DIALOGUE VI
Sujet : Divinité de Jésus-Christ prouvée par ses propres paroles,
Prêtre. Jésus parlant un jour dans le temple de Jérusalem aux Juifs qui lui préféraient Abraham, leur dit : a Abraham votre père a désiré ardemment de voir mon jour; il l’a vu, et il a tressailli de joie. »
Les Juifs lui dirent : Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham? Jésus leur répondit :oEn vérité, en vérité, je vous le dis, j’étais avant qu' Abraham existât. » {Jean, VIII.) Si Jésus n’était pas Dieu, comment aurait-il pu exister avant Abraham?
Jésus demanda un jour à ses disciples ce que les hommes disaient touchant sa personne. Ils répondirent : « Les uns disent que vous êtes Jean- Baptiste; les autres, Élie ; les autres, Jérémie ou quelqu’un des Prophètes. »
Jésus leur dit : « Et vous , qui dites-vous que je sois?» Simon-Pierre, prenant la parole, lui dit r «Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. » Jésus lui répondit : « Tu es bienheureux , Simon,
fils de Jean ; ce n’est point la chair ni le sang qui l’ont révélé ceci, mais mon pere , qui est dans les cieux.» ( Malth ., XVI.) Simon appelle Jésus fils de Dieu; et Jésus, loin de démentir la parole de Simon , la confirme.
Un jour les Juifs demandaient à Jésus s’il était le Messie. Il leur répondit : « Mon père et moi nous sommes un. »( Jean , X.) C’est-à-dire une même essence.
Jésus dit encore aux Juifs : « Celui qui me voit, voit celui qui m’a envoyé. » ( Ibid ., XI.)
Jésus, parlant un jour avec les pharisiens, eut recours au langage figuré pour leur donner une idée de sa personne et de sa mission. « En vérité, en vérité, leur dit-il, celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie et s’y introduit par un autre endroit, est un voleur; mais celui qui entre par la porte , c’est le pasteur des brebis. A celui-ci le portier ouvre. Il appelle les brebis par leurs noms, et les fait sortir. Il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivent pas un étranger, mais elles le fuient, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers...
« Le voleur ne vient que pour voler, pour égorger et pour perdre. Moi , je suis venu pour donner la vie aux brebis, et la leur donner abondamment. Je suis le bon pasteur : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.
A L’ÉVANGILE
« Le mercenaire, celui à qui les brebis n’appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et s’enfuit. Le loup les ravit, et disperse le troupeau....
« Pour moi , je suis le bon pasteur; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme mon père me connaît et que je connais mon père. Et je donne ma vie pour mes brebis. »
Jésus ajoute : « Mon père m’aime, parce que je quitte la vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit, mais c’est moi qui la quitte de moi-même. J'ai la puissance de la quitter et la puissance de la reprendre. » ( Ibid ., X.) Donner sa vie pour les autres, c’est le comble de l’amour; la reprendre par soi-même, c’est le comble de la puissance. Jésus participe donc à la divinité.
Secrétaire. Singulier contraste! Pour sauver l’honneur et l’idée de la puissance d’Aïça, considéré même comme prophète, les Musulmans disent qu'il n’est pas mort, mais qu’un autre est mort à sa place. Les Chrétiens, au contraire, citent sa mort comme une preuve de sa divinité.
Prêtre. Ils citent sa mort comme une preuve de son amour infini pour les fils d’Adam, et sa résurrection comme preuve de son infinie puissance. Jugez, Messieurs, lequel des deux messies est plus grand et plus digne : le Coran représente sur le Calvaire une scène d’opération magique ; l’Evangile, un Sauveur, un Dieu.
Cadi. Dans un entretien où ne se trouvaient ni le dziri ni le secrétaire, nous avons vu comment
PASSAGE DI CORAN
le Coran et l’Évangile peuvent se concilier touchant la mort d'Aïça.
Prêtre. L’occasion se présentera peut-être de revenir sur cette question. Finissons celle qui nous occupe. Jé reprends :
Un jeune homme appelé Lazare était mort.
Son corps, déposé depuis quatre jours dans le tombeau, commençait à tomber en putréfaction. Jésus voulut le ressusciter; il dit à Marthe, qui pleurait sur la tombe de son frère; “Je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en moi , serait-il mort, vivra; et celui qui vit et croit en moi, ne mourra jamais.» {Ibid., XX.) Jésus parlait de la vie et de la mort spirituelles, l^our prouver son pouvoir de rendre la vie à laine et de l’y maintenir, il rend la vie au corps ; « I^azare, ditil, sors du tombeau; et Lazare est debout. »
Secrétaire. Le Coran le dit bien, Aïça était fameux par ses miracles.
Prêtre. Mais le Coran ne fait pas observer la grande différence entre la manière de procéder de Jésus et celle des prophètes dans l’opération des miracles ; ceux-ci agissaient au nom de Dieu, avouant par là qu’ils ne pouvaient rien d’eux-mêmes; qu’ils n’étaient que de simples instruments. Jésus, au contraire, agit en son nom. Il dit ; Je suis la Résurrection et la Vie , indiquant ainsi que la toute-puissance lui appartient, qu’il est Dieu.
Cadi. Cette différence m’avait entièrement échappé-
Muwiti, A moi aus.si.
I'rètre. C’est pour n’en avoir pas tenu compte
a l’évangile. 63
que les Musulmans refusent de voir dans les miracles de Jésus une preuve de sa divinité (i).
Aussi le Messie ne manquait-il pas de faire observer cette différence. Répondant un jour aux Juifs qui voulaient le lapider parce qu’il se disait Dieu ou fds de Dieu, il se contenta de leur dire : « Si je ne fais pas les œuvres de mon père, ne me croyez pas. Si je fais les œuvres de mon père et que vous ne vouliez pas me croire, croyez à mes œuvres , afin que vous connaissiez et que vous croyiez que mon père est en moi et que je suis en mon père. » {Ibid., X.)
Dziri. Quel langage !
Prêtre. C’était la veille de sa mort : Jésus adressa une prière sublime à Dieu son père. Dans cette prière se trouvent ces mots : « Je vous ai glorifié sur la terre; j’ai achevé l’ouvrage que vous m’avez confié. Vous , mon père, glorifiezmoi maintenant en vous-mème de cette gloire que j’ai eue avant que le monde fût. » {Ibid., XVIII.)
(i) Cette différence doit être présente à celui qui parle de religion avec les Musulmans. L’imam Fokhor-eddin-Rasi dans son Grand Commentaire , se glorifie d’avoir, sur cette matière, mis au sac un voyageur à Khouazzam (Perse). Voici scs paroles : <1 Le changement de bâtons en serpents est plus difficile, selon l’appréciation de l’esprit, que la transformation des morts en vivants; car il y a de l’analogie entre les corps des morts et ceux des vivants , tandis qu'il n’y en a pas entre le bois et les corps des serpents. Si le changement d'un bâton en serpent ne permet pas d’arguer que Moïse était Dieu ou fils de Dieu, il est évident que la résurrection des morts n’est pas une preuve de la divinité d’Aïça. Alors le chrétien resta bouche close. « (Traduit de l’arabe.)
Avant que le monde fût, remarquez-le bien, Messieurs, Jésus jouissait de la gloire éternelle. Or, Dieu seul est éternel.
Cinq versets après, le Messie ajoute : « Tout ce qui vous appartient, m’appartient. Tout ce qui m’appartient , vous appartient. « Que signifie , Messieurs , cette unité de richesse et de puissance ?
§ III
Secrétaire. J’ai une observation importante à faire. Dans le passage qu’il vient de citer, le babas nous représente Aiça faisant une prière. Est-ce que Dieu a besoin de prier? L’homme seul prie.
Prêtre. L’observation du secrétaire est juste. Aussi le Messie n’a point prié comme Dieu, mais comme homme. Formez-vous des idées exactes sur sa personne: de même que la nature divine, en s’unissant à l’humaine, n’a pas cessé d’être Dieu, de même la nature humaine, en s’unissant à la divine, n’a pas cessé d’être homme. Les deux natures sont demeurées distinctes. 11 en a dû être ainsi pour que le Messie remplît sa mission.
Le Messie, afin de racheter les hommes de l’esclavage du péché, oeuvre de Chitan le lapidé, a dû faire pénitence pour eux; mais ce n’est que comme homme qu’il a pu souffrir. Comme Dieu, il a donné un prix infini à ses souffrances.
Avant de racheter les hommes, il a voulu les instruire; mais pour instruire, il ne suffit pas de donner des préceptes, il faut les accompagner de
A L’ÉVANGILE
l’exemple, surtout quand il s’agit d’enseigner la vertu. Le Messie aurait bien pu instruire comme Dieu; ce n’est que comme homme qu’il a pu donr l’e xemple.
Aussi, pendant la vie mortelle du Messie, voyezvous l’action de l’homme accompagner ou précéder l’enseignement de Dieu; et afin que l’action du Messie comme homme ne fit pas oublier le Messie comme Dieu, ses actes les plus humbles en apparence sont rehaussés par l’éclat de la divinité.
Le Messie, comme homme, naît dans une étable, pour donner l’exemple de la patience aux pauvres; aux riches, celui du détachement des richesses. Mais en même temps l’étable devient un palais ; la crèche, un trône où les bergers invités par les anges, les rois avertis par l’apparition insolite d’une étoile, viennent adorer le Messie comme Dieu.
Durant son enfance et sa jeunesse, le Messie, comme homme, n’a fait qu’obéir à Marie, sa mère, et à Joseph, son père nourricier, donnant aux petits et aux grands l’exemple de la subordination. Mais, comme Dieu , sachant tout sans avoir rien appris , à l’âge de douze ans il confond, par ses questions et ses réponses, les docteurs de la loi dans le temple de Jérusalem.
Comme homme, le Messie recevait le baptême par les mains de Jean, fils de Zacharie, sur les bords du Jourdain ; mais tout à coup les cieux s’entr’ouvrent, et une voix de tonnerre proclame sa divinité : Celui-là est mon fils bien-
PASSAGE Ull CORAN
aime en qui fai mis ma complaisance ; écoutez-le.
Le Messie, comme homme, se mêle au deuil des familles , pleurant avec ceux qui pleurent. Comme Dieu, il convertit les pleurs en larmes de joie, en rendant la vie aux morts.
Comme homme, le Messie est touché de compassion à la vue d’une multitude affamée; comme Dieu, il multiplie cinq pains apportés devant lui, et cinq mille personnes sont rassasiées.
Le Messie, comme homme, jeûne; comme Dieu , il veut que son jeûne ait quelque chose de surhumain : il jeûne quarante jours.
Quelques heures avant de se livrer à ses ennemis , le Messie sort de Jérusalem et se dirige vers la montagne des Oliviers , lieu accoutumé de sa prière. Que va-t-il faire? Comme homme, il va enseigner aux hommes à faire usage, dans les circonstances difficiles et à l’approche de l’heure suprême, de deux armes , les seules efficaces : la confiance en Dieu et la prière. Là , après s’ètre écrié par trois fois : Mon père , mon père , éloignez de moi ce calice d’amertume ! il ajoute : Cependant que. votre volonté s'accomplisse , et non la mienne . Là, comme homme encore, il donne prise à la douleur, il tombe la face contre terre , une abondante sueur découle de tous ses membres; mais c’est une sueur de sang et d’eau; le Messie, comme Dieu, voulant ainsi apposer le cachet divin jusque sur son agonie.
Comme homme, enfin, le Messie meurt; mais, comme Dieu, il convie au deuil la nature entière : le soleil s’éclipse dans le temps de la pleine lune.
a l'évangile.
époque où une éclipse est contre les lois de la nature. Comme Dieu, enfin, il rend la vie à sa dépouille mortelle.
Le secrétaire peut comprendre que la prière sur les lèvres de Jésus ne doit point fournir matière d’objection contre sa divinité.
Dziri. Tout se réduit donc à dire que le Messie, comme homme, a fait les œuvres de l’homme parfait, et, comme Dieu, les œuvres de Dieu.
Prêtre. Oui, il a fait les œuvres de l’homme parfait pour servir de modèle aux hommes; et les œuvres de Dieu pour prouver sa divinité. Aussi a-t-il dit, comme homme : Je vous ai donne l’exemple, afin que vous fussiez comme vous /(l’avez vu faire ; et, comme Dieu, les paroles citées plus haut : Si je ne fuis pas les œuvres de mon père , ne me croyez pus ; si je les fais et que. vous ne vouliez pas me croire , croyez à mes œuvres... f ous ne croyez pas que je sois en mon père et que mon père soit en moi; croyez-le à cause de mes œuvres.
Dziri. Les Musulmans ignorent tous ces détails. Ne vous étonnez pas si leur croyance sur ce point est si loin de la vôtre.
Prêtre. Ils les connaîtraient bientôt, si ma voix pouvait atteindre aussi loin que mon cœur. J’aime ce peuple!
§IV
SecriItaire. Les passages que le babas vient d’étaler sur le ton du triomphe, prouveraient en effet, d’une manière évidente, la divinité d’Aïça,
s’ils étaient authentiques ; mais ils doivent être du nombre de ceux que les Chrétiens ont interpolés dans l’Evangile.
Prêtre. J’ai souvent entendu objecter par les Musulmans que les Chrétiens ont retranché ou falsifié des versets de l’Évangile ; jamais, qu’ils y en aient ajouté. C’est pour la première fois que j’entends une telle objection.
Le Mophti et le Cadi. C’est nous, ô babas, qui te finies jadis la première objection. Ta réponse fut péremptoire. Quant à la seconde, nous la désavouons, et désapprouvons le secrétaire de te l’avoir faite.
Prêtre. Vous avez tort, Messieurs, de désapprouver le secrétaire : son objection est bien placée. Je lui en fais mon compliment.
Dziri. Est-ce que mon secrétaire a pu faire une objection sans réplique, par hasard?
Prêtre. Oh ! loin de là. J^a religion des Chrétiens ne comporte pas des objections sans réplique. Celle-ci , bien qu’adroite, n’est qu’un jeu d’enfant. Un peu d’attention, je vous prie.
Le muphti et le cadi veulent bien reconnaître que la réponse tombée jadis de ma langue débile ne laisse aucun doute sur l’intégrité de l’Évangile : hommage à leur franchise! Maintenant, je dis : Supposons que je n’aie rien répondu; supposons même que l’Évangile renferme des versets falsifiés ou interpolés; ce ne seraient jamais ceux où le Messie se déclare Dieu ou Fils de Dieu. Pourquoi ?
Ces versets, comme j’ai eu l’honneur de vous
A l’ÉVANGILK.
le faire observer, Messieurs, sont presque tous des réponses de Jésus aux Juifs qui le questionnaient pour trouver un chef d’accusation contre lui. Il est de notoriété publique que le premier chef d’accusation contre sa personne sacrée, ce fut, en effet, qu’il se disait Fils de Dieu. Le témoignage des Juifs mêmes est unanime sur ce point. Vous en avez trente mille dans votre ville; il vous est facile de les interroger.
Les versets précités sont donc sortis de la bouche auguste de Jésus, ont retenti sous le portique et dans le temple de Salomon , ont été répétés comme sacrilèges par la foule ameutée sur la place publique, ont été juridiquement attestés devant les tribunaux par des témoins auriculaires, ont été confirmés par la dernière réponse de Jésus à son juge : Es-tu la Fils île Dieu ? — Tu l'as dit. Ces versets ont été enfin écrits en caractères de sang sur l’arbre de la croix, avant d’être consignés dans l’Evangile.
Secrétaire. En apparence, ce n’est pas trop mal goudronné. Mais...
Dziri. Le goudron de Rourni, ce n’est pas le soleil du secrétaire qui le fondra
En ma qualité d’homme de loi, je me trouve compétent pour apprécier la valeur d’un témoignage. Eh bien! je le dis : Aurais-je la mauvaise foi d’un Juif...
Prêtre. C’est trop fort, ô Dziri!
Dziri. C’est connu.
Prêtre. Fi donc! retire le mot.
Dziri. Il serait vrai à Paris comme à Constanti-
70 PASSAGE Dl! CORAN A t’ftVANGILE.
nople, à Rome comme à la Mecque. Mais le babas a un faible pour cette nation , comme tous les Français, du reste ; c’est ce qui a contribué à gâter leurs affaires à Alger auprès des Musulmans.
Je dirai donc : Aurais-je les ruses dont s’entoure l’Arabe libertin, qui vient contre l’équité invoquer la loi du divorce; aurais-je l’effronterie des fermiers du pacha, justifiant leurs exactions; aurais-je l’acharnement d’un ouléma fanatique, demandant au Divan la tête d’un renégat; aurais-je enfin toutes les ressources du Chitan le lapidé , que je ne pourrais refuser de me rendre à l’évidence de l’argument. Oui , les versets de l’Évangile par lesquels le Messie s’est déclaré Dieu, sont authentiques.
Müphti. Logique et éloquence.
Dziri. Ce n’est que l’expression de la conviction, sortant de la poitrine de l’Algérien.
Prêtre. Au dziri, la palme de l’éloquence; mais je ne lui céderai pas celle de la franchise. Je n’attends, pour lui en donner à mou tour un éclatant témoignage, que la citation des versets du Coran, annoncés par le secrétaire contre la divinité de Jésus; à lui, salut!