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apercevoir dans les plus violentes attaques de ses jours d'opposition déclarée. A plus forte raison , doit-on s'attendre à trouver, vers cette première époque, son opposition modérée, souvent même bienveillante.
L'audace n'est facile qu'aux factions; il en faudrait pourtant, et il en manque presque ton jours aux bons gouvernements. Les serviteurs éclairés de la restauration n'ont presque jamais osé la sauver. Il est vrai qu'on ne pouvait la sauver qu'en la risquant. C'est ce que refusa de tenter le ministère de 1817. En voyant renaître l'esprit national et s'animer la vie constitutionnelle, il s'effraya de son ouvrage et se divisa. î.es plus bardis restèrent au pouvoir, et de la fm de isis à celle de l'année suivante, ils semblèrent décidés à faire de nouveaux pas dans la voie frayée par l'ordonnance du .î septembre. Ne cbercbez pas alors ^L Casimir Périer dans les rangs d'une systématique opposition; il se contente de reprendre en toute occasion sa vieille guerre contre la clandestinité des opérations financières, à réclamer en ces matières les droits de l'intervention législative, à travailler enfin à ces conquêtes d'ordre et d'économie qui, à travers toutes les vicissitudes du régime constitutionnel, se sont, par la seule vertu des institutions, et malgré les erreurs politiques du pouvoir, progressivement et constamment accomplies parmi nous. L'bistoire de notre organisation financière n'a guère, depuis vingt ans, à raconter que dos progrès.
Va\ 1S20, le pouvoir changea de maximes, et, voulant s'arrêter, il recula ; car il Ji'y a pas de gouve; nement stationnaire. C'est de isiM) à isj:î ({u'édatercnt les grandes luttes; c'estalorsqu'cllesdevinri Ht des luttes de systèmes. L'opposition pour avoir trop exiué, le pouvoir p )ur avoir
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trop refuse, furent amenés à une dissidence profonde qui, sous les formes constitutionnelles, cachait la guerre civile. La monarchie se repliant de plus en plus vers la contrerévolution, la liberté retournait à la révolution. La Charte qui, pour les uns, n'était plus qu'un masque, risquait de n'être plus qu'une arme pour les autres. Le retrait successif des concessions libérales semblait logiquement contenir la violation du pacte constitutionnel lui-même , et donnait un air de parjure au regret et de perfidie à la peur. L'absolutisme se cachait sous la légalité. Il parut se dévoiler par la guerre d'Espagne ; car en constatant , en fortifiant au dedans l'empire du parti royaliste, elle le montrait restaurant avec orgueil , au dehors , le despotisme et l'inquisition.
Dans cette lutte, le parti constitutionnel se di\isa; suivant que manquait la hardiesse ou la patience, quelques-uns résistèrent faiblement, d'autres poussèrent la résistance jusqu'à la conspiration. Il nous siérait peu d'être sévère pour personne. >ous savons ce qu'il y eut ici de dévouement patriotique, là de prévoyante sagesse; mais nous dirons cependant que la France ne partagea ni la résignation des uns, ni la témérité des autres. Cependant elle eut toujours plus de colère contre la restauration que de haine ; sans se soucier de la voir durer, elle ne travailla pas à l'abattre, et lors même qu'elle s'emporta jusqu'à souhaiter sa chute, elle voulut toujours n'en pas répondre, et laisser à la monarchie le triste honneur de se précipiter dans l'abime.
M. Périer eut tous les sentiments de la France. Il voulait la Charte à tout risque; mais il ne voulait qu'elle, et ne comprit jamais que la réforme des lois pût être cher-
chée hors de la loi même. Cependant, avec des intentions canservatrices et des principes modérés, son langage fut amer et passionné, véhément et moqueur à la fois; il n'épargna pas une faute, ne ménagea pas une erreur, et poursuivit le pouvoir sans relâche et sans pitié, d'autant plus irrité qu'il sentait souvent ses intentions méconnues, d'autant plus pressé de vaincre qu'il voyait derrière chaque succès de la cnntre-i'évolution poindre une réaction formidable. Ce mélange d'hostilité dans la forme et de modération dans les intentions, cette volonté constante de combattre sans détruire, cet emploi hardi de la lii)erté légale, sans arrière-pensée contre la monarchie , ce mépris déclaré de la conduite du pouvoir uni au respect de l'institution, plaisait à la France, qui ne voulait rien de plus. La France a été constamment sincère, et les fictions constitutionnelles ont été pour elle nuf vciilc. Elle n'entendait ni laisser insulter la révolution dans le passé, ni la recommencer dans l'avenir ; la dynastie régnante ne lui donnait sécurité sur aucun de ces deux points. De là, une défiance profonde , et la défiance est toujours réciproque. De part et d'autre, on ne se voulait pas de.mal; mais ou était disposé à s'humilier mutuellement. Sur une telle base, il ne pouvait s'établir d'union durable; mais la France s'était promis de ne point prendre roffensivc, et elle a tenu sa promesse.
C'était la politique de Cnsimir Péricr, et jamais l'entrainement des luttes parlementaires ne lui arracha une participation quelconque aux espérances et aux combinaisons qui prenaient leur point d'appui hors de la Charte. Ses ennemis en convinrent quehiuefois, et quehiuefois son parti eut envie de le lui rcpioi'iu'r.
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\ ai liqueur eu Espagne, le système de l'absolutisme constitutionnel domina les élections de 1824. M. Périer fut du petit nombre de ceux qu'on ne put écarter de la chambre; il y reparut avec une poignée d'amis de la liberté, et alors commença pour lui cette suite d'épreuves sans cesse renaissantes , qui le firent mieux connaître et lui assurèrent toute sa renommée. On sait qu'un ministre habile, le seul dont le parti de la contre-révolution puisse tirer quelque gloire, dirigeait alors les affaires. C'était un homme qui, sans être exempt des préjugés de son parti, en soupçoiuiait le péril , et (|ui comprenait l'utilité d'en ralentir l'invasion , d'en ajourner le triomphe. 11 prétait sa prudence personnelle à une politique imprudente , et faisait sagement des choses insensées. La lutte était difficile avec cet esprit droit et tlexible, fertile en ressources, indifférent aux séductions de l'imagination, inaccessible à celles de la passion, toujours présent, toujours calme, donnant à l'erreur un air de bon sens, à la déception un ton de sincérité , et qui, sans avoir la puissance d'un beau talent et d'un grand caractère, exerçait cependant toute l'autorité que donnent la raison et le sang-froid. C'est contre cet habile jouteur que M. Casimir Périer se mesura pendant trois ans aux acclamations de la France. Plus faible, mais plus libre dans une chambre où son parti s'apercevait à peine, il sut régler son opposition sur les circonstances, et faire la guerre sur le terrain qui lui restait. Ce n'était plus le temps des batailles rangées. L'ennemi avait remporté la victoire ; on ne pouvait plus que le harceler, et chacun se rappelle avec quelle opiniâtreté ini'atigable, avec quelle inventi\c activité .M. Périer sut pour-
suivre et inquiéter dans sa marche une armée triomphante et un prudent général.
Trois ans s'écoulèrent, et les élections de 1827 vinrent changer le système du gouvernement. Un ministère modéré et timidement réformateur naquit aux approches de la nouvelle chambre. C'était une grande et inattendue victoire de l'opinion, une consécration éclatante des principes de l'opposition dont M. Casimir Périer était le chef; car, dans la nuance politique qu'il représentait, personne alors ne pouvait plus lui disputer ce titre. La France respira et reprit espérance. M. Casimir Périer n'était point insensible à cette victoire nationale à laquelle il avait pris une part si grande. Toutefois , dès ce moment , la préoccupation de l'avenir vint inquiéter cet esprit pré- Aoyant, qui fuyait l'illusion et suspectait la fortune; il entrevit dès lors une crise inévitable, une lutte sérieuse, une redoutable responsabilité. Il lui paraissait également impossible de faire vivre la dynastie avec toute la Charte, et sans toute la Charte de défendre la dynastie. En rendant justice aux intentions conciliantes, aux efforts modestes du ministère, il doutait de sa force et de sa durée; il se gardait de le combattre , attendant en silence les événements , songeant parfois avec anxiété qu'on prononçait bien souvent son nom, qu'on le regardait beaucoup , et que le Ilot des affaires commençait à monter jusqu'à lui. M. Casimir Périer n'était pas homme, il l'a prouvé, à se refuser à une nécessité qui l'appelait; il savait bien que, son jour venu, il ne reculerait pas; mais ce jour que peut-être il eut été fâche de ne voir jamais venir, il désirait le retarder longtemps, car il xoulait
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réussir. Il sentait sa force, mais il sentait aussi la grandeur des difficultés ; il les redoutait précisément parce qu'il était sûr qu'il les aborderait de front ; il appréhendait le péril parce qu'il se savait déternoiné à le braver.
Sa prévoyance fut justifiée : après deux ans, la restauration se lassa de sacrifier ses penchants , ses croyances et son orgueil à des nécessités qu'elle ne comprenait pas, à des conseils auxquels elle ne croyait pas; le ministère du 8 août fut formé. C'était le gant jeté au pays; il ne resta plus qu'à prendre jour pour le combat ; l'Adresse des 221 répondit à cette provocation, et le coup d'état de juillet donna le signal.
L'histoire de la révolution de 1830 a plus d'un nom à citer; plus d'un dévouement a mérité alors d'être signalé à la France. On concevra que ce n'est pas ici le lieu de faire la part de chacun de ceux qui l'ont glorieusement servie; à tous il est dû admiration et reconnaissance. Mais il s'agit ici d'un seul homme, et en cherchant t le peindre dans ce grand moment de sa vie, nous rappellerons qu'un portrait, même historique, n'est pas le tableau d'un événement.
Les ordonnances de juillet surprirent peu M. Casimir Périer. Mais que ferait la France"? la pour lui était la question. Dès le matin du jour où les ordonnances parurent, la résistance par la force était légitime; était-elle politique? on en pouvait douter. Décidé à ne pas compromettre, mais à ne pas abandonner son pays, M. Casimir Perler n'hésitait pas sur un point : la résistance légale. C'est à la résoudre et à la concerter que se passa le premier jour; mais cela suffit pour changer le caractère de celle du second. Ce second jour se leva tout charge d'o-
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rages, et, dès le matin, Paris donna mille signes menaçants. Les députés délibérèrent chez M. Périer. \ ers le soir, des jeunes gens se rendaient auprès de lui pour demander un ordre du jour, un signal, un drapeau. — Que voulez-vous, répondait-il? l'ensez-vous qu'un gouvernement qui tente chose pareille n'ait pas la force prête? et nous, disposons-nous de la foudre pour le frapper? — Pendant ce temps , et à cette heure même, quelques nobles enfants tranchaient la question, et se faisaient tuer sans trop savoir où serait la victoire, ni quel en serait le prix. Leur sang cria guerre, la nuit fut une prise d'armes, et le matin M. Casimir Périer nous disait : — C'en est fait! après ce que vient de commencer la population de Paris, dussions-nous y jouer mille fois nos tètes, nous sommes déshonorés si nous ne nous mettons pas avec elle. — Et sa voix émue et puissante prenait cet accent de commandement qui ne l'a pas quittée depuis.
On sait comment se passa cette journée, le combat douteux de la place publique, les délibérations impuissantes des députés présents à Paris, cinq d'entre eux envoyés au quartier-général , s'efforçant \ainement de désarmer un pouvoir insurgé contre les lois. M. Casimir Périer était un des cinq ; il essaya quelques conseils ; le soir , il écouta même encore quelques serviteurs de la dynastie qui ne désespéraient pas de la voir céder. La dynastie fut plus fière et peut-être plus sage; car à ce point des événements, ce qui, pendant quinze ans, eût été raisonnable devenait folie; une rétractation de mauvaise foi ne pouvait que déshonorer sa ciiute , et d'une royauté absolue on ne fait pas une ro\auté nationale le pistolet sur la gorge.
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l.a troisième nuit décida la victoire, i.e '2U au matin, les troupes royales quittaient la ville. Ce qu'on ferait, nul ne le savait encore; mais déjà il était certain que (Charles \ ne régnerait plus. M. Périer était alors au centre du mouvement; et si son attitude énergique plaisait aux plus ardents, le renom de sa prudence rassurait et entraînait les timides. Tantôt sa voix faisait tomber les armes des mains de quelques bataillons abandonnés sur une place publique; tantôt à la réunion des députés, il prenait place dans cette commission municipale à laquelle on voulait déléguer tout le gouvernement. Il siégea à l'Hôtel-de-A ille; mais il fut de ceux qui, dès le premier jour, virent et déclinèrent l'étendue des pouvoirs dont on prétendait investir une autorité du moment. Il s'efforça de la concentrer autant que possible dans les intérêts de Tordre et de la défense publique, enfin de lui maintenir un caractère municipal.
\ux chambres seules, il reconnaissait le droit de parler pour la nation, de statuer sur la forme du gouvernement et le choix des dynasties. Le dernier peloton de la garde royale n'avait pas franchi l'enceinte de Paris, qu'il songeait à l'anarchie imminente, et que la difficulté et la nécessité du rétablissement du pouvoir devenaient sa principale sollicitude. A partir de ce moment , cette pensée ne le quitta plus.
La bonne fortune de la France a voulu qu'ayant eu ses Stuarts, elle eût aussi son (îuillaume 111. In prince dont elle ne connaissait alors que les vertus privées et les sentiments patriotiques, avait depuis longtemps fixé les regards de tous ceux qui savaient prévoir. Une position incomparable le désignait à toutes les espérances ; rien
n'avait été tenté pour l'élever à la couronne; pas un complot, pas une démarche, pas un signe; et cependant, il y avait quinze ans que , pour beaucoup d'esprits politiques, il était le roi de l'avenir,
M. Perler fut un des premiers à reconnaître le droit et le fait d'une royauté nouvelle. Admis aussitôt dans le conseil du lieutenant-général, puis du roi, il prit part aux actes les plus décisifs de cette époque. Président de la chambre élective, il eut l'honneur de présenter la Charte constitutionnelle au prince , qui la jura devant Dieu et son pays.
Cependant la situation était grave. Il fallait constater l'impuissance et assurer la retraite de l'ancienne dynastie ; il fallait obtenir l'acquiescement paisible de la France entière, rétablir ou maintenir l'ordre matériel, l'autorité des lois, l'action de l'administration, faire enfin reconnaître à l'Europe un gouvernement naissant, issu d'une révolution populaire. Il fallait quelque chose de plus difficile, il fallait gouverner cette révolution. L'œuvre était nouvelle en France. Qui savait alors si nous aurions la sagesse, et, par elle, la gloire qui avait manqué à nos pères?
Si d'un côté l'acte souverain par lequel la France disposait de la couronne et retouchait sa constitution était rigoureusement légitime, de l'autre la force avait été l'indispensable moyen de cette révolution. S'il était évident que la France ne l'avait entreprise que contrainte par l'bonneur et la nécessité, que la dynastie, en prenant l'offensive, avait soulevé contre elle l'esprit même de conservation et de légahté, et mis de son côté la révolte, on ne pouvait se dissimuler que toutes les vieilles passions révolutionnaires s'étaient éveillées au bruit de la fusillade.
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et comme réchauffées au soleil de juillet. Si, enfin, la Charte avait été l'enjeu du combat et la devise des combattants, si quarante ans d'expérience, quinze ans d'opposition constitutionnelle , une révolution sociale dès longtemps achevée , l'égalité légale des industries , des partages, des conditions, des droits civils, avaient mis dans la société un fond de raison et de calme difficile à troubler, comment ne pas reconnaître que le succès merveilleux d'une guerre improvisée , que cette victoire en trois jours avait exalté les imaginations , et qu'un tel exemple semblait démentir tous les calculs de la prudence, et rendre tout possible, que dis-je, tout facile à la baguette magique de la souveraineté populaire? L'imagination, la passion, la force, voilà ce que la révolution avait déchaîné, tout en s'accomplissant au nom de la raison, tout eu s'appuyant sur la justice, tout en inaugurant le bon droit. Il fallait donc choisir. C'était un partage à faire entre les principes et les moyens, les causes et les prétextes, entre ce qui était accidentel et ce qui était permanent dans notre nouvelle situation. On devait ou regarder la révolution comme faite, et ne viser qu'à la durée du résultat , ou la prendre comme un commencement, et perpétuer l'état révolutionnaire, en un mot,- s'établir dans ses conquêtes ou conquérir l'inconnu.
(^ette question était bien aggravée par la politique étrangère. Il n'était pas déraisonnable de douter de la paix. L'Europe, qui voyait avec effroi, peut-être avec courroux, la révolution, pouvait rêver le droit de la punir ou la possibilité de l'annuler. Si elle armait, si les guerres de la fm du dernier siècle devaient se renouveler, on disait ((ue, pour qu'elles fussent heureuses, il les fallait révolu-
tionnaiies. Aux uns, l'emploi des moyens de violence insurrectionnelle paraissait nécessaire, aux autres tout au moins inévitable. Quelques-uns allaient jusqu'à souhaiter la guerre en faveur de l'anarchie, et ne demandaient à l'Europe qu'un prétexte pour restaurer 1793. Toutefois, l'intérêt sacré de l'indépendance nationale , les justes craintes, les doutes plausibles du patriotisme ne permettaient pas de décider légèrement cette terrible question de notre attitude en Europe. C'était prendre un grand parti que de dire : a La paix est possible, et le moyen de la maintenir est que la France soit calme et son gouvernement réiiulier. Si la guerre doit susciter l'anarchie, à plus forte raison l'anarchie enfanterait la guerre. Que la France réprime les soupçons, les ressentiments, les alarmes d'un patriotisme ombrageux ; la paix dépend de sa sagesse, et la politique qui la pacifie au dedans est aussi la seule qui la garantisse au dehors. Défensive et conservatrice, tels doivent être les caractères de la révolution en France comme en Europe. »
Cette politique était pourtant la seule qui convînt à la monarchie du 7 août. Le premier jour elle était dans la pensée royale; mais que d'obstacles à vaincre! que de préjugés à ménager! que d'illusions à dissiper! 11 était difficile de la pratiquer, plus encore de la proclamer; beaucoup la repoussaient sans la comprendre , beaucoup la souhaitaient sans l'espérer. Quoiqu'elle fût la seule raisonnable et la plus française, elle n'osait se déclarer comme l'expression de la raison publique. Elle était, je n'en doute pas, au fond de l'opinion nationale, mais elle ne paraissait pas à la surface. La fumée des barricades cou\ rait encore la l-rance, et les bruits d'une
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opinion passagère semblaient comme l'écho du canon de l'Hôtel-de-Ville.
Cette politique, assise dans le premier conseil du roi, y prévalut souvent; elle inspira de sages mesures et d'excellents discours; mais dans les incertitudes d'un pouvoir encore faible, d'une situation encore obscure, elle dut recevoir plus d'un démenti , éprouver plus d'un mécompte, faire plus d'une concession. Elle finit même par ne pouvoir résister aux attaques du dehors , et surtout aux dissidences de la coalition nécessaire qui avait composé d'éléments si divers le ministère du 7 août ; ce cabinet se retira. M. Casimir Périer, qui y siégeait sans département ministériel , s'y était maintenu dans une grande réserve; son opinion était décidée et connue; mais jugeant que le temps n'était pas mùr, que la puissance lui manquait pour la déployer tout entière et la faire pleinement triompher, il fut d'avis de la dissolution du conseil , et refusa même, dans un nouveau cabinet, un rôle plus intluent et plus actif. Il sentait bien que pour gouverner tout à fait il n'était pas temps.
Cependant on le pressait, on l'entourait ; sa sagesse le faisait demander des sages: sa popularité obligeait les plus ardents à le demander. « Il n'est pas temps , répétait-il; c'est trop tôt; sachez attendre. » On eût dit que, portant en lui les dernières espérances du salut public, il ne voulût pas les risquer avant le temps. Le ministère du 2 novembre fut formé , et M. Périer redevint président de la chambre des députés , nobles fonctions que , par une habileté prévoyante, il avait, peu après la révolution, cédées à M. Laffitte; car il voulait ne paraître pressé de rien, et n'arriver atout que sous l'empire de la nécessité. ir. 11
Le nouveau cabinet était faible : il voulait la monarchie et la paix ; mais il ne savait guère maintenir les conditions de la paix et de la monarchie. Il fallut, sous la protection de la puissance royale , la fermeté d'esprit et l'habileté consommée du ministre éminent qui dirigeait alors les affaires étrangères, pour éviter une rupture, ou du moins quelque manifestation soit de la part de I'Fairope, soit de la nôtre, qui forçât à la guerre. La France méconnaissait son propre péi-il , et , tout enchantée de sa victoire , tolérait tous les désordres comme des signes d'un enthousiasme pardonnable. Son optimisme patriotique se refusait encore à apercevoir dans son sein des théories désastreuses, des passions insensées, des factions menaçantes. L'opinion publique ne guidait pas, n'appuyait pas , n'empêchait rien ; les chambres, débordées par la révolution qu'elles avaient faite, n'osant attaquer ce qu'elles désapprouvaient, auraient cru se démentir en résistant. Cependant, quelques discussions déjà graves avaient mis en présence les deux systèmes entre lesquels flottait le ministère. A ces débats présidait M. Périer avec une immobilité sévère; mais sur son front pâle et triste on voyait se réfléchir toutes les émotions de la lutte, et passer comme l'ombre de l'orage qui grondait au-dessous de lui.
Cependant le mal croissait; témoin inquiet de tous ses progrès, M. i'érier doutait qu'il fût temps de le dévoiler pour le combattre : il le jugeait bien assez grand pour le danger , pas assez pour le remède. Près de quatre mois s'écoulèrent pendant lesquels cette cruelle question fut la pensée de ses jours et de ses nuits. Dans de longs entretiens avec un petit nombre d'amis, il la ramenait sans
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cesse, et l'agitait du ton d'anxiété d'un homme ([ui délibère sur le salut de son pays et sur la gloire de son nom. Presque toujours il persistait à répondre à ceux qui le pressaient ou qui voulaient agir : — 11 est trop tôt, le temps n'est pas venu. — .le l'ai vu alors plusieurs fois refuser la parole à des députés, ses amis, sur des choses insignifiantes , dans la crainte de les voir amener prématurément à la tribune la question décisive, et déchirer le voile qui cachait la France à elle-même.
Ce fut l'émeute du 13 février qui révéla enfui à tout homme sensé la faiblesse du gouvernement. Quelques députés résolurent d'arracher la chambre à son apparente sécurité. M. Gui/ot attaqua le ministère à la tribune; le ministère répondit en annonçant une prochaine dissolution; il s'épuisa dans ce dernier effort, et tomba.
M. Périer n'avait ni excité ni retenu ceux qui avaient porté le coup. Il sentait bien que cette nécessité tant ajournée était proche ; mais il craignait encore qu'on ne se fût trop hâté , décidé qu'il était à n'accepter la tâche de gouverner qu'avec des chances raisonnables et de suffisants moyens de succès. Il ne désirait pas le pouvoir pour ses apparences ; il avait plus d'ambition que cela. ?saturellement ennemi du désordre , attaché profondément à toutes les idées d'autorité , de subordination , de respect , inaccessible aux illusions spéculatives , plein de mépris et d'ironie pour la politique romanesque, il voyait avec quelque sévérité les agitations de la société moderne, et surtout cet état maladif d'irritation et d'exigence développé par la révolution de l.s:>0. C'est donc sans empressement , sans joie, qu'il vit se lever pour lui le joiu' du pouvoir ; mais jetant sur son pays un regard
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ferme et triste, il accepta sa mission avec le sentiment d'un devoir accompli, la défiance d'un esprit chagrin, le courage d'un grand cœur.
Son ministère ne s'improvisa pas; avant de le former, il voulut connaître le fond des affaires, la police, les Wnances, la diplomatie. 11 vit, il entendit l'ancien conseil ; il délibéra longtemps avant de déclarer sa résolution ; il hésita réellement plus d'une fois , et ne se décida de sa personne qu'nprès avoir sondé toutes les questions, résolu en principe les difficultés , approfondi toutes les répugnances et toutes les objections. Il voulait que le lendemain de sa formation le nouveau ministère n'eût qu'à agir. Celui qu'il préparait ne devait pas user en dissidences et en explications intérieures, en arrangements et en ménagements réciproques , des heures et des forces que réclamaient les affaires publiques; aussi mit-il du temps à composer le cabinet, à en identifier les éléments, disant encore qu'il ne savait pas s'il consentirait à en être le chef. L'unité surtout, cette unité indispensable, lui tenait au cœur. La difficulté était grande d'y ramener tous ceux qu'il désirait prendre ou conserver avec lui : il les y ramena tous cependant; et, voyant alors le ministère prêt à se constituer, il reçut de la main royale le droit de l'appeler le conseil du roi; car il était de ceux qui ne savent accepter l'honneur de la confiance du prince qu'après s'être assuré les moyens de s'en rendre dignes.
On peut voir dans les discours prononcés par M. Périer ([uelle fut la politique du 13 mars. C'était la politique naturelle de la monarcbie de 1 8:50 ; mais c'est au l :5 mars (|u'elle fut reconnue et proclamée. Le vrai mérite de
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M. J^érier n'est pas de l'avoir découverte; au lendemain de la révolution, elle monta sur le trône qu'elle avait élevé, et tout ce qui se fit de bon et de sage s'accomplit au nom de cette politique. L'honneur du 13 mars, c'est de l'avoir arborée comme un drapeau, c'est de l'avoir déployée aux yeux de la France et du monde; c'est d'avoir fait d'un système de résistance , non une politique négative , mais une politique d'action; c'est de lui avoir donné ce ton d'autorité qui sied au gouvernement, et qui commande la confiance; c'est d'avoir rallié autour d'elle, non-seulement des intérêts , mais des dévouements , et assuré à la froide raison d'état l'appui de la conviction et de l'enthousiasme. Voilà ce qui s'est fait alors; et dans un moment où la division, le découragement, l'incertitude nous gagnaient tous, où la société ne s'aidait pas , où le mouvement de l'opinion ne portait pas , où les passions publiques poussaient en sens inverse , où le pouvoir dérivait vers le désordre, sans donner d'alarme, et se perdait sans se décrier, M. Périer, renonçant aux douceurs d'une position brillante et d'une popularité intacte , s'est livré sans illusion comme sans crainte aux perfidies et aux menaces des factions , prêt à défendre sa cause contre son parti, ne se dissimulant aucun obstacle, aucun mécompte , aucun péril , rembrunissant plutôt les couleurs de son horizon; supérieur, mais non pas insensible à la calomnie et à l'injustice, sachant bien que gouverner c'était renoncer au repos, à la sécurité, à l'abandon; tourmenté des souffrances d'une santé dès longtemps altérée; sceptique sur le succès de la grande expérience que faisait la France , quoique bien certain qu'elle ne pouvait réussir que par la conduite qu'il adoptait; mal
assure de la lidélité des hommes et de la vérité des théories , mais cependant conservant au miHeu de toutes les traverses et de tous les doutes je ne sais quelle invincible confiance en lui-même et dans sa fortune. Tel était l'homme pour tous ceux qui ont pénétré dans sa pensée au moment où il affronta la tentative qui recommandera son nom à l'histoire.
Lorsque M. Casimir Périer arriva au pouvoir, la dissolution de la chambre, irrévocablemeut annoncée, frappait d'incertitude l'avenir du ministère. L'Ouest était agité ; la question de Belgique , encore indécise de tous points, laissait la paix ou la guerre en suspens. La Pologne, soutenant vaillamment une noble lutte, divisait et passionnait l'Lurope. Parmi nous, une sympatliie véritable, jointe à un enthousiasme de commande, établissait entre sa cause et la nôtre une solidarité trompeuse. Cependant le crédit était détruit, l'ordre public sans garantie , l'autorité sans ascendant. Une presse ardente attisait le feu des passions subversives et belliqueuses , et les partis qui, dans Paris, depuis juillet, se reposaient sur leurs armes, étendaient peu à peu sur le leste de la France le réseau de l'esprit révolutionnaire. Il fallait tout conteuii-, rassurer l'Europe sans lui céder, satisfaire la France sans l'exalter, amener l'une a se résigner a la révolution de iSoO, l'autre à s'en contenter. En croyant, avant tout, à la nécessité de l'ordre, il fallait poursuivre l'œuvre de réformation libérale prescrite par la Charte. En comptant sur la paix générale, il fallait veiller à la sûreté nationale, et mettre la France à l'abri d'un coup de main de la Sainte-Alliance. Et pour comble de difficulté, dans tous les esprits la défiance, en
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toutes choses l'incertitude. M. Casimir J'érier u'oppos;iit à tout cela qu'une idée très-simple.- « Je veux la paix, » disait-il , et je ne veux que la Charte. » Kn d'autres termes , la monarchie de 1830 est un gouvernement définitif et régulier. Voilà ce qu'il répondait aux mépris destructeurs des factions, aux inimitiés ombrageuses des cours. Ainsi , la même politique servait à combattre l'anarchie, comme à déjouer l'absolutisme, et devait donner ensemble à notre révolution deux choses qu'il ne faut jamais sacrifier l'une à l'autre, la sagesse et la fierté. Ces deux mots expriment en même temps le caractère de M. Périer.
Mais ce qu'il disait, il fallait le prouver par le fait. Kn politique, le système n'est pas tout. Le système doit être tel que puisse le concevoir tout homme raisonnable; mais l'exécution, c'est elle qui donne le succès, c'est elle qui fait la gloire. Qu'apportait M. Périer à l'appui du système qu'il proclamait? une seule, mais une grande chose, la caution de son caractère. « Pour garder la paix au dehors, disait-il une fois à la tribune , comme pour la conserver au dedans , il ne faut peut-être qu'une chose , c'est que la France soit gouvernée * . » Sous les ministères précédents, la France avait pu se demander parfois si elle avait un gouvernement : avec M. Périer, elle n'en douta plus.
Nous ne raconterons pas son administration ; elle fut toute conçue et dirigée dans la pensée qui vient d'être indiquée. A son début, elle étonna ceux mêmes qu'elle satisfit. Le scepticisme des gens qui souhaitaient le plus sa réussite ne fut pas le moindre obstacle qu'elle eût a
' Séance du 13 avril 1831.
vaincre. Les intérêts au secours desquels elle était venue, ne s'empressaient pas pour sa défense ; et ceux qu'elle avait pour plus violents ennemis , ne s'étant pas encore a\ oués les ennemis de la monarchie, donnaient le change à l'opinion , et répandaient de l'obscurité sur le vrai sens du vœu national. Car on doit se souvenir que, même après l'émeute avortée du 14 juillet 1831, les républicains n'avaient pas encore levé l'étendard de la république. Cependant les élections étaient terminées , et c'est dans cette situation indécise que s'ouvrit la mémorable session de cette année. La" chambre était inconnue au pouvoir et à elle-même ; elle arrivait avec tous les soupçons, tous les ombragés du pays, avec toutes les illusions, toutes les exigences du vieux parti libéral , mais au fond avec une loyauté d'intention et une confiance dans son propre patriotisme qui , bien dirigées, pouvaient lui donner le courage d'être raisonnable dès qu'elle aurait reconnu son péril et son guide. M, Périer était résolu à ne pas garder le pouvoir, si elle n'adhérait pas d'une manière éclatante à son système et à sa personne. Nul n'a professé plus formellement que lui la nécessité constitutionnelle d'une association entre la chambre et le ministère; nul n'a plus méprisé cette politique ambiguë et chicanière qui prétend établir entre l'une et l'autre une indépendance absolue , et qui suppose que chaque mesure et chaciue loi doivent être jugées isolément, sans tirer à conséquence pour l'existence du pouvoir et la tenue de la majorité. Aussi lorsque, par sa première délibération, la chambre des députés parut , ou peu s'en faut , choisir pour représentant de la majorité le chef du dernier cabinet, M. Périer n'hésita pas, et malgré la gravité des
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circoustauces , il donna sa démission. 11 quittait en elîet le pouvoir, si l'attaque inattendue du roi des Pays-Bas sur la Belgique ne lui eût fait une honorable nécessité de le reprendre. On jugea , il jugea lui-même que, mieux qu'aucun autre , son ministère pouvait alors faire passer la frontière à nos troupes, que c'était à lui de tenir tête à un péril qu'on ne manquerait pas d'imputer à sa politique, et que ce grand acte, en la mettant à l'épreuve , la ferait enfin comprendre de la majorité. En effet, mieux avertie , plus décidée , celle-ci se prononça franchement pour lui et ne l'abandonna plus. Néanmoins, l'alliance ne fut pas si prompte ni si solide qu'elle n'eût besoin d'être sans cesse constatée. Lue minorité forte et ardente, soutenue au dehors par une opinion plus ardente etplus forte, renouvelait à chaque instant des assauts dont le résultat semblait toujours incertain, et qui toujours se terminaient par sa défaite. Des orateurs habiles exploitaient contre le pouv oir des événements inquiétants et des théories séduisantes. Il fallait faire face à tout, et non-seulement défendre contre les attaques calomnieuses, contre les prédictions funestes, l'œuvre inachevée d'une politique dont les succès étaient lents et douteux , mais prouver a la liberté que la régler n'est point l'étouffer, à la révolution que la contenir n'est pas la fausser , au patriotisme que lui résister n'est pas le trahir ; en un mot , faire d'une opposition un gouvernement. C'est à cette tâche , qui recommençait chaque jour, que M. Périer consacra avec dévouement, avec passion, tous les jours d'une session laborieuse. C'est dans cette tâche qu'avec autant de desintéressement que d'éloquence, des orateurs du premier ordre, M. Guizot, M.Thiers, et pendant longtemps M. Dupin, le
secondèrent glorieusement. Plus d'un grand jour de cette session sera noté dans nos fastes parlementaires. Mais nul n'a laissé plus de souvenirs que le débat qui s'éle\a sur l'ordre du jour motivé. Varsovie venait de tomber, et sa chute frappait la France de douleur et d'alarme. Habiles à s'emparer des plus louables émotions de la générosité nationale, les factions espérèrent les convertir en instruments de vengeance , de révolte et de guerre. Paris prit un aspect morne, sinistre, et bientôt menaçant. Des rassemblements tumultueux parurent ; un d'eux entoura et voulut insulter le président du conseil des ministres sur cette même place où, en juillet 1830, il haranguait et désarmait les soldats du gouvernement déchu. On parlait de marcher aux Juileries , de marcher sur les chambres, et en même temps la question de la Pologne , c'est-à-dire la question de la guerre ou de la paix , était de nouveau posée à la tribune : la solution devait décider du salut de la France. Si le pouvoir se trompait en effet , si la guerre était certaine , il était possible que tout retardement fût mortel, et que le gouvernement eût livré le pays à l'étranger; si Mute imprudence était trahison. Que l'opposition eût raison d'avoir toujours cru à la guerre , en revanche, que seulement elle l'emportât dans la circonstance, il y allait de la guerre universelle, de la guerre de principes, de la guerre ré\olutionnaire, d'une guerre qui eût reproduit tout ensemble celle de la Convention et celle de >apoleou. Quel débat î jamais s'en était-il élevé de plus solennel? Il contenait l'avenir de la société, les destinées de l'Europe. M. Périer triompha, et la paix du monde passa à 1 1 (i voix de majorité ' . * Séance du 21 septembre.
Le ministère atteiiinit sans revers l'anniversaire du 13 mars. A cette époque, rien n'était fini; mais en tout le succès paraissait assui'é, à la condition de la persévérance. 11 existait une majorité fortement liée pour toutes les questions politiques ; l'armée , éprouvée à Lyon et en lîelgique, méritait la confiance nationale ; le crédit public s'était bien relevé; Paris était dévoué aux idées d'ordre et de conservation : la conférence de Londres , lente dans sa marche, ne laissait plus cependant subsister de doute sérieux sur les volontés pacifiques de l'Kurope , et l'entrée en Belgique , ainsi que l'expédition d'Ancône, avaient attesté que la France gardant la liberté de ses mouvements n'achetait pas la paix par l'humiliation. j\L Périer commençait à jouir de ces progrès; il voyait l'avenir sous un jour plus serein , lorsqu'un fléau mortel atteignit la France et vint soumettre à de nouvelles épreuves cette société tant éprouvée. ^L Périer ne conçut pas d'abord de fortes alarmes sur les effets de cette invasion d'un mal inconnu. Le dimanche l" avril, il accompagna monseigneur le duc d'Orléans à l'Hôtel-Dieu, et visita avec lui les premières victimes du choléra. Les jours suivants furent marqués par des scènes odieuses qui outragèrent et surprirent à la fois l'orgueil de notre civilisation. Elles affligèrent cruellement M. Périer; il ne pouvait se défendre d'y soupçonner quelque affreuse manœuvre des ennemis du repos public, et s'irritait de voir se déchirer sans cesse la trame qu'il tissait si laborieusement au prix de son repos. J.e (J avril, il fut atteint du choléra : la maladie fut terrible; elle parut un instant conjurée ; mais il était depuis longtemps consumé par la vie dévorante de la tribune et du pouvoir, et après une
lutte longue et douloureuse, il succomba le 16 mai 1832.
Casimir Périer avait cinquaute-cinq ans lorsqu'il mourut ; il a laissé deux fils , dont l'un est secrétaire de légation à La Haye , dont l'autre est resté dans la maison de commerce fondée par son père. Sa femme, Pauline Loyer , à laquelle il porta toute sa vie l'affection la plus tendre, n'a d'autre consolation que des souvenirs bien chers, un nom dont elle s'enorgueillit, et les espérances d'une àme pieuse et sereine.
Casimir Périer fut inliumé au cimetière de l'Est, non loin de son frère et de son ami , Scipion Périer et Camille Jordan. Une foule immense assistait à ses obsèques. M\L Royer-Collard , Bignon, Dupin, Bérenger, Davilliers, François Delessert et le duc de Choiseul dirent quelques mots sur sa tombe. La reconnaissance d'un grand noml)re de bons citoyens a élevé un monument à sa mémoire.
Il était d'une très-grande taille; sa figure mâle et régulière offrait une expression de pénétration et de finesse qui contrastait avec l'énergie imposante qui l'animait par instant. Sa démarche, son air, son geste , avaient quelque chose de prompt et d'impérieux, et il disait lui-même en riant : « Comment veut- on que je cède avec la taille que j'ai? » Un portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par M. David , donnent une assez juste idée de sa physionomie. Dans les dernières années, ses traits s'étaient altérés, et portaient une empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement. Il avait des jours, ou plutôt des moments d'un abattement douloureux, au- (juel l'arrachait soudain toute provocation extérieure, toute nécessité présente, toute'épreuve que réclamait son
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lionneur ou sa coIl^ iction. En lui luttaient sans cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému , il réagissait énergiquement sur les autres , tantôt les soumettant par sa force , tantôt les troublant par son émotion. Sa pensée se présentait à son esprit comme une illumination soudaine; elle s'emparait de lui avec tant de véhémence qu'elle l'emportait pour ainsi dire , et sa parole brève et pressée avait peine à la suivre. Cependant, son idée était si nette et son impression si vive, qu'il était sur-le-champ compris, et qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. C'est par là surtout (|u'à la tribune il influait sur les assemblées, et c'est de lui plus que de tout autre qu'on aurait pu dire que l'éloquence est toute d'action , et que la parole est l'homme même. Ces luttes intérieures donnaient souvent à ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son caractère , et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme, et que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait guère dans ses relations avec les hommes. Presque toujours , il offrait le spectacle de l'effort d'une âme puissante qui veut en vain rendre à sa pensée toute la vivacité et toute la force de l'impression qu'elle lui cause. Il ne pouvait jamais se satisfaire lui-même, ni réussir à se communiquer tout entier, (^ar ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.
L'esprit de M. Casimir Perier devait plus à l'expérience qu'à l'étude, et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait habilement, 11 se refusait au travail méthodique , et ne pouvait supporter le désœuvrenuMit; il voulait agir, mais en agissant il rétlécbissait II. 12
toujours; il revenait incessamment sur lui-même, tournait et retournait sa pensée comme pour s'assurer dans sa croyance et consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait cependant toujours par quelques idées «générales qu'il saisissait d'instinct, et auxquelles i' rattachait tout. Il se fiait à son premier coup d'reil. — « Il me manque bien des choses, disait-il, mais j'ai du cœur, du tact et du bonheur. » — (Cependant il raisonnait à l'infini sur toutes ses résolutions. Déterminé sur les grandes choses, la décision journalière lui coûtait. 11 hésitait Ionstemps, ajournait tant qu'il pouvait, et ne prenait son parti qu'à grand'peine. Quand sa résolution était formée, elle était inébranlable; car il était circonspect et intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes un don bien rare , une forte volonté ; mais il lui manquait peut - être des volontés assez nombreuses.
M . Périer avait des moments d'abandon , peu de confiance habituelle et constante. En général , il jugeait rigoureusement les hommes, et son langage était sans indulgence , quoique son cœur n'eût aucune haine. .Jamais, j'oserais l'attester, on ne lui a surpris le désir de faire le moindre mal à ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers reproches et de hautains mépris. Tl avait !a passion de vaincre et non de nuire; et il concevait difficilement, n'apercevait qu'avec surprise l'inimitié ((ue lui suscitaient parfois ses dédains et ses succès. Car il était porté à juger les hommes plutôt par leurs intérêts que par leurs passions, et ne tenait pas assez compte, à mon avis, de tout ce qu'il y a de mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut imputer à aucun calcul. Le cœur humain est souvent désintéressé dans le mal.
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Et cependant, il a eu de tendres amis. Il gagnait aisément ceux qui l'approcliaient ; il inspirait du dévouement, sans trop y croire; il se faisait aimer en se faisant un peu craindre. Pour qui le voyait avec intimité, il était attachant, et son commerce, quoiciu'il ne fallût pas y porter trop de liberté , avait du charme et du piquant. Rien n'était aisé pour qui le connaissait , je voulais dire pour qui l'aimait ; car on ne connaît bien que ceux qu'on aime), comme de lui dire la vérité, toute vérité. 11 cherchait les conseils, en demandait toujours, ne craignant pas d'être contredit, mais seulement d'être méconnu. Dans le monde, on le trouvait réservé , froid, un peu inquiet ; dans sa famille, sa conversation était gaie et moqueuse; il riait quelquefois de ce rire des jeunes gens d'une autre époque, et s'amusait de mille puérilités de la vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du sérieux est la mode de l'esprit.
On trouvera peut-être que je me suis étendu avec trop de complaisance sur des détails de caractère, et que j'ai trop négligé le récit des faits. Mais ces faits se retrouvent dans ses discours qu'on peut lire ; ces faits sont notre histoire d'hier; et la personne des hommes distingués n'est jamais assez connue. J)'ailleurs, je l'avouerai, tel n'était pas d'abord mon dessein; mais les souvenirs m'ont entraîné, et des sentiments qui toucheraient peu le lecteui' m'ont fait trouver quelque plaisir à essayer de peindre ce que je me rappelle, à faire revivre un instant devant moi celui dont la noble amitié est un des trésors de ma vie passée. Puisse son image apparaître à tous les yeux , sinon comme je l'ai tracée , du moins comme je la vois !
Mais ce n'est pas aux seules affections personnelles
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qu'il faut dédier le portrait de ceux dont le nom illustre le pays. Un pays libre doit aimer à connaître, à connaître personnellement en quelque sorte les citoyens qui l'ont noblement servi , les hommes d'état qui l'ont noblement gouverné. Songeons-y bien , là où régnent des institutions nationales, chacun peut dire : l'c'tcit cc.sf moi, car l'état c'est la patrie. A os ministres, nos orateurs, nos capitaines sont à nous, ils nous appartiennent. Leur éloquence prête une voix à tous , leur génie est l'interprète de la raison publique, leur courage sert de rempart à la France , et leur gloire est sa parure. Leur vie anime nos annales ; ils sont les héros du drame de notre histoire; et du fond de la scène , nous devons comme un chœur fidèle, intelligent, ému, pénétrer dans leur àme, saisir leurs pensées, deviner leurs souffrances, et couronner leur tombeau.
Le monde est aujourd'hui plein de choses et de faits ; le temps plus chargé n'en semble que plus rapide; les circonstances passent, les souvenirs s'envolent, et l'oubli ressemble à l'ingratitude. Il faut donc savoir à propos revenir sur le passé, et le fixer en l'écrivant. Casimir rérier n'est point oublié; ce fhuvc (jui cnfndnc tout ii'cniiaine pas siiùt jiuc telle nic'iiioiiv, et son nom restera ineffaçablement gra^é sur la base de cette monarchie. Mais ce qu'il a tenté, ce qu'il a fait, ne faut- il pas se le rappeler aussi? .N'y a-t-il pas à profiter dans sa vie? La politique qu'il a suivie ne lui a-t-elle pas survécu, et n'estil pas utile de voir si le fil échappé de sa main mourante s'est rompu dans celle de ses successeurs? Sans doute les temps changent, et tout ne doit pas se répéter toujours. Mais il est a rai pourtant qu'un gouvernement repose sur
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de certains principes qui durent, qu'il a une situation fondamentale et pour ainsi dire un tempérament qui ne change pas. Il a son génie, enfin , et malheur à qui le méconnaîtrait! Où en serait notre gouvernement, si nous pouvions oublier que, né d'une révolution légitime et populaire, de l'alliance instantanée du droit et de la force, il est à jamais placé sur une pente redoutable , et qu'une ligne bien étroite le sépare du chimérique et de l'impossible? Un pas de plus, et c'en serait fait peut-être des biens que nous avons conquis. On dit tous les jours que nos mœurs et nos croyances ne sont pas encore au niveau de la liberté de notre ordre politique, de l'égalité de notre ordre social. Le besoin du bien-être et de la richesse, dont les progrès ne s'arrêtent pas et nous semblent toujours trop lents , domine tout , et , froissé par l'anarchie , nous reporterait vers le despotisme. 11 faut une grande sûreté de coup d'oeil , un pied bien ferme pour marcher sans faillir sur le faite hardi de l'édifice élevé par nos mains, l.ne sagesse puissante est bien nécessaire pour contenir des esprits unis par des liens si faibles. Le pouvoir a besoin de la force qui rassure et de celle qui impose , de la parole qui calme et de celle qui anime; il faut qu'il retienne et qu'il guide , qu'il modère et relève une société sans cesse ballottée de l'exaltation à l'abattement. L'humanité, la raison même veulent que le pouvoir soit doux ; la sûreté, la morale veulent qu'il soit fort; l'orgueil et l'imagination exigent qu'il ait de la grandeur, et la pensée humaine, cette souveraine universelle et récente, ne consent à s'abaisser devant lui que s'il est aussi haut qu'elle. Toutes ces nécessités pèseront longtemps , tou* jours peut-être sur notre gouvernement; elles entouraient
son berceau. Sans satisfaire à toutes, car elles naissaient alors, la politique de Casimir Përier n'en repoussait aucune et pouvait se prêter à des besoins bien divers. S'il n'a pas tout fait, il a rendu possible tout ce qu'il n'a pas fait, et nul à sa place n'accomplira quelque cbose de bon ou de grand, qui ne lui doive de la reconnaissance. C'est ainsi qu'il se survit à lui-même, et que quelque chose de lui reste dans toutes les sages pensées , dans toutes les œuvres utiles. Bien des choses vont du mouvement qu'il leur a donné, et ses successeurs se sont plus d'une fois fait gloire de le continuer. On pourrait dire de lui ce que lord Castlereagh a dit de M. Pitt : « Sa politique a triomphé sur sa tombe.» IVe craignons donc pas de nous entretenir de sa mémoire , et de remonter souvent à l'origine de notre gouvernement. Notre histoire si courte a déjà ses enseignements. Dans les hommes qui nous ont précédés, cherchons des exemples pour notre avenir ; puisons notre sagesse à la leur, et dérobons leur expérience. C'est récompenser leur dévouement que de les imiter. Ils nous ont tout confié, leur ouvrage et leur gloire ; n'eu laissons rien périr. Les nations s'instruisent par leurs souvenirs et s'honorent par leur fidélité.
( Revue des Deux-M(jiidc>< , 1 S iO. ^
Le monde manque de grands hommes, et l'on dit qu'il n'en revena pas. On condamne les sociétés modernes à ignorer ou à méconnaître ceux qui naîtraient dans leur sein; on leur refuse jusqu'à la l'acuité d'en produire. Sur leur sol , le blé pousse encore, mais le chêne ne croîtra plus. On dit que c'est la faute de notre civilisation, et l'on s'en prend à ce qu'elle a de meilleur. Elle est, à ce qu'on assure, trop raisonnable, trop régulière en tout, trop formaliste en politique pour donner carrière au génie de l'action. Ce respect jaloux de tous les droits, ce respect plus jaloux encore de tous les intérêts , les progrès continuels de l'esprit d'examen , l'amour inquiet de l'égalité , la publicité qui ne laisse rien dans l'ombre , le contrôle de l'opinion qui repousse l'illusion et discute la confiance, paraissent autant d'obstacles insurmontables à ce pouvoir presque absolu qu'affectent les grands hommes , et qui leur est nécessaire pour se faire appeler de ce nom. 11 semble qu'il n'y ait plus pour eux de public. Là ou il a tant de juges, les admirateurs sont rares. Or, la gloire est l'admiration universelle, et les grands hommes ne vixent que par la gloire. Kn même temps, les
1 iO PASSÉ ET PRÉSEM .
affaires sociales sont devenues quelque chose de si vaste et de si connu qu'aucune intelligence ne peut les dominer, que toute intelligence se croit capable de les comprendre. Tout est donc plus difficile et moins mystérieux. Les hautes ambitions gênées, entravées, surveillées, ne peuvent compter sur aucun prestige. On ne croit plus à la puissance individuelle. Ainsi, tout ce qui se fera de mémorable ne devra désormais s'opérer que par le concours de tous. Et qui peut aujourd'hui égaler tout le monde? Qui peut prétendre à mettre du sien dans les choses humaines? Ceux à qui l'histoire a donné le titre de grands ont pris leurs aises avec leurs contemporains, et, quelques sacrifices qu'ils aient faits à la nécessité, ils ont presque toujours agi en maîtres et donné l'impulsion à leur siècle. Il en est peu dont la vie entière ait été autre cbose qu'un long et prodigieux effort pour faire consentir le monde à la liberté de leurs passions. Une personnalité qui s'impose, tel a été jusqu'ici le signe de la grandeur. Un pareil privilège est-il possible à présent, et n'a-t-il pas à jamais péri avec tous les privilèges ?
Il y a eu pourtant un homme, un seul peut-être, qui certes a mérité la gloire, et qui n'a violenté ni son temps ni son pays, qui s'est fait admirer de notre siècle en respectant ses principes , et dont la renommée n'a rien coûté à la conscience de l'humanité; un homme qui a partagé et soutenu toutes les idées vraies, toutes les passions légitimes de notre époque sans en connaitre ni les excès, ni les chimères, ni les faiblesses; qui est parvenu à faire dominer son nom dans l'événement le plus national , et qui a été grand dans une révolution , grand
WASHINGTON. Hi
par la guerre et par la politique, daus la liberté et dans le gouvernement, pour les philosophes et pour le peuple; un sage enfin et un héros : c'est le général W ashington. A'oilà donc un exemple; et, dût-il rester unique au milieu des sociétés modernes , il serait bon et juste de le rappeler à leur mémoire; il serait surtout utile de le retracer à la France , de l'opposer à l'incrédulité qui se répand en matière de grandeur et de gloire. >otrepays n'est jamais le dernier à se jeter dans le scepticisme qui décourage , dans le dédain qui rabaisse. C'a donc été une heureuse idée que de mettre sous ses yeux , dans leur pureté la plus authentique , les titres irrécusables de \\ ashington à l'admiration des deux mondes, que de nous montrer dans un même tableau les droits des nations honorés et défendus , les exigences du siècle ménagées ou satisfaites, ses idées réalisées et servies, et cependant , au milieu de tout cela , l'action propre et personnelle, et, pour ainsi parler, l'originalité d'un homme supérieur, d'accord avec tout et distinct de tout, non pas seul, mais dominant, représentant sa patrie, son époque , sa cause , et restant lui-même unité et multitude , comme dit Pascal. C'était im beau spectacle à présenter à nos regards , et assurément nous avons besoin de beaux spectacles. Cette œuvre ne convenait à personne mieux qu'à l'écrivain qui l'a entreprise. M. Guizot est de ces esprits qui ne se plaisent à voir que le grand côté des choses humaines. C'est son goût comme son talent que d'élever tout ce qu'il touche, et, mise en présence de l'histoire, sa raison se proportionne aisément à la hauteur des événements et des hommes. L'histoire, en effet, doit éviter deux écueils. Il est une philanthropie banale et complaisante ,
ii2 PASSÉ ET PRÉSENT.
qui ignore et dissimule le mal mêlé à toutes choses, et pallie le faible des théories , le danger des passions , l'insuffisance de la volonté et de la raison humaine. Il est un rigorisme étroit et dénigrant qui doute de l'empire de la vérité comme de la vertu , et qui méconnaissant la puissance du bon génie de l'humanité , lui conteste ses progrès et ses droits, et la montre incessamment esclave ou dupe de ses passions ou de ses rêves. L'une ou l'autre rend tour à tour l'histoire flatteuse ou satirique, corruptrice ou décourageante. Il y a loin de ces deux erreurs à cet optimisme sévère qui nous paraît caractériser la vraie philosophie de l'histoire comme la vraie politique. >'i l'une ni l'autre ne doit caresser nos faiblesses ou rabaisser notre ambition. L'une doit tout comprendre, sans rien absoudre de ce qui est mal , sans rien cacher de ce qui est vrai , sans rien rabattre de ce qui est grand, comme l'autre prescrit à l'homme d'état de savoir résister à son parti sans le trahir , aimer son temps sans trop lui complaire, et faire pénétrer ensemble et vivre en accord dans tous les esprits la vérité et l'espérance.
M. Guizot, qui, ce nous semble, a toujours ainsi conçu la politique et l'histoire, devait se sentir à l'aise en parlant de la révolution américaine et du général \\ ashington. Aucun événement, et à coup sûr aucun homme, n'a moins donné lieu à ces restrictions dans l'approbation et la sympathie, qui sont un devoir pénible pour l'historien. Aussi croit-on sentir , en la lisant , que c'est avec un enthousiasme vif et grave , ardent et contenu , qu'il a écrit la belle introduction où il annonçait Washington. Sa pensée s'est plue, s'est reposée dans la contemplation
de ce qu'il y a de plus beau dans les affaires du monde : une juste cause, une révolution nationale, un événement irréprochable, un grand bomme vertueux. En écrivant, il s'est efforce, lui aussi , de concilier dans son esprit et dans son œu^re ce qu'il trouvait associé dans la réalité , les idées généreuses et les idées pratiques , les principes de la liberté et les maximes de l'ordre, la juste défiance qu'inspire l'expérience de soi et de l'bumanité, et l'inaltérable foi que doit la raison à l'empire du bien et à la victoire de la vérité. Aucun homme sérieux, lancé dans la mêlée de nos opinions et de nos discordes, ne lira, sans que son esprit soit ému, ce que M. Guizot vient d'écrire. Ceux qui pensent de ce monde autrement que lui se demanderont si peut-être ils ne se tromperaient pas. Je voudrais espérer qu'il troublera les prétentions illimitées des esprits violents et chimériques. Surtout je voudrais croire qu'il rendra quelque force et quelt[ue audace à ceux qui, sans passions comme sans espérances, se défient des con\ictions, méprisent les idées, et prennent la timidité pour la sagesse. De ce côté-là, en effet, vient aujourd'hui le vrai danger, et si quelque chose en ce moment expose à quelques risques l'avenir de la société, c'est ce que l'Écriture appelle avec dérision Ut prudence des prudents.
Nous essaierons, à notre tour, de donner encore une fois une idée de Washington et de son temps, et puis nous verrons s'il n'en résulterait pas quelque enseignement pour le nôtre.
Le premier devoir d'une révolulicn est d'être légitin;e. Dieu merci, nous écrivons dans un temps où l'on ne contestera pas la légitimité de la révolution d'Amérique;
mais ce mérite ne lui est point particulier. La révolution helvétique, celle de Hollande, celle d'Angleterre, la révolution française , ont ete légitimes. Mais la révolution américaine se présente avec des caractères qui en font peut-être, de tous les événements de cet ordre, le plus pur et le plus heureux. Notre heureust révolution, disent les Anglais, en parlant de 1688. Ils ont raison, car de là date pour eux l'honneur d'avoir donné les premiers l'exemple d'un gouvernement grand et libre à l'Europe moderne. Mais ou ne peut séparer 1688 de 1640, et les Anglais aussi ont payé cher le bonheur de réussir après cinquante ans. Le ciel traita mieux leurs nobles frères, émigrés pour la même cause, et formés en nation au nom des mêmes principes sur les rivages de l'Atlantique.
On a dit souvent que les Américains étaient un peuple neuf, jeune, et qu'une révolution lui était tout autrement facile qu'aux sociétés européennes. Courbées sous le faix du passé, toutes chargées de souvenirs et de traditions, celles-ci ne peuvent secouer leur joug sans de cruels et quelquefois coupables efforts. Chez elles, des passions violentes éclatent dans l'attaque comme dans la défense. Le fanatisme est nécessaire pour détruire ce que protège le fanatisme. De la ces luttes, ces vengeances, ces extrémités terribles que connaissent la France et l'Angleterre. Il est vrai; et sans nul doute , le passé pesait d'un moins grand poids sur la société américaine. Toutefois elle n'était pas si nou\elle, ni si dénuée d'antécédents et d'expérience qu'on le suppose. Un peuple naissant, c'est-àdire récemment parvenu à l'état social, à la civilisation, n'eut pas accompli, comme elle l'a fait, une révolution d'aussi bon exemple. Le pays des habitants des treize co-
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k)uies était neuf; eux ne l'étaient pas. C'étaient les acteurs de l'ancien monde transportes sur le théâtre du nouveau; c'étaient les vieux Anglais dans la nouvelle Anjileterre. Ils portaient l'empreinte profonde des habitudes et des opinions héréditaires dans leur race; ses vertus natives avaient pris plus de simplicité dans la vie rude du cultivateur d'un pays vierge, et plus d'énergie dans les luttes du pionnier contre les fatigues et les périls du désert. Il y avait là une singulière union des mœurs dont nous aimons a parer les sociétés primitives, et des traditions qui ne peuvent appartenir qu'aux sociétés avancées. Leur foi sociale était vieille, si leur société ne l'était pas, et ils s'étaient rapproches de la nature sans perdre leurs lumières ni leurs souvenirs. Ennemis du désordre comme de l'oppression, respectueux et tiers, résolus et modérés, ils n'avaient rien de l'inexpérience et de la fougue des nations novices, alors qu'ils s'insurgèrent gravement et presque paisiblement pour l'indépendance et la liberté. L'honneur et la conviction les armèrent seuls contre le despotisme de l'Auglelene, non le mépris d'un pouvoir débile et de lois décriées, non la tentation de révolte qui \ient naturellement aux témoins d'un gou\ernement qui se corrompt et s'énerve. Ce n'était pas l'esprit de critique excite par les abus et les fautes, le raisonnement spéculatif encouragé par la contro\ erse, qui les avaient conduits à faire en quelque sorte la découverte de la liberté. Kllc n'était pour eux ni une induction philosophique , ni une nouveauté littéraire, mais une croyance nationale et un sentiment de famille. Ainsi comprise, aimée ainsi, la liberté ne risque pas de devenir cette idée exclusive, cette négation destructi\e ([ui brise tous les freins avec tous
liG PASSE ET rUÉSENT.
es jougs, déchaîne toutes les passions contre toutes les règles, et ravage le monde pour le délivrer. L'ancien régime d'un pays civilisé offre souvent dans ses dernières années un spectacle dangereux pour la moralité des peuples, celui de la vieillesse qui n'est pas respectable. L'habitude d'insulter les institutions devance alors le désir de les changer. Une société se déprave, quand elle méprise longtemps ce qui lui commande ; elle se dégoûte de l'obéissance plutôt qu'elle n'aime la liberté; elle perd le sens de l'autorité légitime, et tombe dans l'impiété politique. Rien de pareil chez les Américains du dernier siècle. Leur libéralisme sérieux et traditionnel ne ressemblait pas à cet esprit de réaction novatrice qui aime la révolte pour elle-même, et renverse en passant tout ce qu'il voit debout. Plus simplement fiers que les Sicambres de notre histoire, n'ayant jamais tléchi le genou devant les idoles, les Américains n'avaient point à brûler ce qu'ils n'avaient jamais adoré.
D'un tel peuple quelle devait être la révolution ? - Les passions humaines ne respectent rien. Lorsqu'une fois les événements les soulèvent, elles corrompent les meilleurs, égarent les plus sages; elles emportent avec elles les mœurs mêmes à l'ombre desquelles elles ont pris naissance, et dévastent, comme un chaume qui s'enllamme , le champ qui les a portées.
Si l'oppression qui révolta les colonies eut été cette tyrannie \ iolente qui provoque des ressentiments égaux à ses fureurs, ses excès eussent appelé des représailles; pour s'affranchir, les Américains se seraient vengés; ils étaient des hommes. Mais c'est ici qu'il faut admirer leur l)onne fortune, (lortes, la résistance leur était permise;
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ils la devaient aux principes sacrés et aux vérités inviolables dont ils se sentaient dépositaires. INéanmoins elle n'était pas une obligation absolue ; pour eux , point de revanche à prendre contre des rigueurs insupportables ; une passion impétueuse ne les poussait pas; ils n'avaient point, comme par exemple le Brabant sous Philippe 11 , à renverser des bûchers et des échafauds. Le gouvernement britannique n'avait attenté qu'à un principe constitutionnel ; on ne pouvait dire qu'il eût persécuté les Américains , il ne leur avait guère que manqué de respect; ils trouvèrent que c'était bien assez, et cela les honore; mais enfin, ils purent délibérer avant d'agir, ils ne coururent pas aux armes précipitamment et du premier bond, ils prirent conseil de la prudence , continrent leur courroux, mesurèrent la résistance, graduèrent la révolte, et semblèrent s'attacher à légitimer à chaque pas leur révolution. Ils l'accomplirent comme un devoir. D'ailleurs, le gouvernement qu'ils attaquaient n'était pas là, sous leurs yeux, tour à tour insolent et faible, joignant aux prétentions irritantes les vexations de détail , les excès de répression. Il punit peu; de loin , on ne punit pas, on fait la guerre. Ce fut une guerre civile, puisque les deux armées avaient même origine, même langage, et que pendant longtemps elles avaient eu même gouvernement et même drapeau. Cependant, lorsque la mer sépare les deux fractions d'un peuple, et que, pour se combattre, il faut que l'une d'elles embarque ses soldats pour une expédition lointaine, la guerre civile perd beaucoup de ses douleurs ; les haines moins vives y enfantent moins de crimes ; le droit des gens subsiste et la modère ; la victoire ne se montre pas impitoyable, et la force reconnaît
des lois. C'est encore là une des circonstances bienheureuses qui firent la révolution d'Amérique si peu révolutionnaire; aussi, c'e mot même de révolutionnaire est-il en Amérique une qualification tout honorable , lorsqu'en d'autres pays il est une injure.
\insi s'explique le caractère incomparable de la révolution de 17TG. Il se lit, écrit et signé de la main même de ceux qui l'ont faite, dans cette immortelle déclaration d'indépendance où respire en quelque sorte l'âme de la nation américaine. Rien qu'à la lire, on devine comment procédera une révolution si réfléchie , si scrupuleuse , si Inquiète de montrer son bon droit, et de mettre de son coté le suprême arbitre de la justice. On prévoit que dans un événement , précédé d'un tel manifeste , tout sera d'accord, les principes, les moyens, le résultat, et que ce qui s'est entrepris au nom de la liberté , s'accomplira par la liberté , pour aboutir à la liberté.
La liberté est, en effet, sortie de cette révolution. Quelque doute qu'on se plaise à concevoir aujourd'hui sur l'avenir des Etats- L nis , on ne contestera pas que leur révolution ait réussi. Quand elle n'aurait produit que les cinquante ans qui viennent de s'écouler, la décadence tant prédite de cette singulière société fût-elle commencée , les sacrifices et les souffrances de la génération de 177f) n'auraient pas été perdus, et le salaire vaudrait le travail. L'humanité a rarement aussi bien employé sa peine, et des peuples qui se sont plus laborieusement affranchis ne se sont pas si bien gouvernés.
Après la guerre de la révolution, rien ne fut plus honorable à la nation que l'effort de raison et de vertu qu'elle fit sur elle-même pour se donner un tronNerne-
WASHINGTON. IW
ment. EWe n'en possédait qu'une vaine apparence dans les pouvoirs improvisés qui avaient servi jusque-là. Os deux causes ordinaires de despotisme, l'insurrection et la guerre, n'avaient pas produit leurs effets accoutumés. Les comités de salut public de cette révolution-là n'avaient rien eu de dictatorial, et le congrès exhortait plus souvent qu'il ne commandait. Sans oser s'abandonner à l'autorité militaire , il se défiait de la sienne , et les assemblées coloniales qui suspectaient à la fois celle du congrès et celle de l'armée, usaient de leurs droits plutôt comme d'une liberté locale que comme d'un ressort de gouvernement. Une sorte d'esprit municipal , tel que le moyen âge l'a développé, dominait dans les treize états, esprit de résistance plutôt que de direction, propre à protéger les droits privés plus qu'à sauver ceux de la société. Il tenait comme eu échec le pouvoir central. Ces hommes intrépides, qui avaient osé disputer à une métropole redoutable l'autorité suprême , n'osaient la garder pour eu\ . Ils déclaraient la guerre et ils hésitaient à y contraindre leur pays ; ils reprenaient à l'Angleterre le droit de le^er l'impôt, sans en user pour leur compte; ils revendiquaient toutes les prérogatives d'un gouvernement et ne gouvernaient pas. Un excessif respect pour la liberté les exposait à ne la point conquérir.
Ces scrupules ou ces défiances mirent plus d'une fuis en question le salut de l'Amérique , et la guerre eut plus d'un jour où l'on regretta la dictature. Mais finalement tout réussit, et le dénoùment n'en valut que mieux. Tandis que d'ordinaire le danger public arme le pouvoir et ajourne la liberté , ce fut au moment de la victoire et
de la paix que la nation aperçut la faiblesse , le néant de son gouvernemcut, et la nécessité de le fortifier ou plutôt de le refaire. L'union n'avait été qu'un mot d'ordre national; le lien fédéral n'existait que de nom ; aucune institution puissante ne le consacrait. Ces États-Unis, qui avaient captivé l'admiration de l'univers, déclinaient en naissant. Ils n'avaient point d'armée, de finances, de diplomatie. La vie politique semblait prête à s'éteindre en eux au moment où ils étaient libres. Ils sentirent le mal, et quoi qu'il leur en coûtât, ils voulurent le réparer. Ni leurs opinions ni leurs habitudes ne les portaient vers une organisation centrale ; amis de l'union en théorie , ils en supportaient impatiemment les conséquences, et tout ce qu'ils accordaient à la force de la nationalité, leur semblait autant de pris sur la liberté locale et sur la liberté populaire ; mais leur bon sens fit taire leurs préjugés et leurs goûts. La constitution de 1787, cette constitution qui, de ce côté-ci de l'Océan, semble l'utopie écrite, le rêve légal de la démocratie, fut une œuvre de raison, un produit de l'expérience, un sacrifice à la nécessité. C'est une réaction de l'esprit de gouvernement (jui a organisé la grande république américaine ; elle fut établie contre l'anarchie, et, en effet, à dater de 1789, les États-Unis ont pris leur rang dans le monde.
Le caractère qui nous a frappé dans le peuple américajja , et dans l'événement le plus mémorable de son histoiie , nous le retrouverons plus remarquable et plus éclatant encore dans le général Wasbington. Kn lui la nation et la révolution se sont personnifiées. Sa vie réfiéchit l'histoire de sa patrie. Peut-être, quelque jour, ne
devrons-nous plus admirer que les masses : pendant qu'il en est temps encore , donnons-nous le plaisir d'admirer un grand homme.
\\ ashington descendait d'une famille ancienne en Angleterre. Celui de ses aïeux qui vint le premier s'établir en Virginie, sur les bords du Potomac, avait quitté l'Europe en 1007. 11 appartenait donc à cette génération tout ensemble religieuse et politique , contemporaine de la révolution. 11 acheta des terres, il fut planteur, et son arrière-petit-fils liaquit dans les conditions de famille, de profession , de situation sociale, où nous avons vu que se reproduisait le plus complètement le caractère américain. Si le sort l'eût à jamais confiné dans la vie privée , il eût été un propriétaire intelligent , un agriculteur éclairé , d'une instruction simple, de mœurs sévères, soumis à la religion, jaloux de son honneur, robuste, actif, fait au travail, au danger, à la solitude, froid dans ses manières, obéi dans sa maison , respecté dans sa contrée , et obtenant facilement la déférence de tous par rexcellence de son jugement et l'énergie de sa volonté. Il eût ignoré toute sa vie que ses qualités , mises à l'épreuve des affaires publiques , s'élèveraient sans peine à leur niveau , et grandiraient à la mesure du théâtre où elles devraient se déployer. La plus modeste situation lui eût convenu , pourvu qu'elle fût digne; il convint à la plus haute, égal à toutes par ses talents , supérieur à toutes par son caractère.
11 avait le goût des mathématiques, et il en savait ce qu'il faut pour être un arpenteur habile, profession importante et difficile dans une société qui s'approprie des forêts primitives et qui défriche le désert. C'est dans les
travaux de l'arpentage qu'il commença l'apprentissage de la fatigue et du péril , et qu'il sentit naître en lui cette vocation militaire que la guerre de 1755 vint développer. Major dans la milice de son district à dix-neuf ans, il prit part à plusieurs expéditions hasardeuses au delà des monts AUeghanys, et devint commandant en chef de la poignée d'hommes que la Virginie appelait son armée, et qui soutenait une guerre de frontières contre les Indiens et contre les Français. C'était sans doute un officier capable, alliant à la prudence une froide audace, ^fais ce qui frappe le plus dans ce début de sa vie publique , c'est le soin jaloux qu'il montre en toute occasion de maintenir sa dignité personnelle ; c'est le sentiment consciencieux d'une responsabilité qui porte sur lui tout entière, lors même qu'il agit en commun; c'est enfin l'idée qu'il répandait involontairement autour de lui, de sa supériorité naturelle. Partout il était ou devenait le premier ; partout il inspirait la confuse croyance qu'il était réservé à de grandes destinées.
Il siégeait depuis quelques années dans la chambre des bourgeois, assemblée nationale de la \irginie, lorsque l'Angleterre commença ses fautes. On sait que la première fut l'établissement aux colonies d'un droit de timbre, par un parlement dont elles n'élisaient aucun membre, violation flagrante du principe élémentaire, source historique et commune de la liberté moderne. Le nouvel impôt fut déclaré inconstitutionnel, les assemblées protestèrent, et celle de Virginie ne fut pas la moins animée. 1/ Angleterre céda, et l'acte du timbre fut révoqué. « Si elle l'avait maintenu, écri\ait dès lors Washington, sa persistance aurait eu des conséquences plus terribles
qu'on ne le croit communément, tant pour la mère-patrie que pour ses colonies'. » Mais le parlement qui n'avait fait qu'une feinte retraite , inventa d'autres taxes et ne dissimula plus la prétention d'exercer un contrôle illimité sur toutes les parties du territoire britannique , et de placer les colons sur un pied d'exception parmi tous les sujets anglais. Cette prétention fut le grief fondamental de l'Amérique ; il motiva à lui seul les protestations , les remontrances , les pétitions , puis le refus de l'impôt, puis la rupture des relations de commerce, puis la déclaration d'indépendance et la guerre. AYashington passa , comme son pays , par tous ces degrés de la résistance. Dès le premier moment , il décida que c'était à l'Angleterre de céder, et que réparation serait faite à l'Amérique. Inflexible sur ce point, il dut vouloir et faire tout le reste, tout, y compris une révolution. Sans la désirer, sans la poursuivre, quoique de bonne heure il la prévit, il approuva ou conseilla toutes les mesures par lesquelles elle fut progressivement amenée. Toujours présent et actif dans la législature locale deux fois dissoute, dans la convention de Williamsburg, dans les assemblées de comtés, enfin dans le congrès, il prit vivement part à tous les actes décisifs ([ui signalèrent le patriotisme de la Virginie. « Les armes , disait-il dès l 7(i9, doivent être la dernière ressource ; mais il n'est pas un seul homme qui doive hésiter ou craindre de les prendre pour défendie la liberté que nous avons reçue de nos ancêtres. « Cin(| ans après , il s'écriait : « La crise est arrivée , il n'y a de remède pour nous que dans la détresse de l'Angleterre.
' l.ollio ccrilc on 1767. ritôo par M. Sparks. ilnns la Vie île \\'ii\-
liniqlnii .
11 faut maintenir nos droits , ou nous soumettre à toutes les chai-ges dont on voudra nous accabler. » Il ne demandait pas l'indépendance , mais il déclarait que « jamais aucun homme, sur le continent américain, ne se soumettrait à perdre ses droits et ses privilèges. » 11 détestait la rébellion , mais « si le ministère , disait-il , pousse les choses à l'extrême, il y aura plus de sang répandu qu'il n'en a jamais coulé dans les guerres dont les annales de l'Amérique du >ord ont conservé la mémoire. » La Virginie réorganise ses milices : « J'accepterai bien volontiers l'honneur de commander, car ma résolution bien arrêtée est de consacrer ma vie et ma fortune à notre cause. » La journée de Lexington inaugure le règne de la force : « Les plaines de l'Amérique doivent être abreuvées de sang ou habitées par des esclaves. Triste alternative ! mais un homme vertueux peut-il hésiter sur le choix ? » Aussi n'hésite-t-il pas. Le congres où il siégeait décrète à l'unanimité que les colonies doivent être mises en état de défense. Une armée américaine est formée , le commandement en chef lui en est donné. Il repond qu'il accepte , qu'il est prêt , mais qu'il ne se croit pas à la hauteur des fonctions difficiles dont on l'honore. « Mon inquiétude est inexprimable , écrit-il à sa femme ; un mois passé près de vous, chez nous, me donnerait cent fois plus de bonheur que sept fois sept ans de commandement ; mais puisque la destinée m'entraîne, J'espère... .le ne pouvais refuser sans ternir ma réputation... .le me confie donc à la Providence *. »
' Lettre à George Mason , 17G9, citée par M. Sparks. — Lettre à Hryan Fairfax , I77i; l. m de la traduction. — Lettre an capitaine .Vaikeiisio , citée par M. Spaik*. — Lettre à son fiére. citée par le
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On résumerait difficilement la jiuerre d'Amérique ; il ne serait pas aisé de raconter en peu de mots ces Iniit années de combats , de souffrances et d'anxiétés, pendant lesquelles tout fut indécis, tout fut en péril jusqu'au dernier jour, et dont l'Europe attentive suivit le spectacle avec un prophétique intérêt. A parler comme les militaires , ce ne fut pas une grande iïuerre ; mais peu de grandes guerres ont autant ému , autant servi le monde. « Ce sont des rencontres de patrouilles , disait M. de La Fayette à Napoléon , qui ont décidé des droits du genre humain. »
Nul, plus que A\ ashington , n'a prouvé que dans le gouYcrnement aussi il n'y a point de génie sans la patience. La sienne fut mise à l'une des plus dures épreuves (jue puisse subir un homme responsable tout à la fois de son armée et de sa cause. C'était peu que d'avoir à braver les dangers et les maux auxquels la guerre condamnait une armée pauvre et nue, opérant, par des saisons rigoureuses, dans un pays vaste, d'une richesse médiocre et d'une population rare. La fermeté et l'activité de son général y pouvaient suffire; mais il eut à vaincre deux grandes difficultés, l'une militaire, l'autre politique, toutes deux particulières à sa situation.
C'est une infériorité à la guerre que de ne pouvoir ris- ({uer son armée. Les succès décisifs ne sont quelquefois possibles qu'à cette condition, et tous les capitaines célèbres ont su jouer le tout pour le tout. \\ ashington ne le pouvait pas; il eût craint d'anéantir en une fois tout l'espoir de l'insurrection américaine. \vec des troupes trop
même. — Réponse au coiigri'.s cl lettre à niaJume-Muiilie Wiisliin;;ton, l7To; t. m de la traduction.
loO PASSK liT PUKSLNT.
faibles et trop mal organisées pour être aisément maniables , il se vo} ait obligé de laisser passer cent occasions favorables de frapper un grand coup ; car il y avait tel revers qui eût perdu sa cause et son pays. De là une perpétuelle contrainte, une vie d'abnégation et de sacrifice, insupportable à la tète d'une armée. Son esprit le portait naturellement à prendre en toute situation hasardeuse le parti d'une judicieuse audace. 11 s'en abstenait et résistait a toute tentation de gloire. Presque toujours le plus hardi dans le conseil, il se résignait à l'avis qui risquait et obtenait le moins, et cet homme si entreprenant a laissé la renommée du plus prudent général. Dés le commencement des hostilités, il voulut tenter d'enlever Boston avec une poignée d'hommes. Tous ses officiers s'y opposèrent. 11 céda et se borna à la guerre de position. C'est alors qu'il écrivait : « Si j'avais prévu les obstacles qui hérissent notre marche , si j'avais connu l'éloignement des vieux soldats pour rentrer au service, tous les généraux du monde ne m'auraient pas convaincu qu'il fallût ajourner une attaque sur Boston '. » Mais le plus souvent il se soumettait sans murmure à son impuissance , et se contentait de tenir la campagne sans courir la chance d'une victoire ou d'un échec. Cependant il sentait par intervalles la nécessité de ranimer l'ardeur de ses soldats et de ses concitoyens par une action d'éclat. Après avoir consume des mois dans une stérile défensi\e, il risquait un engagement qui ravivait les couleurs du drapeau au\ yeux de la nation; car il fallait qu'elle fût toujours contente de son armée.
' Lettre il Joseph Reed, 1775; t. m de lu traduction.
La situatiuu politique de \N ashington n'était pas moins difficile. L'esprit républicain est toujours défiant. Le pouvoir militaire inspirait des craintes à ceux-là qu'il devait sauver. Le peuple s'alarmait pour sa liberté avant de l'avoir conquise , et le gouvernement central craignait d'être usurpateur. Comme toute assemblée, il avait ses factions intérieures; divisé et timide, il fut longtemps au-dessous du rôle auquel les circonstances l'appelaient, il ne manquait point de patriotisme , mais de volonté. Malgré de sourdes inimitiés, le général en chef y trou^a toujours une confiance personnelle, rarement une coopération énergique. Soumis avec un religieux respect à l'autorité civile, il ne lui contestait aucun droit et ne lui cachait aucune vérité. Sa correspondance est une perpétuelle remontrance : soit qu'il s'adresse à l'assemblée, à ses comités, à ses principaux membres, soit qu'il écrive aux chambres ou aux gouverneurs des divers états, il ne se lasse pas de leur représenter avec force les besoins de l'armée, les vices des règlements, les nécessités de la guerre, les devoirs d'un gouvernement. Quand il leur parle, il n'a garde de diminuer leur responsabilité; quant il agit, il accepte toute la sienne et même un peu de la leur, sans ménager jamais sa réputation aux dépens de son pays, en laissant percer le secret des fautes qu'il n'aurait i-as faites. Il consent à être -blâmé sans répondre, quand soji inaction ne vient que de l'insufiisance des moyens qu'on lui donne, quand ses revers ont pour cause l'exécution d'un ordre qu'il n'approuvait pas. Tous les sentiments personnels semblent s'être anéantis dans sou âme pour y laisser dominer le seul dévouement au de\ oir. Cet homme, dont le caractère était impérieux , et qui portait à sou