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en effet, on étouffe un penchant, un instinct naturel à la raison comme au cœur, et l'on se rend injuste ou pour ce qui existe ou pour ce qui n'est plus.
Écoutez les partisans du passé : vous verrez qu'ils s'élèvent surtout contre cet esprit de doute et de critique qui a remis en problème toutes les choses décidées par nos pères, depuis la religion jusqu'aux systèmes économiques, depuis les institutions politiques jusqu'aux règles des beaux-arts. Ce qu'ils voient, ce qu'ils admirent surtout dans le passé , c'est une fidélité aux usages , une constance dans les croyances qui tenaient l'esprit humain à l'abri des agitations du doute et des périls de l'erreur; c'est une sorte de convention générale qui prévenait ou réprimait toutes les dissidences et toutes les variations ; tandis qu'au contraire cette liberté de penser, qui va se portant sur tous les sujets, rompant le sceau que le temps ou le pouvoir a mis sur toutes les croyances, cette indépendance universelle que ne subjuguent ni l'ancienneté ni la coutume , paraît à leurs adversaires le droit de la raison et l'honneur de leur époque. Enfin, s'il fallait caractériser les deux partis par un mot, on dirait que le premier est le parti de l'autorité, et le second le parti de l'examen.
Selon le premier, l'esprit humain n'a commencé par l'examen que pour arriver à l'incrédulité; et bientôt effrayé de l'incrédulité comme trop positive, il s'est jeté dans un doute où il se complaît, et qui présente tous les symptômes de l'indifférence. De là une insensibilité profonde au vrai et au faux, nn dédain de toute conviction comme d'un danger ou d'une duperie, une timidité à nier et à affirmer, une impuissance enfin de croire et de dou"
ter même qui fait pitié. L'intelligence de l'homme, vide de tout, même de l'erreur, n'est plus qu'un tombeau désert qui ne recèle rien , pas même la mort. C'est dire au lait que l'examen en toutes choses est le plus grand ennemi de la foi , laquelle ne trouve sa source et son appui que dans l'autorité.
Certes, si le reproche est fondé, le siècle est condamné et l'humanité court grand risque. L'esprit de l'homme a besoin de la vérité; il est fait pour elle, il est donc fait pour croire ; car le plus sur insigne de la vérité est encore dans la créance qu'elle obtient. Si donc l'esprit de l'homme en est venu à se dispenser de croire, c'est-à-dire à se passer de vérité ou à vivre sans nourriture, voilà, certes, une révolution plus étonnante que toutes celles qui, dans ces derniers jours , ont surpris le monde. Le siècle est donc bien autrement novateur-qu'on ne l'imaginait encore : il a changé l'esprit humain.
11 ne faut pas que le fracas "des mots nous étourdisse, ni cacher de petites choses sous de grandes expressions. Il est évident qu'une révolution dans l'esprit humain, non plus seulement dans ses opinions ou ses méthodes, mais dans sa nature, est une simple métaphore ou un prodige chimérique. L'homme qui ne peut changer la nature d'un seul être, et dont toute la création se réduit à croiser des races , à greffer des arbres , à dédoubler des fleurs, n'a point reçu le formidable don d'abolir son esprit pour le refaire à neuf, et d'attenter à sa propre essence : c'est un essai qu'il n'a jamais entrepris, c'est une fantaisie qu'il n'a jamais rêvée que la trnnsnnifddon delà raison. Avec quelles forces, après tout, aborderait-il une telle tentative, si ce n'est avec celles de l'intelligence
même? C'est-à-dire qu'il se prouverait en voulant s'anéantir, et se retrouverait tout entier dans sa raison disparue... Abrégeons, tout cela ne peut être qu'un jeu de langage.
II y a sans doute une différence entre croire et examiner, ^lais aucune faculté, aucun acte de l'esprit humain n'est aussi distinct, aussi exempt de toute autre faculté, de tout autre acte, qu'on le suppose dans le langage ordinaire et souvent dans le langage philosophique. Oui donc, l'homme a le besoin et le don d'examiner; il a le besoin et le don de croire; et parfois il arrive qu'il croit avant d'examiner, et qu'après l'examen il cesse de croire : chose qui prouve seulement que l'examen peut conduire à l'incrédulité, parce que plus notre raison se développe, plus elle se défie d'elle-même, comme un goût plus exercé devient plus difficile. Mais se défier de la raison, ce n'est pas la nier; car la raison seule a le droit de se déclarer suspecte. Amsi, celui que l'examen mène à l'incrédulité cesse de croire telle ou telle chose, mais non pas de crou'e absolument ; car tout au moins il croit à l'examen même. Or, où puise-t-il l'envie , l'obligation, pour ainsi dire, la nécessité de croire à l'examen, de se fier aux preuves , si ce n'est dans le caractère de vérité qu'il leur découvre, et dont lui seul est juge? Et cette reconnaissance arbitraire, ou qui parait telle, de la vérité, cet acte décisif de la raison, qu'est-ce autre chose qu'un acte de foi?
Celui, au contraire, à qui la croyance épargne l'examen, juge au moins implicitement que cette croyance le satisfait et sent son esprit plus à l'aise dans le repos que dans la recherche. Admettre la vérité de certaines idées à la
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premii're vue ou sur un simple témoignage, lui paraît, tout bien considéré , plus sensé que de tenter inie iiujuisition épineuse. Sa croyance lui parait bien entendue , quand même ce qu'il croit chociiie ou dépasse les conceptions ordinaires de l'entendement. Or, qu'est-ce que cette croyance de prédilection, que cette préférence de la foi implicite sur l'examen analyti([ue, si ce n'est un acte de raison?
Ainsi l'homme est au même instant raisonnable et croyant. Pour peu que l'on remonte à quelque hauteur, l'examen et la foi se ramènent à un même principe ; c'est la raison ou le verbe qui illumine ehcujue hoiiniie venant au monde. Un être unique et simple, âme, esprit, raison, verbe, se révèle dans ces deux opérations, ou plutôt sous ces deux apparences. Plus vous pénétrerez avant, plus vous approcherez de l'unité; sans jamais l'atteindre, du moins vous la pressentirez. Aux environs de la terre inconnue que Colomb avait découverte avant de l'avoir touchée, la mer changea de couleur, et des parfums lui annoncèrent le rivage : ainsi sur les tlots du monde extérieur mille signes promettent au regard observateur l'existence de cet autre monde dont on approche incessamment ; on le devine, on l'espère, on le sent, mais moins heureux que Colomb, on mourra sans l'avoir vu.
Cependant, malgré leur commune origine, la différence des procédés suffit pour expliquer, entre l'examen et la foi, l'opposition dont on se prévaut pour faire exclure l'un par l'autre. L'abstraction est en droit d'isoler entre elles les facultés et surtout les opérations de l'intelligence ; et, dans la pratique, selon (fue la part qu'une intelligence individuelle accorde à telle ou telle faculté, à telles ou telles opérations, est plus ou moins grande, le résultat est
tout différent. Ainsi, considéré séparément, on ne peut nier que l'examen ne conduise souvent à rejeter ce que du premier coup la foi admettrait, et que la foi ne néglige souvent les témoignages de l'examen. La foi empêche d'examiner, hormis pour croire, et l'examen empêche de croire, hormis par l'examen. Il y a des hommes qui prennent plus souvent l'un de ces partis que l'autre ; de là résulte le caractère dominant de leur esprit et le nom qu'on leur donne. Les époques font en cela comme les hommes : il y a des siècles de foi; il y a des siècles d'examen.
Le nom qui convient au nôtre n'est pas douteux ; mais nous sommes encore dans un état de transition, nous cherchons nos croyances.
Pour qu'une opinion s'empare des esprits, il faut qu'elle soit appropriée à l'état où elle les trouve. Presque toujours la raison humaine ne s'y rend que comme à la dernière découverte, comme à la vérité la plus récente, c'està-dire la plus approchée de la vérité parfaite , tranchons le mot , comme à la veritc la plus vraie. Une fois l'econnue, et, pour ainsi dire, légitimée par l'obéissance, elle règne sans contestation et sans travail; elle se perpétue par la tradition ; elle trouve bientôt dans sa durée, plutôt qu'en elle-même, le titre de sou autorité. Ce qui fut dans les premiei'S croyants foi raisonnable [obsequiinn rntkmal>il('\ peut devenir superstition chez leurs successeurs; et telle est, à de certaines époques, la paresse de l'esprit humain, qu'il croit longtemps même au dogme qui ne le satisfait plus, et continue de se soumettre encore après qu'il a cessé de croire. Opcndant, soit que la vérité dominante s'altère comme tout pou\oir non contredit, soit que la
raison , par son proiirès insensible , devienne plus sévère et plus défiante, le jour de l'examen se lève, et la croyance consacrée s'évanouit tout entière, sans distinction du faux ni du vrai , semblable à cette race de rois fainéants qui ne surent pas défendre le sceptre que leurs aïeux avaient su conquérir. Telle est l'histoire de presque toutes les révolutions dans chaque ordre de connaissances. Mais il sur\ ient des époques privilégiées pour les révolutions , où , presque en même temps toutes les grandes croyances , celles qui touchent aux intérêts les plus relevés et les plus généraux , sont remises à l'épreuve ensemble. Alors tout s'ébranle à la fois; tout retombe dans une incertitude d'abord effrayante ; il semble que la société, regardant toute expérience comme non avenue, prétende se recommencer tout entière.
Tel est le spectacle que nous offrirons à l'histoire : jamais une investigation plus sévère et plus étendue n'a parcouru une aussi grande partie du domaine de l'esprit humain. Jamais plus vaste question n'a été posée que celle qui s'est élevée dans le dernier siècle , et ce n'est point à tort que le manifeste de l'esprit qui l'animait s'est appelé VJùicyclopc'die. Avec le temps , les débats spéculatifs se sont étendus aux réalités ; la polémique est devenue une guerre, et la philosophie, une révolution. Alors aux difficultés des questions les événements, cent fois plus douteux que les idées, sont venus joindre leur obscurité. Les passions les plus ardentes, les intérêts les plus âpres, ont jeté dans la discussion une foule de débats, secondaires pour la raison, mais pressants pour des créatures mobiles et passagères comme nous. L'expérience , la plus trompeuse comme la plus invoquée des preuves , a fourni à
tous les partis des armes égales , et multiplie les arguments , les prétextes et les sophismes. De là une confusion dans les opinions , qui subsiste malgré la régularité apparente de la division des partis. Chacune de ces deux armées , que le monde voit en présence , cache en effet dans ses lignes des bannières diverses, et peut-être la victoire les aurait-elle bientôt dissoutes. Tant de conti-overses vaines , tant d'assertions démenties , tant d'espérances trompées ont laissé dans l'ordre moral une discordance et un désordre qui frappent l'observateur le moins attentif; et maintenant que la confiance de l'attaque a été déçue par les revers, que l'incertitude a gagné jusqu'à l'incrédulité , chacun a bien encore des idées éparses , ou plutôt des habitudes d'esprit auxquelles il s'attache par routine ou par impuissance ; mais on montrerait difficilement un corps de doctrine qui fût admis et professé un peu communément. On doute de tout , même du doute , et , vu ainsi dans ses apparences extérieures, il semble que le siècle mérite les véhémentes invectives de ceux qui se sont armés contre toute nouveauté , afin de rester- du moins en possession d'un peu de foi.
Mais faut-il désespérer de ce désordre? Cette incertitude visible ne recouvre-t-elle aucun germe de conviction? (X' doute universel n'est-il pas comparable au doute puissant sur lequel s'appuya Descartes pour édifier une des doctrines les plus dogmatiques dont la pliilosophie ait gardé le souvenir? Knfin la confusion (jui nous alarme ne peut-elle pas être le chaos qui précède et cache la création?
Il ne faut pas imaginer, parce qu'un siècle a beaucoup dissipé d'antiques croyances, qu'il soit essentiellement
incrédule , c'est-à-dire qu'il ait perdu le besoin et la faculté de croire. C'est bien plutôt le siècle précédent qui, résigné à la pratique des opinions qui ne le dominaient plus, peut être accusé d'avoir renoncé à la foi en descendant à l'avilissement d'une soumission sans conviction. Mais le jour où les hommes, las d'une complaisance hypocrite ou paresseuse , ébranlent le pouvoir qu'ils ne révèrent plus , le jour où ils brûlent ce que leurs pères ont adoré , ce n'est pas , comme on le dit , qu'ils soient irrévocablement destinés à tout méconnaître, à tout profaner, c'est qu'ils cherchent ailleurs la vérité et la sainteté. Cette inimitié insultante, cette dérision audacieuse de tout ce qui fut puissant et honoré, recèlent au contraire un besoin renaissant d'honorer et d'obéir. La révolte n'est souvent qu'un moyen de restauration. Ceux qui , au dix - huitième siècle , restèrent par prudence ou faiblesse fidèles sujets des conventions établies, étaient au fond bien plus incrédules, bien plus Indifférents que leurs insolents successeurs, qui n'ont pu se résoudre à servir en méprisant. Je ne crains pas de le dire; ces hommes dont le nom seul fait frissonner tous les puissants de la terre, et rougir ceux-là même dont ils ont servi la cause, ces hommes dont l'orgueil intraitable et cynique semblait le lléau de tout ordre, et que l'on croirait venus au monde pour renverser toutes les barrières , secouer tous les jougs , briser tous les freins , ne demandaient que de nouveaux maîtres. Us ont pu brûler tous les titres et raser tous les autels, faute de trouver un droit à respecter, une idée à croire; mais, certes, ils n'étaient pas devenus incapables de croyance ni de respect. Et pense-t-on que, seuls, des indifférents ou des imposteurs auraient pu chaii-
3i PASSÉ ET PRÉSENT.
ger la face de la société? Ne leur fallait-il pas une excessive conviction de la grandeur de leur cause pour lui faire d'aussi terribles sacrifices? Non, leurs crimes donnent la mesure de leur dévouement, et la férocité même dépose ici de la foi.
Et ce funeste exemple nous montre l'écueil où viennent toucher toutes les opinions que, soit l'antiquité, soit la nouveauté, rend puissantes. Il est rare, il est inouï qu'elles échappent à la tentation d'excéder leurs droits et de triompher par la force. Plus les hommes sont convaincus, plus ils se croient autorisés à l'injustice dans l'intérêt de leur conviction. L'innocence, la beauté, la sainteté même de la cause les pervertit eu les aveuglant. Soit qu'ils attaquent , soit qu'ils se défendent , il est rare qu'ils ne se fassent pas une arme , que dis-je ! un devoir même de la persécution. Il semble que la vérité soit quelque chose de trop fort pour la faiblesse humaine; celui qui la possède ou pense la posséder, lui reconnaît un empire qui va jusqu'à légitimer les passions et les attentats de ses défenseurs. Comme une expérience constante nous permet de rapporter la plupart de nos fautes à l'égoïsme, une conviction forte et commune à plusieurs a le fatal privilège, en nous arrachant à la personnalité, en nous associant par un intérêt général, quelquefois même abstrait, d'absoudre à nos yeux, pour cet intérêt, ce que nous aurions horreur de faire pour le nôtre. Que m'importe? ce n'est pas pour moi que j'agis, c'est pour la cause. Que suis-je? humble et faible instrument! c'est le roi, c'est le peuple, c'est Dieu, c'est un nom enfin, l'humanité ou la religion , le droit divin ou la liberté. Anathème, rebelle ou tyran quiconque résiste ou proteste ! Et
voilà comme l'injustice n'est jamais plus funeste que lorsqu'elle peut faire illusion à celui qui la commet. D'autant moins scrupuleux qu'il se croit désintéressé, il se dirait tiède et lâche, s'il s'en abstenait; bientôt ce n'est plus audace, c'est obéissance: ou prenez-vous qu'il abuse, qu'il attente? Il se dévoue au contraire, il se sacrifie; ce persécuteur est un martyr.
L'âge d'innocence des croyances est bien court. Tant qu'elles ont à se défendre contre d'autres doctrines encore armées et puissantes, elles ne demandent que la permission d'exister; elles seront trop heureuses, si elles demeurent impunies; la tolérance est tout leur vœu. Je sais qu'il lem- est dû davantage : il leur est dû l'égalité, qui , si elles sont vraies ou seulement plus vraies que les opinions ennemies, les conduit infailliblement à la puissance ; car, là où la concurrence est libre, le prix est assuré à la vérité. Mais après le succès, rarement elles se préservent des excès dont elles ont souffert; les représailles semblent ti'op aisément un dédommagement légitime; le christianisme a prêché la tolérance pour s'établir, et pratiqué la persécution pour se conserver; presque toujours la liberté d'un temps devient la tyrannie d'un autre.
L'innocence, ou, pour mieux parler, l'impunité absolue de toutes les opinions en elles-mêmes, indépendamment de l'intention morale, des motifs et des actes ((ui les accompagnent; en d'autres termes, la liberté de penser est une de ces grandes idées qu'aucune société n'a encore embrassées tout entières. Elle n'a guère été soutenue jusqu'ici que dans un intérêt de circonstance, et par des sectes opprimées qui l'invoquaient comme une sauve-
garde. Notre siècle, qui l'a le premier professée en principe général , l'a plus d'une fois démentie en action ; cependant il y revient sans cesse , et le besoin comme la justice de cette idée se fait tour à tour sentir à tous les hommes et à tous les partis. Aussi est-il permis d'espérer que, destinée à être violée plus d'une fois, elle ne disparaîtra plus de la société. Réclamée par tous les vaincus, elle ne sera plus mise en oubli par les vainqueurs; ils l'outrageront sans la méconnaître , et, en dépit des passions , elle modérera leur vengeance, elle allégera leur domination. C'est peut-être le plus grand progrès de ce siècle et sa principale découverte. La vérité étant au concours parmi les hommes, la force n'a droit que sur la force , l'esprit que contre l'esprit ; par conséquent , tortes les opinions sont égales devant la loi et le pouvoir. Telle est l'idée la plus féconde en bienfaits positifs à laquelle le genre humain se soit encore élevé; du moins est-il vrai que l'opinion opposée , de temps immémorial pratiquée par toutes les sectes et par tous les pouvoirs , est de toutes les pensées humaines celle qui a fait le plus de mal à l'humanité. C'est elle qui a ordonné ou justifié tous les meurtres pour opinion que raconte l'histoire. Toujours variée, mais toujours terrible dans ses applications, elle a servi toutes les causes , et pour toutes les causes employé toutes les armes, depuis la ciguë jusqu'au gibet, depuis le bûcher jusqu'à l'échafaud. Puissent les victimes dont le sang fume encore autour de nous , être les dernières dont le même sophisme, qui venge les opinions sur les personnes, ait dicté l'arrêt, insulté la mort, rassuré les bourreaux ! Puisse à l'avenir la raison humaine plus éclairée et plus juste refuser des arguments au crime .
DE LÉTAT DKS OPINIONS. 37
et le laisser seul et nu avec ses doutes, ses angoisses, son horreur de lui-même, dépouillé d'illusion, de prétexte et d'imposture !
Ce vœu , je le répète , n'est point le rêve d'un écrivain isolé ; il répond à une opinion qui a pénétré plus ou moins intimement dans les esprits , à l'un des premiers principes delà doctrine que cache ce qu'on a nommé l'iU' différence du siècle. Point de doute qu'il n'y ait en effet des indifférents ; point de doute que beaucoup d'hommes n'aient été conduits par la seule indifférence à cette idée de tolérance et de justice universelle ; mais cette idée n'est pas pour cela la profession même de l'indifférence. A la naissance du christianisme, des multitudes entières ont embrassé l'Evangile par mobilité , par orgueil , par esprit de révolte ou de nouveauté. S'ensuit-il que la révolte et l'innovation , la mobilité et l'orgueil soient les caractères du christianisme? De même, ce n'est point l'indifférence qui constitue la doctrine de l'impartialité telle que nous la concevons, quoique l'indifférence ait contribué à la répandre. Cette doctrine est la gloire et la con([uète de notre siècle; elle est le premier article de son nouveau symbole; elle est sa foi.
\ eut-on savoir quel en est le fondement? Elle s'appuie sur deux autres vérités entre lesquelles il serait possible d'établir une connexité qui équivaut presque à l'identité ; c'est d'abord que la perfectibilité est un des attributs essentiels de la nature humaine ; c'est ensuite que l'infaillibilité n'est pas donnée à la nature humaine. La considération de ce double fait , sans ébranler en rien ni l'existence absolue de la vérité (ju'il suppose au contraire, ni la foi entière (fue lui doit la raison, met un frein à l'or-