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Cependant ces diverses publications n'étaient, pour ainsi dire , que des fragments. On retrouvait dans toutes le même esprit ; dans toutes on entrevoyait que les idées de l'auteur étaient liées entre elles , et l'on se croyait le droit d'attendre de madame Guizot un livre qui les résumât et les établit dans leur ensemble. Ce livre devait paraître en effet, et, en la plaçant au premier rang des moralistes, donner la théorie de l'éducation que dès longtemps chacun de ses écrits semblait promettre. Les Lettres de JainiUe sur rcducaùon (lo)iiestiqne^ sont le véritable monument de l'esprit de madame Guizot. Dans cet ouvrage, sous une forme libre qui, en apparence, n'a rien de systématique, qui admet naturellement les exemples, les détails, les digressions, elle traite les plus grandes questions de la philosophie morale, et montre, par des applications, comment les vérités générales doivent régler la vie réelle et pénétrer dans la jeune raison des enfants. L'excellence du livre est dans l'union d'une grande sévérité de principes avec une parfaite liberté d'esprit; c'est par là qu'il offre une fidèle image de celle qui l'a composé. Rien n'y est accordé à de vaines bienséances, à d'arbitraires conventions; rien n'y porte l'empreinte de cette indulgence sentimentale qui , de nos jours, passe trop souvent des romans dans la morale. C'est un livre ou tout est pris dans le vrai. Mais si les principes sont d'un philosophe, quel autre qu'une fem^me aurait pu trouver ces vues de détail si fines et si variées, ces observations délicates, dictées par une connaissance si ingénieuse du monde et des enfants , ces traits de senti-
' 2 vol. in-S', 1826. Ouvrage coiironrié en 1827 par l'Aralrniio française, comme le plus utile aux mreurs.
MADAME GUIZUT. 87
ment qui trahissent et provoquent l'émotion? Quel autre qu'une femme, quel autre qu'une mère aurait pu rendre la raison si sensible et l'attendrir sans pourtant l'altérer?
J'ai dit que les principes étaient d'un philosophe. En effet, la morale du livre est pure, élevée, sévère, et ne s'appuie ni sur la sympathie, ni sur l'intérêt, ni sur le dogme; elle ne se fonde que sur elle-même, et ne prétend tenir sa puissance que de ses droits ; c'est dire qu'elle est philosophique. Répétons ce mot , afin qu'il soit compris. La morale est philosophique lorsqu'elle est raisounée, lorsqu'elle ne se réclame d'aucune autorité étrangère à sa nature. Ceci suppose qu'elle n'est ni une convention , ni une émotion, et qu'elle est autre chose que la religion.
Mais , pour être philosophique , il ne suit pas qu'elle ne puisse être religieuse. De même qu'elle touche le cœur, qu'elle se lie à l'ordre sans relever ni du sentiment ni de l'intérêt, elle peut faire alliance avec la religion, sans dépendre d'elle : à vrai dire , elle s'en distingue plutôt qu'elle ne s'en sépare , et toutes deux , dégagées du vain appareil des formules , peuvent, d'un commun accord, régner dans l'àme et gouverner la conduite. Le livre de madame Gui/.ot en offre plus d'une preuve ; mais elle-même en était un exemple plus remarquable encore.
l>e principe obligatoire de la morale n'est pas dansia religion; mais dans la religion peut-être se découvrent l'origine et la fin dernière de la morale. Madame G uizot ne voulait ni les opposer ni les cfmfondre ; elle tenta de les unir : une vertu sans foi, une piété sans conscience ne pouvait la satisfaire ; elle travailla sans relâche à tout concilier, et ses efforts obtinrent leur récompense , le repos de l'àme.
Elle n'avait pas ainsi commencé. Élevée vers la fin du dernier siècle , elle n'avait jamais été enchaînée par une foi vive aux dogmes et aux pratiques de la religion établie. L'âge et la réflexion n'avaient pu qu'affaiblir et rompre enfin le lien fragile qui l'y rattachait encore. Sa raison inclina d'abord vers un doute général; mais ce doute ne fut jamais chez elle de l'indifférence. Son esprit chercha toujours à se créer des croyances qui réunissent la solidité et la pureté ; toujours la pensée de la Providence lui demeura présente. Soutenue, calmée , consolée par elle , même au milieu d'une assez grande incertitude d'idées , elle avait conservé le besoin et l'habitude de s'élever à la Divinité par la prière. Sur ce point comme sur quelques autres, il y eut longtemps en elle un défaut d'accord. Son àme, naturellement religieuse , était restée telle sous l'infiuence du malheur et de l'isolement, tandis que sa raison, toujours exacte et difficile, cherchant querelle à tous les préjugés , n'avait pu réussir à les remplacer par des croyances ou elle pût se reposer avec la sécurité de la conviction. Religieuse par le sentiment» elle ne l'était point par la pensée. Cette situation d'âme est bien décrite dans une lettre qui a vingt ans de date : « Cène sont point, dit-elle, les lectures religieuses qui » donneraient de la paix à mon àme. Je me connais ; la » paix de l'âme ne peut me venir que d'un recours direct » au ciel. (Croyez -vous que j'eusse résisté aux peines de » ma vie , si la prière n'eût souvent calmé mes agitations » ou soutenu ma force? Depuis quinze ans je souffre; » depuis quinze ans la prière a été pour moi le vrai , le M seul calmant de la souffrance. Si les idées religieuses » ne m'ont jamais donné toute cette paix qui serait né-
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» cessaire à mon àme , c'est que ma situation ne l'a ja- » mais permis. IN'impute/. pas mes agitations à mon ca- » ractère; il n'est pas naturellement agité; j'ai toujours » été et je suis plus que jamais amie du repos ; j'y aspire » comme au but de toutes mes espérances, et j'en jouirais » avec une plénitude que personne peut-être ne peut con- » cevoir. Mais ne croyez pas que des méditations habi- » tuelles sur les grandes vérités dont vous voudriez que » je me pusse entretenir soient le meilleur moyen de me » donner du calme : je n'ai point d'éloignement pour la » méditation, j'y suis même portée, et j'y trouve mon » plus doux travail ; mais à condition que mon esprit seul » y sera engagé, qu'elle ne portera pas sur des sujets ou » j'aie le moindre intérêt personnel. Dès que le sujet me » touche , la méditation se mêle pour moi de crainte ; » soit vivacité de mon imagination , soit faiblesse de mon w àme , je me livre avec une telle ardeur à la contempla- » tion d'une idée qui m'est chère , que bientôt fatiguée , » je retombe dans le trouble et l'abattement. Dans la si- » tuation la plus heureuse, ce serait pour moi une impru- » dence de contempler trop assidviment mon bonheur ; » j'arriverais bientôt à la crainte de le perdre. Dans la » plus douce contemplation des vérités religieuses, je ren- » contrerais bientôt le sentiment du doute, non par in- » certitude de ma conviction , mais par cette faiblesse qui » ne laisserait pas subsister dans mon àme la tranquille » certitude d'une chose nécessaire à mon bonheur. Telle » je suis; la moindre crainte offerte à mon imagination , » quand même ma raison en connaît l'absurdité , enfante » sur-le-champ une image de la réalité si vive, si puis- » sanle, que j'en suis toute bouleversée, comme je pleure
» amèrement à une traiïédie dont je sais parfaitement l'il- )) lusion. Tout ce que je puis, c'est de ne pas soumettre » mes actions à ces émotions extravagantes , de les juger » et de leur résister au moment même où elles m'assié- » gent. Mais cela ne sert qu'à ma conduite ; pour mon » bonheur , je ne puis rien de plus que porter mon esprit » sur des sujets étrangers à ce qui me trouble. C'est là " l'art qui m'a soutenue toute ma vie, avec l'aide des oc- » cupatious forcées qui m'enlevaient à mes intérêts per- » sonnels. Vous le voyez, les sentiments religieux peuvent » beaucoup plus pour la paix de mon âme que les occu- » pations religieuses ; et quant aux sentiments religieux, » vous le savez , ils sont dans mon cœur , ils accompa- » gnent toutes mes pensées , se mêlent à toutes mes ac- )) tions, sont l'unique appui de mes espérances. Toujours » en présence de Dieu , il me semble que je ra'entre- » tiens constamment avec lui de tous mes intérêts ; et qui » en prendra soin , si ce n'est lui? .le n'ai, il est vrai , » jamais rien fait pour lui ; gouvernée toute ma vie par » des circonstances impérieuses, j'ai agi de mon mieux » en obéissant à la nécessité et à mon caractère. O que » j'ai fait de bien , je ne l'ai point fait pour Dieu, ou dans » la vue de devenir bonne , mais parce que je ne pouvais » laire autrement. J'ai si peu l'habitude de me considé- » rer moi-même en pensant à Dieu , que j'ai peiuQ à me n figurer qu'il soit offensé de mes fautes : aussi je lui de- » mande moins son pardon que son secours pour n'y pas » retomber; il est à mes yeux mon protecteur bien plus » que mon créancier, et je me confie en lui plus (juc je ne » le crains. Que puis-je faire de plus? Ma religion est ac- » tive comme mon caractère; elle s'associe aux intérêts
» que je suis obligée de soigner ; elle m'aide à supporter » les fardeaux de la vie plutôt qu'à m'en décharger ; mais » puis-je , dois-je m'en décharger? In temps tiendra » peut-être où ils diminueront ; peut-être obtiendrai-je » ce calme de l'àme que je me suis toujours efforcée de » conquérir ou de conserver, mais que rien ne peut don- » ner au milieu de certains sujets de tourment , dont l'ha- » bitude est difficile à écarter quand ils ont agité la vie » entière. »
Quinze ans plus tard , toutes ces inquiétudes un peu subtiles, et qui cependant attestent un esprit doué de facultés supérieures à ses opinions, s'évanouissaient à \ue d'oeil , et une paix profonde s'établissait dans cette âme plus facilement agitée qu'elle ne le voulait croire. Tel est l'empire de la raison et du bonheur, .Madame Gui/ot , dans une situation fixée, dominée par une affection qui unissait la vivacité de la passion au calme du devoir , ramenée par l'étude , par la rétlexion , par de tendres et graves conseils , à ces idées fortes et pures qui seules apaisent les tourments de l'esprit, vit se former en elle l'indissoluble alliance des sentiments et des opinions, des besoins du cœur et des exigences de la raison ; et sans revenir jamais aux croyances pratiques des religions établies, elle s'éleva par elle-même à uiîc foi non moins viA e et non moins sévère , qui ne touchait pas moins son cœur et ne g<)u>ernait pas moins sa conscience (juc les dogmes les plus puissants des traditions sacrées. Kl le sentit enfin et elle prouva qu'une vie dégagée d'observances peut être encore toute pleine de Dieu. Est-il un rite, est-il un symbole qui puisse nous rapprocher de lui plus que la prière et la vertu ?
Telle était la piété de madame Guizot, et c'est dans cette disposition d'àme que l'ont trouvée la maladie et la mort. Son dernier ouvrage avait été composé rapidement et au milieu des souffrances d'une santé qui s'altérait visiblement. En l'achevant , elle semblait avoir atteint le terme de ses forces. 11 est rare que des facultés supérieures se rencontrent dans une femme, sans qu'un tel fardeau l'accable ; la femme la plus distinguée reste encore un être faible, et madame Guizot l'était plus que son caractère et que sa raison. Quelque paisible que fût sa vie , elle l'animait du feu de son âme , et se consumait en quelque sorte au sein du bonheur et du repos. Atteinte d'une maladie profonde et lente , nous la vîmes s'affaiblir chaque jour, mais non s'abattre. Pendant près d'une année, elle lutta contre le mal , elle s'efforça de le vaincre ou de le conjurer : alors, comme toujours , elle mettait dans la résistance son devoir et son espérance ; mais enfin elle reconnut la vanité de ses efforts , elle comprit que son arrêt était porté ; elle s'y soumit sans pâlir , et dès ce moment sa résignation fut entière. Entourée des soins les plus dévoués et les plus tendres, touchée et reconnaissante de l'amour même dont elle était le plus assurée, également soutenue par la raison et par la ibi , elle ne songea plus qu'à mourir. J)ans les intervalles de ses douleurs, elle s'entretenait encore des vérités qui avaient éclairé et guidé sa vie. On eût dit que son Ame se retirait peu à peu de ses organes détruits , et se recueillait tout entière pour paraître pure et vivante devant Dieu.
Le 30 juillet 1«27 , elle fit à son mari , à son fils, à sa famille, de tendres et tranquilles adieux ; elle annonça qu'elle sentait sa fin prochaine. Le 1" août, à dix heures
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du matin, elle pria son mari de lui faire quelque lecture ; il lui lut une lettre de Fénelon pour une personne malade; il commença un sermon de Bossuet sur l'immortalité de l'àme. Au milieu de ce sermon , elle expira.
Ainsi se vérifia une prédiction ou une espérance dont elle aimait à s'entretenir, i^resque toujours obsédée de soins et de travaux, elle n'en négligeait aucun, et s'y livrait avec un dévouement sans cesse renaissant , comme si une réserve inépuisable de l)onbeur et de paix lui eût été assurée : « C'est sur le besoin d'un avenir immuable que » je voyage sans relàcbe, disait -elle, et (jue je finirai par » passer d'un monde dans l'autre. Aussi je m'attends » dans mes derniers jours à des clartés qui me rendront » ce passage facile et certain. » Lettre écrite en 1822.)
Si le christianisme n'était que la foi dans la Providence et dans le céleste avenir ; s'il n'admettait d'autre mystère que la divine origine, la divine règle , la divine fin de notre nature ; s'il ne voulait d'autre culte que la prière et d'autre tradition que la révélation sur la terre de l'éternelle vérité; si enfin l'Évangile, interprété par la raison , était le christianisme, on pourrait dire que madame (jui/ot était chrétienne. Quelle qu'elle fût, sa foi n'était point une simple formule ; elle dominait ses pensées , ses sentiments, sa vie, et sa mort même en a donné la preuve visible. Klle voulut être ensevelie selon le rite de l'église réformée. C'est la religion dans laquelle est né son mari ; c'est le seul culte dont les cérémonies funèbres n'aient rien d'absolument contraire à la croyance qu'elle professait. Il lui importait de n'être point confondue avec les incrédules ; elle voulait qu'on sût qu'elle était religieuse.
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Ni son cœur ni £on esprit ne lui faisaient éprouver le besoin d'être quelque chose de plus.
11 me reste bien peu à ajouter ; il me semble n'avoir oublié aucun des traits dont se compose l'image que le temps n'effacera point du souvenir des amis de madame Guizot; mais lorsqu'on écrit, on est forcé de tout considérer séparément, et pour faire connaître une personne, de décomposer cet ensemble qui constitue l'individualité dans sa grâce et dans sa liberté. En rappelant successivement les qualités et les opinions de madame Guizot, en comparant sans cesse sa destinée à sa nature , il semble qu'on expose un système ; mais on ne reproduit pas le mouvement et l'accord de toute la personne , on ne rétablit point cette unité de la nature, qui conciliait en elle tant de diversités et presque de contrastes. Ainsi rien n'ttait perdu, rien n'était indifférent dans cette noble vie ; tout y avait un but, un prix , une règle ; et cependant le bon principe avait tellement pris possession de son âme , qu'elle lui obéissait sans effoit, et semblait, en remplissant des devoirs , céder à ses per.chants. La raison ne lui avait donné ni froideur ni contrainte ; forte dans la souffrance , elle était sensible et presque faible au bonbeur ; elle goûtait avec vivacité les vrais biens de l'existence ; les plaisirs les plus simples lui causaient une joie d'enfant. Presque toujours privée de loisir et d'abandon , eucliainée à l'étude, confinée dans les villes, elle ne pouvait respirer l'air des champs sans une sorte d'iNresse. Les jouissances des arts , celles de la nature, excitaient en elle une véritable émotion. Nul n'a mieux justifié ces paroles, qui sont, je crois, de Rousseau* : « Les
' Non; do madaiiiL' de SlaOl.
» mœurs sévères conservent les affections sensibles. » La notion du devoir lui était toujours présente; elle l'appliquait avec rigueur à la solution des questions morales; l'injustice lui inspirait une indignation, l'immoralité un dégoût qu'elle ne savait pas contenir, et, chose remarquable, il lui était comme impossible d'affliger personne. La peine même méritée n'excitait plus que sa pitié, dès qu'elle en était témoin, et sa bonté désarmait sa raison. .Mais c'étaient surtout les souffrances des âmes fortes qui obtenaient sa compassion la plus profonde ; dans leurs douleurs elle reconnaissait les siennes , et il lui semblait déjà les partager.
Il y a tant d'esprit dans les ouvrages de madame Guizot, qu'il est comme superflu de parler de ce qu'elle en montrait dans la conversation. La sienne frappait dès l'abord par l'originalité; elle surprenait quelquefois, au point qu'il fallait s'y accoutumer pour s'y plaire. Mais avec un peu d'expérience , on s'apercevait vite que , bien que son langage ne fût celui de personne , elle savait tout comprendre, et arrivait par des voies peut-être détournées, mais assurées, à l'intelligence de tout ce qui était vrai, à la sympathie pour tout ce qui était bon. En elle , tout venait d'elle ; elle ne répétait rien, elle n'empruntait rien, même à la lecture; aucun livre ne lui plaisait, s'il ne la faisait penser; elle avait besoin d'un travail nouveau pour s'approprier juscju'aux idées communes; elle ne se rendait à une opinion qu'après en avoir elle-même trouvé les motifs, et ne l'acceptait que marquée de son sceau. Les raisons qui déterminaient sou esprit n'étaient pas toujours les plus naturelles , mais elles étaient .'<'icmics , comme celles de Alontaigne. Pour atteindre à la vérité, elle
m PASSE ET PRÉSENT.
ne choisissait pas toujours les procédés les plus simples, mais enfin elle y atteignait , et son esprit ne prenait de repos qu'après l'avoir touchée. Alors toute résistance disparaissait; point de lutte en elle, point de désaccord ; elle se soumettait sans retour. Sa raison semblait disposer de sa volonté : la vérité régnait sur elle de droit divin. Ce mérite est rare ; c'est peut-être la dernière ambition du philosophe. Partout il faut l'admirer et la chérir , cette immuable harmonie de la raison et du cœur ; mais estelle jamais plus digne d'admiration et d'amour qu'alors qu'elle unit la raison d'un sage et le cœm- d'une femme ?
La révolution française a produit en grand nonabre des hommes dont le nom s'associera dans tous les temps au sien. Elle a été servie par de nol)les cœurs et de hautes intelligences; elle a du tantôt son salut, tantôt son éclat au courage habile, à la parole entraînante de ceux à qui elle a confié sa cause ; elle a été féconde en orateurs et en guerriers; mais on peut lui contester l'honneur d'avoir produit des hommes de gouvernement. Napoléon est à part : il était de ceux qui ne peuvent gouverner qu'à deux conditions; l'une sublime, c'est la gloire; l'autre misérable, c'est le pouvoir absolu. \e lui comparons personne, et osons dire que, jusqu'en 1830, il a manqué à la cause de la révolution française des hommes nés parmi les siens, liés à ses intérêts, pleins de ses pensées, mais qui , sachant lui résister sans l'opprimer ni la trahir, se soient montrés faits pour commander. Tel a été M. Casimir Périer. J>a dernière année de sa vie lui a suffi pour prendre dans l'histoire cette place que quarante années remplies d'histoire avaient laissée vide. Il a dignement représenté la révolution au pouvoir, c'est-à-dire la
' Notice publiée avec la colleclion do? opinions et discours de Casimir Périer fvnl.. 1S:^«.
révolution qui triomphe et se modère, la révolution gouvernant par la paix et par la loi.
S'il est vrai , comme on n'en doit pas douter, que le but définitif de la révolution ait été l'introduction dans l'ordre social de l'égalité civile et du système représentatif dans l'ordre politique, ce but n'a été atteint qu'en 1830. Alors ces deux choses, ou plutôt ces deux principes ont été, pour la première fois, franchement et raisonnablement acceptés et réunis; pour la première fois, ils sont devenus des principes de gouvernement. Les concilier et les perpétuer, c'est ce que la France a voulu il y a sept ans; et nous y travaillons encore. C'est ce que M. Casimir Périer a tenté de faire, et si nous réussissons, c'est qu'il a réussi. Les circonstances de sa vie comme les traits de son caractère le désignaient en quelque sorte pour cette mission : cela résultera, il nous le semble, du récit qu'on va lire.
Casimir Périer était né à Grenoble le 12 octobre 1777. Sa famille, originaire de Mens, petite ville des environs, s'était enrichie par le commerce et l'industrie, et jouissait depuis longtemps d'une considération supérieure à sa fortune. Son père, Claude Périer, avait élevé et fixé définitivement la position de cette famille en la plaçant dans les premiers rangs de cette classe moyenne qui, partout en France, a la fin du dernier siècle, établissait par le travail, la richesse et les lumières sa candidature au gouvernement du pays.
Aux approches de la révolution , le tiers-état n'avait peut-être pas le sentiment de ses hautes destinées ; mais il s'apprêtait à les mériter. 11 avait recueilli presque tous les fi'uits de ce qui s'était semé depuis deux siècles. Pour
CASIMIR PEUlIiH. 99-
lui s'étaient accomplis les progrès de l'ordre, du bienêtre, des idées; pour lui s'était affaiblie l'influence des classes privilétriées et agrandie la puissance de l'autorité royale. Il s'était ainsi élevé peu à pou à ce point de force et de matiu'ité, où il put dire qu'il cUni la nafimi, si bien que ce mot fut le signal , non d'une révolte , mais d'un avènement.
Dans son sein, ou plutôt à sa tète, on distinguait quelques familles qui alliaient aux opinions modernes les mœurs du passé; telle était celle de Claude Périer. Parvenue à la richesse par le travail et l'économie, elle était restée simple, modérée, sérieuse ; elle participait aux idées d'indépendance qu'accréditait l'esprit du temps , en conservant pour elle-même ces habitudes de subordination et de respect qui s'affaiblissaient chaque jour. Son chef était un négociant habile, d'un caractère impérieux, habitué à beaucoup exiger de lui-même et des autres, et son autorité pesait autour de lui. Sa femme, jNIarie Pascal, douée d'un esprit singulier et d'une imagination vive, unissait à toute la capacité d'une maîtresse de maison, une préoccupation religieuse qui inclinait au mysticisme. L'indépendance naturelle de ses idées et l'agrément de son caractère tempéraient l'aspect un peu austère de cet intérieur. Autour d'elle se groupait une famille nombreuse , ou, comme on disait, une tribu; dix enfants, remarquables par une physionomie prononcée, par un mélange des nouveaux principes et des vieilles mœurs, de sévérité et d'affection, d'imagination et de prudence, par l'esprit des affaires, la vi\ acité des impressions, la sûreté du jugement et le sentiment un peu altier de la dignité ' personnelle. L'aine des huit /ils de Claude Périer, Au-
gustiu , était destiné par son père à hériter de la meilleure part de la fortune et à la porter dans une charge de magistrature, seule voie qui s'ouvrit alors pour lui de se consacrer au service public. Mais il survint un événement qui devait jeter dans la politique la famille entière, et faire du troisième frère d'Augustin un premier ministre * .
Cet événement fut la révolution française. On sait qu'elle avait été précédée et comme annoncée par des
' C'était le giand-père de Casimir Périer qui, vers 1720, a\ait transporté ù Grenoble le principal établissement de la famille. 11 fut le créateur de la fabrique des toiles de Voirnn , industrie dont les produits dépassaient plusieurs millions au commencement de la révolution, et il concentra à Grenoble, et dans sa maison, le commerce des tissus de l'Inde, dont elle approvisionnait le midi. Aussi un de ses fils, Augustin Périer, fut-il nommé directeur de la compagnie des Indes. Son fils aîné. Claude, étendit encore ses opérations commerciales dans les deux branches créées par son père, et il entreprit d'introduire à Vizille l'industrie nouvelle alors de l'impression sur coton. Sa position lui permit de destiner son fils Augustin à devenir conseiller au parlement. Les charges s'achetaient; mais il fallait, pour en exercer les droits , obtenir l'agrément de la compagnie. Un ou deux ans avant la révolution, le Dauphiné éprouva une diseUe assez sérieuse; des achats considérables de subsistances, hors de la province , furent nécessaires; Claude Périer mit son crédit et ses capitaux aux ordres de son pays, et pour reconnaître ce service, le parlement de Grenoble, quelque temps après, rendit spontanément un arrêt qui lui accordait, pour son fils aîné, l'agrément d'une charge de conseiller. Celte famille semble, au reste, avoir été destinée à représenter de la manière la plus complète l'agrandissement politique delà classe moyenne. Son chef est mort membre du corps législatif; ses beaux-frères, MM. Pascal et Duchesne, ont été, l'un membre du même corps, l'autre tribun. Six de ses huit fils, M.M. Augustin, Alexandre, Casimir, Camille, Alphonse, Jose|)h. ont été députés; .MM. Augustin et Camille sont morts pairs de France. Ses deux gendres. M. Savoye de Rollin et M. Teisseire ont été députés, le premier a])rès avoir été tribun. Camille Jordan était son ne\eu.
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émeutes de parlements et des résistances de provinces. J)e la paix d'Amérique à la réunion des états-généraux, le royaume fut agité de troubles avant-coureurs d'une crise inconnue. Le Dauphiné ne fut pas la contrée la moins remuée par ces escarmouches de la bataille nationale; et lorsqu'en 1 788 les états de la province eurent à se réunir et commencèrent ces luttes où dominait Mounier et s'annonçait Barnave, ce fut le chef de la famille Perler qui eut l'honneur de leur offrir un asile. Il avait acquis de la maison de Villeroy le château de Vizille, bâti à quatre lieues de Grenoble, dans une vallée profonde au bord de la Romanche, par le connétable de Lesdiguières. C'est là, dans les vastes salles de ce dernier manoir de la féodalité devenue fastueuse en mourant, de ce palais destiné maintenant aux humbles et pacifiques travaux de l'industrie, que, malgré les défenses royales, se réunit cette assemblée qui réclama si haut la double représentation du tiers, préludant ainsi à l'Assemblée constituante. A \ izille commença la révolution française.
Nous insistons sur ces événements. S'ils appartiennent à l'histoire nationale , ils furent aussi des événements de famille pour Casimir Périer; ils durent exercer une véritable influence sur la direction de ses idées et de sa conduite. En Dauphiné, l'esprit d'innovation, l'amour aventureux du changement ne fut point le principe de ces mouvements qui poussaient a une révolution. Cette province était réunie a la couronne par un contrat dont elle ne croyait que réclamer les termes en combattant l'arbitraire. Sa résistance, (jui ailleurs n'aurait pu se justifier que par des maximes abstraites, s'appuyait sur des textes et des sou\enirs, et ce c[u'à \ cisailles ou appelait de la
rébellion était, à Grenoble, de la légalité. Les exemples de patrie et de famille, dont fut entourée la première jeunesse de Casimir Péner, contribuèrent, sans aucun doute , à lui inspirer ce respect de la loi qui le domina dans l'opposition comme dans le pouvoir, et à marquer son caractère politique d'une empreinte ineffaçable d'indépendance, de fermeté et de modération.
11 était alors au collège de l'Oratoire à Lyon , ou ses trois frères Augustin, ^.lexandre et Sçipion, ses amis Camille Jordan et M. de Gérando firent leurs études; ce collège était , comme tous ceux du même ordre , animé de cet esprit austère et libre qui distinguait une grande école religieuse, aujourd'hui disparue. Les jeunes Périer y avaient trouvé une éducation tout à fait assortie à leurs dispositions naturelles , comme à leurs traditions de famille. Casimir, le dernier par l'âge, n'y put achever ses études, qui se ressentirent et de son énergique mobilité, et de l'agitation des temps où elles s'accomplissaient. D'ailleurs, il était actif plus que laborieux; l'oisiveté lui était à charge; mais le travail suivi et régulier ne lui allait guère; son esprit saisissait vite, s'appliquait peu, et cependant ne se reposait point; il observait plus qu'il n'apprenait. Sa jeunesse bouillante n'était contenue que par ces habitudes d'ordre et de dignité qu'il avait prises sous la discipline paternelle. A seize ans, la beauté de ses traits, sa haute stature, une expression remarquable, des manières très-bien\ cillantes , caressantes même quand sa fierté n'était point blessée , sa défiance excitée, sa volonté méconnue, intéressaient en sa fa>eur, et lui gagnaient ceux-là même qui ne connaissaient de lui que sa légèreté apparente et son défaut d'application. C'était un
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jeune homme aimable, plus gai par l'esprit que par le caractère , ardent et fin , réfléchi et impétueux , qui ne paraissait pas alors destiné à tirer un grand parti de luimême. Des dons heureux qu'il ne consacrait encore à rien de fixe et d'important, semblaient comme perdus faute d'une volonté patiente et d'une raison méthodique; mais pour qui eût regardé au fond, il était possible d'entrevoir en lui je ne sais quoi de sérieux et de passionné tout ensemble, le foyer d'une nature puissante, et surtout un don bien rare qui, dans la ^ie sociale, donne à tous les autres la valeur et l'ascendant, cette supériorité instinctive qui, les événements aidant, peut devenir le génie du pouvoir.
Pendant les mauvais temps de la révolution , Claude Périer s'était fixé à Paris, retenant auprès de lui quelques-uns de ses fils, laissant à Grenoble sa femme avec ses autres enfants veiller aux débris précieux d'une grande fortune submergée dans le naufrage universel. Jl tenait sa famille sous un joug étroit, et c'est à cette école un peu rude que le jeune Casimir acheva son éducation et s'associa souvent aux études de son frère Scipion. Bientôt la conscription l'atteignit; c'était en l'an mi 1798^; il partit comme adjoint du génie , et fit en cette qualité la campagne d'Italie de 1799 à I80i. Il se distingua sous les murs de Mantoue au combat de Santo-Giulio. Kn 1 so 1 , après la mort de son père , il abandonn;i la carrière militaire pour entrer dans celle du commerce. Son père avait laissé à ses enfants, avec un héritage considérable, la protection de son nom et de son crédit. C'était un homme d'une capacité peu commune, qui avait formé de beaux établissements, et pris part à presque toutes les créations
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destinées à relever parmi nous , après la révolution , le commerce et l'industrie. Il fut un des fondateurs de la Banque de France, Ses dix enfants, en se partageant également sa succession, car les lois de la révolution avaient aboli jusqu'aux vestiges du droit d'ainesse , resserrèrent entre eux les nœuds de cette union qui a toujours subsisté et qui a soutenu la famille dans beaucoup d'épreuves. Trois frères qui ne sont plus , en paraissaient alors les chefs. M. Augustin J^érier joignait aux lumières d'un esprit élevé de solides vertus et le cœur le plus généreux ; son ambition était modeste , son àme remplie de tendres affections; il ne craignait pas la retraite que savait animer son activité et embellir sa bienfaisance; il se souvenait toujours que son père l'avait destiné à soutenir, à élever encore en Dauphiné le nom qu'il s'y était fait; il s'y fixa, et là, entre le commerce de Grenoble et la fabrique de \ izille, il se créa une de ces positions d'intluence et de patronage qui sont si rares dans notre pays. Son frère Scipion, instruit jusqu'à la science, religieux jusqu'à la dévotion, vertueux jusqu'au scrupule, calme au milieu de cette famille si animée, cachait une àme passionnée sous les formes de la sagesse , et semblait avoir usé toute son ardeur à se commander. Casimir, d'un caractère moins égal et d'un esprit moins orné , mais doué de ce coup d'œil décisif qui voit le vrai, mesure le possible et assure le succès, s'associa avec Scipion, et ils fondèrent ensemble, à Paris, cette maison de banque connue dans toute l'Europe. Le détail des opérations par les(|uelles elle établit sa réputation et sa prospérité serait déplacé ici ; il suffira de dire qu'elle réussit au delà des espérances de ses fondateurs. Leurs spéculations embrassaient
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toutes les parties du commerce. La banque, proprement dite , ne pouvait offrir un attrait suflisant à des intelligences de quelque valeur; elle ne fut pour eux que le moyen de l'industrie, et ils appliquèrent tour à tour leur crédit et leur habileté à différentes branches du travail national. Dans la direction de ses affaires, on a remarqué que M. Casimir Périer montrait déjà les mêmes qualités qu'il a déployées plus tard sur un plus vaste théâtre. La pénétration , la prudence et la sûreté du jugement suppléaient en lui à l'assiduité d'un tra^ail minutieux. On disait que son frère et lui se complétaient l'un l'autre : le premier, avec l'esprit le plus sage et le plus éclairé , les talents de l'administrateur, le goût des détails, l'application de chaque jour, tombait parfois dans l'hésitation et se défiait de son jugement; le second lui prêtait de la décision, et avec un tact peu commun déterminait toutes les grandes opérations dont le succès fonda la renommée de sa maison. Là aussi, il se montrait fait pour le gouvernement plutôt que pour l'administration.
La restauration donna la paix à la France; elle y commença le gouvernement constitutionnel. La paix et un peu de liberté, c'en était assez pour que l'industrie et le commerce prissent un grand essor. De 1815 à 1825, il se passa dix années pendant lesquelles les fortunes particulières, bien dirigées, purent recevoir un accroissement qui de longtemps ne se reproduira aussi général et aussi rapide. Kn même temps, l'attention, l'estime de la nation, naguère détournée par l'éclat de la puissance et de la gloire, se porta sur les travaux utiles. La considération publique s'attacha de préférence à ceux qui, par leur crédit et leur habileté , donnant le signal ou prêtant appui
au développement de la richesse de tous, coutdbuaieut aux progrès du bien-être universel , la plus vraie passion de notre époque. Et cependant, tel était le malheur de la restauration , elle était si fatalement condamnée à méconnaître ses plus clairs intérêts, qu'elle réussit à s'aliéner précisément ces hommes, devenus malgré elle et cependant par elle les chefs de la nation laborieuse. Elle les repoussait naturellement dans l'opposition, et son malheureux penchant pour des distinctions frivoles, pour des services inutiles, son rêve secret et vague d'une recomposition sociale sans concurrence et sans progrès, faisait prendre une teinte d'hostilité à la faveur que le public témoignait à ces promoteurs de l'industrie et de la fortvme générale. 11 les estimait d'autant plus qu'il soupçonnait la restauration de les dédaigner. Chose étrange ! la restauration a été une époque très-favorable au déve- ' loppement du travail et de la pensée , et elle s'est fait deux grands ennemis , le travail et la pensée.
M. 'Casimir Périer, comme tous les hommes éclairés, ne souhaitait à la restauration que de la sagesse et du bonheur. Sa famille, liée aux intérêts et non aux excès de la révolution , n'avait ni ressentiment ni haine contre une royauté que recommandait la Charte, et jamais il n'eût fait de l'opposition si ce n'eût été de l'opposition que de rappeler à cette royauté ses engagements et ses intérêts. En même temps, il avait sa part dans cette faveur publique qui s'attachait alors aux hommes de son utile et indépendante profession. Mais une circonstance s'offrit qui lui permit de rechercher plus directement cette popularité, jusque-là facile et spontanée , et qui lui ouvrit le champ de la politique.
Dans les premières années , la restauration régna sur une France prisonnière. Pour l'affranchir, il fallut payer sa garde et sa rançon. Ce fut l'objet des célèbres emprunts de I H 1 7. Trois cent millions de ressources extraordinaires paraissaient en effet nécessaires pour balancer le budget de cette année. Un traité fut donc conclu avec des capitalistes étrangers , qui s'engageaient à avancer eftviron les deux tiers de cette somme en échange d'une valeur de rentes presque double en capital, et moyennant des avan- • tages immédiats qui dépassaient le taux d'un escompte raisonnable. Cette convention, passée sans publicité, sans concurrence, plaçait dans l'étranger le pouvoir de nous libérer avec l'étranger, et semblait attester à la ibis notre discrédit et notre solvabilité. Cependant l'opération , qui serait inconcevable aujourd'hui, s'expliquait par l'état encore précaire du gouvernement et de l'ordre financier qui naissait à peine. Peut-être était-il indispensable delà faire ainsi ; mais on pouvait la mieux faire, et elle prêtait à de graves critiques. M. Casimir Périer l'attaqua dans un écrit remarquable par la clarté, la vivacité, la mesure. Suivant lui, un emprunt aussi considérable n'était pas nécessaire ; un sj'stème d'économie plus rigoureux aurait pu en diminuer le poids. Dans tous les cas, il n'aurait dû se conclure qu'avec concurrence et publicité, ou par la voie de ventes partielles et successives opérées à la liourse par les soins du Trésor, au fur et à mesure des besoins; enfin la libération de la France envers l'étranger ne devait être demandée qu'aux ressources nationales. Cet écrit produisit beaucoup d'effet ; il contribua sans nul doute à la détermination que prit le gouvernement de modifier le traité dans l'exécution ; et lorsqu'on le lit aujour-
d'hui > on aime à y retrouver la première idée des rèp;les nécessaires de toutes les grandes opérations financières , règles si simples et si élémentaires à présent , que l'observation n'en est plus un mérite, tandis qu'on trouvait alors étrange de les concevoir et téméraire de les réclamer.
Cette polémique financière que M. Périer soutint dans trois brochures successives*, l'avait recommandé à l'attention publique, et lorsqu'à la fin de 1817, la célèbre loi d'élections du ô février de cette année fut mise à l'épreuve pour la première fois, le département de la Seine élut M. Casimir Périer le 25 septembre) avant qu'il eût atteint l'âge que la Charte exigeait du député. Mais il avait quarante ans lorsque les chambres se réunirent le •j novembre', et il fut admis par une exception qu'une loi spéciale interdit à l'avenir. Une fois que M. Casimir Périer eut mis le pied dans la Chambre, il n'en sortit plus; la France lui rendit fidélité pour fidélité.
Pour raconter sa vie politique sous la restauration , il faudrait faire l'histoire parlementaire de la restauration même. D'ailleurs, le recueil de ses discours nous dispense de ce récit. C'est là qu'on le retrouv era ; c'est là que sa parole semble pour ainsi dire se faire entendre, et qu'il revit au milieu des circonstances qui l'ont inspirée.
Cependant il importe de caractériser cette opposition de quinze ans, celle surtout que représentait Casimir
' /îe'/leri'ons sur le projet d'emprunt , par M. Casimir Poricr, banquier. 1817. — Uirniéres réflexions sur le projet d'emprunt , ou rôponso à un article amnyme du Moniteur, par M. Casimir Périer, banquier. 1817, — Re'llerions lur l'emprunt de seize millions, par M. Casimir Pôrior. <8IK.
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Pt^rier. Il s'est toujours l'ait gloire du rôle qu'il avaU rempli dans ses rangs ; il a toujours pensé avec raison que son opposition avait été l'antécédent légitime de son administration, et qu'il était dans le pouvoir ce qu'il eût voulu que fût le pouvoir, alors qu'il le combattait. 11 faut montrer qu'en effet il ne changea que de situation , non de principes; seulement, il comprit qu'entre le temps qui a précédé 1830 et le temps qui a suivi, il y avait eu une révolution.
Lorsque M. Périer entra dans la chambre , il savait bien qu'il était du parti constitutionnel, il ignorait s'il était de l'opposition. Le gouvernement pouvait en douter comme lui; car, après l'ordonnance du ■> septembre, après la loi électorale de isn, le gouvernement avait le droit de se dire constitutionnel; mais il l'était péniblement , il l'était avec inquiétude , et craignait quelquefois que ce qui lui faisait le plus d'honneur ne fut une imprudence. Les conseils un peu vifs de ceux que ses propres actes amenaient dans les affaires tendaient à l'enhardir et pouvaient l'intimider. Ils l'intimidèrent en effet.
On vit M. Périer, au début de sa carrière, montrer tout à la fois un loyal dévouement à la monarchie et une indépendance querelleuse plutôt qu'hostile à l'égard du pouvoir. Bien que l'esprit du temps, sa vivacité naturelle et son penchant à la défiance le portassent vers l'opposition, ses con^ictions les plus profondes, les traditions de sa famille, les habitudes de sa vie entière lui faisaient détester le désordre et redouter le renversement. Aussi sa sévérité pour les actes et quelquefois pour les personnes n'euleva-t-elle jamais rien à son respect pour les droits du pouvoir. L'esprit do gouvernement s'est toujours laissé