‹ Passé et présent (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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gueil de nos croyances, et, sans rien ôter des droits de la raison, restreint ses prétentions exclusives , et peut seule terminer le grand débat entre la tolérance et la foi. Les philosophes reconnaîtront bien que là doit être au fond la solution de la querelle du scepticisme et du dogmatisme; mais nous n'en traitons pas ici.

Toutefois l'impartialité défend de rien déguiser, pas même l'abus que l'on peut faire de son nom. Or si la foi exclusive et illimitée conduisait à l'intolérance, à la persécution , à l'oppression , il faut avouer que l'impartialité touche à l'indifférence. L'égoïsrae entraine à des rigueurs, à des violences que la foi souvent a pu favoriser ou colorer ; de même il a des faiblesses et des lâchetés qui peuvent seconder ou suivre l'impartialité. Et même je suis prêt à convenir que, de nos jours, c'est à fortifier le caractère, à échauffer l'activité, bien plus qu'à réprimer la violence, que la morale doit en général consacrer ses efforts et ses leçons. Mais assurément le bonheur de la société ne perd rien à ce changement. C'est une étrange cause à soutenir que celle de l'impartialité; elle impose tant de devoirs à ses défenseurs , elle soumet leur conduite à tant de scrupules, et leur aru,umentation à tiint de réserves, qu'aucune doctvine ne saurait avoir autant de peine à se propager. La prévention , le dénigrement, la dissimulation des faits, \iccs et ressources ordinaires de l'esprit do prosélytisme, deviennent pour la doctrine nouvelle des armes défendues. 11 faut convaincre sans aveugler, entraîner sans tromper, passionner enfin par la vérité seule. Certes, la tentative est ncuNC , et si le succès s'en faisait attendre, il y aurait peu à s'en étonner. Ce serait chose fort simple (|\ie toutes les idées nouvelles.

DK 1;KTAT des omMON.S. :y.t

rnipreiiites et mêlées qu'elles sont pour ainsi dire d'impartialité, tardassent à saisir \ivement les esprits, et ainsi s'expliciuerait la lenteur que tous les amis des nouveautés reprochent au triomphe de leur cause. Mais, grâce au ciel et même grâce aux hommes, cette lenteur n'est qu'apparente; elle accuse seulement l'empressement de nos vœux et de notre espoir. Jamais, dans le fait, les e\énements n'ont mis si peu de temps à mûrir et à éclore. Les révolutions, jadis œuvre prolongée des âges, se préparent et éclatent en peu d'années; et si une juste ambition, un légitime mécontentement qui atteste la hauteur de nos espérances, ne nous fermaient les yeux sur les progrès accomplis , nous ^ errions que ces progrès , de beaucoup inférieurs à nos droits , dépassent pourtant en rapidité comme eu étendue presque tous ceux qui ont , en d'autres temps, coûté des siècles entiers à l'humanité. Ce n'est pas uniquement au sommet de l'ordre social et aux institutions politiques que nous devons regarder pour juger des progrès de la société; si là des circonstances passagères, des obstacles d'un jour arrêtent parfois le perfectionnement, il descend et se retire dans la vie pri- \ée, dans les mœurs, dans les travaux journaliers, dans les relations communes. Alors, pendant un temps, la civilisation cesse de paraître marcher, mais c'est le pou- Aoir seul qui e&t resté en arrière, et nous sommes trop habitués à juger de la marche de l'armée par celle du chef. Kn admettant même que la civilisation n'ait point avancé , qui nous dit qu'elle ne se soit point étendue? Le monde travaille sourdement et se développe sous nos yeux d'une manière in\ isible, semblable à l'homme qui prend sa croissance en présence et pourtant à l'insu de tous, et qui se

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t^ou^'e avoir passé de l'enfance à la jeunesse, sans que le passage ait été aperçu. On ne l'a point vu grandir, mais on le voit homme et on l'avait vu enfant.

11 est d'ailleurs une circonstance importante qui a pu ralentir les progrès de la société. Nous avons cru caractériser suffisamment l'esprit nouveau dont elle est animée , cet esprit duquel le progrès social ne peut de longtemps être qu'un développement, en l'appelant un esprit d'impartialité. Mais cet esprit d'impartialité , dont l'égalité civile, la communauté des lois, la liberté des cultes, ne sont que des expressions , a pour se répandre besoin de la preuve d'exemple. Or, la guerre des opinions est récente, et ce n'est pas dans la chaleur de la mêlée que les opinions peuvent rester pures; les principes se dénaturent souvent, quand ils sont combattus. Les novateurs des autres siècles ne prétendaient qu'au succès; rien ne les gênait dans le choix de leurs armes; la force leur proli-. tait comme la justice. Nous, au contraire, partisans d'une cause qui est la justice même , nous avons besoin , pour réussir pleinement, de conformer nos actions à nos principes et d'être justes pour être forts, liien des ressources nous sont interdites , et cependant il semble que pour triompher par la justice il faudrait déjà que la justice eut triomphé. Si toutefois nous sommes inconséquents, nous travaillons contre nous-mêmes, les moyens discréditent le but, et en recourant à la partialité, à l'iniquité, pour le succès d'une doctrine d'équité et d'impartialité , nous échouons alors même que nous paraissons réussir, et nous sapons l'édifice en l'élevant. La terreur, par exemple, fut le démenti de la révolution. Ces diverses causes ne permettent pas aux doctrines

nouvelles de conquérir avec autant de rapidité, ni surtout de s'établir avec autant de solidité que le souhaitent leurs sectateurs. Souvent, dans la politiciue suitout, ce qu'elles ont d'iiostile et d'aiiressif est ce qui se montre d'abord. L'impartialité , quand elle vient combattre des doctrines partiales, semble passionnée; la justice , quand elle commence , ressemble à l'esprit de parti ; la liberté usurpe sur le despotisme , et l'égalité lèse le privilège. C'est la condition inévitable de toute nouveauté que d'apparaitre comme une révolte. L'humanité tout entière, réclamant ses droits, resterait une faction tant qu'elle ne les aurait pas reconquis. Ce n'est qu'au jour ou les réclamations légitimes deviennent légales, où le pou- N oir passe du côté de la nouveauté , que tout se pacifie et se rasseoit , parce que la raison devient le droit commun, et la justice l'ordre établi.

Quoi qu'il en soit de la lenteur de leur marche et de la difficulté de leur réussite, les doctrines nouvelles n'en subsistent pas moins; et l'on va voir qu'elles ont un but , un fond, et, si je puis ainsi parler, une substance, c'està-dire qu'elles sont capables de nourrir les esprits et de remplir la raison, qui demeure vide sans la foi. Et d'abord, s'il est vrai, comme on le démontre, que l'homme intellectuel ait besoin de la foi pour vivre, il est permis de demander s'il est mort. Il semble que non, et que la société est sur pied, et que même il serait assez dil'licile de lui surprendre des symptômes de mort prochaine. Elle n'est pas tellement déchue , même dans l'ordre moral , qu'elle ne force ceux qui l'attaquent à choisir parmi leurs idées , à cacher leurs passions , à modifier la violence de leurs vœux et l'injustice de leurs doctrines. Mettons à

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part toute déclamation , et disons vrai : jamais la conscience de la société et même du pouvoir a-t-elle été aussi difficile, aussi délicate, aussi morale qu'aujourd'hui? Le scrupule public ne s'étend-il pas maintenant à nombre d'actions jadis permises, d'abus, de crimes même tolères ou 'consacrés autrefois? J'en citerais vingt exemples, et ne les prendrais pas dans les livres. La législation pénale a changé de maximes; des supplices longtemps réputés nécessaires et légitimes sont proscrits , et le souvenir n'en est plus que l'odieuse utopie de quelques flatteurs du passé. L'acte d'acheter un homme pour le réduire en esclavage, par la raison qu'il est noir et qu'il plante le sucre à meilleur marché , est devenu un crime dans l'opinion et dans le code de tous les peuples éclairés. Quelquesuns même se font scrupule du maintien de la servitude existante, et s'étudient à concilier habilement la sûreté des maîtres avec l'émancipation des esclaves. L'inégalité du mérite fondée sur la seule inégalité de la naissance n'est plus légalement prol^ssée. Les institutions corruptrices , les coutumes immorales dans l'administration ne sont plus hautement louées , là même où elles sont conservées. Le principe de l'intérêt public domine dans les affaires publiques , toujours invoqué s'il n'est toujours observé, et les gouvernements , lors(|u'ils le violent , s'efforcent au moins de le tourner en leur faveur. Il y a des choses enfin dont ils rougissent. H se justifient là où ils se seraient glorifiés jadis, et leur hypocrisie alors est un hommage à la morale publique. Il y a des fautes et des \ ices dont le moindre honnête homme redouterait la réputation, qui jadis semblait la prérogative même de l'élite de la société. Lorsque récemment les chefs d'un parti se sont

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choisi le titre à'hoimcb's ly >ts , par un louable makutendu , ils ont reuié le sens traditionnel de l'expression, et ils auraient tenu pour insulte qu'on eût interprété pour eux ce nom dans le sens ou l'entendaient leurs nobles aïeux. La raison d'état n'est plus jetée aux peuples comme un mystère insolent, comme l'apologie banale des iniquités du pouvoir, et cette éclatante dérogation aux notions communes de la morale uni^erselle ne vient plus pervertir les esprits simples par l'éclat des grands exemples. Si l'intérêt du ciel ou plutôt de Péglise sert encore de voile à beaucoup de mauvaises passions et de mauvaises pratiques , ce n'est plus du moins un prétexte de tyrannie ni de cruauté. Enfin ce que Montesquieu appelle l'honneur a cessé d'ètrC un mensonge en cessant d'être un privilège, et l'honneur véritable a repris ses droits depuis qu'il a passé dans le droit commun.

.le ne veux point parler de ce qu'on nomme communément la prospérité matérielle, quelque liée qu'elle me paraisse à l'état moral d'une nation ; car la richesse donne du loisir, et par le loisir les hommes se désintéressent , et partant s'améliorent'. Mais il me semble que tant de faits simples et notoires n'annoncent pas une si grande décadence dans les nations. Or, si , comme nous nous sommes hâtés de le dire, la foi ou plutôt la croyance à la vérité

' Cette pensée fut celle de tout le parti libéral pendant la Restauration. Le bien-être, qu il faut toujours souhaiter pour tous, nous paraissait un but auquel la société pouvait tendre principalement sans danger pour elle-même, et les lumières nous semblaient inséparables de l'industrie : je crois que cette idée ne peut être adoptée d'une manière absolue, et que des doutes graves peuvent s'élever sur l'avenir d'une nation chez qui le travail intéressé serait l'unique principe d'ac^ tivité.

ii PASSÉ ET PRÉSENT.

est nécessaire à l'existence et à la moralité sociale , il faut absolument de l'effet conclure la cause , et croire que la foi n'est pas tout à fait absente de la société , puisque la société n'est ni sans vie ni sans morale. Quant à ceux qui nieraient l'effet, c'est-à-dire qui soutiendraient à la lettre et en détail que la société est morte , ou qu'elle est plus immorale qu'à une époque quelconque des temps modernes, je n'ai rien à leur dire, sinon qu'ils déclament : il y a bien de la rhétorique dans le zèle de nos apôtres.

Faisons un pas de plus. Tout n'est pas dit; il y a loin de ce que la société est maintenant à ce qu'elle peut être. Pom* les réalités comme pour les doctrines, rien n'est fmi. La foi existe sans aucun doute, mais cette foi n'est encore ni complète, ni pure. Les croyances de tout genre, encore informes et incohérentes, ont besoin d'être entièrement dégagées d'un reste des préjugés du passé et de l'alliage des erreurs qui les ont altérées à leur naissance. Les idées qui les composent veulent être réunies en corps de doctrine pour former un symbole. Accordons à nos adversaires ({ue la société ne croit pas encore assez, et que ce qu'elle croit nécessite encore recherche, révision, prédication nouvelle; et tentons de tracer le plan de l'œuvre, si nous n'osons l'entreprendre.

11 s'agit donc de montrer :

1" Ce que nous avons avancé , que l'impartialité , condition de la justice , est l'esprit du temps ;

•J"» Que cet esprit se concilie avec la foi , par consé- (juent aNc'c l'actiNité, le dé\ouenu'nt , l'enthousiasme;

:i" Qu'culin il suppose lui-même une foi, c'est-a-dire

une croyance sociale, relativement à la religion, à la morale, à la politique , aux sciences et aux arts.

Si la première proposition était admise, les autres seraient gagnées du même coup. Sûrement, si l'on avait persuadé à tous que les croyances modernes ont seules pour base la justice véritable , telle du moins que la conçoit notre raison à l'époque où nous sommes par\enus, j'ai assez bonne opinion de l'esprit humain pour compter que l'adhésion serait prompte et unanime. Or comment faire reconnaître à tous ce caractère de justice qui frappe mes regards avec tant d'éclat dans les idées que je défends, et qui, pour moi, les transforme en règles positives et pratiques, si ce n'est en le montrant tel que je le vois? Je puis, par l'observation et l'analyse, développer comment ces croyances sont conformes à ce que je crois la justice: là parviennent, mais expirent les forces de l'examen. Mais pour faire seiitir que ce que je crois la justice est la justice même , je n'attends plus rien de la recherche ni du raisonnement ; je suis réduit à l'affirmer. Tci pour convaincre la raison, j'en appelle à la foi. Dès le premier pas, nos adversaires peuvent voir combien sont vaines les distinctions dont ils font tant de bruit, et que la nature humaine n'a pas une seule arme que nous ne puissions tourner contre eux.

Si donc on jette un coup d'oeil sur toutes les voies que parcourt l'esprit humain, on reconnaîtra qu'il y porte cette généialité de vue , cette libre acception de tous les faits , qui, dans l'ordre moral proprement dit, constitue l'impartialité ou la justice, vertu nécessaire au cœur, qualité indispensable à l'esprit. Dans les sciences, les systèmes , en désignant par ce mot les interprétations arbi-

traires et partielles de la nature , sont abandonnés. Les prédilections dans l'observation sont aujourd'hui l'écueil le plus signalé aux observateurs. Les méthodes expérimentales , dont le devoir est d'être universelles , prévalent de toutes parts ; et l'homme , en cessant de privilégier de certains faits ou de certaines idées , en s'efforçant de se rendre juste envers toutes les vérités , a pensé que cette impartialité était le seul moyen de proportionner son esprit à l'immensité de la nature. C'est ainsi que la raison est forcée de donner à ses hypothèses mêmes une généralité qu'elles n'eurent jamais : elle a proclamé l'égalité des faits devant la science.

La philosophie nous offre une révolution semblable. Longtemps arbitraire et exclusive , elle aspire à cesser de l'être. Elle ne se hasarde plus à résoudre une simple question, en faisant abstraction de toutes les autres; elle ne se réduit plus à un seul point de vue, en soutenant qu'il n'y en a pas d'autre. Si elle s'efforce de remonter à une question primitive ([ui comprenne tout, elle se garde de négliger ou d'exclure les solutions partielles, les vérités de détail qui forment depuis longtemps l'héritage de l'esprit humain. Reconnaissant du vrai dans tous les systèmes, elle s'efforce de les réunir en les dominant, et marche vers un éclectisme vaste, ouvert à toutes les idées , parce qu'il admet tous les faits.

La religion a participé non moins que le reste à la ré- ^olution intellectuelle. C'est en religion peut-être que le principe de la liberté des opinions s'est établi avec le plus d'autorité, parce que c'est en religion que les violations de ce principe avaient été les plus fréquentes et les plus funestes. Les opinions ne reconnaissent qu'une

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règle, la vérité, etqu'un juire , la raison. Cette maxime, en pénétrant dans la religion , s'est allice , et chaque jour s'allie plus étroitement aux croyances diverses, et chaque jour devient elle-même une croyance inviolable. Ce qui , selon quelques théologiens, a mine la doctrine n'a fait qu'épurer et agrandir la doctrine; c'est un article de foi de plus, c'est un devoir nouveau. J'ose avancer qu'il est contenu en germe dans toutes les croyances chrétiennes , même dans la croyance catholique, et avant d'avoir été traduite en article de loi , l'idée en était comprise dans plus d'un verset de l'Evangile. Les lois positives ont fait davantage: la liberté de conscience engendre celle des cultes, puis enfin leur égalité: ce sont les trois expressions du progrès du principe de l'impartialité dans la société et dans la législation.

Que dire de la politique? Le monde retentit des mots tout-puissants qui, renvoyés delà tribune au peuple, et du peuple à la tribune , inscrits sur les drapeaux et dans les lois, sont devenus comme le cri de ralliement de l'humanité. De toutes parts les hommes demandent, attendent ou obtiennent que le gouvernement devienne véritablement la chose publique au moyen de la presse libre, de la délibération commune et des élections populaires. De toutes parts, ils réclament avec ces institutions, ou plutôt à l'aide de ces institutions mêmes , la liberté légale des personnes, des cultes, des opinions, des industries, l'égalité légale des droits, des impôts, des terres. Ce système de politique n'est plus une science, c'est maintenant le sens commun des nations. Mais cependant s'il fallait le caractériser, comment ne pas repeter, pour la millième fois, que la rexohition qui nous agite est l'in-

vasion du droit sur le privilège , de la loi sur l'arbitraire , de la responsabilité du pouvoir sur le pouvoir absolu? Et quels yeux assez aveugles ne reconnaîtraient ici une nouvelle extension, un nouveau progrès de la justice, qui demande à la politique et à la législation d'être impartiales pour la société.

Les exemples que nous venons de citer ne sont que des applications diverses d'un principe de morale; c'est la morale qui s'impose et généralise son empire. On ne saurait donc douter que pour elle-même elle n'ait sa part de progrès. Comme science philosophique , on peut remarquer qu elle aussi elle est sortie des systèmes arbitraires ou partiels pour s'élever à un principe universel et absolu, celui du devoir. Abandonnant la subtile distinction de l'intérêt bien ou mal entendu , l'insuffisante illusion de la sympathie , enfin la recherche incertaine de la convenance ou de la disconvenance de nos actions, elle est rentrée au fond de l'âme, et c'est là qu'elle a déchiffré les divins caractères des tables de la loi. Impérative et désintéressée, la morale s'est replacée au rang des véritables principes ou faits primitifs de conscience , et tout ce ({ui est primitif en ce genre est universel.

On pourrait poursuivre plus loin l'esprit nouveau dans sa course , et le montrer partout observant la même méthode et atteignant au même but. On le verrait, par exemple , élever et agrandir les théories des arts , en essayant de les égaler à l'immensité de leurs œuvres, dont le modèle se compose de la nature et de l'idéal. La nature vaste et diverse .est comme à l'étroit dans les règles artilu'icnes du faux lioùt, et ne se rellrcbit que partiell»'-

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ment dans le petit miroir d'une muse affectée. L'idéal , dégradé, mutilé par le pédantisrae, cesse d'être sublime dès qu'il n'est plus libre et surtout universel ; car il ne se comljine plus avec les diversités de la nature. Or, partout où le modèle naturel existe, le modèle idéal doit exister , et cette combinaison , qui est l'œuvre même du génie, doit être partout permise et possible, pour que le génie emploie toutes ses forces et fournisse toute sa carrière. Si tel est le principe de la métaphysique des lettres, rien ne peut les servir et les favoriser davantage que le temps , qui , les affranchissant de toutes les formes conventionnelles et pédantesques, les rendrait à elles-mêmes, c'est-à-dire à leur propre nature. Et c'est évidemment là que mène la controverse dont les arts sont aujourd'hui l'objet.

Ainsi partout nous retrouvons les signes du même mouvement. Dans ses intérêts les plus sublimes comme les plus positifs, dans ses affaires comme dans ses plaisirs, la société est livrée à un esprit de liberté qui va faisant tomber les voiles et les fers, pour mettre les vérités au jour et les droits à l'aise. Partout c'est l'impartialité rétablissant l'égalité, c'est-à-dire rouvrant le concours auquel la Providence avait appelé tous les hommes. On voit quel lien intime resserre tous ces mots d'une application si générale, justice, égalité, impartialité, liberté, désintéressement, concurrence, droits.

Que l'on vienne dire que ce que je donne pour l'esprit du siècle n'est que l'esprit d'un parti, et (jue j'érige en conviction générale des opinions particulières, .le réponds que, tant que la guerre ci\ile des idées dure encore, les opinions semblent toujours aussi divisées que les partis. M

oO PASSÉ ET PRÉSENT.

Il n'en est rien cependant; entre les combattants, il est beaucoup d'idées communes. Celles surtout qui sont destinées à vaincre gagnent cbaque Jour dans le camp ennemi, et quelquefois on continue de combattre que l'on ne diffère presque plus. La haine survit à la dissidence; il y a encore deu\ camps, et il n'y a plus deux causes. Sans doute ceux qui se vouent aux intérêts des idées nouvelles les proclament hautement, tandis que leurs adversaires, qu'insensiblement elles captivent, les dissimulent, les désavouent, les proscrivent en y cédant. Leur conduite rend un témoignage involontaire aux vérités que dément leur bouche , et ils pratiquent les nouveautés longtemps avant de les avoir consenties. Tl en est ainsi dans les sciences proprement dites, où une révolution se fait plus vite qu'elle ne s'avoue, et change la pratique longtemps avant d'avoir converti la théorie. Ainsi, bien souvent les hommes sont de leur temps malgré eux. Ils croient persister dans les préjugés du passé , parce qu'ils en conservent le langage. Mais leurs goûts , leurs mœurs, leurs actions, une foule d'opinions secondaires qui leur échappent trahissent une conversion d'autant plus réelle qu'elle n'est point préméditée. C'est ainsi que les idées s'établissent plutôt qu'elles ne se déclarent; le monde était plus d'tà demi chrétien qu'il sacriliait encore aux faux dieux; et tel peuple est peut-être républicain qui se croit encore monarchique.

C'est donc moins dans les manifestes des partis qwo dans les révélations spontanées de la société ((u'il faut chercher son véritable caractère ; et de tous les signes peut-être qu'une nation donne de sa disposition morale, sa littérature est le moins concerté et le plus certain. Les

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genres ont beau différer, les talents se distinguer par d'éclatantes couleurs ou des nuances délicates, on retrou\ e entre tous les écrits d'une même époque un caractère commun qui est comme l'air de leur âge. .l'aurais quelque peine a bien définir celui de notre littérature actuelle. Serai-je bien compris, si je dis que les écrivains du temps, à quelque sujet qu'ils se consacrent, ont l'air et l'obligation même d'avoir pensé à tout? Il ne leur est pas permis de choisir un point de vue sans indiquer qu'il n'est pas le seul qui leur soit connu ; ils ne peuvent même défendre une cause sans montrer qu'ils conçoivent la valeur, le mérite ou l'attrait de la cause opposée. Enfin l'impartialité, jusqu'ici un des devoirs de la raison, est devenue une des conditions et comme un des charmes du talent. L'imagination elle-même y trouve des richesses nouvelles; et désormais le poème, le roman, le théâtre, l'histoire, n'auront plus de vie ni d'intérêt, si l'écrivain ne sait unir à cette fermeté d'esprit qui discerne et ne perd point de vue la vérité , cette flexibilité d'intelligence qui com.prend , pour les reproduire , toutes les opinions et tous les caractères, tous les pays et tous les âges. Depuis que la raison ose tout juger, l'art doit tout peindre.

Si ce que nous avons dit donne une idée suffisante de la direction actuelle des esprits, il reste à prouver que cette direction est en spéculation un progrès vers la vérité, et pour la société un rcel perfectionnement. Qu'importeraient en effet les pas de l'esprit humain, s'il ne les faisait dans la bonne route? Sa marche n'a de valeur que par son but. Il nous faut donc savoir si la fermentation peut être féconde, si le besoin présent des esprits est légi-

time, si enfin les hommes peuvent ti-ouver dans leurs idées diverses un fond de doctrine qui, sous différentes formes, les contienne et les rallie, un centre, une règle, une foi.

Nous n'avons nulle envie de rien dissimuler, nous avouons les difticultés. Si d'ailleurs notre tâche n'en offrait pas, où serait le mérite et le plaisir de l'entreprendre? Nous irons dès le premier pas au cœur même de la doctrine , et nous n'affaiblirons pas le contraste des idées qu'elle est tenue de mettre d'accord.

La nature humaine n'est point infaillible. Cette vérité, dans la morale, se prouve par la liberté, qui n'est que la faculté d'agu" selon l'erreur ou la vérité ; dans l'intelligence, il semble qu'elle ait encore moins besoin de preuve, et la liberté de la pensée, c'est-à-dire son pouvoir de faillir ou de ne faillir pas, est un fait plus intime peut-être et plus insurmontable que la liberté morale. En effet, on conçoit que l'humanité approche d'une vertu parfaite plutôt que d'une parfaite connaissance de toutes choses. Dans nos fautes, il nous reste presque toujours la conscience du bien ; nous nous sentons le pouvoir de les éviter, ou du moins nous sentons en nous une puissance incorruptible qui les désavoue. Nous ne gardons pas de même dans nos erreurs la conscience du vrai : ici le juge devient complice; que dis-je 1 le juge même est le coupable. Toutefois , si nous n'avons pas le sentiment actuel de chacune de nos erreurs, nous avons celui de la limitation de notre esprit, et quand l'expérience de nous-mêmes et l'observation des autres ne nous persuaderaient point que nous sommes sujets à erreur, ce sentiment à lui seul nous révélerait l'erreur comme possible, quoiqu'il ne suffit pas pour nous la faire apercevoir.

Sur cette considération de la faillihilite universelle , rachetée par l'universelle perfectibilité, s'appuie le droit de la liberté. Il faut que les institutions, et j'entends ce mot dans le sens le plus vaste, laissent l'homme libre, sauf dans les actes extérieurs dont la culpabilité morale compromet la sûreté des membres de la société. 11 faut que ni le gouvernement, ni le tribunal, ni l'église, ni enlin aucune force factice ne s'interpose entre les efforts de chaque homme et l'objet commun des méditations et des recherches de tous, savoir, la vérité. Il faut enfin que les opinions soient libres de tout frein, hors la raison, de toute influence, hors les intluences naturelles et nécessaires de la société. C'est à cela que tend l'ordre social en se perfectionnant; c'est le terme que la civilisation ambitionne d'atteindre.

Maintenant, comment concilier ce fait et cette idée, d'une part avec la certitude , et de l'autre avec la conviction"? Lsi faillibilkc humaine n'iulirme-t-elle pas toutes les croyances? et la liberté des esprits n'est-elle pas l'expression de cette incertitude générale? A"'est-ce pas l'indifférence passée dans les institutions? Au contraire l'autorité n'est-elle pas le remède unique à ce désordre , en même temps que la preuve de la vérité et la garantie de la foi?

\ oilà, sachons l'avouer, une grave alternative. Prévenus de scepticisme ou accusés d'inconséquence, comment pourrons-nous éviter le double tranchant de l'objection? Représentons-nous sans ménagement les contradictions que nous avons à concilier, ou , comme dit Rousseau , à tlcvon-r pour établir notre thèse.

-Nous sommes tenus de dire eu même temps :

oi PASSÉ ET PRÉSENT.

Daus les sciences : — L'observation est la seule méthode de certitude. Or nous n'avons pas vu tous les faits; nous ne pouvons jamais être sûrs de les avoir tous vus, car nous devons nous défier de nos yeux. — Cependant il y a une vérité scientifique, et de plus nous pouvons la connaître. Par exemple le système du monde de Newton est vrai.

Dans la philosophie : — La raison cite tout à son tribunal , même la raison ; elle est le juge universel du vrai et du faux. Or, elle n'est pas infaillible , et elle ne juge que sur son propre témoignage. — Cependant il y a une vérité philosophique, et de plus notre esprit la peut connaître. Par exemple, la conscience du moi, la raison observée par elle-même est la source de toute certitude en métaphysique.

Dans la politique : — Les hommes n'ont d'autre souverain légitime que la raison, interprète de la vérité, qui, appliquée aux relations sociales, n'est que la justice. Or, ils ont des préjugés, des faiblesses, des passions; ils jugent mal, ils agissent mal , ils méconnaissent et violent la règle. — Cependant ils doivent rester libres, c'est-à-dire que la force matérielle de la société, ou si l'on veut, du pouvoir, ne doit s'exercer que sur leurs actes extérieurs, et ce pouvoir lui-même ne doit être ni sans responsabilité, ni sans limite. 11 doit rester en ce sens justiciable de la société même qu'il gouverne.

Dans la religion : — Il y a dans la nature de l'homme et dans celle du inonde quelque chose d'inexplicable par les causes connues. Ce quelque chose d'inexplicable est la matière de toute religion, et prouve qu'il y a nécessairement une religion. S'il y a une religion , une seule est

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vraie. — Et cependant toutes les religions doivent être libres et égales, parce que dans toutes il y a de la religion.

Dans la morale : — L'intérêt, la sympathie, le commandement de J3ieu , la crainte du châtiment présent ou à venir, n'est point le principe de l'obligation. Ce principe existe par lui-même et commande en son propre nom. Or, l'homme l'oublie, le néglige ou l'outrage sans cesse. — Cependant c'est en lui-même, et non dans une autorité extérieure, que réside le devoir.

Dans les arts: — 11 y a un beau absolu. Or, les hommes l'ignorent ou le méconnaissent souvent, et suivent des goûts divers et désordonnés. — Cependant les règles formelles sont fausses et dangereuses, et les arts sont libres.

Tous ces exemples nous présentent une formidable antithèse. Partout on aperçoit un commencement de doctrine dogmatique, d'où nous paraissons déduire une pratique d'indifférence. Comment échapper à la difficulté? Comment concilier la certitude a\ ec la faillihilitc, la souveraineté de la raison avec sa limitation, la foi avec le défaut d'autorité , l'ordre avec la responsabilité du pouvoir, le devoir avec la liberté personnelle, le goût avec l'abolition des règles? Ce sont là de grands problèmes, ou plutôt c'est un grand problème.

La difficulté est double; elle est pratique, car on n'entrevoit pas d'abord comment réaliser sans trouble, sans anarchie, sans confusion universelle, une doctrine qui ressemble à la guerre perpétuelle. Mais je m'inquiéterais peu de la diiliculté pratique, très-assuré qu'elle serait surmoitable, si elle ne s'appuyait sur une difficulté phi-

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losopbique. C'est de celle-ci qu'il importe de pl•ou^er qu elle n'est point invincible. Si nous trouvons une solution véritable, les cboses s'y plieront delles-inèraes.

Nous ne cacherons pas qu'il n'a point été donné, à notre connaissance, de solution complète et satisfaisante. La plupart des écrivains n'ont l'ait qu'entrevoir la question. La plupart avaient quelque chose de plus pressé à faire que de l'étudier, et ce n'est i^uère dans la chaleur du combat que l'on s'arrête pour examiner si la guerre est juste ou injuste.

Mais aujourd'hui que nous jouissons de quelque repos, il est permis et raisonnable de revenir sur ses pas pour retoucher au point de départ , de porter ses regards en avant pour déterminer le but. On a pu voir que le problème à résoudre est général, et par conséquent unique. 11 semble donc que, lorsqu'on l'aura résolu sous une des formes qu'il revêt, on l'aura résolu virtuellement sous toutes les formes. Restera seulement la difficulté de traduire la solution sous d'autres formes pour l'appliquer diversement, et cette difficulté, il est vrai , n'est pas à dédaigner ; mais elle sera probablement d'autant moins grande, que la première forme de la solution aura été plus générale. La forme la plus générale est sans contredit la forme philosophique, savoir, la question de l'examen et de l'autorité, comme on l'appelle aujourd'hui , ce qui n'est qu'un nom de la grande question de l'origine et de la certitude de nos connaissances.

\ oilà donc la question posée; presque tous les articles insérés dans la liamc frantaisr ont au fond poui' but de contribuer à la résoudre.

MADAME GUIZOT, PAULIINE DE MEULAIN^

La vie d'une femme, et surtout d'une femme heureuse, est toujours bien courte à raconter. La société, d'accord avec la nature, n'a point séparé le bonheur des femmes de leur repos, et leur destinée est presque toujours fixée dans l'ombre des devoirs , des affections et des intérêts domestiques. Lors même que des circonstances impérieuses ou une vocation non moins puissante les ont forcées d'étendre le cercle de leur activité et de leur influence, lorsqu'une supériorité leur a été donnée, qui prête quelque éclat à leur nom , presque toujours les liens et les sentiments de famille, les soins et les travaux de la vie intérieure absorbent encore la plus grande portion de leur temps et de leurs forces, en composant la meilleure part de leur bonheur. Il faudrait plaindre plutôt qu'envier le sort de celles pour ([ui le talent eût été la première affaire de cette vie; le génie même ne serait pour elles qu'un chétif et peut-être cruel dédommagement.

' Notii^e placée en [C-\f ilo l'oiiMMgc intitule Conseils de mornic par madame Guizol; 1828.

Certes , le souvenir que madame Guizot laisse à ses amis est à l'abri d'un tel regret; et pour ceux qui l'ont connue , qui l'ont aimée , le mérite si rare de son esprit n'est cependant que la seconde pensée que réveille sa mémoire. Avant de songer à ses titres aux regrets du public , ils aiment à se rappeler l'excellence de son àme et de sa vie ; ils comptent les biens inappréciables qui remplirent cette existence trop courte et quelque temps agitée. Avec une émotion douce et triste à la fois, ils se disent avant tout qu'elle lut bonne et beureuse , et puis ils s'entretiennent de ses ouvrages.

Mais , quel que soit le prix des vertus et celui du bonheur , il semble qu'il y a peu de chose à en dire. Il pourrait suffire à l'attente du public que , content de retracer en quelques mots les principales circonstances d'une vie fort simple , et de rendre hommage en passant aux qualités qui l'ont ennoblie, toute notre attention se portât sur des travaux et des talents qui seuls l'ont intéressé jusqu'ici. Cette notice se réduirait ainsi à une page de biographie suivie d'une dissertation critique et littéraire. Mais aurions-nous fait connaître celle dont nous ne jugerions que les écrits? aurions-nous d'elle rien dit de plus que n'en pourrait dire tout autre? aurions-nous fait droit aux plus cliers comme aux plus révérés des souvenirs ({u'elle nous a laissés? Est-ce bien d'elle enfin que nous aurions parlé?

Les faits ont peu d'intérêt si celle qu'ils concernent n'est point connue; les ouvrages appartiennent au public , et il peut en juger mieux que nous. C'est de l'auteur, c'est de la personne même que nous voulons l'entretenir; ainsi seulement nous pouvons lui apprendre quelque

MADAME GUIZOT. .jg

chose et satisfaire un peu à la fidélité de nos regrets, surtout au vœu de cette piété tendre et douloureuse qui nous confie un moment le dépôt d'une mémoire si clière.

D'ailleurs une raison non moins grave et plus générale nous détermine. On pourrait imposer aisément silence à des sentiments qui ne se publient pas sans (juelque sacrifice; mais la pensée a des devoirs envers la vertu; une grande instruction résulte toujours de la vie d'une personne également supérieure par le caractère et par l'esprit. Son exemple est une leçon ; sa vie porte témoignage des opinions qu'elle a professées , et rend gloire à la vérité.

Madame Guizot , à force d'expérience et de méditation , était parvenue à rapporter tous ses sentiments , à subordonner toutes ses résolutions aux idées générales qui dominaient son esprit ; elle s'était faite en quelque sorte à l'image de sa raison. C'est donc parler d'elle comme elle l'eût désiré peut-être , c'est l'imiter pour ainsi dire , que de rattacher le récit de sa vie à des principes qui lui furent précieux , que de chercher un but moral aux observations qu'il suggère, que de faire tourner au profit de la vérité le souvenir de ses sentiments et de ses actions. Après tout, les êtres distingués ne font que reproduire , avec plus de relief et à une plus grande hauteur, les conditions essentielles et les lois générales de l'humanité.

On dit tous les jours ([ue la vie est courte. Il semble qu'elle ne réponde pas à nos forces , à nos besoins , à nos désirs, et que notre nature déborde notre destinée; et cependant, lorsque la mort arrive, lorsqu'une créature humaine disparait , on s'étonne souvent du peu de traces

qui restent de ses pas. Quelque place qu'elle tienne dans nos regrets, celle quelle laisse vide dans ce monde est incroyablement petite, et, vus dans le passé, les événements qui ont occupé ses jours paraissent suffire à peine à la durée de son existence. Ceux qui ne sont plus déploraient pourtant aussi la brièveté de la vie bumaine ; ils se sentaient pressés entre d'étroites limites , ils se trouvaient mal à l'aise dans cette carrière qu'ils n'ont pas tout entière remplie de leurs actions; et cependant ils ont valu plus qu'ils n'ont fait, et l'amitié même , qui les regrette, trouve que leur souvenir tient bien plus de place dans le cœur que leur vie dans la mémoire.

Ne serait-ce pas qu'il y a toujours dans l'âme une foule de besoins et de facultés, de sentiments et d'idées que rien n'emploie ici-bas? ?se serait-ce pas que nul ne tire parti de toute sa nature , et que ceux qui ont été le plus prodigues d'actions , d'émotions , de pensées , emportent encore au tombeau un trésor inépuisable de volonté, de sensibilité et d'intelligence? Tel est le pénible contraste qui sans cesse oppose notre nature et notre destinée. Il va en nous quelque chose d'infini que ce monde ne peut ni satisfaire, ni contenir. C'est ainsi ((ue nous sommes à la fois supérieurs à ce monde et plus faibles que lui; c'est ainsi que nous ne pouvons ni remplir toute notre vie, ni déployer toute notre force.

En effet, bien loin que l'actixité proprement dite occupe toute notre existence, ce sont peut-être les émotions sans but, les sentiments en apparence stériles, les réfiexions désintéressées qui consument le plus d'instants. Tl se passe en nous mille choses qui nous éprouvent, nous développent, nous font c(>nn;iitre à nous-mêmes, et (|ue

MADAME GUIZUT. fil

nul ne saura que nous. Le monde n'aperçoit, ne soupçonne qu'une faible partie de notre réelle existence; ce que nous manifestons n'est qu'un trait du tableau , et nous vivons bien plus qu'il ne paraît. Cette activité intime et surabondante qui manque d'emploi , ces besoins insatiables de l'intelligence pour elle-même, cette sensibilité qui ne tarit pas , ce renouvellement constant de l'âme qui, mieux qu'aucune image sensible, offre le symbole du perpétuel mouvement, toutes ces ricbesses de l'bomme dont il ne peut, dont il ne sait pas user, enfin ce luxe de sa nature attestent clairement qu'il vaut mieux que sa condition , et qu'il est réservé à une plus haute fortune que celle de la terre : langes dorés, signes mystérieux trouvés dans le berceau d'un enfant abandonné.

Mais cette vie intérieure que rien n'interrompt , que rien ne limite, ne se trahit pas; elle demeure le secret de chacun. L'homme ne fait qu'apparaître par moments à ses semblables ; le reste du temps, il se dérobe à leurs regards et ne se découvre qu'à Dieu. C'est trop dire peutêtre; il n'est pas toujours condamné à cet isolement. Sans doute bien des hommes ont traversé la foule, porté même tous les liens de la famille et de la société sans sortir d'eux-mêmes et sans se témoigner tout entiers; mais quelquefois aussi les esprits communiquent entre eux presque aussi librement qu'avec Dieu même ; la sympathie dissipe le nuage qui les sépare ; l'amour lève le voile qui couvre les cœurs. Ainsi l'âme n'est pas toujours connue, mais elle ne l'est jamais (jue des âmes qui l'ont aimée.

C'est pour cela qu'aucun n-cit d'une vie que la moi t a II. r.

tranchée ne peut satisfaire des amis. Ils en savent plus qu'on ne peut leur eu raconter, qu'ils n'en pourraient redire eux-mêmes. Ce qui les intéresserait d'avantage serait peut-être l'histoire de cette portion de l'existence qui n'a pas d'histoire ; ils voudraient relire tout ce qu'ils ont su , tout ce qu'ils ont deviné, et que la parole égalât l'immensité du cœur. Mms ce désir est vain : plus une personne est distinguée, moins il est possible de la reproduire par la pensée et de la faire revivre dans un récit. Elle-même peut-être eût échoué, si elle eût voulu rendre compte de son cœur, et révéler sans restriction ce qui ne se peut jamais ni pleinement savoir ni fidèlement décrire.

Ces réflexions m'ont préoccupé chaque fois que j'ai essayé de rappeler les circonstances de la vie de madame Guizot. Elles m'ont préoccupé, et même elles m'ont arrêté bien souvent. Ce ne sont pas en effet ces circonstances qui sont intéressantes, c'est elle; elle est l'âme du drame, et c'est elle surtout, quand on l'a connue, qu'on voudrait faire connaître. Cependant comment y parvenir jamais? Comment tenter de pénétrer dans ces secrets de l'âme à la fois infinis et délicats, dans ce monde intérieur que la conscience elle-même ne parcourt et n'éclaire jamais tout entier? La difficulté est insurmontable; elle décourage, elle attriste; et c'est à regret que j'écris ces lignes, qui ne satisferont ni mes souvenirs ni la vérité.

11 faut donc renoncer à montrer madame Guizot telle (|u'elle fut aux yeux de ses amis. A peine saurons-nous ajouter quelque cbose à l'idée que les lecteurs attentifs et clairvovants de ses ouvrages ont dû se former d'elle. Nous

ne pouvons que joindre notre témoignage à leurs conjectures, et leur déclarer qu'elle tenait tout ce que promettait son talent; encore faudra-t-il ajouter : « Que ne » l'avez-vous aimée? alors seulement vous l'auriez con- » nue. »

Élisabeth-Charlotte-Pauline de Meulan naquit à Paris le 2 novembre 17 73. Elle était la première fille de Charles-Jacques-Louis de Meulan, receveur-général de la généralité de Paris, et de Marguerite-Jeanne de Saint- Chamans. Ses parents avaient tous les sentiments et tous les goûts qui distinguèrent la bonne compagnie de la fia du dernier siècle. Ils profitaient de leur grande fortune et de leur position dans le monde pour ouvrir leur maison à une société brillante et spirituelle, qui faisait de la conversation son occupation unique et son premier amusement. Cette générosité d'esprit, si commune alors dans le monde de Paris, leur donnait du penchant pour les idées nouvelles ; ils les adoptaient avec confiance, mais sans ardeur, et, parmi les hommes distingués du temps, ils préféraient ceux qui gardaient le plus de mesure et de gravité. C'était une de ces familles dont M. rsecker était le ministre, c'est-à-dire qui préparaient la révolution sans la désirer ni la prévoir.

Madame de Meulan témoigna de bonne heure à sa fille une prédilection marquée, et lui prodigua tous les soins qu'exigeait une enfance maladive et languissante. On remarqua en elle, dès ses premières années, une vive sensibilité, une probité parfaite, et, lorsqu'un peu d'éducation commença , une facilité extrême pour saisir et pour apprendre. Cependant son esprit semblait encore engourdi. Docile et rêveuse, elle se livrait par obéissance

aux petits travaux de son âge sans s'y intéresser ; ses leçons ne l'ennuyaient ni ne lui plaisaient. Elle faisait son devoir parce qu'elle aimait l'ordre , et qu'il lui était plus commode de se soumettre que de résister. Lorsque de dix à quatorze ans la promptitude de son intelligence frappa l'attention de ses maitres et provoqua les espérances de sa famille , elle continua de porter peu de vivacité et de goût dans ses études. ï^lle composait quelquefois des fables, de petits drames, comme en font beaucoup d'enfants qui n'en auront pas plus d'esprit un jour. Ces essais, dénués d'originalité et d'invention, ne se font remarquer que par une correction singulière, et çà et là quelques traits heureux de sentiment ; mais rien n'annonçait ni cette activité ni cette indépendance qui devaient être un jour au premier rang des qualités de son caractère et de son esprit. Pensive et silencieuse , elle semblait attendre qu'une cause extérieure vint lui donner le mouvement dont elle manquait, 11 est rare en effet que l'âme, pour se développer, puisse se passer de la provocation des événements; et les femmes surtout, même les plus distinguées, appelées par la nature à subordonner jusqu'à un certain point leur existence à une existence étrangère, ont besoin presque toujours qu'une circonstance particulière, une cause qui n'est pas en elles, leur donne en quelque sorte le signal. Elles attendent une voix qui leur dise : « Eève-toi et marche. »

L'enfance de mademoiselle de Meulan avait longtemps duré. Elle en sortit avec le besoin vague de trouver (juclque part l'emploi de ses facultés et l'impuissance de les mettre en jeu par elle-même. Elle a décrit cette disposition : «A cette époque (1787), j'étais précisément

» dans l'âge ou la vie commençait à prendre pour moi «quelque intérêt, où, après une enfance à laquelle on » n'avait pas su donner le mouvement que je n'avais pas » la force de trouver en moi-même, je commençais à sen- » tir l'activité de l'existence, je sortais des nuages et » me réveillais comme par un beau jour de printemps. «C'est l'idée qui me reste de cet âge. » (Lettre écrite en 1822.)

Elle touchait à seize ans quand la révolution éclata. Elle vivait au milieu de toutes les opinions et n'en avait aucune. La révolution ne tarda pas à semer autour d'elle l'inquiétude et le mécontentement; elle-même en jugeait les événements avec sévérité; les principes généraux étaient peu faits pour son sexe et pour sou âge ; mais elle jouissait de la liberté , du mouvement , de la vie de ce temps de renaissance. Elle a toujours gardé un souvenir très-animé de la société de cette époque, et de deux séances de l'Assemblée nationale auxquelles elle avait assisté. Dès lors un sentiment très-vif et très-simple de l'égalité s'établit en elle; aussi n'est-ce point par les changements introduits dans les relations sociales que la révolution la blessa; la violence, l'injustice, la promptitude à sacrifier le droit au succès , le goût de licence et de desordre qui accompagne tout grand changement, enfin les maux tristement inséparables des dissensions civiles, la frappèrent si fortement qu'elle conserva toute sa vie une sorte de ressentiment contre la révolution pour l'avoir tant fait souffrir. Telle était l'impression qui lui en était restée que, trente ans après, elle n'en pouvait parler de sang-froid , et que l'empire de sa raison lui était nécessaire pour apprécier cette époque avec l'impartialité due à

l'histoire. Elle-même se défiait de ses propres souvenirs et, chose rare aujourd'hui, n'en faisait point la règle de ses jugements.

Aux malheurs publics se joignirent bientôt pour elle les malheurs particuliers. La fortune de sa famille avait disparu, la santé de son père s'était altérée, et quand il mourut, en 1790, sa famille resta dans la tristesse et la gène. Sa mère, enlevée tout à coup aux habitudes de l'opulence et du repos, luttait péniblement contre les difficultés d'une position si nouvelle et si rude, et ses amis, disperses ou persécutés, ne lui pouvaient offrir ni appui ni conseils. Désolée du présent et bientôt indignée, inquiète pour l'avenir de ses trois frères et d'une sœur qu'elle aimait passionnément, la sympathie , le dévouement , la douleur absorbèrent toutes les facultés de son âme. Devenue de plus en plus étrangère aux événements généraux dont elle n'entendait que le bruit, elle employait ce qu'elle pouvait avoir de force et d'influence à consoler, à rassurer les siens , à proposer les courageux partis qui coûtent tant aux gens longtemps heureux , et qui cependant peuvent seuls mettre un terme aux ennuis importuns d'un bouleversement de position et de fortune.

En 1794, une loi générale exila sa famille de Paris. Retirée à la campagne, dans une profonde solitude, elle trouva quelque repos, et put se replier avec plus de liberté et de réflexion sur les émotions fortes ou déchirantes que tant de causes avaient excitées en elle. Ainsi elle prit l'habitude d'unir, d'opposer parfois à l'émotion pénétrante la méditation solitaire; cruellement forcée à sentir, elle apprit à penser. C'est dans l'isolement de sa retraite de Passy que sa nature intime acheva pour ainsi

MADAiME GUIZOT. 67

dire de se révéler eu elle. Elle se rappelait presque le jour où , tout en dessinant , elle a\ ait conçu le soupçon qu'elle pourrait bien avoir de l'esprit. Cette découverte lui donna beaucoup de joie; il lui sembla dès lors qu'elle était moins seule en ce monde, et elle eut la certitude de n'être jamais abandonnée : elle venait de trouver un ami. L'esprit est peut-être le seul des biens de ce monde qui soit sans mélange ; seul avec la vertu , il ne laisse aucun regret après lui.

Du jour qu'elle eut conscience d'elle-même, sa force fut doublée et l'intérêt de sa vie assuré. Une grande énergie morale, qui se produisait tantôt par l'activité extérieure , tantôt par celle de la pensée , devint le trait dominant de son caractère et sa première ressource contre le malbeur et l'ennui. Par un heureux privilège , le développement de son esprit, le goût qu'elle contracta pour la méditation , pour l'étude de soi - même , pour la recherche de la vérité , ne diminuèrent pas son dévouement aux devoirs positifs de la vie; elle n'en devint, au contraire, que plus forte, plus décidée, plus remuante, si j'ose ainsi parler, dans l'intérêt de ceux qui lui paraissaient confiés à sa tendresse. Elle prit une croissante influence dans la direction des affaires des siens ; elle se chargea des résolutions pénibles, quelquefois des démarches épineuses. Elle apprit à lutter contre tous les obstacles , et conçut dès lors ce penchant , cette admiration qu'elle conserva toujours pour l'activité persévérante aux prises avec les difficultés de la vie. Confiante dans sa jeunesse et dans sa force, elle s'habitua à ne jamais se décourager, à ne se résigner jamais tant qu'il restait une ressource , et se fixa pour toujours à cette idée , (jue la

seule patience qui ne vienne pas de la faiblesse est celle qui ne se soumet qu'après avoir épuisé la résistance. « C'est cette énergie obstinée, disait-elle elle-même, qui » a été l'appui de ma jeunesse. »

De 179.> à la fin du dernier siècle , si la liberté ne l'ut ni complète ni garantie, il y eut pourtant de la liberté; il fut possible aux spectateurs de participer au mouvement des affaires publiques autrement que par l'iiorreur et la pitié. Chacun put concevoir et servir une opinion , se rattacher à une cause, s'intéresser à un plan, poursuivre un but honorable enfin, avec quelque perspective de réussite. La révolution avait tant entrepris sur la liberté civile, que celle-ci réagit contre la révolution même; il y eut une lutte, une lutte sans prévoyance peut-être, mais non pas sans espoir. Pour la première fois, mademoiselle de Meulan s'intéressa aux événements politiques en connaissance de cause. Elle fit des vœux pour ceux qui combattaient contre la révolution; car la révolution avait été oppressive, et sa sympathie se tournait naturellement du côté de la résistance. Ce qu'elle haïssait dans la révolution, c'était la force; ce qu'elle aimait dans les efforts de quelques uns de ses adversaires, c'étaient le malheur et l'indépendance.

Eu même temps, elle s'attachait à développer son esprit par de nouvelles études. Son goût l'attirait vers les spéculations morales, vers les questions métaphysiques. Klle commença quelques livres; elle essaya de s'initier aux théories de la philosophie du xviii"^ siècle; elle n'acheva pas. Sou esprit était si libre, si spontané, si actif par lui-même, qu'il se soumettait avec peine à l'assujettissement qu'impose l'examen des idées des autres; il ai-

MADAME (iUlZOT. 69

mait mieux s'attaquer directement aux réalités, y clierclier, sans interprète , le sens mystérieux des énigmes dont notre raison est entourée. Les livres les plus sérieux et les meilleurs n'étaient guère pour elle qu'une occasion de méditer, soit pour s'approprier par une nouvelle recherche les idées qu'elle y rencontrait, soit pour arriver par ses seules forces à des idées qui ne lui lussent communes avec personne. Elle travailla donc plus qu'elle ne lut, et prit l'habitude de beaucoup écrire, mais seulement pour porter de l'ordre dans ses pensées ou se rendre compte de ses rêveries. La parole écrite, en effet, fixe et éclaircit tout , et nous fait en quelque sorte assister au spectacle de notre propre esprit.

Ce fut alors que d'anciens amis de ses parents, M . Suard et M. Devaines, donnèrent à mademoiselle de Meulan l'idée de tirer parti du sien, non-seulement pour étendre le cercle de son activité, mais surtout pour alléger le fardeau qui pesait sur sa famille. Ainsi ce qui avait été son recours contre l'isolement devint sa ressource contre les malheurs des siens, et, à partir de cette époque, le travail forcé ou volontaire fut constamment une des conditions de sa destinée. Un premier roman, les Contradiction. s, qui montre un esprit piquant et une grande facilité de style, parut en 1800, et obtint un succès qui fit connaître soi; nom dans le monde. Un grand intérêt s'attacha dès lors à sa situation. La société se reformait à peine ; elle s'empressa d'encourager par sa bienveillance une jeune personne dont les malheurs étaient les siens, et qui opposait le talent à la destinée. Ln Chapelle (fJijton fut publiée peu de temps après, et modestement donnée comme une traduction de l'anglais; ce n'est pas même une imitation;

l'idée générale et quelques situations sont tout ce que mademoiselle de Meulan avait emprunté. La plupart des événements de la fable, le développement des caractères, les formes du récit , enfin les sentiments et l'expression, lui appartiennent. Il est peu de romans plus attachants, quoiqu'il n'y ait ni sentiments exagérés, ni situations violentes. C'est pourtant une lecture qui serre le cœur et pousse la pitié jusqu'à la souffrance. La source de l'intérêt est prise dans un de ces malentendus cruels qui ont donné à notre scène tant d'ouvrages touchants, et dont la tragédie de Tancvède est peut-être le plus beau et le plus pathétique exemple. Dans la Chapcllr itJijfon, la sensibilité de l'auteur se montre tout entière , et même avec cet excès qui n'appartient qu'à la jeunesse, à cet âge où les émotions, quelles qu'elles soient, ne sauraient dépasser les forces , où l'imagination en adoucit l'amertume, et souvent même leur prête un charme inexplicable : plus tard elles sont trop douloureuses. Madame Guizot, je n'en doute pas, n'aurait pas eu le courage de composer la Chapelle (VAifioii et de combiner tant de malheurs et d'innocence, au temps où elle écrivait : «L'effet des œuvres de » l'art doit être tel qu'aucune idée de réalité ne s'y joi- » gne; car dés qu'elle y pénètre, l'impression en est trou- » blée et devient bientôt insupportable. Voilà pourquoi je » ne puis plus soutenir, au spectacle, ou dans les romans, » ou dans les poèmes, sous les noms de Tanerède, ou » de Zaïre, OU d'Othello, ou de Delphine, n'importe, la » Nue des grancjes douleurs de l'àme ou de la destinée. » Kn fait de bonheur et de malheur, ma vie a été si pleine, » si vi\e, que je ne puis, sans que la main me tremble, » toucher à quelqu'une de ses profondeuis. La réalité

» perce pour moi tous les voiles dont l'art peut l'enve- » lopper; mon imagination une fois éliranlée y arrive du » premier bond. Il n'y a depuis longtemps que la musique » qui ait produit sur moi, dans VJr/iirse, l'effet attaché n en général aux œuvres de l'art. .Te n'avais pu supportei- » le final de Romdo et Juliette: celui de VAgnese seul m'a » fait pleurer sans me déchirer le cœur. » (1821.)

Quel que soit l'intérêt attendrissant qui anime la Chapelle (VJijton , il est remarquable que l'ouvrage n'offre guère de traces de cette complaisance systématique pour la passion , de cette théorie sentimentale qui sacrifie la raison à la douleur, et flatte, aux dépens de la conscience et de la vérité, les fantaisies entraînantes d'une imagination exaltée. Il est peu de romans qui soient aussi purs de ce qu'on pourrait appeler la morale romanesque. J'insiste sur cette observation, parce qu'elle est caractéristique. A l'époque, à l'âge où écrivait mademoiselle de Meulan, i! y avait une heureuse singularité à se préserver de la tentation des idées qui prévalaient dans la littérature et dans la société, en fait de devoir et de sentiment. C'était le temps où la sympathie expliquait tout, où le dévouement excusait tout, où le cœur ne connaissait d'autre règle que l'affection, et d'autre vertu que la fidélité. Mademoiselle de Meulan était loin d'avoir réfléchi à toutes choses avec autant de sérieuse impartialité qu'elle l'a fait depuis; elle ne savait pas aussi bien qu'elle l'a su plus tard, qu'il y a, au-dessus de la sensibilité même, quelque chose qui la consacre en la réglant. Mais à défaut de principes, les instincts de la raison dominaient en elle; elle devinait que ce qui amollissait le caractère, ce qui consumait la destinée, ce qui blasait le cœur, ne pou-

vait être la vraie vocation de l'iiumanité, et que tout, jusqu'à la faculté d'aimer, nous a été donné pour un but qui n'est pas seulement le bonheur.

M. Suard avait fonde un journal sous le nom du Puhliciste (1801). Une indépendance modérée, l'amour de l'ordre sans oppression et de la vérité sans audace, en un mot, la philosophie du wiii" siècle, éclairée ou intimidée par la révolution, tel était l'esprit de ce recueil. II répondait, bien qu'imparfaitement, aux opinions de mademoiselle de Meulan. Elle ne craignit pas d'en partager la rédaction , et composa , sur la littérature , la société , les spectacles, d'innombrables articles, dont le mérite et le succès établirent définitivement son rang parmi les meilleurs écrivains de l'époque. La composition des journaux est un travail assez amusant, mais pressé, mais impérieux, qui excite à la fois et use l'esprit. Il ne fallut rien moins que l'activité féconde de celui de mademoiselle de Meulan pour y suffire. Elle se prodigua sans s'épuiser, et sut, dans un genre d'ouvrage où il est bien difficile de ne pas tomber tôt ou tard dans la routine et le métier, conserver et même accroître cette originalité spirituelle qui distinguait, et, mieux que la première lettre du nom de Pauline, signait en quelque sorte ses articles. Le souvenir n'en est pas effacé parmi les hommes de ce temps-là. Attendus avec curiosité, lus avec empressement, ils faisaient souvent toute la conversation de la société, qui s'occupait alors de ces petites choses avec plus d'intérêt qu'il ne serait raisonnable de le faire aujourd'hui.

C'était un temps de réaction. Après de violentes épreuves , la société n'aspirait qu'au repos. Toutes les idées (|ui pouvaient n\nir contribué l'i I»' troubler étaient deve-

nues suspectes; tout ce qui semblait amener ou constater le retour de l'ordre était accueilli avec faveur. Ainsi ces occupations paisibles, ces plaisirs réguliers, qui paraissent à de certains esprits toute la civilisation , les jouissances du monde, des lettres, des arts , étaient reprises comme des biens longtemps oubliés , comme des preuves et des garanties de la tranquillité publique. En même temps , les regards se détournaient des choses les plus sérieuses de l'humanité. Les grandes questions de la politique et de la philosophie obtenaient moins d'attention ; on n'y voulait plus penser de peur de tout compromettre , on eût dit que la vraie sagesse de la société fut de ne pas se mêler de ses affaires; et la France ne demandait que deux choses, qu'on la gouvernât et qu'on la laissât tranquille. Cette disposition pleine de faiblesse fit la fortune du despotisme; mais pour la leçon de l'humanité, la France, abdiquant sans trouver le repos , apprit par expérience que le sacrifice de la liberté n'a point de dédommagement. Mademoiselle de Meulan ne se rendait pas alors un compte exact de cette disposition générale, qui poussait les esprits sous le joug. Klle-mème la partageait , jusqu'à un certain point, par les souvenirs d'indignation et de douleur que lui avaient laissés les mauvais temps de la révolution. Cependant elle était bien loin d'appeler l'esclavage en expiation de l'anarchie, et luttait sans dessein, et par le seul effet de son indépendance d'esprit, contre cette timidité de la raison humiliée, qui tendait à ramener dans les livres et les mœurs , comme dans les lois et les institutions, cette puérile iVivolité, la compagne et l'instrument de la littérature superficielle et de la politique servile.

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