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DE LA DÉCLAMATION EN MATIÈRE DE RELIGION

Jamais peut-être la déclamation ne fut plus décriée ni plus commune. On demande de toutes parts à la pensée

d'être sérieuse, aux livres d'être vrais, au talent d'être utile ; et cependant la tribune , la chaire , les tribunaux , les classes mêmes , retentissent de paroles vides de sens et d'idées, dont le ridicule échappe à la faveur de l'habitude. Je ne sais si ce n'est pas une suite naturelle de la discussion publique , ouverte par la loi sur tous les intérêts. Il se pourrait que la liberté de la presse eût pour effet de donner naissance à une polémique exagérée et mensongère , et que la littérature politique fût toujours et nécessairement déclamatoire. Mais alors il faudrait au moins préserver de cet abus la littérature proprement dite. Et en effet, nous le voyons dès aujourd'hui, ce sont moins les livres que les harangues , les sermons , les adresses , qui donnent l'exemple d'une vaine rhétorique. Ceux qui déclament le moins, ce sont les écrivains; j'en excepte les journalistes , dont la profession participe de celles de l'orateur, du prédicateur, du professeur et de l'avocat.

La déclamation est à l'éloquence ce que l'esprit de parti est à la conviction, et l'hypocrisie à la vertu. S'il est vrai qu'une grande partie des productions de notre époque soit infectée de ce défaut, il importe à la critique littéraire de constater le fait, et c'est à l'observation morale d'en rechercher la cause.

On peut remarquer qu'en tout temps la déclamation ne s'applique qu'aux idées dominantes; elle est le style des esprits communs ou serviles. Lorsqu'en portant sur des matières graves, elle répond à un sentiment qui l'est aussi , lorsqu'elle part d'un homme convaincu pour s'adresser à un public non moins sincère, elle peut, faute de talent , n'être pas la véritable éloquence ; mais elle en

produit presque l'effet, elle en a le renom; elle n'est reconnue pour ce qu'elle est qu'au jour où les esprits sont changés , et qu'ils traitent de préjugés les vérités de la veille. Ainsi, sauf deux ou trois noms qu'il faut toujours excepter, les plus célèbres sermonnaires du siècle religieux de Louis XIV sont devenus de purs déclamât eurs aux yeux de l'incrédule siècle dernier ; et je ne voudrais point répondre qu'il n'en advînt pas autant de nos pères les philosophes , au jugement de leurs enfants. Prenez les discours et les journaux des années les plus terribles de nos troubles; rarement y trouverez-vous l'éloquence; la plupart vous paraîtront d'une exagération, d'une enflure de langage qui va jusqu'à, rendre douteuse la réalité du sentiment qu'ils expriment : car il faut de la clairvoyance et de l'équité pour comprendre que chez des esprits médiocres, l'enthousiasme, le dévouement, la passion , peuvent prendre le ton des rhéteurs , et que des sentiments naturels peuvent avoir un style qui ne l'est pas.

La déclamation n'est donc quelquefois qu'une faute de goût, un tort littéraire, qui ne tient en rien de l'hypocrisie ni du mensonge; l'éloquence d'une époque peut devenir la déclamation d'une autre. Rien de plus rare que l'éloquence de tous les temps; rien de plus rare que le talent qui survit à l'esprit de son siècle, interprète immortel d'opinions périssables.

Mais au-dessous du talent qui n'a qu'un temps, on doit placer encore cette déclamation doublement trompeuse qui recouvre d'un style faux des opinions feintes, ou du moins des opinions de situation ou de complaisance. Qu'aujourd'hui des écrivains et des orateurs parlent le

langage de 1793, ils n'obtiendront pas une heure de succès ni de créance : ils seront reconnus du premier coup pour déclamateurs. Même sort attend ceux qui, sans ménagement , prétendraient, en nos jours d'indifférence, orner des mêmes éclats de style la prédication hautaine des doctrines qui ne souffraient ni restriction , ni scrupule , ni doute , dans les jours de foi de l'église gallicane. C'est ce qu'oublient plusieurs écrivains prônés dans leur parti. Ils ne regardent pas assez si leur caractère connu et le fond de leur conviction autorisent la pureté, l'excès, la violence de leur langage et de leurs maximes ; ils négligent de se demander si la véhémence de leurs invectives sera prise au sérieux ou accueillie par le mépris, du moins par la froideur ; ils ne s'enquièrent pas enfin si le public n'est pas aussi tiède qu'eux-mêmes, et s'il n'y a pas dans leur position , leur renommée , leur conscience , quelque chose qui fait de leur foi un paradoxe et de leur piété un scandale.

Laissons ces esprits scélérats qui parlent et écrivent sciemment sous la dictée de l'intérêt : toute opinion n'est pour eux qu'un moyen de parvenir; dans leur bouche la vérité même est une imposture ; ils mentent en la disant, car ils ne la croient pas. Ce n'est pas à ceux qui ne connaissent pas le scrupule que doit s'adresser le reproche. Parlons à cette foule bien plus nombreuse d'esprits faibles , aussi incapables d'hypocrisie que de conviction , qui prennent une opinion parce qu'ils l'entendent retentir autour d'eux , et qui réussissent bientôt à se persuader qu'ils la croient , sans toutefois être bien sûrs qu'elle soit vraie. Peu à peu, sans examen approfondi ni adhésion consciencieuse, ils deviennent des sectateurs zélés, même

emportés , d'une croj^anee superficielle , adoptée d'abord par laisser-aller plus que par devoir. Ils ornent ce texte de phrases bruyantes et hyperboliques qu'ils empruntent aux écrivains originaux, et ne s'aperçoivent pas que ce qui est éloquence et nouveauté dans Bossuet devient platitude et lieu-commun dans un écrivain vulgaire. La religion , et ce qu'on est convenu depuis M. de Fontanes d'appeler les saines doctrines, telle est à présent la matière ordinaire de cette violente rhétorique ; il y a là-dessus certain nombre de phrases faites que l'on répète indistinctement dans les circonstances les plus simples, comme dans les plus solennelles , dans un journal comme dans une église. Il s'est formé une certaine littérature dévote, à l'usage des laïques comme des clercs, sans vérité, sans profondeur, sans force. C'est un nouveau genre académique, d'autant plus futile peut-être qu'il s'applique à des sujets plus graves. L'éternité, la providence, la grandeur de Dieu , la chute de l'homme , les vérités les plus relevées , les symboles les plus imposants , les mots les plus augustes, sont devenus des effets de style, des tours oratoires, des phrases toutes faites. Quelle bizarre corruption du goût, ou plutôt quel étrange et triste résultat des mœurs publiques !

Ce n'est pas en effet ailleurs que dans les mœurs qu'on doit chercher la source de ce phénomène littéraire. La (l('<lamation en maûrre de religion ne peut marcher qu'à la suite d'un retour vrai ou prétendu à la religion; et, nous devons le dire , il est à craindre qu'ici le fond ne soit comme la forme, et que la religion d'aujourd'hui ne soit toute déclamatoire.

Il serait aussi extravagant qu'injurieux d'accuser toute

une époque et tout un pays d'hypocrisie : la nature humaine n'est pas si fausse ni si habile. A cette accusation il y aurait au moins deux grandes exceptions à faire : l'une en faveur du peuple; Vautre, des prêtres. Dans le peuple, et j'entends sous ce nom tout ce qui vit loin du pouvoir et des salons , dans le peuple , l'affectation religieuse n'a pas généralement pénétré. Au sein des conditions médiocres règne encore une liberté sans artifice ; là se rencontrent des âmes pieuses, pour qui la foi n'est pas une affaire de circonstance , et des esprits incrédules qui ne prennent point le masque de la dévotion ; là , nous l'espérons, on n'exagère point sa foi, on ne dissimule pas son indifférence. C'est tout ce que le moraliste a droit d'exiger : le premier devoir, c'est d'être sincère.

Quant aux prêtres, on est beaucoup trop disposé à les accuser de mauvaise foi. Les esprits forts ne peuvent-ils donc concevoir qu'on croie ce qu'ils ne croient pas? Il s'en faut cependant qu'ils aient donné à leurs objections contre le christianisme cette évidence entraînante qui ne laisse plus de place au doute ; et quand même ils y parviendraient, il resterait au moins permis de se tromper. Malgré la faveur que plusieurs circonstances promettent à l'état ecclésiastique, nos mœurs répugnent tellement à cette profession qu'elle n'est pas communément embrassée , surtout dans les classes de la société qui ont reçu de l'éducation. On peut donc tenir pour vraies la plupart des vocations , et rien n'autorise à donner un démenti général à la sincérité du clergé. Si à d'autres époques il a régné dans cet ordre des convictions plus fortes et plus absolues , jamais peut-être cette foi moyenne , cette sincérité suffisante pour distinguer l'honnête homme de

l'imposteur, n'ont été plus générales. Ardent sur des intérêts qu'il prend pour des devoirs, le clergé est peut-être tiède sur le dogme, mais il est croyant; sa conduite le prouve , elle est encore régulière , ses mœurs sont encore pures : le malheur, c'est qu'il manque de lumières et d'élévation.

La littérature ecclésiastique en fait foi. Quelle déplorable absence de talent, d'esprit, d'instruction! A l'exception de M. l'abbé de La Mennais, dont l'excessive orthodoxie a produit une sorte de schisme, où trouverez- vous ailleurs des esprits plus communs et plus superficiels? Aucun bon livre de morale , aucun traité de théologie , aucune recherche philosophique de quelque mérite n'est sortie depuis bien longtemps des mains d'un prêtre. On a cité quelques sermons; mais aucun jusqu'ici n'a pu supporter l'épreuve de l'impression. L'église de France est tombée dans une telle indigence, qu elle en est venue à célébrer presque comme un père de l'église l'illustre autour d'^^tala et des Martyrs.

Les prêtres sont obligés par état à n'écrire que sur les plus grandes questions. Or, comment seraient-elles traitées dignement par ceux qui , au lieu de se livrer à de solides études, de creuser jusqu'au fondement de leur doctrine , de se consommer dans la connaissance des sciences humaines , de regarder à tout enfin , pour apprendre à discerner le vrai du faux et à fortifier la religion en désarmant la philosophie, font vœu de tout ignorer et de tout craindre , évitent la discussion , redoutent la publicité , nient sans comprendre , condamnent sans juger, déclament sans raisonner? Occupés uniquement de propager leur infiuence sur le commun des esprits ,

non pour les élever, mais pour les soumettre, où trouveraient-ils le temps de rechercher la vérité ou seulement la gloire? Ce qu'ils demandent à la société, c'est moins la foi que l'obéissance.

Cette circonstance est grave et nouvelle en France. Jusqu'au siècle de Louis XIV, le clergé a marché en avant de la société pour les lumières, la science et le talent, comme pour les vertus : aujourd'hui, bien loin d'avoir droit à la même supériorité, il en a perdu jusqu'à l'ambition. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui rendent sans importance le mouvement religieux dont nous sommes témoins ; c'est ce qui permet de le considérer comme une chose du moment, comme l'effet de faveurs changeantes et d'exemples passagers. Ce n'est guère plus de la religion que l'agiotage n'est du commerce : c'est une vogue, un jeu, une manie; il n'y a rien d'intérieur ni de fort, il n'y a point d'avenir dans cette réaction de dévotion ; l'orthodoxie est devenue une bienséance; la foi est convenable, et rien de plus. Bizarrerie étrange , la religion , la chose éternelle , la religion est à la mode. La bonne compagnie l'a reprise depuis dix ans , comme elle a repris ses titres.

Où trouver une preuve que la conversion du beau monde soit sérieuse? Est-ce dans les mœurs? elles sont douces et sociables, mais d'une mollesse raffinée, d'une délicatesse exigeante qui se refuse invinciblement aux observances et aux privations qui marchent à la suite de la piété. Est-ce dans les esprits? mais la classe supérieure, jusqu'ici moins corrompue qu'autrefois, ne fut jamais plus frivole. Les opinions n'étant que des convenances, nul dans les salons ne pense ni ne raisonne. L'es-

prit même y est suspect comme de l'exaltation ou du pédantisme. User du présent, jouir de la soirée, profiter du vent qui souffle, sans prévoyance et sans passion, voilà toute la sagesse des privilégiés de Paris. Quelle place reste-t-il , je le demande , pour ces méditations attentives sans lesquelles il ne peut y avoir dans notre siècle de croyances solides? Est-ce au milieu de cette incroyable légèreté qu'on peut nous imposer par un étalage de religion qui n'a pas même le sérieux de l'hypocrisie? Certes, ou ce nouveau travers sera violemment corrigé par les événements, ou il doit amener à sa suite un grand relâchement dans les mœurs privées, enfin une ère nouvelle de licence qui n'aura rien à envier à celle du temps de Louis XV, que le mérite de la franchise et les grâces de l'esprit.

On a beaucoup blâmé l'hypocrisie des dernières années du règne de Louis XIV. Mais la vie du moins régulier des courtisans de madame de Maintenon ferait frémir la légèreté et la mollesse de nos jours. Nous aimerions autant nous faire chartreux que de les imiter ; et cependant leur siècle était celui où La Bruyère écrivait cette terrible définition d'une vérité plus frappante que jamais : « Un dévot est celui qui sous un roi athée serait » athée. »

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