WERTHER, RENÉ, JACOPO ORTIS
L'homme "n'a que deux moyens de savoir , apprendre ou découvrir. Dans l'état social , il se sert du premier beaucoup plus que du second ; mais s'il est isolé , dénué de tout secours étranger , il lui faut tout inventer , même ce que les autres savent. Pascal, sans livres et sans maiti'es , eut besoin de génie pour s'élever à des connaissances qu'il suffit du simple bon sens pour acquérii-. U en est de la société comme des individus ; à mesure que les générations se multiplient, elles grossissent l'héritage d'idées qu'elles se lèguent les unes aux autres. Comme deux cercles en raison inverse, le domaine des choses à apprendre s'agrandit de tout ce que perd celui des choses à découvrir. Ainsi , plus le temps et l'esprit humain font de pas , plus augmente la somme des vérités connues ; et bien qu'il y ait tous les jours plus de choses à connaitre , les hommes sont appelés en plus grand nombre à savoir ; car il est plus aisé d'apprendre que d'inventer, comme il est plus facile d'écouter que de dire. Les vérités, ou , si l'on veut, les erreurs les plus neuves et les plus sublimes, deviennent des traditions; il ne
faut que peu de moments aux hommes d'une époque quelconque, pour parcourir tout le chemin que leurs devanciers ont mis des années à leur frayer : quelques heures de lecture leur révèlent le travail de tout un siècle.
Ceci est vrai par rapport à toutes les sciences et à la morale elle-même : ce ne sont pas seulement des notions de physique ou de géométrie que l'on se communique parla voie de l'enseignement, on enseigne les sentiments comme les idées ; on réduit en théorie ce qui semble échapper à toute théorie , les émotions de l'àme. Il y a des affections dont on convient, et que les hommes se transmettent et s'imposent les uns aux autres ; et comme il se rencontre de ces esprits qui ne penseraient point de leur temps , si fort heureusement l'on n'eût pensé avant eux , qui n'auraient point d'idées , si d'autres ne les eussent dispensés d'avance des frais de l'invention , il est aussi , du moins dans les vieilles sociétés , de ces âmes stériles qui n'ont que des impressions apprises , des penchants de commande et qui s'émeuvent par tradition.
C'est un fait remarquable , et souvent fâcheux que cet empire de l'esprit humain pris en. masse sur les consciences individuelles. Bien des travers, bien des faussetés doivent être attribués à cette tendance des hommes à ériger en généralités les sentiments personnels, et, pour ainsi dire , à déterminer d'avance la formule de chacune de nos affections. Il s'ensuit que la nature, la portée, les symptômes, les avantages, les inconvénients de chaque sentiment sont des choses établies ; c'est une véritable science qui se compose de résultats constatés, de solu-