DEUXIÈME PARTIE
Lorsque sa voiture approcha de la gare, ung crainte pinça Fresneaux, en plein cœur : si cetlc femme ne venait point?...
En une minute, il s'imagina dix romans, tous désillusionnants ou cruels à son amour-propre. Celle (( madame Weber », voilà qu'il y songeait, ce pouvait être simplement une curieuse, récemment arrivée à Paris, une recrue nouvelle du monde ou du demi-monde cosmopolites, une indépendante enfin, qui n'avait pu, l'annonce l'intriguant, se retenir d'allei* voir, at home, l'excentrique voyageur. Ou bien,
plutôt, des amis, des amies, la lui avaient dépêchée pour le mystifier... Et l'absurdité de telles suppositions, démenties par tous ses souvenirs, le frappant avant qu'il ne se les formulât jusqu'au bout, il n'en rechutait joas moins à ce doute peureux : — si elle allait ne point venir .►*...
D'abord, il s'injuria pour cet émoi banal; mais le coupé ne s'était pas encore arrêté qu'il exulta : ne lui rendait-elle pas, cette transe puérile, les candides heures qu'il croyait à jamais mortes? et ses premiers essais d'amour, etl'impatiente fièvre, si bête, des jeunes rendezvous?...
Leste, il sauta sur le trottoir. Déjà ses yeux fouillaient la cohue dans les salles. Sa passagère, évidemment, ne pouvait arriver en avance; pourtant, ill'espérait, malgré lui. Enfin, devant le guichet des bagages, Pierre et sa femme lui apparurent, et, tout de suite, il remarqua que Louise portait un sac, un nécessaire, trop élégants pour appartenir à cette brave fille. Son pouls s'accéléra violemment : — Germaine devait être arrivée !
— Les bagages de Monsieur et Madame sont enregistrés, annonçait le domestique,
flegmatique. Madame est dans la salle d'attente...
Il tressaillit.
(( Monsieur et Madame!... » Certes, il se les était entendu dire, ces trois mots, tant et tant de fois, mais toujours hors de son home clos, jamais enfin par ce serviteur ancien, gardien bien dressé de sa liberté égoïste. Aussi, durant le visa des tickets, à l'entrée du couloir menant aux salles d'attente, ruminait-il, railleur, avec un vague effroi, l'aisance du fait accompli, le naturel de ce si facile changement d'existence, la complicité des choses et des gens. Mais alors il aperçut de loin M"* Weber, debout devant la cheminée ; et la si jolie silhouette de la jeune femme, en sa pose de frileuse, la grâce de son image, l'enveloppement discret de son manteau, le piquant mystère de sa voilette, dix détails, fuyants et fins, se photographièrent en lui, réels, ineffaçables. '
Car, à cette minute, tout en piétinant d'impatience, tenté d'être brutal et de pousser devant lui la bande d'Anglais qui le séparait encore d'elle, il ne pouvait s'empêcher de se rappeler un de ses rêves d'étudiant pauvre, un rêve caressé dans cette même Qare, dix ans plus tôt,
quand attendant quelque triste convoi de banlieue, il contemplait l'exode des couples amoureux vers Nice, la mer et l'Italie. Seuls, il les remarquait, ceux-là, parmi les voyageurs des trains de luxe menant aux pays du soleil, et il entretenait la chimérique imagination d'une fuite pareille à réaliser quelque jour. Depuis. . . Ah! depuis!... Il les avait connues, ces évasions : des échappées vers la roulette ou le tir aux pigeons de Monaco, non vers l'amour! Et ce soir, elle lui tombait, la douceur de ses anciens châteaux en Espagne ! . . . Combien inattendue!... Lorsqu'il salua l'inconnue bienfaisante, un bonheur se lisait dans ses yeux. Par deux fois, elle venait de lui rendre le printemps de ses émotions, le reflet de sa vie antérieure. L'amour demeurant impossible, il se sentit lui devoir au moins l'hommage d'une gratitude délicate.
A son sourire, cependant, elle répondait par un pareil sourire, si vite, si franchement éclos à l'appel du sien, qu'il la devina désireuse avant tout de bien établir, en l'antidatant, la comédie de leur association. Son : (( Couvrez-vous donc, je vous prie, » revêtait des intonations amicalement famihères, encore qu'il déçût, par le froid
petit salut dont il s'accompagnait, l'espoir d'une intimité trop immédiate. Enfin, sa main tendue, d'un geste un peu sec, de mode anglo-saxonne, disait un bon garçonnisme voulu.
Cette main, il la serra légèrement. Il ressentait un vrai plaisir à tâcher de muettement satisfaire son énigmatique compagne, sans perdre son sang-froid, et en entrant consciemment dans son rôle, en acteur consommé.
Tandis qu'il la conduisait au wagon, l'évocation l'effleura même d'une scène de théâtre salonnier jouée jadis, tout jadis, avec la bellesœur du petit de Juilly, baronne d'opérette, d'ailleurs vraiment bien née, dont l'insignifiance intellectuelle, l'anglomanie et les folies de jeune animal pas élevé du tout, lui justifiaient — aujourd'hui, mais, alors ! — les ordinaires sottises des gazetiers et des « psychologues », genre Villeroy, consacrant leurs études au <( monde » — avec un grand M. ! . . Flirt exquis ! Puis intervenait un paravent derrière lequel, un soir, en se grimant, l'oreille dressée a son nom, il la surprenait excitant la « blague» ambiante, féroce, et si vulgairement I Un paravent!... La vie les affectionnait parfois, ces ficelles d'un théâtre suranné 1... Le jour même.
il trouvaille moyen d'être rappelé à Paris par dépêche, et il méditait des vengeances, le naïf I Ensuite, des mois avaient passé, le faisant sinon homme, du moins « clubman! » le gaufrant parisien au moule du boulevard! Il prêtait de l'argent à ce hrave de Juilly, acceptait ses « tuyaux )) de course et d'alcôve, l'amusait avec l'excuse de s'en amuser à son tour, puis devenu l'amant de sa belle-sœur, l'intriguait, des soirs, en refusant quelque a fête » et, pour s'excuser, employait l'inefl'able argot du jeune homme : « Impossible, cher, j'attends mon veau mystérieux ! »
Et voilà! Celle-ci, cette Germaine, il l'aurait comme la petite baronne, miais il n'avait pas à se venger. Alors, pourquoi la rabaisser? Qui fût-elle, elle valait mieux, moins méprisable!
Si jolie d'abord! si en dedans!... Peu de voyageurs la regardaient, mais du respect s'avouait en l'admiration de ceux-là. Eh oui! Elle était sienne. Il la posséderait... Seulement, il n'y voulait point penser. Ses indigestions des jours précédents lui rendraient du moins le service de le maintenir calme, la tête seule en éveil. Il ne la désirait point, à cette minute. Donc, il pourrait savourer l'aventure, — l'aven-
lure si neuve! Il pourrait s'abreuver de romanesque, s'illusionner un bon bout de temps. Après ?. . . Après, il lui resterait un original souvenir à revivre, des sensations neuves h se remémorer! La préface, aussi bien, était pour excuser la vulgarité trop prévue du roman !
Ils arrivaient à leur compartiment oii Pierre et Louise disposaient leurs petits bagages, et devant lequel il dut s'excuser de n'avoir pu, le départ décidé si vite, trouver mieux qu'un coupé-lit. Sans doute devait-elle haïr les promiscuités du sleeping.»^... Mais Germaine eut un geste d'indifférence à ces choses. La face figée, /elle regardait un des fauteuils-couchettes déjà paré pour la nuit, ses oreillers en place. On aurait dit un vrai lit dans une chambre à coucher véritable. Fresneaux, de son côté, le remarquait, et devant ces blancheurs de linge, devant cette intimité du décor, une confuse pudeur l'empêcha d'inviter la voyageuse à monter tout de suite, sous l'œil des passants, avant enfin que les deux domestiques eussent regagné leur wagon.
— Nous avons quelques minutes encore :
vous plaît-il de marcher un peu.^^. . .
Son bras offert, il la sentait contre lui pouç
la première fois, devinait sa chair, aspirait son parfum. Elle ne pesait point, pourtant ajDpuyée ; et sa marche souple rythmait derrière elle un sourd frou-frou. A la devanture de la bibliothèque, sur son invitation à choisir des journaux, elle prit Y Illustration et le Graphie.
Un moment, ils causèrent des livres nouveaux pressés à l'étalage ; elle avait lu déjà les plus marquants, les jugeait d'un mot, avec le goût qu'il avait observé en elle, le malin, à propos d'art. Ensuite, très banalement, et pour dire quelque chose, ils parlèrent de chemins de fer, se citant l'un à l'autre des lignes étrangères, mieux organisées. «D'où est-elle.^*» se demanda-t-il encore, et il cherchait une formule de question quand elle déclara : « Nous ne connaissons pas ces progrès en France ! » savouant ainsi Française, ou du moins natura- Hsée.
L'appel : « En voiture ! » soulageait les impatiences de Fresneaux. Durant l'ascension des marchepieds, il découvrit les chevilles de la jeune femme, et, sur un coin de bas, des volants de jupons. A cette indication de la jambe, à ces dessous entrevus, il la retrouvait de race, bien faite, suprêmement élégante, et une petite
fièvre dont il voulut sourire, — ravi dans le fond de rester féministe, d'éprouver encore, et toujours, à l'approche de la femme, et plus raQlné qu'à ses débuts, un trouble j^resque attendri, une curiosité heureuse, le délicieux émoi d'un fervent Introïbo, — lui faisait les mains maladroites, pendant qu'il la débarrassait de son manteau.
Tête nue, en taille, Germaine se révélait telle qu'il l'avait imaginée, de port superbe, la gorge basse un peu, harmonieuse de mouvements et, sous sa grâce, pleine de vie, pleine de force. Cette découverte, il la lui communiqua, mais avec des mots d'artiste, avec la technique qu'elle-même avait employée pour admirer ses bronzes et ses marbres dans le hall. Doucement elle leva les épaules, ne répondant point; son sourire seul la disait contente de la forme de l'hommage.
De ses bagages, durant que s'ébranlait le train, elle tirait un cache -poussière, une écharpe de dentelle. En un clin d'œil, elle se transforma, vêtue et coiffée pour la nuit. Il l'aidait, la trouvant plus jolie encore, et déjà plus à lui, l'ample vêtement jouant le peignoir. A son tour il ouvrait son nécessaire, installait
sur une tablette, devant la voyageuse, une boîte de raisin, des bonbons, et démasquait enfm des bottes de fleurs rares cachées jusque-là dans le fdet. A leur vue, elle battit des mains comme une enfant, et, son merci ne traduisant pas une joie feinte, Fresneaux goûta le petit ij^-isson si doux qu'éprouvent certains êtres à donner aux autres de la joie, le petit frisson, jugeait-il, que procure toute création. Analyste et rêveur, il n'était ni poète, ni romancier; dilettante, il ne peignait ni ne composait : mais créer du bonheur n'est-ce pas produire la jjIus rare des œuvres?. . .
Seulement pourquoi l'offre — au fond si banalement normale — de ces fleurs la remuaitelle ainsi.»^ Eveillait-il des souvenirs.»'... ka rassurait-il par cet indice sur la façon dont il entendait jouer son rôle .»*... Ou bien lui procurait-il l'illusion dont, l'instant d'avant, il se berçait lui-même... l'illusion d'une tendresse entre eux et d'un voyage d'amour.!'...
Il ne put se répondre et ne s'en préoccupa point autrement. Comme elle picorait quelques grains de raisin, les fleurs restées sur ses genoux, voilà qu'il trouvait à Germaine, et à leur aventure, des parentés avec ces orchidées» avec
ces fruits. En ce soir glacial de février, dans la course folle du train, est-ce que la femme, leurs noces impromptues mais platoniques, les corolles, les grappes, ces productions de toutes les serres, n'étaient pas adorablement absurdes, per versement artificielles, donc exquises?. . .
Elle ouvrait les journaux, pour voir les gravures ; il s'assit auprès d'elle et, leurs bustes se touchant presque, il humait à nouveau le discret parfum de ses cheveux, mais il chassa la tentation d'enlacer sa taille. Cette caresse, dont le souhait en lui demeurait chaste, sans doute la prendrait-elle pour un rappel de ses droits, et peut-être souffrirait-elle qu'il la traitât si vite comme une des filles dont chez lui tantôt elle avait découvert les portraits. . .
De ce moment il ne réfléchit plus, la jDcnsée lasse, et résolu à vivre son rêve original sans plus se regarder le vivre. S'en remettant des choses au hasard, il ne s'étonna plus d'être auprès de Germaine, se persuada la connaître, et à mesure qu'il se retrouvait à l'aise, sa voix, son attitude, ses prévenances redevenues naturelles, il la remarqua plus détendue elle aussi, plus généreuse du regard clair de ses grands yeux.
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Elle parlait enfin davantage, la phrase libre, les mots à la débandade, comme dans les conversations familières, entre époux ou amants restés seuls au foyer, leurs invités partis. Tout haut, elle lisait la légende des images, les commentait, jamais inintelligemment. Dans Yllhistration, des dessins de Renouard sur l'Armée du Salut la firent gaiement sourire, puis raconter une anecdote, et cette fugitive gaieté transfigurant son masque mélancolique, lui prêtait une beauté nouvelle. Les dessins du Graphie lui suggéraient ensuite sur les mœurs britanniques des observations fines et justes, mais Fresneaux ne s'émerveillait plus de constater chez elle un cerveau bien nourri, un don sérieux d'observation. 11 notait sa prononciation pure, se réconciliait avec l'anglais que mettait en musique cette bouche de femme. A vue de texte sa passagère traduisait, et il se demandait si, décidé- ^ment, elle n'était pas anglo-saxonne, quand, au feuillet suivant, leurs yeux tombèrent sur des fac-similé d'autographes. La se trouvaient reproduits des billets du prince de Bismarck et de M. de Giers, de l'allemand et du russe, qu'elle lut en français couramment, sans y faire attention; l'air pressé de finir pour passer aux autres
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pages et a de plus intéressantes choses. Quelque chose cingla Fresneaux. Une méfiance le roidit, une peur presque , mais , prêt à s'exclamer devant ce don polyglotte, il se retint à temps. Subitement, il songeait que si simple, si peu prétentieuse, peut-être se croyait-elle à présent connue de lui? Evidemment, cetie femme ne s'imaginait point qu'il se fût, le matin, borné à suivre sa voiture des yeux!... Mais alors...
Alors?... Alors, qui fût-elle, ce serait encore plus drôle : voilà tout ! Et, content, il revint aux illustrations se bercer de la voix de Germaine.
La dernière feuille achevée, un silence tombait sur eux, qu'elle rompit en se levant pour déposer les journaux dans le filet. Avant qu'elle se rassît, n'ayant plus de prétexte à rester si près d'elle, à son tour il se dressa.
— Pourquoi ne fuïnez-vous pas?... Si. si! fumez donc, je vous prie. Je ne déteste pas l'odeur de la cigarette.
Elle l'interrogeait en même temps sur l'itinéraire qu'il comptait suivre avec son yacht.
— Mais nous irons où vous voudrez, Germaine...
Il s'arrêta court, stupéfait de l'avoir appelée par son prénom, d'avoir pensé tout* haut, et
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devant son paie sourire, craignant encore de l'avoir blessée.
— Je vous demande pardon, mais peut-être vaudrait-il mieux, chère madame. . . Weber. . .
Elle l'interrompit :
— Vous avez raison : je crois préférable que vous m'appeliez Germaine, et qu'à bord, je n'aie pas l'air d'une nouvelle venue dans votre vie...
Dans un grand trouble il s'inclina, honteux de sa méfiance l'instant d'avant. La voix de la jeune femme lui avait semblé singulière, et sourde d'une émotion mal contenue. Plus que jamais, il aurait voulu la questionner, savoir quelle peine la jetait à l'exil de ce voyage, à ce • sacrifice d'elle-même. Des pitiés le pénétrèrent, et du respect, pour le deuil moral dont il avait maintenant la nette perception. Mais ce lui fut une douceur de penser qu'il pourrait du moins payer sa dette de reconnaissance au hasard en se montrant conij^atissant et tendre à cette tristesse inconnue. Déjà, dans son absence de désirs, impossible toute jalousie, il se traçait son rôle. La fatuité qu'il eut alors de son bon cœur lui fit prendre d'un élan la main de Germaine, une main gantée qu'il baisa.
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— Oui, nous irons oii vous voudrez, rcprenait-il pour la tirer de sa songerie. J'avais projeté de voir l'Inde, la' Chine, le Japon. Qu'en dites-vous .►^
— Oh! moi, fit-elle, comme il vous plaira! Et elle ajouta, se parlant à elle-même : Any luhere. . . ont of the luorkll. . .
— N'importe où, hors du monde.^^... traduisait-il tout haut.
Son ton interrogeait, mais il se reprocha sa curiosité indiscrète, et des vers de Baudelaire lui vinrent aux lèvres, l'Invitation au voyage, qu'il fredonna sur un air de RoUinat.
Aussitôt elle parla musique. Leur tranquille conversation tombait, quelconque, à la conversation de salon.
Après un arrêt bref, le rapide repartait dans la nuit. Des heures avaient coulé.
— Désirez-vous vous reposer.^^ demanda Fresneaux.
Pour la laisser libre, il feignait de fumer à la portière. Cinq minutes après, quand, ne l'entendant plus marcher, il se retourna, elle était étendue sur la couchette. Alors il étala son
manteau sur elle, enveloppa ses pieds dans une couverture, la borda.
— Voulez-vous que je tire l'écran sur la lampe ?
— Non... non... merci..
Cependant il abaissa le petit store bleu, mais d'un coté seulement, de manière à lui éviter à la fois la sensation de l'obscurité dans sa solitude près de lui, et la cuisson de la lumière aux yeux.
— Je vous remercie, fit-elle.
Et la douceur de ces trois mots enveloppa le jeune homme d'une caresse durant qu'il se couchait à son tour.
— Etes-vous bien.î^ n'auriez-vous pas voulu pour dormir...
Elle l'interrompit encore :
— Non, je dors très bien toute habillée... Je vous ai dit que j'avais l'habitude du voyage : je ne suis pas encombrante... Je me trouve on ne peut mieux, et je vais parfaitement reposer.
Il prit la main qu'elle lui tendait comme pour s'excuser du ton un peu impatient de sa réponse.
— Bonsoir, Germaine 1
— Bonsoir. . . Henri !
A son tour elle lui donnait son prénom, lui rendait la familiarité de son appel. Sa voix sonnait plus grave. Et il pensait qu'elle était à sa discrétion.
Elle avait fermé les yeux, le visage tourné vers lui. Elle semblait déjà dormir. La dentelle bâillant sur sa joue, son oreille se devinait à la gouttelette de lait d'une minuscule perle. Longuement il admira le profd de la jeune femme, puis il essaya de la deviner toute, sous l'enveloppement de la couverture ; mais ses curiosités masculines lui parurent vite trop vulgaires en cette fantasque aventure. Il les chassa. Pourquoi gâter l'inattendu .^^ pourquoi si vite rechuter à la conclusion coutumière.^^...
Aussi bien, la vue de la dormeuse, mystérieuse encore dans le sommeil avec son souflle égal et ses lèvres closes, parlait à son imagination seule. Appuyé sur un coude et silencieux, il ne tenta plus que de pénétrer l'énigme de ses traits, de deviner le roman de sa présence en ce wagon. De nouvelles hypothèses se présentèrent qu'il dédaigna de discuter pour évoquer le son de sa voix tout à l'heure, quand elle l'avait prié de la nommer : Germaine, afin
de n'avoir point l'air, à bord de La Liane, (( d'une nouvelle venue dans sa vie. »
De quel Ion elle lui avait dit ça! Et qu'il devait y avoir en elle de douleur ancienne remuée ! . . . (( Germaine » ! . . . Elle avait aimé, elle aimait encore et, sûrement, n'était plus aimée pour avoir ces lèvres tristes, cette lassitude indifférente! « Aiiy where out of the worldl... » Pauvre femme !
Alors, sans y penser, Fresneaux se j)encha vers elle, et toute sa sincère pilié, tout son bonheur aussi sous la bonne fortune de cet anormal épisode en sa vie ennuyée, passèrent dans le baiser dont il elïïeura les cheveux de ^fme Weber.
Elle n'avait pas bougé. Lentement il se coucha, travaillé par un doute subit. « Qui sait.»^ monologuait-il, qui sait?.,. Elle me trouve stupide, peut-être!... » Tout de suite il leva les épaules : qu'importait.^..
Et il s'efforça de lire en lui-même, jusqu'à ce que des détails l'arrêtassent : la revie d'impressions fugaces, la résurrection de certaines minutes spécialement enregistrées parmi tant d'autres ; et des craintes encore coupaient son analyse. C'était, à leur façon, leur nuit de
noces, - — celle dont dépend l'avenir d'un couple... Que pensait-elle.»^
Pour la revoir, il se souleva et surprit ses grands yeux posés sur lui, ses yeux profonds. Ils ne le raillaient point ; à leur tour, ils cherchaient à le pénétrer ; et il remarqua combien elle était peu femme. Car, surprise, elle n'abaissait pas le regard, dédaignait de paraître s'être éveillée sous un cahot et de simuler un retour au sommeil. Seulement, le devinant inquiet, elle lui souriait, d'un bon sourire reconnaissant, plutôt issu des prunelles que de l'éclosion des lèvres. Ensuite elle désentortilla son bras, retendit, et Fresneaux sentit l'imperceptible caresse de deux doigts gantés l'invitant à dormir en frôlant ses paupières.
Quand il les souleva, Germaine avait caché sa tête au creux de son coude. Il crut, le cœur étreint, l'entendre pleurer, l'épia, et à son silence, à son immobilité, conclut qu'il s'était trompé. . . Ou bien elle avait rêvé. , .
Déjà, dans le roulis berceur du train, il recommençait à dérouler ses récentes sensations, se trouvait sot et tendre, et s'interrompait pour prévoir le réveil. Sans faute, il se lèverait avant elle et demanderait à l'eau fraîche, puis aux
ressources de la toilette, la réparation de sa nuit mauvaise...
— Oui, fit-il, sot et tendre, romanesque et naïf! Ave&cela, de puériles préoccupations de bellâtre ! . . .
Et sur un dernier regard vers Germaine, sa pitié revenue, Fresneaux se déclarait qu'il ne voudrait point être autrement.
M"'" Weber s'éveillait.
D'abord elle élira son buste, les bras en l'air, et, dans une paresse, ses pieds n'arrivaient point à se délorliller du plaid et du manteau jetés sur elle. Son capuchon avait glissé, entraînant des épingles d'écaillé. Ses cheveux, sous la caresse du premier soleil, blondissaient par places. Sur le front seul, ils gardaient leur couleur noisette, la chaude pâleur de la peau, le long de l'oreille et du cou, assombrissant leurs mèches folles...
Ensuite, elle se frotta les yeux, puis, d'un coup, se reprit.
Souple, elle était debout déjà, mais, quand elle eut débarrassé d'un tour de main et réenfoncé son lit dans la muraille, elle aperçut, au seuil du lavabo, son compagnon de route qui la contemplait.
Un ravissement venait d'immobiliserThomme à la découvrir si jolie. Le teint mat de sa passagère ne trahissait rien de la nuit fatigante. Sous la savoureuse fraîcheur de l'épiderme, un peu de rose seulement demeurait à sa joue droite, celle qui reposait sur l'oreiller tantôt, durant son dernier essai de sommeil ; et sa tranquille beauté triomphait, jeune et saine.
L'épreuve de cette insomnie, par le cabotage del'express, aucune femme, pensait Fresneaux. ne l'aurait aussi bien supportée ! Sa joie aussitôt lui soufflant des douceurs fraternelles, le besoin d'être reconnaissant à ce nouveau bonheur, il sut la rassurer tout en se montrant tendre. Les gracieusetés de ses prévenances se nuançaient délicatement, le disaient ami, rien qu'ami, et, sans galanterie banale, bannissaient du nouveau tête-à-tête la gêne qu'il avait vue poindre dans le premier regard de M™^ Weber.
En causant enfm, il avait transporté la valise de la voyageuse dans le cabinet de toilette.
Sans attendre qu'elle le quittât, il se mit à la portière.
Le long du train, dans la fête d'une aube lumineuse, courait un paysage à la sanguine. Peu à peu, sous le réconfort du soleil, sous la pureté d'un ciel déjà presque provençal, la fraîcheur du vent fouetta Fresneaux de la fièvre heureuse, de la joie physique, de l'instinctive ardeur à vivre baignant la radieuse campagne par cette matinée de fin d'hiver, à l'heure exquise dont l'éveil en toute saison semble être le printemps du jour. Et quand il se retourna, ce lui devint une autre jouissance, la vue du compartiment oii tramaient des objets féminins, le chapeau, les gants, la voilette, le manteau...
Des étoffes montait une senteur d'iris ; plus loin, les fleurs moribondes odoraient encore, vaguement. Des épingles à cheveux, un mouchoir restaient sur le fauteuil ; et du cabinet de toilette venait une chanson d'eau, parmi des tintements de flacons, des frou-frous de jupes, avec un parfum encore, celui-ci discret, subtil, et tant suggestif, parfum de parfum, — muguet.^ héliotrope.^^ pomme sauvage.^'... — et parfum de chair : le cou, la gorge, les épaules. . .
go PASSAGÈRE
riialeine d'une peau moite frissonnant à présent aux baisers de l'éponge. ^
Glacée, plufe blanche dans l'ébouriflement des dentelles, appelant la chaleur de lèvres amoureuses, voilà qu'il se la figurait, cette peau, dans un trouble subit ; et ses lèvres se tendaient vers elle dans le vide... Mais ce désir matinal, ce rappel de ses sens oubliés, il les refréna, sans peine.
Sa cigarette allumée, il se contraignait froidement à des brutalités imaginaires, déshabillait en pensée sa voisine, l'étreignait, afin de retomber ainsi à sa résolution de la veille.
Pourquoi donc en effet si tôt.»^ se disait-il encore. Pourquoi si vite.»^... Après le premier spasme, sa curiosité serait morte. Alors, pour peu qu'elle le désillusionnât, — trop passive en l'humiliation d'un involontaire abandon, ou bien lui révélant une imperfection physique, un défaut de sa beauté, — sans doute la mépriserait-il.. Et elle lui pèserait, comme elles lui avaient pesé, toutes! Comédienne 'ou bien résignée, il la trouverait pareille aux autres, ne songerait plus qu'à la débarquer. . .
Maintenant, au contraire, elle l'intéressait, parlait à ses rêves, l'intriguait même ; il pou-
vait arranger à sa guise le mystère qui F entourait encore, réaliser en elle des types autrefois souhaités, se donner enfin le régal de la pénétrer en la consolant. Ce lui avait été si doux, la veille, de la plaindre ! . . . Il ne la plaindrait plus dès qu'il l'aurait possédée.
Ou bien, se jugeant trop sentimental, tremblant à l'idée de se découvrir dupe — et de ne plus pouvoir l'être, — il se forçait à des considérations d'un plus étroit égoïsme, se représentait par exemple sa croisière gâtée .
Une minute, il revécut ainsi sa dernière traversée à bord de La Liane, repassa par ses agace ments, frissonna rétrospectivement au souvenir de sa lamentable solitude. Avec quelle ardeur l'appelait-il, trois mois plus tôt, la compagne intelligente et discrète, l'amie familière et douce ! Sans doute, il la désirait belle, mais d'une beauté d'objet d'art. A ce moment, ce qu'il apjDelait c'était la femme dont la voix, la robe, la silhouette, la musique pourraient, en incarnant l'âme de la mer et du navire, distraire sa vie sans jDcnsers. C'est vaguement qu'il rêvait à ses caresses, et certes il l'évoquait moins durant ses insomnies dans sa cabine que sur le pont du yacht, en la tendresse éLoilée des nuits
méridionales. Un profil perdu, de la lune filtrant de la tente sur une nuque, ou sur un bras nu passé dans un hauban, le chant de paroles rares, berceuses comme l'écho du dernier lied issu de son piano : ce fuyant et symbolique tableau ne synthétisait-il pas en son clair-obscur ses plus précieuses chimères?...
Eh bien! celte compagne, cette amie, il la tenait à cette heure ! Non pas précisément telle qu'il se la bâtissait l'autre mois, mais si exquise, et dépassant ses plus ambitieux espoirs!... Ce qu'il attendait d'elle, elle le comprendrait. Docile, elle le lui apporterait, car cette tâche ne déplairait point à sa mélancolie, ne répugnerait pas à ses délicatesses, car enfin elle lui devrait de la gratitude pour sa tendresse sans exigences, — pour sa pitié sans questions...
PASSAGÈRE f;3
Ilï
— Permettez-moi, Germaine, de vous présenter les officiers du yacht. . . de bons marins. . . de non moins bons amis ! . . .
Les uns après les autres, avec un mot aimable pour chacun, affectueux pour le docteur, il les nommait, et la jeune femme, d'après ce mot, composait son salut, son sourire, sa poignée de main, si vraiment grande dame, si j^arfaite de grâce, de naturel, de tact, qu'en la présentant à son tour, il perdait conscience du mensonge obligatoire :
— Madame Germaine Weber... une amie d'enfance... qui nous fait l'honneur d'être notre passagère,..
Les officiers s'inclinaient de nouveau ; Verton souhaitait la Lienvenue à la place d'iiarden qui balbutiait; puis le couple quittait la coupée, et, sur le pont, le yachtsman sentait la voyageuse s'abandonner à son bras, la devinait contente.
A cette heure, sous un ciel estival, le mistral tombé, la rade n'avait point une ride ; et fier de son grand pavois, ses pavillons déployés, son équipage en grande tenue, le bâtiment associait ses coquetteries polychromes, son élégante finesse, son charme d'artificielle création à l'apothéose lumineuse dont vibraient le paysage et la mer...
— Ah! c'est beau! fit Germaine, simplement.
— Oui, c'est beau. La rade de Toulon vaut presque le golfe deNaples...Mais laissez-moi, je vous prie, vous installer : vous devez être lasse.
Elle ne se pressait pas cependant, s'arrêtait devant la «descente» menant au salon, lente à s'arracher à la contemplation des choses, — lente à lâcher peut-être un songe intérieur. Et quand elle posa le pied sur les marches, son sourire était mort.
A ses côtés, chemin faisant, il tentait de décliiflier la muette pensée de ses yeux chan-
géants : elle demeura close. Pressant aussitôt la visite des salons, il ouvrit une porte :
— Votre appartement I . . .
Dans l'adorable pièce, seuls, deux hublots de cristal trahissaient la mer ambiante. Mi-chinois, mi-japonais, l'ameublement s'accommodait à la vie et aux habitudes européennes, sans que, depuis les kakémonos tapissant les murs jusqu'au lit de milieu, le moindre détail occidental jurât avec le pur décor, sans qu'on devinât non plus l'arrimage le garantissant du roulis. On aurait dit cette pièce une annexe du cher logis 011, la veille, il recevait sa future passagère ; et si loin, si loin de la mer ! recueillie si intimement ! Les broderies fantastiques du plafond, l'éventail de soie qui, couvert d'énormes chrysanthèmes et de paons, s'éployait en dais à la tête du lit, éclairaient la chambre de reflets chatoyants, d'une musique de couleurs.
jY£me Weber n'eut pas le temps de trouver une formule admiratrice .
— Le cabinet de toilette. . .
Ici triomphaient l'Europe, son confort et son luxe. Argent, ivoire, marbre et carreaux de faïence: les glaces ne reflétaient que clartés jeunes, n'évoquaient que la symphonie des
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blancheurs de linge et de chair de femme dont elles s'empliraient à l'heure du bain. La visiteuse ne remarqua pas tout de suite la note d'art original que l'orfèvrerie de la toilette, les ciselures des cadres, l'ornementation des murs, le dessin de la baignoire, des tables et des sièges, mêlaient à la coquetterie raffinée de cet intérieur, à l'ingéniosité de son aménagement. Fresneaux d'ailleurs ne lui laissa point étudier son œuvre. Elle aurait le temps, pensait-il, d'y voirie fruit de collaboration des divers hommes qu'il prétendait être : l'artiste épris de tous les beaux, le délicat égoïste amant du confortable jusqu'à la manie, le voluptueux enfin et dévot de la Femme 1 . . .
11 se dirigeait vers la porte, appelait Louise, lui commandait de se mettre aux ordres de ]\jme Weber, lui indiquait les boutons commandant les sonnettes et la lumière électrique, puis vérifiait avec elle les fermetures des portes et des hublots avec la visible sollicitude d'un maître de maison préoccupé du bien-être de son hôte...
— Au surplus, ma fille, votre mari vous renseignera... Faites-vous montrer votre chambre... Elle est tout à côté, à proximité de
l'apparlement de Madame... Et puis, si vous étiez embarrassée, si votre maîtresse n'arrivait point à s'installer tout à fait bien, vous n'avez qu'à frapper chez moi. Ici, tenez...
Lestement il traversa le couloir partageant l'arrière du navire, désigna son home, dont la porte s'ouvrait en face du logement de Germaine, et revint sur ses pas afin de saluer sa passagère. Mais elle avait suivi la femme de chambre. Elle regardait le couloir, — la porte.
— A tout à l'heure! lui dit-il, nous luncherons vite afin de partir avant le coucher du soleil et d'assister à l'appareillage.
Elle ne répondit 23as. Seulement, elle lui tendit la main, une main qui serrait la sienne fermement, d'une étreinte presque masculine, et le regard qu'elle plongeait en lui n'avait plus de tristesse, la transfigurait.
La joie qui l'envahit alors, Fresneaux l'emporta. Rentré chez lui, longtemps il s'oubliait les bras ballants, l'œil dans le vide, ne s'éveillant que pour s'étonner d'être ainsi remué.
Qu'avait-elle, voyons, cette femme, pour l'émouvoir de la sorte.»^... La veille, il ne la
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connaissait point!... A présent encore, il ne savait rien d'elle. Il n'avait pas même baisé son ongle. . . Et pourtant. . .
Il secoua la tête.
Pour ne pas s'avouer son impuissance à lire en lui-même, ou sa peur d'y casser d'imprécises espérances, il se persuadait d'une complicité du hasard et de sa volonté.
— En travaillant jusqu'à l'aube, oui, monsieur, il serait possible de partir demain de bonne heure...
— Eh bien, faites le nécessaire : au jour, nous essaierons la machine en rade... Et ne vous désespérez plus. Que diable! nous ne portons pas la poste !
— C'est vrai, monsieur, mais c'est bien de la guigne!... La passagère aura triste opinion de nous...
Fresneaux ne put s'empêcher de rire. Ironiquement, il se souvenait des inutiles colères auxquelles il se laissait aller, trois mois avant.
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lorsqu'un accroc quelconque, avarie, gros temps, marée, formalités bureaucratiques au . Consulat, à la Douane, ou bien à la Santé, retardaient ses appareillages. Saj)atience d'à présent, son humeur égale, ne devait-il pas les attribuer à la présence de Germaine ? Voilà que la réalisation de son rêve le rendait indulgent aux hommes et aux choses ! Tantôt, Toulon lui en avait paru délicieux ! . . . Devant les merveilleuses cariatides du Puget soutenant le balcon de la mairie sur le Carré du Port, Germaine avait un si joli arrêt, et ensuite, un si joli geste pour se protéger les yeux du soleil ! . . . Et lui, du C0UJ3, il n'avait pas pensé à sortir ses indignations habituelles contre les restaurations des architectes communaux. Elle admirait les Puget: il l'admirait, elle !
Mais ce mécanicien que préoccupait l'opinion de sa passagère!... Aussi bien, n'était-il pas le seul. L'état-major, l'équipage lui-même semblaient visiblement impressionnés, dans un pareil souci de plaire à- l'arrivante. N'avait-il pas entendu, l'instant d'avant, Mauricet, le second, commander au maître d'hôtel de rapporter des fleurs en allant à terre .^^... Et Verton qui ne s'était pas déshabillé ! Sanglé, comme à
l'heure de la présentation, dans sa redingote (( numéro un », il oubliait sa pipe!... C'était aussi des propos surpris, deux matelots s' entre tenant de M""" Weber :
— As-tu vu la femme du patron ?...
L'un la dépeignait, un naïf enthousiasme dans son admiration respectueuse; l'autre, tout fier d'avoir porté les malles de la voyageuse, s'étendait sur le gentil merci dont elle l'avait gratifié.
Fresneaux appela le maître et commanda qu'on servît aux deux bordées le dîner du dimanche avec la double ration de vin. Son intime joie voulait de la joie autour d'elle. Ace moment, comme pour le payer, pensa-t-il, de son égoïste bonté, Germaine parut. Durant qu'elle grimj)ait à la passerelle, une absence d'embarras et de minauderie la montrait familière avec la vie maritime, telle une Anglaise fidèle du yachting. Une grâce d'ailleurs demeurait en son aisance ; ses souples mouvements n'avaient rien d'hommasse ; elle restait très femme, plus désirable seulement peut-être, et plus étrangement jolie, dans son costume de bord, la jupe de molleton bleu tout unie, droite et courte, la jaquette de même drap, entrouverte
sur un gilet blanc, ses cheveux haut relevés sous un chapeau de canotier enturbané de gaze, ses mains gantées de suède, et nul bijou sur elle.
Si le retard apporté au départ la contrariait. il ne put le savoir. Afin de consoler le chef mécanicien remonté sur la passerelle pour prendre un ordre auprès d'Harden, elle trouvait d'ingénieuses et charmantes paroles, puis dispensait autour d'elle, au cours de sa visite à travers le yacht, et l'aise et la bonne humeur. On eut dit qu'elle avait toujours habité La Liane, et, tout comme le médecin, le maître du bord se laissait aller à cette illusion.
L'accoutumance au bonheur, quoi! l'accoutumance que contractent si vite, par une sorte de protestation de l'instinct contre la vie, les êtres les moins familiarisés avec le bonheur ! . . . Ainsi jugea-t-il, ne se moquant que de la forme de son jugement, et tout heureux de la savourer, cette illusion, en l'accommodant avec sa philosophie. « Suis-je assez enfant, tout de même! » répétait-il, ravi d'ailleurs d'être enfant et de le sentir.
Le navire exploré, un lunch les réunit, auquel, du consentement de Germaine, il avait
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convié le docteur et le commandant, comme s'il avait craint de la voir changer dans le têteà-tête, de perdre le fruit de ce premier apprivoisement.
Cependant elle demeurait pareille, même ensuite, hors du bord. Le canot à vapeur les promenait tous deux autour de la rade, de la Seyne à Balaguier, de la Grosse-Tour à Saint-Mandrier et Tamaris. Et la jeune femme montrait une si visible joie, devant la mobilité des tableaux changeant à chaque cap, et toujours adorables, qu'il lui proposait de ne point hâter la marche de La Liane, de battre les bords de la Méditerranée avant de gagner l'Egypte.
Invraisemblablement bleue, la mer buvait le ciel. Près de Saint-Mandrier, à l'ombre des pinèdes, elle dormait sous une moire, et de la nuit semblait déjà tomber sur elle en des creux d'une froideur de laque. Devant Tamaris, moins profonde, elle s'éclairait, verdissait même à lécher la côte, comme si l'ombre des oliviers et des palmiers encadrant les villas avait déteint à sa surface. Par delà les Sablettes, par delà la ligne jaune paille d'une étroite plage, c'était, à gauche, le large, le grand large, un scintillement qui fuyait sous la déclinaison du soleil derrière le
cap Sicié. Une voile de pécheur passa, voile brune, et l'atmosphère était si claire qu'ils distinguaient un numéro écrit en gros chiffres sur la toile. Doucement elle entra dans la lumière vermeille et s'enflamma. Le vent la poussait plus fort. Sa flambée fut brève. Sur l'horizon, ce n'était plus qu'une larme de sang, qui peu à peu noircit, s'amoindrit, s'effaça, mourut.
Des yeux ils l'avaient escortée, puis, machinalement, une fois descendus à terre, ils l'avaient encore suivie dans leur marche parallèle. Sans savoir, sans penser, ils s'en allaient, eux aussi, vers la lumière.
L'eau les arrêta, clapotant à leurs j^ieds. Ils ne se parlaient plus, et le chuchotis de la mer caressait leur silence. Germaine contemplait l'espace, le ciel de corail, les dégradations des couleurs ; et il la contemplait.
Elle n'était plus énigmatique, tout amollie parle charme de cette minute, par le recueillement de leur solitude, par la douceur sans mélancolie que souflle en Provence l'approche du soir. A mesure que s'amincissait à l'horizon la ligne de paillettes où scintillait le dernier éclat du soleil, ses yeux s'attendrissaient; et c'était le flot baisant sa bottine qui lentement héritait
de la teinte acier trempé de ses prunelles, leur rendant en échange son bleu clair, presque violet, de tout à l'heure.
Et il ne cherchait plus à percer le rêve intérieur de sa compagne. Il la devinait, la souhaitait, sans pensée comme lui, béate sous la quiétude ambiante des choses, bercée de leur inconsciente tendresse, affranchie enfin de la Vie en une de ces haltes, en un de ces sommeils d'enfantrdont, en ses théories, l'exquisité si fuyante excusait chez l'homme et chez la femme leur éternel espoir d'être heureux.
Germaine frissonna. La brise fraîchissait sans doute. Il le lui dit, ses mains fraternelles s'inquiétant de l'épaisseur du molleton sur ses épaules. Ensuite ils s'en revinrent, le ciel rouge derrière eux, sur Six-Fours, et devant eux un autre ciel mauve et lilas, déchiqueté par les montagnes.
Parfois, une flaque, un rétrécissement du sentier, des ornières les forçaient à se séparer. Elle allait la première, et Fresneaux gardant sous sa manche la tiède sensation du bras qui s'y posait l'instant d'avant, n'avait jdIus que la
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préoccupation de l'y sentir revenir avant que sa chair se fût refroidie.
Près de l'appontement desservant les villas de Tanfaris, ils se suivaient ainsi, lorsque leur apparut un groupe d'officiers de marine tout prêts, eux aussi, à se rembarquer dans leur canot. Ils s'étaient arrêtés pour dire adieu aux hôtes d'une des villas. Il fallait passer entre eux, mais les marins ne parlaient déjà plus : — ils regardaient Germaine, Fresneaux se roidit. Avec cette insolence angoissée des timides « en représentation » , il répondit sèchement à leur salut, puis, tout à coup, hâtant le pas, rejoignit M""^ Weber, et, malgré qu'il leur restât dix mètres au plus à parcourir pour atteindre les planches et l'escalier au bas duquel était amarrée leur embarcation, il lui prit le bras, le reposa sur le sien en le serrant, violemment presque. '
Sous son regard surpris il baissait les yeux, et dans la chaloupe, assis près d'elle, il se taisait.
On démarra. La machine ronflait à peine qu'il se trouva stupide. Il se secoua, mais pour rechuter. Qu'allait-il lui proposer pour tuer les heures au sortir du restaurant.»^ D'abord, que
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serait-ce, ce restaurant? Où aller?,.. Il connaissait mal la ville... Par bonheur, à ce moment, comme la chaloupe obliquait pour faire route vers Toulon, Germaine, montrant la Seyne.lui demanda s'il ne préférerait point dînera bord? (( Pour elle, elle aimerait mieux regagner La Liane ... ï) Tout de suite il donna l'ordre au patron de rallier le yacht. Au restaurant, voilà qu'il y songeait, ils n'auraient plus été seuls Des uniformes partout, en ce port de guerre, en cette cité de soldats... On l'aurait encore regardée ! . . . Sur cette réflexion, sa maussaderie reparut, et il ne vit ni la rentrée des torpilleurs que sa passagère lui faisait aj)ercevoir courant autour d'eux, au ras de l'eau, pareils à d'énormes mais agiles tortues grises, ni l'escadre des cuirassés à bord desquels clairons, tambours et mousqueterie saluaient la rentrée des « couleurs».
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En tête-à-tête, ils avaient dîné, sous la tente del' arrière, et leur causerie languissait. L'ombre d'un domestique virait entre eux, une ombre portée, que la lumière électrique et la nappe blanche noircissaient étrangement.
De l'avant, il venait un tapage de forge, ki réparation d'une pièce de machine enfiévrant le bord, tandis que tintait sur la Seyne une sonnerie de cloche, la fermeture des ateliers. Des steamboats fdaient sur Toulon chargés d'ouvriers. Ensuite la rade se fit déserte et l'obscurité plus profonde. Des étoiles au ciel, des fanaux de navires sur la mer, scintillèrent dans
la nuit sans lune. Parfois, entre les coups plus rares sur l'enclume, des cris passaient, modulés longuement, qui disaient la prise de veille sur les navires de l'escadre et piquaient la coulée du temps à de réguliers intervalles : (( Bon quart avant ! . . Bon quart tribord ! . . . » Tristement, un écho promenait ces voix sur l'eau morte, où des feux de position, verts et rouges, figeaient leur regard sans un clignotement.
Son trouble persistant, Fresneaux cependant réjDondait mal à Germaine, ravie du spectacle neuf. Il se revoyait sur l'appontement de Tamaris. C'était bien, n'est-ce pas, sous un coup de vanité bête qu'il avait devant ces officiers ressaisi le bras de sa comi^agne.»^ C'était bien un besoin de leur montrer qu'elle était sienne .^*. . . Mais il ne parvenait pas à se tromper. Il le percevait encore, le regard d'un des lieutenants de vaisseau, un de ces regards d'homme qui admirent et désirent, un regard comme il en avait lui-même, l' avant-veille, dans la rue, à la rencontre d'une femme plus jolie ou mieux faite que les autres... un regard qui la déshabillait...
Qui la déshabillait... Oui, c'était cela, et
maintenant à l'énoncé mental de ces trois mots, il éprouvait la même crispation...
Alors il était jaloux?. . ,
Il répétait le mot et il ricanait, se trouvant bote encore ; mais comme il enveloppait des yeux sa voisine, la déshabillant lui-même à son tour, le désir soudain l'envahit, brutalement.
Pourtant il continuait de raisonner. Elle le fixait, gênée de son silence. Sans doute le devinait-elle, et l'avait-elle deviné t&ntôt.î^ Il s'en voulut. Il était déjà ridicule pour elle, odieux peut-être ! . . . Ridicule eu tout cas, sûrement ! . . . Et l'inquiétude de son orgueil masculin tâcha de se soulager en méchancetés, durant que se réveillait en lui du mépris, toute la lie amère qu'avaient filtrée sous son adoration de la femme ses douze ou treize ans d'amours
Qu'avait-elle à présent à contempler de nouveau la rade, en cette attitude prétentieuse, accoudée sur la nappe, une joue reposant sur ses deux mains jointes.»^... Son cou, parbleu, qu'elle faisait valoir! Et les feux des navires qu'elle avait comparés à des lucioles!... En avait-elle jamais vu des lucioles.»*. . . Aux Sablettes au coucher du soleil, elle frissonnait, et, si tard, n'en avait pas moins exigé de dîner ici, sur le
pont, en plein air, dans l'aigre fraîcheur d'une soirée de fin février I . . . Comme c'était bien leur logique !
Germaine se taisait toujours, immobile, l'œil perdu. Du temps coula, et Fresneaux sentait tomber peu à peu la violence de son premier désir. Quand son pouls fut redevenu tranquille, son humeur s'en alla.
jyjme =Weber n'avait point bougé, n'avait point rouvert la bouche, mais elle tremblait, la nuit sur les épaules. Il tenta de s'imaginer les révoltes et le désespoir qui sans doute gisaient sous sa résignation. Ruminait-elle à cette minute un repos, ou bien une horreur d'être laissée seule à ses pensées.^^... Ensuite, il avait honte de ses mépris résurgis l'instant d'avant. Elle grelotta. Quelle facile philosophie, le mépris 1... La pauvre, pauvre esclave ! . . .
Pénétré de la tendre, de la timide pitié où depuis la veille sa curiosité sombrait toujours devant le masque triste et fier de Germaine, il se leva. Doucement il lui prit la main.
— Vous allez avoir froid... Venez.
En bas, il l'installait dans le salon, ne lâchait sa main que lorsqu'il la sentait réchauffée dans les siennes. Elle le remercia, mais bientôt un
silence nouveau les désunit. Ils se regardaient à la dérobée, redevenus étrangers l'un à l'autre. Il aurait voulu trouver des choses à dire, à faire. A la fin, elle se mit au piano :
— Désirez-vous que je vous fasse un peu de musique. î^. .
Elle feuilletait les partitions avant qu'il eût répondu, tant l'avaient profondément remué le son de sa voix, sa douceur de chien battu. Se montrait-elle assez soumise, résignée à tout supporter de lui pour accomplir leur marché ! Une seule fois, elle s'était révoltée : à Pans, la veille, quand, en goujat, il lui avait parlé des achats nécessaires Pourvu qu'il ne récidivât point, sans doute elle demeurerait, comme à présent, passive, docile... A la même seconde, cette attitude agaçait en lui la bête égoïste et mauvaise qu'il avait sentie s'éveiller au dessert. Ses théories sur la femme, sur l'amour, repointant nettes et tranchantes, il s'invectivait. Etait-ce ainsi qu'il aurait dû la prendre.^,.. Mais il s'arrêtait de penser, l'écho retrouvé de sa voix: (( Désirez-vous que je vous fasse un peu de musique.^^ )) et pour la réétudier, se laissait ressaisir à son charme.
— Tiens ! . . . fit-elle, n'est-ce pas ce que vous
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fredonniez en wagon, hier soir... du Baudelaire ?
M'"" Weber avait ouvert un album, un recueil de RoUinat, et déjà commençait l'Invitation au voyage :
Mon enfant, ma sœur.
Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir.
Aimer et mourir Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux Brillant à travers leurs larmes.
Sa voix, qu'elle ne donnait pas tout entière, dans la lenteur d'un déchilTrage à première vue. semblait être l'écho d'une autre voix, l'accompagnement timide et chuchoté dont on se berce à la réentente d'un morceau familier que joue par hasard un lointain orchestre.
Et c'était bien la voix que voulait l'interprétation du caressant poème: assez féminine pour en accentuer la tendresse lasse, et cependant
lï^ PASSAGÈRE
d'un timbre grave de contralto convenant k cette chanson d'homme.
Fresneaux s'était approché, tournait les feuillets. Sous cette musique ainsi comprise, ainsi rendue, son naissant ravissement n'arrivait à balbutier que des éloges quelconques. Sans y penser, il s'assit près de Germaine, la suivit, sur le clavier d'abord, puis en chantant. Et il oublia tout, s'embarqua sur la musique, pour très loin.
Souvent, se bornant à l'accompagner, elle l'écoulait à son tour. Il ne s'en troublait point, se l'imaginant comme lui sensible aux suggestions des vers et de la mélodie. Et le cahier y passa jusqu'à la dernière page : Madrigal triste.
Que m'importe que tu sois sage!
Sois belle! et sois triste!... Les pleurs Ajoutent un charme au visage Comme le fleuve au paysage ; L'orage rajeunit les fleurs...
Mais cette pièce, elle en trouA'^a trop courts les trois couplets, et prié de la redire, il la reprenait en cherchant sur les marges de l'album des mots grilTonnés au crayon, des strophes de
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Baudeldire, négligées par le musicien et qu'il avait commencé d'y écrire. Il chanta :
Je Caime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé; Quand ton cœur dans l'horreur se noie; Quand sur ton présent se déploie Le nuage affreux du passé.
Le piano subitement se tut. Germaine très pale, les yeux fermés, ne bougeait pas. Il voulut lui prendre la main, trouva son bras rigide. Elle se cramponnait à l'instrument pour ne pas tomber. Alors il la soutint aux épaules et à la taille, l'appuya contre lui. Peu à peu, les bras de la jeune femme se détendirent et sa tête se renversa dans un sanglot. Les larmes jaillissaient, silencieuses. Il lai parla, ne sachant d'ailleurs ce qu'il disait, et brusquement les pleurs tarirent.
]\fme Weber s'était levée. Blanche, l'œil sec et fixe, toute raidie, la voix presque dure, elle s'excusait. Sans répondre, sa pilié traversée d'humeur, il la conduisit à sa chambre, lui baisa la main, la confia à Louise, et remonta sur le pont.
En vain, alors, il essaya de réfléchir. L'imprévu de la crise le laissait épeuré devant l'inconnu. Dans une furieuse promenade, le cœur étfeint, il battit le parquet sonore. Soudain des cris traversèrent la nuit, des cris de bête qu'on égorge. D'un bond il fut à l'escalier. Le docteur passait en courant. Il le vit entrer chez Germaine, se précipita sur ses talons et demeura planté à l'entrée du couloir.
Les cris avaient cessé, remplacés par une plainte d'enfant, par un gémissement monotone et bas. Louise sortait, rentrait, ressortait portant un flacon d'éther, du thé, des fioles prises à la pharmacie, et Fresneaux accoté contre la cloison ne bougeait pas, son affreuse angoisse sombrée dans un énervement.
Ah ! songeait-il, cela commençait bien ! . . . Des attaques de nerfs!... Certes si! elle était bien femme, pareille aux autres, avec leurs infirmités assommantes, leurs bobos ridicules d'enfants névrosées I . . . Mon Dieu I que cet éther empoisonnait I Le yacht entieren était plein... Mais qu'est-ce qu'elle avait eu, voyons .î^... Ces cinq vers chantés innocemment.^^ Cette allusion involontaire à son passé.^*. . . Ça devait être cela. . .
C'était cela !... On était si bien au salon, et si loin de tout, dans la musique I Une soirée perdue...
Tout aussitôt il se reprochait son abominable égoïsme. Avait-elle du souffrir jusqu'ici pour qu'un mot la bouleversât de la sorte!...
— Vous pouvez venir, dit Verton surgissant au seuil de la chambre
Il hésitait.
— G est M""^ Weber qui vous demande...
Germaine était couchée dans le grand lit, sous le dais de l'éventail brodé de paons et de chrysanthèmes. Il s'approcha, la vit seule, et comme elle essayait de lui sourire, toute pCde, ses cheveux épars, et recommençait à s'excuser, quelque chose le poigna, invinciblement.
Fléchissant le genou, il lui prit la main, la baisa avec une ferveur attendrie, et balbutia: (( Pardon ! . . . »
Stupéfaite, elle le regardait, puis ses yeux désolés s'illuminèrent. Du sang courait sous la pâleur glacée de ses joues. Sincère cependant, sans lever les yeux, incliné sur la main qu'il caressait dans les siennes, il continuait avec emportement :
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— Pardon, Germaine... Je suis une hrule... Je ne sais rien de voire passé si ce n'est qu'il a été douloureux... J'aurais du prévoir... Moi qui voulais vous le faire oublier, ce passé que j'ignore ! Moi qui veux vous entourer de tendresse, de douceur...
Elle l'interrompit. Elle aA^aitdégagé ses doigts, lui prenait les siens, et elle balbutiait, ne trouvant pas ses mots, toute transfigurée d'une fièvre de joie:
— Vous... ne savez pas.^^... Vous... ne savez pas.!^...
11 était plus près d'elle, à toucber ses cLeveux. Un bonbeur naissait en lui, le bonheur du bonheur qu'il venait de lui donner.
— Je vous le jure ! murmura-t-il.
Et tous ses émois se fondaient en un besoin de l'immédiat baiser qui scellerait son serment, soulagerait la tension de ses nerfs. Ce baiser, sa bouche, ses yeux l'annonçaient. Il avait rêvé ce que serait leur jorime étreinte. Ah! le fou!... Aurait-il prévu cette secousse partagée et la crise cruelle amenant cette minute exquise.»^...
Il se pencha, ne pensant plus, notant scTilement son extase, s'ouvranl tout entier à l'inef-
fable, mais ses lèvres ne trouvèrent point les lèvres de Germaine. Elle se soulevait, dégageait ses mains pour les lui appuyer sur les épaules, puis le contemplait dans les yeux, profondément.
Et l'ineffable s'envola. Fresneaux sentit à nouveau ses artères sourdre, sa pensée se remettre en marche. « Elle veut lire en moi, se convaincre que je ne mens point, par pitié. )) songea- t-il, le temps d'un éclair, en lui rendant son regard, en y confirmant son serment. Puis ses cils malgré lui battirent. Il apercevait la cliair de la jeune femme entre les dentelles de sa chemise, descendait du cou et des beaux bras jaillis vers lui aux rondeurs de la gorge, si proches, si tentantes, sous la transparente batiste, Furieusement alors il la voulut, se penchant encore, la forçant à ployer les bras, à baisser les paupières. La prendre!.,. L'heure avait sonné! Il allait la prendre, il avait trop tardé déjà, il fallait qu'il la prît. . . Mais ses doigts tremblaient, dans une alTolaute caresse sur la nudité de ces bras vaincus, retombés sur le drap. Il hésitait devant l'effort suprome. s'inquiélait des yeux clos. Et si près de Germaine à présent, — sa bouche quêteuse s'en conlrac-
tant de désir, — il retrouvait le parfum deviné la veille, la grisante haleine de la peau, quand ]\|me Wcber se laissa retomber sur les oreillers. Sous la chute de sa tête, un souffle d'élher montait, et, tout à coup, il s'aperçut qu'elle était blanche à faire peur.
Il se redressa.
— Vous souffrez.^ balbutia-t-il.
— Rien... Oh! rien... /
Mais elle semblait chercher sa respiration, son poing comprimant sa poitrine, dans un geste d'angoisse. Il A^oulut appeler, s'arrêta sur la prière des yeux qu'elle relevait enfin. Peu à peu , du sang revenait sous l'épiderme de la jeune femme; la respiration se régularisait, normale. Cependant, les reins cassés, il insistait pour faire revenir le docteur, et le son de sa voix si changée l'étonnait durant qu'il parlait, se forçant à rentrer dans sa pitié antérieure. Il aurait voulu sortir, être loin, et seul. A la fm, il sonna Louise, l'installa au chevet du lit en lui recommandant, en cas de rechute, de venir le chercher en même temps que Verlon : il passerait la nuit. Germaine entendit, protesta, mais il fit : « Chut ! )) un doigt sur ses lèvres, et se sauva très vite.
Sur le pont, dans la nuit humide, Frcsneaux ne trouvait point une place de bonne. Il essayait tous les sièges, balançait sa fièvre sur lesrockings-chairs, ou la fouettait d'une marche folle, d'un bordàl'autre. Et c'étaient des alternatives d'impatience, de tendresse, d'inquiétude; des reproches aussi qu'il s'adressait ; ou bien des douceurs qu'il ruminait, le cœur noyé de béatitude, jusqu'à ce que des soupçons vinssent doucher sa chair encore frémissante et le tâtonnement de ses rêves autour du bonheur entrevu.
Si bien à propos elle avait puli, de la souffrance sur tous ses traits! C'était une comédie peut-être.»^... Sans doute!., une pure comédie inventée pour reculer la rencontre de leurs lèvres... Aussi, qu'avait-il tardé P En jurant qu'il ne lui mentait pas, il aurait dû, d'un élan, lui prendre sur sa bouche — sa bouche adorable ! . . . sa bouche, qu'il revoyait et baisait imaginairement, frénétiquement! — il aurait dû lui prendre, lui boire le « merci » que lui criaient les grands yeux exultants!... Avait-il été assez enfant, assez sot!... Et, après, quand les mains
de Germaine s'étaient jetées à lui, à ses épaules!... Alors il essayait de se prouver que l'odeur de l'éther avait seule paralysé son désir.
La femme de chambre parut : « ^Madame, après l'avoir priée de ne pas restera son chevet, s'était endormie paisiblement. » Puis un moment après, Verton montait à son tour, confirmait la nouvelle. « La réaction. . . , marmonnait le docteur. Vous pouvez être tranquille... » Fresneaux sentit repoindre ses soupçons.
En bas, il entr'ouvrit la porte de M""* Weber. Dans une vague lumière se noyait la pièce, mais Louise, se levant du divan sur lequel elle s'était installée près du lit, démasqua la lampe, et il ajDcrçut la dormeuse.
Germaine ne feignait pas le sommeil. Les bras épars, — ses bras qu'il vit tout d'abord dans un frisson au souvenir de leur veloutis tiède et glacé tantôt; sous la caresse de ses paumes, — elle était étendue dans la môme attitude, un peu de côté, les lèvres entr'ou- A'Crtes. L'ombre de ses cils ondulait jusqu'aux pommettes au gré de sa tranquille respiration; et cette ondulation, les dentelles de la chemise et du drap la continuaient, soulevées mollement. Il suivit la ligne du corps sous la couver-
lure; et son sang baltait la clmmade, tandis qu'à grand'peine il se retenait d'approcher, se rappelant la présence de la femme de chambre. A la fin, ses regards remontèrent au visage, s'y rivèrent avec amour.
En l'alanguissement de sa pose abandonnée, dans la détente de ses traits assoupis, c'était encore une Germaine nouvelle qui reposait sous ses yeux, et de quel charme! et combien désirable!... Par cette précipitation d'événements et d'émois, elle avait pour lui, jusqu'ici, tenu du rcve. A présent, elle lui apparaissait réelle, avec d'inoubliables détails, de son fin menton à son oreille, de ses cheveux défaits aux ailes de son nez, des blanches coquilles de ses paupières à la pâleur ambrée du hiatus de son bras et de son sein droit : — un coin de chair hypnotisant oii palpitait une aigrette rousse, rébourilfement d'un frison, comme une plume au seuil d'un nid.
A reculons, il sortit, et rentré dans sa chambre, n'évoqua plus, ne revécut plus que l'adorable minute où il s'était penché vers elle, appelant son baiser, tandis que l'exaltation de sa pitié se fondait en amour.
Ne lui devrait-il que cette minute!... Car il
l'avaitaimée, alors, le cœur, la tête, les sens conquis d'un coup, — inconscient. Et celait bien la première fois, ajoutait-il, qu'une femme lui donnait, hors du spasme, cette extase abîmée. . .
Il n'alla pas plus loin. Cette extase, il la voudrait ressentir à nouveau, il la poursuivrait, n'est-ce pas.t^ Et si c'était là l'amour, le confus état tant souhaité, la folie qu'il n'avait jamais connue, la traditionnelle maladie contre laquelle l'avaient vacciné l'éducation, la lecture, la vie et ce parasite de sa volonté : la manie de se regarder vivre .►>... Si elle était guérie, pourtant, son impuissance à aimer.»^. . .
Mollement il se contraignit à sourire. Une passion de quarante-huit heures!... Et ses bras en même temps embrassaientle vide, elses lèvres se gonflaient pour un baiser perdu, et il revoyait Germaine, réentendait son triomphal : «Vous... ne savez pas.^^... Vous... ne savez pas. '^... ))
Bientôt, à constater la profondeur de son émotion, une appréhension le traversa :
l'égoïste calcul de la fatale expiation dont la vie la lui ferait racheter: la prescience aussi de l'éphémère en ce ravissement. Il le chassa, ce vague elfroi, et se reprit à ruminer son bonheur. Seulement, ses idées se décousaient. Adorable
d'abord; puisdouloureuxpresque de monoloiiie, l'air de Rollinat le hanlait, mettait ses pensées en musique. Qu'apporterait le lendemain? se demandait-il. Et comment serait avec lui Germaine.f^... L'air reparaissait, chantait en sa tôle, lui titillait le cerveau jusqu'à ce qu'il le fredonnât :
Que m'importe que tu sois sage!
Sois belle! et sois triste!...
Impatienté, secouant la tcte comme sous le harcèlement d'une mouche, il sortit, alla coller l'oreille à la porte de M"°^ Weber, n'entendit rien, rentra. L'air l'avait enfin abandonné, mais alors sur le fauteuil oii il se jeta pour attendre le jour, il le chercha, — malgré lui. Des notes lui manquaient, creusaient de trous la mélodie. Il s'agaça dans un entêtement d'ivrogne, et vraiment gris d'ailleurs, une joie, latente sous sa puérile préoccupation, lui entr'ouvrant les lèvres. Sans qu'il s'en aperçût, le sommeil à la fin éteignit son sourire; et, ses paupières closes, la persécutrice musique berça, baroque, la fièvre de ses rêves noyés d'amour.