, imbus de la philosophie des Grecs, ont mêlé les opinions des hommes à l’enseignement de Dieu.
Prêtre. Ils n’ont pu emprunter des philosophes grecs la croyance à la divinité du Messie. Ces philosophes ont écrit plusieurs siècles avant son avènement.
Secrétaire. Les h'adjétiens et les h’amédiens ne sont pas du nombre des orthodoxes.
(t) Sectes dont les patriarches sont H’ayet et H’amed,
a l’évahgile.
Prêtre. De ce qu’ils ne sont pas orthodoxes sur quelque point , s’ensuit-il qu’ils ne le soient sur aucun ? Et s’ils ne l’étaient pas sur le point dont il s’agit, serait-ce parce qu’ils font preuve de logique?
IN’oublie pas, ô père du roseau (secrétaire) , les prémisses fournies par le Coran, ni la conclusion qu’elles renferment. La conséquence est si rigoureuse, que, pour l’esquiver, les Mothézilites ont nié l’une des prémisses, l’éternité du Verbe. Ils ont mieux aimé être impies qu’illogiques. Avec raison vous anathématisez leur hérésie; mais êtesvous excusables d’oublier qu’elle a pour principale cause votre inconséquence ?
Secrétaire. Oui, quelques versets du Coran posés pour principe, la divinité d’Aïça est la conséquence logique à laquelle la faible raison humaine semble conduire; mais des vérités, articles de foi, s’interposent devant cette conséquence, et disent qu’elle aboutit à l’absurdité : reconnaître la divinité en Aïça, c’est professer que Dieu a un corps.
Prêtre. C’est simplement reconnaître que Dieu peut associer la nature humaine à la divine sans confondre les deux natures. Où trouvez-vous l’incompatibilité? S’il vous restait des doutes sur ce point, le Coran et la Sonna sont là pour les dissiper. Dans le Coran, n’est-il pas dit que l’ange
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Gabriel (i), pur esprit, a pris la forme humaine pour remplir les messages entre Dieu et Mahomet? Dans la Sonna , n’attribue-t-on pas au prophète ces paroles : « Parvenu au huitième ciel , j’ai vu Dieu dans une stature admirable? »
Dans le même passage , en parlant du colloque qu’il prétend avoir eu avec le Très-Haut, Mahomet ne dit-il pas ; « Dieu me posa une main sur l’épaule, l’autre sur la poitrine?»
Dans un autre endroit où il est fait mention des premières jouissances du paradis, vous lisez : a Après ces voluptés, Dieu leur montrera sa face; mais les bienheureux tomberont à l’instant prosternés, les yeux tournés vers la terre, ne pouvant supporter la face de Dieu. Le Seigneur les soulèvera et les fortifiera de manière qu’ils puissent contempler sa face. »
Dans toutes ces circonstances, n’attribue-t-on pas à Dieu un extérieur quelconque? à moins de dire que mains, stature et face sont des mots vides de sens.
Secrétaire. Cesmots peuvent être pris aufiguré.
Prêtre. Dieu posa une main sur l’épaule du prophète, l’autre sur sa poitrine, est une manière de parler qui , d’après toutes les règles du langage, ne peut être prise qu’au littéral. De même pour le mot stature. Quant à l’expression face
(i) Gabriel prit, dit la Sonna, l’extérieur de Dahia-cl- Kelbi, le plus bel Arabe de son temps, que Mahomet envoya en ambassade Héraclius, pour inviter cet emperpur à l’Islam.
A l/ÉVANGILE-
dans le passage les bienheureux, s’il s’agissait seulement de la gloire de Dieu , ils la verraient prosternés aussi bien que debout : la gloire de Dieu se voit avec les yeux de l’âme. Puisqu’ils ont besoin des yeux du corps, c’est pour voir un corps quelconque.
Secrétaire. Ce n’est pas le sens; c’est impossible. Les Musulmans repoussent avec horreur la pensée d’attribuer un corps à Dieu.
Prêtre. Les Chrétiens partagent votre sentiment de répulsion pour cette erreur grossière. Si les Musulmans partageaient notre sentiment de répulsion pour les inconséquences en logique, nous serions d’accord.
Messieurs, je ne fais pas l’insulte à Mahomet ni à ses sectateurs de leur supposer la pensée que Dieu ait par son essence un corps ; mais si le secrétaire croit encore à son prophète et veut lier deux idées inséparables, il ne disconviendra pas, après les passages ci-dessus , que Dieu ne puisse revêtir la forme humaine quand il le juge à propos.
§ VI
Secrétaire. Si c’est dans ce sens, à la bonne heure.
Prêtre. C’est toujours dans ce sens que j’ai parlé de la divinité d’Aïça.
Messieurs, permettez-moi de vous le dire, votre manière de discuter renferme un vice essentiel. Vous êtes tellement préoccupés des idées reçues , qu’au lieu de suivre le raisonnement, vous courez
à la recherche d’une objection quelconque, bonne ou mauvaise , perdant ainsi de vue le véritable point de la question. C’est le moyen de ne jamais s’entendre.
Dziri. Dire vous, c’est trop généraliser; personne n’est solidaire du secrétaire.
Secrétaire. Le babas nous fait remarquer nos défauts. Je ne puis plus longtemps fermer les yeux sur les siens. Dès le commencement de cette conférence, je m’attendais à l’entendre citer quelque passage de l’Évangile, première autorité dans la question présente. Si Àïça est Dieu, son livre doit nécessairement en faire mention quelque part , à moins que les Chrétiens n’aient fait disparaître ce passage comme tant d’autres , ce qui n’est pas vraisemblable.
Prêtre. Il m’a paru plus naturel et plus poli , je ne dis pas de vous combattre par vos propres armes , mais de vous rendre la vérité plus aimable en la puisant dans votre livre : le fruit cueilli dans notre jardin a plus d’attraits pour nous et nous inspire plus de confiance.
Les versets de l’Évangile viendront à leur tour, s’il est nécessaire. Mais, avant d’en faire usage, je désire savoir, Messieurs, quelle est au juste l’impression faite sur vous par les arguments tirés du Coran. Leurs seigneuries le dziri, le muphti et le cadi ont déjà fait, il est vrai, des aveux qui les honorent ; mais, dans des esprits subtils comme les leurs, quelque nouveau doute a pu surgir.
Le dziri donne un coup de clochette. Son domestique est là. — Apporte-moi, lui dit-il, ce faisceau
déficelles suspendu à l’entrée de la chambre jaune, comme inspire*respect des femmes. Se tournant ensuite vers le mur, il y écrit des mots que sa personne, affublée d’un immenseburnous, empêche de voir. Il se tourne enfin un peu par côté, en tenant du bout des doigts un fil à plomb sur ce qu’il a écrit en ligne verticale. On lit ces mots : Le Verbe de Dieu est de l’essence de Dieu ; le Messie est le Verbe de Dieu; donc le Messie est Dieu.
Le dziri présente ensuite, sans rien dire , son fil à plomb à ses hôtes. Le muphti et le cadi vont successivement le poser sur la ligne. Le secrétaire le refuse, en disant : J’ai des versets du Coran à opposer à ceux qui ont servi de base à ce raisonnement.
Un des trois dignitaires. Nous savons à quels versets tu fais allusion, jeune homme. Ne comprends-tu pas qu’ils sont réfutés d’avance ?
Prêtre. Messieurs, je réclame de vos seigneuries entière liberté pour mon jeune antagoniste. Toute discussion doit être libre. Je prie maintenant le secrétaire de m’opposer les versets qu’il tient en réserve.
Secrétaire. Je refuse.
Prêtre. Cela ne passera pas ainsi ; ton honneur et le mien s’y opposent. Je suis en droit d’exiger...
Secrétaire. Avant de citer d’autres versets du Coran, je veux entendre ceux de l’Évangile. J’ai des raisons pour agir ainsi.
Prêtre. Je comprends. Le secrétaire veut eon-
naître nos ressources, afin de faire un plus habile usage des siennes. A l’instant il sera satisfait. Je dois faire au secrétaire cette question préalable : Croit-il qu’Aïça ait toujours dit la vérité, ou bien suppose-t-il qu’il ait pu mentir?
Secrétaire. Je suis incapable de prononcer un blasphème.
Piiétre. C’est en effet ainsi que je le supposais. J’entre en matière.